DU 8 JA5VIER AU 15 MAI
381. Les conférences. •— Cii*culaire de Capo cristri.i. -~ 382. Souvenirs évoqués par V Histoire de la guerre de 1814, de Koch. — 383. Éloge du Moniteur, — 384. Rétablissement du prince. — 385. Description de la demeure de Metternich à la chancellerie d'État. — 386. Voyage du prince de Hessc a Londres, pour féliciter le nouveau Roi. — Le beau comte Lato de Wrboa. — 387. Assassinat du duc de Berry. — 388. Besoin d'air et de soleil. — 389. Inquiétude* de Metternicli au sujet de la santé de la princesse Cléme<itinc. — Capo d'Istria. — 390. Double nature de Metternich. — 39J , 392, 393, 394. 8ur la princesse Clémentine. — 395. Sur les constitutions et les chartes. — Histoire de Cromwell, par Villemain. — 396. Mouches et araignées. — 397. Résolutions de la conférence. — 398. Propriété de Metternich près du lat: de Constance. — 399. Signification des cris de triomphe provoqués par Burdett et compagnie. — 400. Amélioration de l'état de santé de Clémentine. — 401. Aggravation de la maladie. — 402. Le mal continue d'empirer. — Le portrait de Clémentine, par Lawrence. — 403. Fin prochaine. — 404. Mort de Clémentine. — 405. Sa beauté. — 406. Jour de naissance de Metternich. — Signature de l'acte final des conférences. — 407. La famille de Metternich est de nouveau réunie.
Vienne, le 8 janvier 1820.
381. J'ai travaillé aujourd'hui comme un forçat; la conférence a duré près de quinze heures. Je ne puis pas m'en plaindre, parce que nos affaires vont très-bien. Je n'ai peutélre jamais trouvé plus d'union, un meilleur esprit et plus de bonne volonté. Le pauvre Capo d'Istria s'est mis dans une très-fausse position par sa dernière circulaire *. Ce n'est certes pas le moyen d'éviter de se compromettre que de vouloir persuader aux gens le contraire de ce qu'ils savent, de ce qu'eux seuls peuvent savoir et de ce qu'on ne peut contrôler à une
* Ceci est probablement une allusion à la circulaire de Capo d'Istria, par laquelle la Russie excitait les petites Cours des États de la Confédération germanique à résister aux demandes de Metternich. ^Sote de f Éditeur,)
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distance de six cents lieues... Qu'il est petit, le nombre des hommes d'État qui méritent ce titre! Chacun se figure qu'il peut se mêler des afHiires en un moment où toutes les idées sont bouleversées, où rien n'est aussi arbitraire que la manière dont on tranche les questions les plus sérieuses et les plus difficiles. Le sort des hommes qui n'ont aucun principe et qui possèdent peu de connaissances, est bien étrange : ils sont condamnés à se créer un monde à part et à arranger les événements comme ils voudraient les voir se passer. Ces théoriciens voient ce qui n'existe pas, croient à l'existence du contraire de ce qui est, et ne veulent pas admettre la vérité quand elle contredit leurs hypothèses. Mais comme il n'y a rien de plus positif que les faits et que rien n'est plus vrai que la vérité elle-même, les hypothèses éclatent comme des fusées, et le jour qu'elles répandent ne ressemble pas même à cette faible lumière qui brûle du moins sans obstacle. Et la vérité reste la vérité, en dépit de tous ses adversaires.
19 janvier.
382. J'ai passé une singulière nuit. Il vient de paraître à Paris une histoire de la guerre de 1814 par Koch. C'est un des meilleurs ouvrages qui aient été publiés là-dessus jusqu'à ce jour. Abstraction faite de quelques erreurs qu'un écrivain étranger aux affaires ne peut éviter que difficilement, il y a beaucoup de vrai dans ce livre. Je l'ai pris hier soir en me couchant, et je l'ai lu avec beaucoup d'intérêt. Lire l'histoire d'une époque considérable, où l'on a joué soi-même un rôle marquant, cela produit un effet étrange. Je me trouvais investi des attributions de la postérité, et je me sentais appelé à prononcer mon propre arrêt. Pendant les trois heures qu'a duré cette lecture, je n'ai pas été tenté de m'accuser, il est vrai; mais que de choses j'aurais pu ajouter au récit de chaque événement, à chaque page, même à chaque alinéa du livre ! Quand il s'agit de faits, j'ai vraiment une bonne mémoire. Je n'ai qu'à me transporter par la pensée au milieu des événements, et tous les faits, jusqu'aux détails secondaires, se repré-
sentent nettement à mes yeux. C'est ainsi que j'ni trouvé l'histoire de la violation de la frontière suisse résuinée en huit ou dix li{jnes. Et cependant c'est un des plus grands événements du commencement de la campagne, et de ceux qui ont exercé le plus d'influence sur Tissue de la guerre ! L'auteur, il est vrai, est assez juste pour m'attribuer, à moi seul, le mérite d'avoir tiré parti de ce fait ; mais tout ce qu'il ignore à côté de cela touche au fantastique. Gomment est-il possible d'en savoir autant que l'auteur, et en même temps d'ignorer tant de choses ?
J'ai aussi appris, lors de cette affaire, ce que peut la volonté d'un homme, quelle audace vous donne le sentiment que l'on fait bien, et avec quelle certitude doit réussir une entreprise bien mûrie et vigoureusement menée. Relativement à cette question, je me trouvais, en ce temps-là, seul en opposition avec l'Empereur Alexandre. Je savais tout, ses obligations aussi bien que les compromissions infinies qui étaient à craindre pour la cause commune et pour moi-même, si je ne tenais ferme dans ma conviction, conviction qui portait sur deux points à la fois : l'utilité de l'entreprise et la probabilité du succès. Eh bien! je ne me suis pas trompé. Les colères soulevées par cet incident sont oubliées, et le bien a triomphé. C'est dans ce triomphe que j'ai trouvé ma récompense. Après ma lecture, j'éteignis les lumières et je me retournai pour dormir. Mais ne dort pas qui veut. J'avais la tète et le cœur pleins de 1814. Cette année, les heureux résultats, les incalculables conséquences et les fautes grossières qui l'ont marquée, tout cela s'est emparé de mon àme, et je ne suis arrivé à m'endormir qu'à cinq heures du matin. Si j'avais eu un secrétaire à côté de moi, je lui aurais dicté des notes. Voilà encore une nuit historique !
27 janvier.
383. ... Aujourd'hui j'entendais quelqu'un s'élever contre un éloge saugrenu qui figure dans le Moniteur relativement à ma personne. Que voulez- vous? A partir du moment où l'on
monte sur la scène, on appartient au public; c^est à lui que revient le droi( d'applaudir et de siffler, et il ne manque pas d^n faire usa{;e. Or, si le personnage qui est sur la scène est honnête et droit, les applaudissements comme les sifflets ne sont pour lui qu'un avertissement : ils lui rappellent qu'il est au premier plan ; il faut que son cœur et sa tête lui disent s'il a raison ou s'il a tort. Le bruit n^est rien, l'action v^t tout.
Quant à moi, j'avoue franchement que j'aime mieux une critique maladroite qu^un maladroit éloge; la première même peut m'amuser, sans jamais réussir à me mettre en colère ; le second, au contraire, est capable de m'irriter au point de dire des injures au malencontreux ami.
Si Ton veut écrire mon histoire, qu'on laisse au jugement de la postérité sa pleine liberté ; car c'est à la postérité seule (ju'il appartient, en fin de compte, de prononcer sur les hommes qui ont contribué à faire l'histoire de leur temps.
16 février.
384. Me voilà rendu au monde*. Demain soir je rouvrirai mes salons. Je tremble d'avance à l'idée de la foule de gens ennuyeux (jue je serai obligé de recevoir. Rien n'attire plus les gens de cette espèce que la mort ou le retour à la vie, c'està-dire l'occasion de présenter des compliments de condoléance ou des félicitations. Ah ! si le deuil seul pouvait attirer cette race maudite, du moins en ce qui me concerne ! Mourir n'est rien; mais vivre pour ces gens-là, c'est pour moi pire que la mort.
17 février.
58S. Nous voilà encore avec un pied de neige. L'hiver semble ne devoir jam?iis finir, ce qui est affreux pour moi, qui
Le prince avait dû garder le lit pendant douze jours.
(NotederÉditeur.)
ai mon jardin et qui, par conséquent, ai besoin de printemps, d'air et de soleil. A propos de soleil, vous ne pouvez vous figurer comme mon appartement est beau quand il y donne*. Il est exposé au midi; par suite, il est agréable et chaud, et j ai grand^peine à sauver mes meubles des atteintes du soleil. J'ai une antichambre spacieuse, un grand salon où attendent les personnes qui désirent me parler; immédiatement après vient ma bibliothèque. C'est une pièce magnifique, garnie dans toute sa hauteur de livres qui sont rangés dans de belles armoires en acajou sans vitres. Gomme la salle de la bibliothèque a environ dix-huit pieds de hauteur, ma bibliothèque contient près de quinze mille volumes, sans en avoir Tair. Au milieu de la salle est la belle Vénus de Canova, dont le piédestal est entouré d'un canapé rond. Puis vient mon cabinet de travail. C'est une grande chambre à trois fenêtres; on y voit trois grands bureaux; car je change volontiers de place, et je n'aime pas à être dérangé à ma table, quand je fais écrire quelqu'un dans mon cabinet. Cette pièce est pleine d'objets d'art, de tableaux, de bustes, de bronzes ; on y voit quelques pendules astronomiques et des instruments de tout genre, car j'aime à consacrer aux sciences mes rares heures de loisir; ce sont, il est vrai, des heures perdues pour les afEeiires; mais elles sont gagnées pour la vie. Sur la grande table de ma chambre à coucher se trouvent une foule de cartons renfermant des gravures, des cartes géographiques et des dessins ; je possède aussi bon nombre d'objets d'art qui sont tous dans des vitrines. Souvent je m^amuse des distractions que cause aux étrangers qui viennent chez moi la vue de ces trésors si variés. C'est dans cette retraite que je passe les sept huitièmes de mon existence. Pourquoi ne m'entourerais-je pas ici de tous ces objets qui me sont chers? Je n'aime pas habiter de petits appartements, surtout je déteste d'y travailler. Dans un espace trop étroit, l'esprit se racornit, la pensée se resserre, et même le cœur se fane.
* Il s'agit du pnlaîs de la clianccllerie d'Etat.
(A'ole de r Éditeur.)
Quand mes enfants sont sages, leur mère leur permet, pour les récompenser de leur bonne conduite, de passer quelques instants près de moi. Je n'ose pas trop me flatter que ce soit par amour pour moi que les enfants aiment tant à venir ; mon appartement leur fait exactement Feffet d'un marché, et réellement il ne ressemble pas mal à une boutique. Il n'y a pas un artiste de Vienne, il n'en vient pas un du dehors qui n'expose ses œuvres chez moi. Aussi voit-on toujours de nouveaux tableaux, de nouvelles gravures, de nouveaux dessins que les artistes aiment à montrer chez moi, car je vois et je reçois beaucoup do monde.
Quand je donne un grand bal, il fiaut que je sacrifie momentanément ma bibliothèque, que j'ai décrite plus haut; on peut y mettre beaucoup de tables rondes, en tout trente-deux couverts. Ce qui est assez fâcheux dans ces cas-là, c'est la Vénus: elle génc un peu les arrangements. La statue, il est vrai, est de la décence la plus scrupuleuse par devant; mais on ne peut pas en dire autant de la partie postérieure.
18 féTTÎer.
386. L'Empereur enverra le Prince de Hesse à Londres pour féliciter le nouveau Roi. Ce choix est excellent à tousies points de vue. Son premier aide de camp est le comte Lato de Wrbna, un des rois de la mode chez nous, un charmant jeune homme, du reste, que j'ai envoyé il n'y a pas longtemps au Brésil pour se former. Il lui est arrivé dans ce pays une histoire tout à fait singulière. A bord d'un corsaire, une jeune Espagnole fort jolie voulut absolument le faire pendre; elle priait, elle suppliait qu'on raccrochât au grand mât, disant qu'elle n'avait jamais vu un pareil spectacle, et que le comte de W^rbna lui paraissait le plus beau sujet qu'on pût trouver pour celte expérience. Quelles idées ne vont pas se loger dans une cervelle de femme ! Elles ont des écarts d'imagination incroyables.
20 février.
387. J'apprends à Tinstant Tassassinat du duc de Berry. Le libéralisme va son train, il pleut des assassins ; voilà déjà le quatrième Sand que nous avons depuis neuf mois.
Tout est perdu en France si le Gouvernement ne change pas de système. Ceux qui ont été égarés par les scélérats ne sont que des enfants, il est vrai; mais les vrais coupables ne sont pas des en£sints. Je les connais, ces éléments d'agitation auxquels le Gouvernement fait aujourd'hui bon accueil, puisqu'il a Tillusion que ce sont des éléments de sa force. Oui, c'est une force, maïs c'est celle des bétes sauvages qui ne se laissent jamais civiliser. Il faut avouer que le moment n'est guère agréable pour un ministre.
25 février.
588. J'ai vraiment faim et soif de mon jardin du Bennweg; depuis un long mois je n'ai pu y mettre les pieds. Mes chambres, il est vrai, sont pleines des plus belles fleurs de mes serres, mais ce n'est pas la seule chose qui me charme. Il me faut de l'air et du soleil. Je suis un enfant de la lumière; il me faut une lumière éblouissante pour pouvoir vivre. Croyez-moi, les méchantes gens n'éprouveht pas de ces besoins-là.
16 mars.
380. Ma pauvre Clémentine me donne les plus grandes inquiétudes. Voilà le troisième accès de fièvre qu'elle prend. Elle a eu le premier le 22 janvier, le second le 20 février, et elle est de nouveau en proie à une fièvre violente. Elle est tellement abattue qu'il est impossible de savoir comment elle se tirera de ce mauvais pas. Je ne puis voir soufFrir un être qui m*est cher. De plus, Clémentine est une si bonne enfant, elle m'est tellement attachée, qu'elle veut toujours m'avoir
336 RECUEIL DE DOCUMENTS (l818-]8iS).
près de son lit. Depuis sa maladie, elle a grandi de quatre pouces. Au mois de décembre elle était encore petite, et elle est toute grande àujourdliui. Malgré ses quinze ans, elle est encore tout à fait enfant. J ai une sorte de superstition que malheureusement Texpérience a jusqu'ici confirmée en moi : les êtres au-dessus de l'ordinaire sont plus exposés que les autres à toutes sortes de dangers. Clémentine est notamment d'une l)cauté remarquable; il faut bien qu*il en soit ainsi, car, quand elle sort, tout le monde s'arrête pour la regarder. J^aimcrais mieux qu'elle fût un enBint d'un extérieur plus ordinaire, car ceux-là prospèrent comme la mauvaise herbe. J'ai appelé aujourd'hui en consultation huit matadors de notre faculté ; j ai assisté moi-même a la séance : tous les médecins étaient du même avis. A mes chagrins vient encore s'ajouter le lourd travail qui m'accable. Notre grande œuvre touche a sa fin. L'extrême conHance dont m'honorent mes collaborateurs facilite ma tâche, il est vrai, mais elle est tuante. Dans tout ce brouillamini, Capo d'Istria ne cesse pas de me fatiguer les oreilles. Il me fait Teftet d'un amateur de musique qui se mettrait dans une chambre contiguë à la mienne pour faire des études sur le cor de chasse. Il souffle sans désemparer dans son instrument sans jamais attraper le ton. Ce qu'il dépense de souffle est fabuleux, et pourtant il n'en sort rien de bon. Tout est faux : fausse mesure, fausse note, fausse clef. Il met le piano à la place An forte; si le brio est indiqué, il joue sostcnuto; il substitue le largo à Vaccelerato avec accompagnement obligé de clochettes. Ma foi, si c'est là ce qu'on appelle de la raison, je n'en ai pas pour ma part. Avec une raison de ce calibre, on arrive en France à 1789 ou à un 13 février. Grands dieux! pourquoi faut-il que tant de fous soient d'excellentes gens! C'est précisément le cas de Capo d'Istria. S'ils ne l'étaient pas, on trouverait le moyen de les rendre inoffensifs ; mais, tels qu'ils sont, il faut les écouter et discuter avec la déraison.
ÉVÉNEMEIfTS DIT JOUR ET DÉTAILS DE FAMILLE (I8S0). 337
22 mars.
390. Ma pauvre Clémentine est toujours bien malade. Rien ne m'abat comme la vue d'un enfent malade ; je ne me tourmente jamais pour moi-même ; mais ce sont les enfants qui me préoccupent sans cesse. Il est vrai qu'il ne s'est pas produit de symptômes plus graves, mais je considère le fiait seul de la persistance de la fièvre comme très-alarmant.
En attendant, que je sois disposé au travail ou non, il faut que je passe toujours de longues heures à mon bureau. Dans des moments difficiles comme ceux-ci, il feut que je montre plus que jamais ma aouble nature, cette nature qui fiait croire à bien des gens que je n'ai pas de cœur. Ces gens-là diraient probablement que je n'ai pas de tète non plus, si je ne leur prouvais à l'occasion que ma tête reste solide quand ils s'y heurtent.
Les nouvelles que je reçois de l'Empereur Alexandre prouvent que l'on reconnaît là-bas que les phrases sont bonnes poui mettre 1 e monde à mal , mais qu'elles ne peuvent sauver personne .
24 mars.
391. Je suis toujours bien triste. Ma fille va un peu mieux, il est vrai; mais elle a tant à surmonter encore pour être hors d'affaire, qu'un père ne saurait être tranquille. C'est en Dieu seul que j'espère, car il sait mieux que nous autres pauvres humains ce qui est juste et bon. Je ne fais qu'aller et venir de mon bureau au lit de la malade. Quand mon cœur est inquiet, mes nuits le sont aussi. Or, je dors toujours tranquille quand ma tête seule est enjeu, ce qui prouve que mon cœur, précisément ce cœur que le grand nombre me conteste, a une tout autre puissance.
30 mars.
392. L'état de ma pauvre Clémentine va s'améliorant tout doucement. Quiconque a des enfiints sait comme on se tour-