LES SECTES ES ITALIE
Comme nous sommes convaincus depuis longtemps qu'il existe en Italie plusieurs associations secrètes qui, sous différents noms, entretiennent dans presque toutes les classes de la population des divers États de ce pays un esprit de fermentation, de mécontentement et de résistance, nous devions avoir à cœur de nous renseigner sur leurs plans et moyens, sur leurs chefs, sur leurs rapports entre eux, et particulièrement sur leurs relations avec Tctranger; il nous importait de pouvoir calculer en parfaite connaissance de cause les dangers qui, sous ce rapport, menacent peut-être le repos de Fltalie. Une surveillance active, qui pendant deux ans ne s'est jamais relâchée, m'a montré que si, d'une part, l'existence réelle de ces dlHérentes sectes ne peut être contestée, et si leur tendance est mauvaise et opposée aux principes du Gouvernement, il leur manque, d autre part, — cela n'est pas moins certain, — des chefs distingués et susceptibles d'inspirer la conHance, et qu'elles n'ont ni une direction centrale ni les autres moyens qu'il faut pour provoquer effectivement des mouvements révolutionnaires. Divisés entre eux sous le rapport des opinions et des principes, ces sectaires se dénoncent réciproquement tous les jours et seraient prêts demain à s'armer les uns contre les autres. Aussi Manzi a-t-il, selon moi , parfaitement raison de dire qu'on peut compter sur ces sectaires eux-mêmes pour empêcher l'un ou l'autre parti de prendre trop d'influence.
Si la situation ainsi envisagée n'a jusqu'ici rien de bien inquiétant, elle doit pourtant nous avertir de ne pas regarder avec indifférence une maSdC si considérable d'individus qui, adversaires plus ou moins déclarés de l'ordre de choses exis-
tant y pourraient facilement être amenés à jouer un rôle actif et servir à troubler Tordre public, si quelque puissance cherchait à les réunir sous le prétexte attrayant de Tindépendance italienne.
L* Angleterre a , pour le moment , renoncé à cette chimère, et, depuis qu'elle a consenti à la réunion de Gènes au Pié« mont et à la suppression de la constitution de lord Bentinck, qui régissait la Sicile , elle a entièrement perdu la confiance des partisans de Tindépendance.
La Cour pontificale (même en admettant Topinion de Manzi, qu'elle protège secrètement la secte des Guelfes et qu'elle s'en sert, avec l'assistance de Modène,dans le but de contre-balancer l'influence de l'Autriche en Italie et d'étendre la sienne propre) ne cesse de craindre elle-même que les indépendants et les nombreux partisans de l'ancien royaume d'Italie ne fassent éclater la fermentation dans ses États. Du reste, le ministère pontifical actuel est trop éclairé pour ne pas voir que, dans toute l'Italie , il n'y a pas un État qui ait plus à craindre d'un mouvement révolutionnaire que le Saint-Siège , et que sa plus grande force réside dans ses étroites relations avec l'Autriche. II n'y a donc pas lieu de croire qu'il tente jamais de se servir contre ses voisins d'armes aussi dangereuses qui , le jour où nous nous séparerions de lui, se tourneraient contre luimême.
La France, dont la politique a consisté de tout temps à se ménager un parti en Italie , afin de paralyser Tinfluence de rAutriche , a, sous son Gouvernement actuel, un trop grand intérêt ù tenir en bride les éléments révolutionnaires, qui sont un obstacle à la marche de sa propre administration, pour travailler en ce moment à entretenir et h propager au dehors de semblables éléments.
L'Espagne, qui jusqu'ici n'a pas encore une grande importance au point de vue politique , se bornera dans les premiers temps h gagner dans les États de Lucques et de Parme quelques partisans, qui certainement n'appartiendront pas à la classe des libéraux.
Nos appréhensions relativement à une influence étrangère
ne peuvent donc raisonnablement aroir pour objet que la Prusse ou la Russie.
La Prusse est trop sérieusement occupée de Tétat moral de ses propres provinces pour diriger son attention vers Texterieur; elle a besoin de Tinfluence de TAutriche en Allemagne; or nos relations actuelles avec la Cour de Prusse nous dispensent de craindre que, dans de pareilles circonstances, elle ne cherche à nous créer des complications en Italie.
En ce qui concerne la Russie, je ne me permets pas de suspecter le moins du monde les sentiments et les vues de l'Empereur Alexandre; je les crois honnêtes et in*éprochables. Toutefois, je suis loin d'être rassuré au sujet de Tesprit et des principes que manifestent ses ministres et les nombreux agents qu'il entretient en Italie. J'ignore si ces derniers sont, à cet égard, pourvus d'instructions de leur Cour ou non. Cependant, dans l'une ou dans l'autre hypothèse , il est évident qu'ils travaillent dans un sens diamétralement opposé aux intérêts de l'Autriche, et qu'ils offrent à leur Cour les moyens de nous créer, de la part de l'Italie, des complications et des difficultés embarrassantes au dernier point, si jamais la guerre devait éclater entre l'Autriche et la Russie. Depuis longtemps je tâche de me procurer à cet égard des preuves irrécusables, afin de pouvoir en appeler à la loyauté de TEmpereur Alexandre, et de lui demander de mettre un terme à un scandale qui est si manifestement en contradiction avec les sentiments qu'il professe pour Votre Majesté.
Si le Cabinet russe joue son jeu à l'insu de son maître, celui-ci saura mettre fin aux coupables intrigues de ses ministres; si ces derniers agissent d'après les ordres de leur Souverain, le Czar sera obligé de désavouer des menées tellement contraires aux principes de justice qu'il a proclamés ; et comme il doit tenir à ne pas se montrer sous un faux jour ou h se compromettre hors de propos aux yeux de l'Europe, la certitude que nous sommes parfoitement instruits des intrigues de ses agents l'engagera à modérer leur dangereuse activité , au moins pour le présent.
Après cet exposé , je puis me flatter de l'espérance que ,
même au point de vue de rinfluence étrangère , nous n'avons pour le moment pas de danger sérieux à craindre du côté des sectes en Italie, si nous continuons à les surveiller sans les persécuter.