‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich, chancelier de cour et d'État; pub. par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 4)Chapitre 88 sur 126 · PROFESSION DE FOI · texte numérisé non relu

PROFESSION DE FOI

Mémoire adressé par Mctternich k TËmpereur Alexandre.

( Annexe du n» 487.)

488. Ci L'Europe, a dit naguère un écrivain célèbre, fait aujourd'hui pitié à Thomme d'esprit et horreur à fhomme vertueux n

Il se? ait difficile de renfermer en moins de paroles un

tableau plus exact de la situation dans le moment où nous traçons les présentes lignes !

Les Rois en sont à calculer les chances de leur existence dans un prochain avenir ; les passions sont dëchatnées et se liguent pour le renversement de tout ce que la société a respecté comme base de son existence : religion, morale publique , lois, usages» droits et devoirs, tout est attaqué, confondu, renversé ou mis en doute. La grande masse du peuple est spectatrice tranquille de tant d'attaques, de bouleversements et d'un manque aussi absolu de défense. Une partie erre dans le vague, tandis que les vœux de Timmense majorité sont en feveur du maintien d'un repos qui déjà n'existe plus, et dont les premiers éléments mêmes semblent perdus.

Quelle est la source de tant de maux? Quelles sont les voies par lesquelles ce mal est parvenu à s'établir, et par lesquelles il continue à pénétrer dans toutes les veines du corps social?

Existe-t-il encore des remèdes pour arrêter les progrès du mal, et quels peuvent-ils être?

Telles sont sans doute les questions les plus dignes de la sollicitude de tout homme de bien, ami véritable de l'ordre et du repos public, de ces deux éléments inséparables dans leur principe, et qui forment à la fois les premiers besoins comme les premiers biens de l'humanité.

Le monde n'aurait-ii peut-être offert jusqu'à ce jour aucune institution qui fftt véritablement digne de ce nom ? La vérité serait-elle restée confondue avec l'erreur, depuis que les sociétés ont cru pouvoir distinguer l'une de l'autre? Les expériences achetées au prix de tant de sacrifices et réitérées à des époques et dans des lieux si différents seraient-elles toutes erronées? Un torrent de lumière se serait-il répandu tout d'un coup sur la société? La science serait-elle devenue une inspiration? Si l'on pouvait croire à des phénomènes pareils, il ne serait pas moins nécessaire de s'assurer avant tout de la réalité du £ait. Rien en toutes choses n'est aussi funeste que Terreur, et il n'est ni dans notre volonté ni dans nos intentions de jamais nous y abandonner. Examinons.

Sources du mal.

La nature de Thomme est immuable. Les premiers besoins (le la société sont et restent les mêmes, et les différences qu'ils offrent à la méditation trouvent leur explication dans la diversité des influences qu'exercent sur les races des causes naturelles, telles que la diversité du climat, la stérilité ou la richesse du sol, la position insulaire ou continentale, etc., etc. Ces différences locales produisent sans doute des effets qui s'étendent bien au delà des nécessités purement physiques; ils créent et déterminent des besoins particuliers dans une sphère plus élevée ; ils finissent par fixer les législations, et leur influence, même sur les religions, ne saurait être contestée.

Il en est, d'un autre côté, des institutions comme de toute chose. Vagues dans leur origine, elles passent par des périodes (le développement et de perfectionnement, pour arriver au terme de leur décadence, et, se conformant aux lois de la nature de Thomme, elles ont ainsi que lui leur enfonce, leur jeunesse, leur âge de force et de raison, et leur âge de caducité.

Deux éléments restent seuls dans toute leur force, et ne cessent jamais d'exercer avec un égal pouvoir leur influence indestructible. Ce sont les préceptes de la morale, tant religieuse que sociale, et les besoins créés par les localités. Dès que les hommes tendent à s'écarter de ces bases, à devenir rebelles à ces arbitres souverains de leurs destinées, la société éprouve un malaise qui tôt ou tard amènera un état de convulsion. L histoire de chaque pays offre des pages ensanglantées par le récit des suites de pareilles erreurs ; mais nous osons l'avancer sans crainte d'être contredits, on chercherait en vain une époque où un mal de cette nature ait étendu ses ravages sur un champ aussi vaste qu'il le fait dans l'ère actuelle. Les causes en sont naturelles.

L'histoire n'embrasse qu'un laps de temps trèsHrestreint.

Elle ne commence à mériter ce nom que longtemps après la

chute des grands Empires. Là où elle semble nous conduire au berceau de la civilisation, elle nous conduit à des ruines.

Nous voyons des républiques naître et se former, se combattre, puis subir la loi d'un soldat heureux.

Nous voyons Tune de ces républiques passer par toutes les phases communes à la société, et finir par une Monarchie à peu près universelle, c'est-à-dire subjuguer les parties éparses du monde alors civilisé.

Nous voyons cette Monarchie subir le sort de tout corps politique ; nous voyons ses premiers ressorts s'affaiblir et s'anéantir.

Des siècles de ténèbres ont suivi l'irruption des Barbares. Le monde cependant ne pouvait plus retourner à la barbarie. La religion chrétienne avait apparu ; impérissable de son essence, il suffisait de sa seule existence pour dissiper les ténèbres et pour rasseoir la civilisation sur des bases nouvelles, applicables à tous les temps et à tous les lieux, satisfaisant à tous les besoins et assurant les premiers de tous sur les bases d'une loi pure et étemelle!

A la formation de nouveaux États chrétiens succédèrent les croisades, assemblage bizarre de bien et de mal.

Trois découvertes ne tardèrent pas à exercer une influence décisive sur le sort de la civilisation : l'invention de l'imprimerie, celle de la poudre, et la découverte du nouveau monde.

Ce ne fut que plus tard que survint la Réformation, autre événement qui eut des effets incalculables, à cause de son influence sur le monde moral. La face du monde était dès lors changée.

Ce que la communication des pensées fiicilitée par l'imprimerie ; le changement total dans les moyens d'attaque et de défense opéré par l'invention de la poudre ; le revirement produit soudainement dans l'essence foncière des propriétés par la masse de métaux que la découverte de l'Amérique mettait en circulation; Tesprit d'aventure provoqué par les chances de fortune ouvertes dans un nouvel hémisphère; ce que tant et de si importants changements avaient apporté de modifica-

tions dans les rapports de la société, prit encore plus de développement et fut en quelque sorte couronné par la révolution que la Uéformation opéra dans le monde moral.

Aussi la marche de Pesprit humain fut-elle d'une rapidité extrême dans le coings des trois derniers siècles. Cette marche ayant été accélérée dans une progression plus rapide que n'avait pu Fétre l'action de la sagesse , seul contre-poids aux passions et à Terreur, une révolution préparée par les £blux systèmes, par les funestes erreurs dans lesquelles plusieurs des Souverains les plus illustres de la dernière moitié du dixhuitième siècle étaient tombés, a éclaté enfin dans Fun des pays les plus avancés en lumières, les plus énervés par les jouissances, dans un pays habité par le peuple qu^on peut regarder comme le plus frivole, vu la facilité qu'il a à comprendre et la difKculté qu'il éprouve de juger avec calme.

Après avoir jeté un coup d'œil rapide sur les causes premières de l'état actuel de la société, il importe d'indiquer d*une manière plus particulière la nature du mal qui menace de la déshériter d'un seul coup d'une somme très-réelle de biens, fruits d'une civilisation véritable, et de la troubler au milieu de ses jouissances. Nous trouvons ce mal tout défini dans un seul mot : la présomption, effet naturel d'une marche aussi rapide de l'esprit humain vers le perfectionnement de tant de choses.

C'est elle qui aujourd'hui entraîne tant d'individus dans les voies de Terreur, car elle est devenue un sentiment à peu près général.

Religion, morale, législation, économie, politique, administration, tout semble être devenu un bien commun et accessible à tous. La science parait infuse ; l'expérience n'a nulle valeur pour le présomptueux; la foi pour lui n'est rien, il lui substitue une prétendue conviction individuelle et se dispense, pour arriver à cette conviction, de tout examen et de toute étude; car ces moyens paraissent trop subalternes à un esprit qui se croit assez fort pour embrasser d'un coup d'œil tout un ensemble de questions et de faits. Les lois n'ont pour lui aucune valeur parce qu'il n'a point contribué à leur confeo*

tien, et qu'il serait au-dessous d'un homme de sa trempe de reconnaître des bornes tracées par des générations brutes et ignorantes. Le pouvoir réside en lui-même ; pourquoi se soumettrait-il à ce qui n'a pu avoir d'utilité que pour l'homme privé de lumières et de savoir? Ce qui, selon lui, a pu suffire à Tàge de la débilité, ne saurait plus convenir à celui de la raison, de la vigueur, au degré de perfectionnement universel que les novateurs allemands désignent par l'idée absurde en elle-même de V émancipation des peuples! La morale seule, il ne l'attaque pas ouvertement, car sans elle il ne serait pas sûr un seul instant de sa propre existence ; mais il interprète son essence à sa guise, et permet à tout autre d'en iaire autant, pourvu que cet autre ne le tue et ne le vole pas.

En traçant ainsi le caractère de l'homme présomptueux, nous croyons avoir tracé celui de la société composée aujourd'hui de pareils éléments, si la dénomination de société est applicable à un ordre de choses qui ne tend, en principe, qu'à individualiser tous les éléments qui composent la société et à faire de chaque homme le chef de son propre dogme, l'arbitre des lois d'après lesquelles il peut trouver bon de se gouverner ou de permettre qu'on le gouverne, lui et ses voisins, le seul juge enfin de sa croyance, de ses actions et des principes d'après lesquels il entend les régler.

Faut-il une preuve de cette dernière vérité? Nous croyons la fournir en fitisant remarquer que l'un des sentiments les plus naturels à l'homme, celui de la nationalité, est lui-même rayé du catéchisme libéral, et que là où le mot est encore employé, il ne sert aux coryphées du parti que de prétexte pour enchaîner les Gouvernements ou d^un levier pour favoriser les bouleversements. Le but véritable des idéalistes du parti, c'est la fusion religieuse et politique, et, en dernière analyse, il n'est autre que de créer en fiaveur de chaque individu une existence entièrement indépendante de toute autorité et de toute autre volonté que la sienne propre, idée absurde et contraire ù l'essence de l'homme, et incompatible avec les besoins de la société humaine.

Voies que le mal a suivies et quil suit encore.

Les causes par lesquelles le mal qui pèse sur la société a acquis une intensité aussi déplorable nous paraissent être de deux genres.

Il en est de tellement liées à la nature des choses, que nulle prévoyance humaine n'eût été à même de les prévenir.

Il en est d'autres qui doivent être elles-mêmes subdivisées en deux classes, quelque semblables qu'elles puissent paraître dans leurs effets.

De ces causes, les unes sont négatives, les autres positives. Nous mettons au nombre des premières la feiiblesse et Tinertie des Gouvernements.

Il suffit de jeter un coup d'oeil sur la marche que les Gouvernements ont suivie dans le cours du dix-huitième siècle, pour être convaincu qu'aucun d'entre eux ne s'est douté de la maladie ni des crises vers lesquelles marchait le corps social.

Il en a été autrement de quelques hommes doués malheureusement de grands talents, qui ont senti leur propre force 9 qui n'ont pas tardé à apprécier la marche progressive de leur influence , à se rendre compte de la faiblesse ou de l'inertie de leurs adversaires , et qui ont eu l'art de préparer et de conduire les esprits au triomphe de leur détestable entreprise, entreprise d'autant plus odieuse qu'ils l'ont poursuivie sans souci des résultats qu*ils amèneraient, et s'abandonnant au seul sentiment de leur haine de Dieu et de ses lois morales immuables!

C'est la France qui a eu le malheur de renfermer le plus grand nombre de ces hommes. C'est dans son sein que la religion et tout ce qu'elle a de plus sacré, que la morale et le pouvoir et tout ce qu'ils ont de tutélaire, ont été attaqués par eux avec une suite et un acharnement systématiques, et c*est là que l'arme du ridicule a dû agir avec le plus de fiacilité et de succès.

Traînez dans la fange le nom de Dieu et les pouvoirs insti-

tués par ses décrets divins, et la réyolution sera préparée! Parlez d'un contrat social , et la révolution est faite ! C'est dans le palais des Rois, dans les salons et dans les boudoirs de quelques villes que la révolution était déjà achevée, tandis qu'elle ne faisait encore que se préparer dans la masse du peuple.

Il serait difficile de ne pas s'arrêter ici à l'influence que l'exemple de TAngleterre avait exercée depuis longtemps sur la France, de cette Angleterre placée dans une situation tellement particulière, que nous croyons pouvoir affirmer hardiment qu'aucune des formes possibles à cet État , qu'aucune de ses habitudes, de ses institutions, ne convient à aucun État continental, et que là où on voudra les prendre pour modèles, on n'obtiendra que des inconvénients et des dangers, sans s'assurer un seul des avantages qui les accompagnent.

D'après la disposition des esprits en France, à l'époque de la convocation des notables, et par suite de la direction que l'opinion publique avait reçue depuis plus de cinquante ans, direction qui, dans les derniers temps, avait été renforcée et en quelque sorte appropriée à la France par l'imprudent secours que son Gouremement venait de prêter à la révolution américaine, toute réforme en France touchant aux bases mêmes de la Monarchie a dû se transformer bientôt en révolution. Ce qui était à prévoir et ce qui avait été pressenti généralement par tout le monde, le Gouvernement seul excepté, ne se réalisa que trop tôt. La Révolution française éclata, et elle a parcouru un cycle révolutionnaire complet dans une période bien courte et qui n'a dû paraître longue qu'à ses victimes et à ses contemporains.

Les scènes d'horreur qui accompagnèrent les premières phases de la Révolution française empêchèrent la propagation rapide de ses principes subversifs hors des frontières de la France, et les guerres de conquête qui leur succédèrent donnèrent à l'esprit public à l'étranger une direction peu favorable aux progrès du principe révolutionnaire. C'est ainsi que la propagande jacobine échoua dans ses premières espérances criminelles.

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