L'AUTRICHE ET LA QUESTION D'ORIENT
qu'exercer une influence pénible sur les mesures à prendre par les Souverains alliés. Ils avaient en quelque sorte toutes les chances contre eux, tandis que la faction ennemie se promettait de profiter de toutes les alternatives.
Si Talliance restait intacte, si la paix se maintenait en Europe, les Cours devaient s'attendre à être accablées par les reproches d'une multitude ignorante et par cela même Ëacilcment entraînée par des paroles qui ne respiraient en apparence que des sentiments d'humanité et de religion. Dans le cas d'une rupture de la paix, les adversaires voyaient s'ouvrir devant eux des espérances nouvelles et des perspectives d'autant plus flatteuses, qu'ils les avaient vainement attendues depuis huit ans. Le premier, le plus immanquable effet de la guerre, devait être celui d'une attaque générale dirigée de tous les points contre une alliance qui devenait problématique du jour où l'une des Cours alliées se chargeait seule du fardeau de la guerre, ou qui cessait d'être redoutable aux yeux des révolutionnaires dès que les forces de plusieurs puissances se portaient en commun vers l'Orient.
Dans une pareille combinaison des choses, notre plan n'a ])u être douteux. Forcés de choisir entre deux maux, nous avons dû nous maintenir sur la ligne du moindre des deux. Nous avons dû nous abandonner plutôt à la confiance que nous inspiraient le caractère et les lumières de Sa Majesté de toutes les Russies, qu'au vain espoir de contenir avec des moyens affaiblis la faction ennemie dans des bornes quelconc|ues. Nous avons dû nous tracer une règle de conduite invariable, et écarter toute considération qui eût pu nous en faire dévier. Ménager et servir par tous les moyens en notre pouvoir la cause de la paix; soutenir en même temps, avec tout le zèle et toute la persévérance que notre position nous permettait, les justes demandes de Sa Majesté l'Empereur de Russie; pousser aussi loin que possible, dans des termes qui ne seraient pas la guerre, nos déclarations vis-à-vis de la Porte; ne jamais perdre de vue ni l'origine de la révolte des (Jrecs ni les conséquences qui pouvaient en résulter dans l'intérêt de la conservation future de la paix intérieure de l'Empire ottoman, telles
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ont dû être, et telles ont été effectivement les bases de nos calculs et les principes qui nous ont guidés dans nos communications avec les Cours, ainsi que dans nos explications envers la Porte.
Quelque simples que paraissent ces principes, ils présentaient dans leur application une foule d'embarras. La marche que nous avions à suivre pouvait être taxée d'un manque d'énergie par la masse du public, égarée et poussée par la faction; elle pouvait prêtera de fausses interprétations à Saint- Pétersbourg, et à d'autres entièrement opposées à Constantinople. Il a fallu courir toutes ces chances plutôt que de nous éloigner d'une route que la conviction la plus intime et la plus réfléchie nous indiquait comme la seule praticable.
Je ne crains pas, de la part de ceux qui savent juger les grandes affaires, le reproche de ne pas avoir employé jusqu'à cette heure des paroles directement menaçantes envers la Porte. De telles paroles, prononcées par une puissance de premier ordre, doivent être nécessairement soutenues par des démonstrations matérielles. Si on voulait nous imputer à tort de n'avoir pas mis en œuvre ces dernières, jetez, Monsieur le baron, un regard sur l'Europe, et vous aurez la clef de notre réserve. Le jour où la Russie et l'Autriche feraient nattre seulement la supposition que l'emploi de leurs forces réunies pourrait être indispensable dans le Levant, l'Italie, l'Allemagne et la France seraient perdues. C'est là ce que la faction a attendu avec tant d'impatience dans le cours des derniers mois; c'est là le moment de triomphe que nous devons certes nous garder de lui préparer. Croyez que les moyens militaires de l'Autriche et de la Prusse, les seuls que nous puissions mettre en compte sur le continent, — ceux-là divisés par la présence malheureusement nécessaire d'une troupe d'élite dans un pays éloigné e't à peine échappé au bouleversement, — ceux-ci moins redoutés par la faction, parce qu'elle se flatte, dans ses perfides calculs, de pouvoir les paralyser en , grande partie; — croyez que ces deux forces réunies ne sont certainement pas plus qu'il ne faut pour imposer à des conspirateurs qui ne comptent pas moins sur la faiblesse de quel-
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qiies GouvememenU que sur raTeu{;le ambition de quelque» autres, et en6n sur la défection de la plupart des armées en Europe !
Ce raisonnement nous parait tellement fondée qu'il faudrait pour le renverser avoir le courage de nier tous les faits qui se sont passés sous nos yeux depuis deux ans, et dont chaque jour vient {j^rossir le nombre et le poids.
Mais, dira-t-on, si tel est Tétat des choses, comment les décisions ont-elles pu traîner jusqu'à une époque auddi avancée? Je n^hésiterai pas à vous le dire.
Les difficultés inhérentes à la position individuelle de chacune des deux puissances dont l'insurrection des Orecs a troublé les relations pacifiques, ont pris le dessus dans le cours de Taffaire; c'est le danger que nous avons toujours craint plus que tout autre, et que je me permets de regarder comme la source principale de nos embarras actuels.
La Porte, en déplaçant la question de jui base primitive et en faisant appel à la religion, a commis une faute grave, bien qu'elle ne nous surprenne pas beaucoup de la part d'un (gouvernement théocratique et qui ne trouve des ressources extraordinaires que dans ce premier ressort de son existence politique.
La position de la Russie a été sous ce rapport plus difficile encore que celle de la Porte. A Constantinople, on n'a eu à .>e défendre que sur un seul terrain, tandis qu'i Saint-Pétersbourg; on avait devant soi deux questions d*une nature non-seuleinciit différente, mais absolument opposées dans leur applicatir>ii. Les Grecs, comme révoltés, n^avaient aucun titre û la faveur de l'Empereur de Russie; ces mêmes Grecs, comme chrétien*» malheureux et placés, en vertu des traités existants, dans certains rapports avec la Russie, étaient en quelque sorte fondés à invoquer Tappui de ce Monarque. Pour sortir de la difficulté, il fallait soigneusement séparer ces deux (|uestions. Si parmi les hommes assez fiermes dans leurs principes pour vouloir avant tout la conservation de la paix, — et ce n'est que sur eux que peuvent porter mes calculs, — il s'en est trouvé à Saint-Pétersbourg qui les aient confondues, ils ont certaine-
ment une faute à se reprocher. Que cette faute n'ait pas été partagée par ceux qui ont envisagé Tafïaîre sous son grand et véritable point de vue, c^est un fait démontré par la circonstance que la rupture n'a pas encore eu lieu. II en est cependant advenu ce qui devait arriver : le problème, au Heu de se débrouiller, s'est compliqué davantage.
Nous sommes enfin au terme de la décision, et je regarde comme telle la première expédition que nous recevrons de votre pari à la suite de l'arrivée de notre courrier du 31 décembre.
La résolution d'en venir à la guerre peut l'avoir emporté à Saint-Pétersbourg, — car elle ne sera pas prise à Gonstantinople, — ou bien le Cabinet de Bussie peut avoir préféré un arrangement à l'amiable.
Dans le premier cas, tout en déplorant le fait, nous ne cesserons d'adresser les remontrances les plus fortes au Divan, jusqu'au jour où les premières troupes russes auront francbi les frontières. Notre conscience nous impose ce devoir ; car plus nous sommes convaincus qu'une nouvelle ère (et que certes je ne regarde pas comme régénératrice) va commencer pour l'Europe, moins nous voulons être dans le cas de nous reprocher de n'avoir pas tout épuisé pour la prévenir. Tranquilles sur les intentions de Sa Majesté l'Empereur Alexandre, mais vivement pénétrés des dangers et des catastrophes qui menacent la société, nous tournerons nos regards vers TOccident, nous défendrons les dernières barrières qui arrêtent encore le torrent de la destruction généi'ale, et s'il le faut, nous périrons sur la brèche.
Dans le second cas, nous n'entrevoyons qu'un seul moyen d'arriver à un arrangement satisfaisant, c'est celui de séparer le plus clairement et le plus explicitement possible les questions qu'il s'agit de traiter avec la Porte.
J'entends par cette séparation la distinction des droits qui appartiennent à la Russie et à lœ Porte du chef des traités existants entre les deux puissances, d*avec les vœux très-justes et très-naturels que peut former Sa Majesté Impériale de toutes les Russies en faveur de la sûreté de la nation grecque rentrée dans le devoir et sous la souveraineté de la Porte Ottomane.