‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich, chancelier de cour et d'État; pub. par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 5)Chapitre 25 sur 96 · RETOUR A VIENNE PAR LA BOHÊME · texte numérisé non relu

RETOUR A VIENNE PAR LA BOHÊME

1495. La Reine de Bavière. — A Rœnigswart et k Plass. — L'Archiduc Etienne à Plass. — A Prague. — Retour à Vienne. — Mort de Tatistscheff.

— L'Empereur Nicolas. — Le prince -évèqne Diepenbrock. — Nesseirode.

— La Grande-Duchesse Hélène. — Lederer. — Le bureau du duc de Ghoiseul. — L'Empereur Nicolas et le Pape. — Le comte de Brandenburg.

— Mort de Tettenbom. — Députation hongroise. — Soirée chez l'Archiduchesse Sophie. — Changement de ministère en Angleterre. — L'Empereur Nicolas à Vienne. — Visite de ce Souverain à la princesse.

Kœnigswart, 9-19 septembre. — Plass, 19-^ septembre.

148S. Nous sommes allés en chemiD de fer de Mayence à Francfort, où nous avons pu encore visiter un peu la ville et les magasins ; nous avons dfné chez Munch , après qu'Anselme Rothschild nous eut montré son bureau et ses trésors de tout genre.

Le 10, il m'a fallu aller chez la Reine de Bavière, pendant que Clément était chez le Roi. J'ai trouvé chez elle la princesse héritière de Darmstadt, qui était venue pour voir sa mère. La Reine souffre d'une ophthalmie, mais elle ne pense qu'au bonheur d'avoir un petit-fils ; c'est de cela qu'elle parle principalement et de sa fille Hildegarde.

Le 12 , à sept heures du soir, nous sommes arrivés à Kœnigswart. Nous n'y avons passé que six jours, et nous avons eu souvent de la pluie. TrauttmansdorfF, notre envoyé à Berlin , est venu de Carlsbad pour passer deux jours chez nous; Ficquelmont et Félix Schwarzenberg nous ont aussi tenu compagnie. Nous avons trouvé le temps d'aller deux fois à Marienbad, presque tous les jours à la Croix et dans le parc, pour voir des cerfs américains dont Rothschild a fait présent à mon mari. L'excellent comte de Senffit a aussi passé deux jours chez nous. Clément s'est décidé à partir le 19. A Plass, nous avons trouvé Hiibner, qui venait de Leipzig. Nous avons consacré toute la journée du 20 à voir les forges et les autres curiosités de Plass. Nous avons été agréablement surpris par

larrivëe de rÂrchiduc Etienne. Il est venu faire une visita à Clément, en qualité de gouverneur de Bohème, et il a été trèsaimable à cette occasion.

Prague, le 23 septembre.

Nous avons reçu la visite des autorités ; ensuite TArchiduc a envoyé le comte Lazansky chez nous. Celui-ci nous a accompagnés à la gare , où nous avons visité tout Tédifice , qui est vraiment magnifique , et dans quelques magasins de verreries, où nous n'avons pas trouvé beaucoup d^objets remarquables. Après cela, Clément s'est rendu chez TArchiduç Etienne, qui nous a honorés d'une visite peu de temps avant que nous allassions dtner chez lui. Son installation est très-jolie et trèsélégante. Au sortir de table, TArchiduc nous a conduits en phaéton au camp, où tous les généraux nous attendaient. L'Archiduc Charles-Ferdinand m'a fait monter dans sa petite voiture, et nous avons vu le défilé des troupes et les tentes, ce qui m'a fort intéressée. Windischgraetz conduisait mon mari. Nous sommes descendus près de la tente qu'on appelle le salon, et où nous avons trouvé réunies toutes les dames de Prague. Le soir, nous avons assisté à la représentation théâtrale dans la loge de l'Archiduc. Madame Alboni a chanté des scènes de différents opéras ; elle chantait en italien , les autres acteurs eu allemand , ce qui ne laisse pas d'enchanter le public.

Vienne, du 27 au 30 septembre.

J'ai été chez Prévôt pour voir le pauvre Tatistscheff, qui était à la mort. Il n'avait plus sa connaissance et ne donnait que quelques signes de vie. On lui a dit que j'étais là, sur quoi il s'est un peu réveillé, m'a prise par la main et m'a demandé d'où je venais. Mais bientôt il retomba dans sa léthargie ; lorsqu'on lui fit remarquer de nouveau que j'étais près de lui, il me témoigna encore une fois la satisfaction que lui causait ma visite, me prit les mains et dit, d'une voix à peine distincte : « Je veux vous dire quelque chose » ; mais il

De put retrouver la suite de ses idées. J*ai passé les cinq ou six jours qu'il a vécu encore , soit chez lui, soit chez maman , qui souffrait d'une fièvre tierce persistante qui nous inquiétait fort.

Du i*v au 31 octobre.

La nouyelle inattendue de Tarrivée de l'Empereur Nicolas nous a fort préoccupés. On disait que les cheyaux de poste étaient commandés sur toute la route jusqu'au chemin de fer, et qu'il comptait mettre pied à terre à Vienne; toutefois ces on dit n'avaient absolumentaucun caractère officiel. Cependant tous les préparatifs étaient fieiits pour le recevoir, lorsque tout à coup , je crois que c'était le 12 ou le 13, on apprit qu'il avait pris un train spécial à Leitmeritz, et qu'il avait traversé Prague, où l'Archiduc Etienne l'attendait à la gare. Nous sommes restés vingt-quatre heures sans pouvoir nous expliquer pourquoi l'Empereur s'était décidé k passer si près de Vienne sans s'y arrêter, lorsque le comte de Nesselrode a iait son apparition dans notre salon. Nous avions à dtner le nonce Viale Prela et ieprince-évéque de Bresiau, Diepenbrock. Ce dernier a écrit la plus belle lettre pastorale qui ait jamais été publiée. C'est un grand bel homme, un véritable représentant de l'Église militante, que dis-je? triomphante! Il est venu à Vienne pour présenter ses hommages à l'Empereur, vu qu'une grande partie de son diocèse feit partie de T Autriche. Il a prêté serment ici et a passé chez nous de dix à douze jours. Nesselrode n'est pas changé; il est toujours de la meilleure humeur du monde. Il s'était rendu de Saint-Pétersbourg dans les terres qu'il possède en Crimée, et avait passé six jours et six nuits en route ; après quatre jours de repos, il est reparti , et il lui a fallu de nouveau voyager pendant sept jours et sept nuits pour arriver ici. Il veut s'arrêter tout au plus quarantehuit heures à Vienne et ensuite rejoindre l'Empereur en Italie. Il nous a dit que l'Empereur Tavait chargé de l'excuser auprès de notre Cour de ce qu'il n'a pas pu venir à Vienne, mais qu'abstraction fieiite de cette mission, il était lui Nesselrode ici uniquement pour son plaisir, et qu'il n*avait absolument

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aucun devoir oficiel qui le retint. Nous avons été avec lui à Hietzing, parce qu'il a la passion de la botanique, et avant son départ nous avons encore une fois pris congé de lui dans la ville.

L'Empereur Nicolas est allé à Milan chez Radetzky, pour se présenter; la Cour du Vice-Roi a énormément plu à la Cour de Russie.

Medem est arrivé pour attendre la Grande-Duchesse Hélène et ses filles, qui sont arrivées, je crois, le 25. J'avoue que je tremblais à Tidée de cette visite, et que j'étais mal à Taise en me rendant à Taudience privée qui suivit celle que mon mari avaiteue laveille. Cette princesse porte un jugement calme, sûr etnet sur les questions les plus ardues. C'est une belle femme, de haute stature ; ses mouvements sont empreints d'une grâce extraordinaire, sa conversation dénote beaucoup d'esprit; mais, ce qui vaut mieux encore, on trouve dans tout ce qu'elle dit la marque d'un esprit juste et d'une vive intelligence. Elle est, en un mot, une femme distinguée à tous les égards. Malheureusement elle est très-souffrante. Elle a consulté Lederer*, qui trouve que son état est grave et lui conseille fortement de bien se ménager. Elle ne peut pas se tenir debout,

* Gomme on le voit par cet exemple , le médecin Lederer pratiquait son art dans les plus hautes sphères de la société de Vienne. Mais la Faculté de médecine insisuit pour qu*on lui en défendit la pratique, attendu qu*il n'avait pas qualité pour exercer. On voulut le poursuivre pour exercice illégal de la médecine. L'affaire fit grand bruit et fut portée jusque devant la conférence d*£ut, où le prince de Metternich développa sa manière de voir dans un vote que nous reproduisons ici. Voici comment s'exprima le chancelier d'État : « Je ne vois qu'un moyen de régler la situation du docteur Lederer, et ce moyen est fourni directement par les faits eux-mêmes. Lederer n'a point passé ses examens; à ce titre il ne doit pas, d'après la loi, exercer la mé* decine. Il l'exerce toutefois depuis une longue suite d'années, et cela avec un succès attesté par bien des faits. Doit-on rempêcher aujourd'hui de pratiquer l'art médical? Car le lui défendre y ce n'est pas une solution. Ici se présente aussitôt une autre question, dont i'imporUnne est majeure : peut'On, sans grands inconvénients, le forcer de suspendre l'exercice de son art? Gela n'est pas possible ; on n'aurait qu'à interroger la conscience d'un nombre considérable de clients sur ce qui touche à ce que l'homme a de plus cher, la santé, la conservation de sa propre vie et celle des membres de sa famille. A tort ou à raison, hommes et femmes, mais surtout les femmes, tiennent à leurs médecins et ont souvent une confiance aveugle en eui. Je puis en citer

et il est impossible que le voyage qu'elle est obligée de faire à Saint-Pétersbourg par cette saison lui fasse du bien.

Le 18 ou le 20, nous sommes rentrés en ville. Clément a trouvé dans son cabinet le grand et beau meuble de la ducbesse de Sagan, c'est-à-dire le bureau du duc de Ghoiseul, que le duc de Gourlande avait acheté. La duchesse de Sagan et plus tard la princesse de Hohenzollern Tout eu par héritage; quand j'ai appris que le prince de Hohenzollern, fils de cette dernière , le vendait , j'ai su décider Clément à l'acheter pour la somme de deux mille florins. Ce meuble, qui fait grand plaisir à mon mari, a donné lieu à toute sorte de recherches qu'on a faites pour enlever les papiers contenus dans les différents meubles qu'il a fallu déranger afin de pouvoir placer le bureau. A cette occasion, j'ai découvert des papiers importants qui avaient disparu depuis de longues

deux exemples, pris dans ma propre famille. Ma femme est engouée de Lederer autant que ma sœur Test de Malfatti.

« Quand une situation pèche par la base, il faut chercher un expédient pour la faire accepter. D*après la lettre des règlements , il aurait faUu itUerdire immédiatement la pratique à Lederer comme médecin non diplômé; le faire aujourd'hui me parait impossible , car cette mesure équivaudrait à un arrêt de mort, non pour Lederer y mais pour sa nombreuse clientèle; cela est certain, quoi qu*on puisse dire contre. Les mots resteraient à i*état de lettre morte et ne pénétreraient pas dans les consciences. Gomme la chose n*a pas été prise ainsi ab ovo, que nombre 'de cures heureuses parlent en faveur de la pratique, par conséquent aussi de la science de Lederer, et que des exceptions, quand on les admet sous une forme convenable, ne font pas tort à la règle, mais la confirment (exceptio firmat régulant)^ je trouve que la seule chose qu'il soit possible de faire, c'est de solliciter un ordre souverain, à qui de droit, de laisser Lederer pratiquer librement son art. Je voudrais qu'à cet ordre souverain on ajoutât cette réserve, • qu'en consentant à prendre M cette décision , Sa Majesté fut aux autorités un devoir de réprimer dès le m début et de prévenir, le cas échéant, tout exercice illégal de la médecine ■ .

« Voilà quel est mon avis sur la question. Si l'on citait an exemple, je demanderais si ton oserait interdire à Priesnitt d'exercer ta médecine à Graejenberg, Lederer a été pendant des années l'élève le plus distingué de Bohr, et pendant des années il a été attaché à l'hôpital public. On dit qu'il n'est pas médecin ; cela n'est pas sérieui : il n'est pas médecin diplômé, Priesnitz n*a jamais été médecin et a fondé un établissement qui a pour lui des milliers de suffrages. Peut-on interdire l'accès de cet établissement, c'est-àdire l'application de la méthode hydropathique , dont je ne ferais nul cas pour ma part, à ceux qui vont y chercher la guérison? Pourrait-on éloigner Priesnitz de Graefenberg? » {Note de t Éditeur.)

années, une foule de correspondances et de nombreux portraits. Une trouyaille particulièrement heureuse a été celle d'une somme de deux mille six cents florins en vieux billets de banque, qui étaient cachés dans les profondeurs d'un portefeuille et qui ont servi à payer le beau bureau du duc de Choiseul.

Le 31, a eu lieu à la Cour un dtner en Thonneur de la Grande*Duchesse Hélène. Ses filles ne sont pas précisément d'une beauté remarquable, mais elles sont très-g[racieuses ; elles ont des manières attrayantes et sont on ne peut plus aimables dans la conversation. Notre Cour est enchantée de toute la famille et cherche à le lui prouver.

Du !•' au 30 novembre.

La Grande-Duchesse Hélène est partie deux jours plus tard qu'elle ne comptait le foire. Elle était très-souffrante, et Lederer était fort inquiet au sujet de ce long voyage. Clément et moi, nous avons eu encore une dernière audience de cette princesse. C'est une femme qui est tout ardeur pour le bien.

D'après les nouvelles qui arrivent journellement de Rome, il parait que l'arrivée prochaine de l'Empereur Nicolas inquiète le Pape. II se demande si le Czar veut l'insulter, et le cas des pauvres religieuses catholiques qui ont été si fort maltraitées et dont une seule a pu s'enfuir à Rome, a dû contribuer à aigrir le Saint-Père encore davantage. Il ne saurait s'expliquer ce qu'on vient faire chez lui après de pareils fieiits. Butenieff, l'envoyé de Russie à Rome, au moment de partir pour Palerme, où il va rejoindre son Maftre, a voulu se feire remettre pour l'Empereur un message conciliant, afin de déterminer celui-ci à venir à Rome. Mais cela n'a pas été possible ; Rome veut montrer qu'elle est la partie persécutée. Je crois que le Saint- Père a raison de ne pas se laisser intimider; toutefois, je voudrais un peu de condescendance , ou plutôt je voudrais qu'on évitât tout ce qui est de nature à rendre plus difficile un rapprochement ou une entente si désirable pour le monde catholique.

J'ai donné un dtner en l'honneur du comte de Brandenburg, frère de la duchesse de Cœthen. Je viens seulement de faire sa connaissance, après Tayoir toujours manqué dans mes voyages. Il vient de Palerme, où il a accompagné Tlmpératrice de Russie; à Berlin, on le considère comme un membre de la famille royale. Il est gouverneur de Silésie ; c'est^un homme très-intéressant. Il n'est resté que quelques jours ici ; il connaît à fond toutes les questions russes et m'a dit que l'Empereur lui avait beaucoup parlé de moi et de ma fSsimille; qu'il a fait l'éloge de mon caractère, etc. Tout cela me prouve qu'il serait agréable à l'Empereur d'apprendre la vérité *.

Du i*' au 81 décembre.

Tettenborn est mort le 9; le II ont eu lieu les obsèques militaires, auxquelles tout le corps diplomatique a assisté. J'ai prié pour le repos de l'àme de notre pauvre vieil ami; la vue de son chapeau à plumes m'a fait saigner le cœur.

Une députation de Pesth, ayant à sa tète Louis Batthyanyi, Szentkiràlyi et d'autres, est arrivée ici. La Cour et les ministres ne l'ont pas reçue, parce que le Palatin était opposé à l'envoi de la députation, et que la loi porte que des députations ne peuvent être envoyées qu'avec l'autorisation du Palatin.

Dans le cours du mois, il y a eu deux fêtes à la Cour. Dans une soirée donnée par l'Archiduchesse Sophie, il y a eu des tableaux vivants, et l'on a chanté des chansons de Baumann. Les jeunes Archiducs étaient charmants, et la fête, improvisée à l'occasion du jour anniversaire de la naissance de l'Archiduc, a été très*agréable.

Les nouvelles politiques^ étaient assez rassurantes, et l'on

* Ici la princesse Mélanie semble éTidenunent faire allusion à une affaire dont la solution favorable était vivement désirée par TEmpereur Nicolas. En effet, eu ce temps-là on parlait beaucoup d*ttn mariage entre la Grande- Dacbesse Olga et TArcbiduc Etienne, ainsi que des difficultés résultant de la différence de religion , qui semblaient s*opposer à cette union. C'est \k peutêtre la clef de Tallusion ci-dessus et Texplication de quelques passages ultérieurs du Journal y ou il est question de Tattitude de rÈmpereur Nicolas lors de son arrivée à Vienne. {Noie de C Éditeur.)

s'occupait seulement d'amusautes nouyeautés de salon, lorsque le 20, la chute du ministère tory est venue surprendre tout le monde. Après être resté pendant plusieurs jours dans l'incertitude au sujet de la marche des affaires en Angleterre, et après avoir appris simplement que lord John Russell avait été appelé auprès de la Reine pour former un ministère whig , — ce qui enchantait les partisans de Palmerston au point que Beauvale a écrit immédiatement à Clément pour lui annoncer cet heureux résultat, — on a été informé tout à coup que les whigs n^étant pas arrivés à constituer un Cabinet, les torys avaient repris le gouvernail presque dans les mêmes conditions qu'auparavant.

Les nouvelles de Rome sur le séjour de l'Empereur Nicolas dans cette ville ont été satisfisiisantes , du moins en tant que tout ce qui pouvait se taire extérieurement s'est fait. L'Empereur a témoigné au Saint-Père beaucoup de respect et de déférence ; il a discuté les questions religieuses et a promis de changer ce qui devait l'être. On disait, d'autre part, qu'on n'attendait que le résultat de la visite impériale à Vienne pour se réjouir d'un succès complet.

Le 30, on a appris que l'Empereur Nicolas avait quitté Bruck à dix heures, et qu'il était arrivé à Gloggnitz, où les hauts fonctionnaires l'ont reçu et traité. On savait, dans le public, que depuis cinq heures toute la Cour était réunie pour recevoir l'Empereur, et l'on voyait illuminés les appartements qui lui étaient destinés. Aussi la curiosité publique a-t-elle été vivement excitée lorsqu'on a vu les voitures de la Cour, dans l'une desquelles était assis l'Empereur de Russie, avec le prince Charles de Liechtenstein, qui l'accompagne, s'engager dans la Herrengasse, pendant que les cavaliers qui précédaient l'Empereur, en portant des falots, se dirigeaient vers le palais impérial, Liechtenstein dit à l'Empereur qu'il avait l'ordre formel d'y conduire Sa Majesté, et qu'il ne pourrait pas répondre de l'impression que produirait un refus de l'Empereur. Sa Majesté répliqua d'un ton très-ému : « Faites de moi demain ce que vous voudrez, aujourd'hui la force me manque» ; et à ces mots il se rendit chez Medem, où l'attendait une compagnie de son

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régiment, ayec le drapeau. II n'adressa que quelques mots à ces soldats et se retira dans ses appartements. Le 31, à dix heures, TEmpereur s'est rendu à la Cour, et à onze heures il y eut une grande revue sur les glacis. Le temps était très-beau et très-doux; toute la Cour, même les dames, étaient là. J'étais à la maison, lorsque tout à coup on m'annonça l'Empereur. J'allai au-devant de lui, et je le trouvai très-change. L'expression de ses traits est devenue plus dure encore, et la terrible sévérité de son regard n'était nullement tempérée par l'expression de sa bouche. Lorsque Clément entra et qu'il vint à parler de la politique et du Cabinet tory, l'Empereur l'interrompit en lui disant : a Pas un mot de politique ; je ne suis venu que pour causer avec votre femme. » Là-dessus il convint avec Clément d*une entrevue pour le lendemain à dix heures, et il se mit à causer avec nous. Cela m'a fait du bien de trouver, dans cette circonstance , l'Empereur un peu moins sombre ; il a fini par me dire qu'il espérait me revoir à la Cour. Ensuite il est allé rendre visite à la comtesse de Ficquelmont, après quoi il a été au dîner de la Cour, où les généraux avaient été invités.

EXTRAITS DE LETTRES COVFIDBKTIBLLES DE MBTTBRNIGB à APPOVTI, à PARIS, ÉCRITES DU 3 MARS AU 22 DECEMBRE 1845.

1496. Politique de la France en Suisse. — 1407. Lettre de Guizot à FlaLault sur ce sujet. — 1498. Les débats de la Chambre à Paris. — Dépêche de Guizot à Pontois. — 1499. Maladie de Guizot. '— 1500. Situation morale de Louis- Philippe. — 1501. Embarras de la France relativement à toutes les questions figurant à Tordre du jour. — 1502. Manifestation commune des cinq puissances à l'égard de la Suisse. — 1503. Lettre de Guizot à Périer sur la question espagnole. — 1504. Motif du voyage au Jobannisberg. -^ Entrevue du Prince avec le Roi de Prusse et la Reine d'Angleterre à Stolzenfels. — • Sur le caractère du Roi Frédéric-Guillaume IV et la situation de la Prusse. — 1505. Embarras général sans affaires proprement dites. — On joue la comédie avec l'entente cordiale* — Voyage de la Reine Victoria k travers l'Allemagne. — Sa visite k En. — L'esprit public en Allemagne. — Rétablissement du calme en Suisse. ^- Le Journal des Débait sur la révolution dans les Etats de l'Église. — 1506. Influence de

Rothschild en France. ^ Voyage de l*Empereur Nicolas à Rome et à Vienne. — La Grande-Duchesse Olga et TArchidac Etienne. — 1507. Crise ministérielle en Angleterre. — 1508. Appréhensions de la France à ce sujet. — Inquiétude de Louis-Philippe à propos du voyage de l'Empereur Nicolas en Italie. — Motifs de ce voyage. — Mission de Rossi à Rome.

Metternich à Apponyi. Vienne, le 3 mars 1845.

1406. Je vous fournis par la présente expédition* une preuve nouvelle de la faiblesse de la marche du Gouvernement français, dans une circonstance bien compromettante pour le repos intérieur de son propre pays. Force et faiblesse sont des £Eiits en corrélation avec les situations ; c'est ainsi que nous voyons le Gouvernement français déployer une indépendance qui approche de la force quand il s'agit du soutien d^ntéréts révolutionnaires, et que nous le voyons se conduire avec la plus grande fSEiiblesse dès qu'il est question d'un appui à accorder à des intérêts de conservation et de bon ordre. Ce fiait tient aux conditions qui forment la base de l'ordre de choses de Juillet; il ne faut donc pas en vouloir à ceux qui ne peuvent sortir de ces conditions. Ce qu'il faut, c'est de ne point être dupe de fausses apparences.

Entre l'année 1840 et celle qui commence, trois occasions se sont présentées qui suffisent pour dessiner clairement la situation. La première a été l'afihire de Syrie ; la seconde, celle de Grèce en 1844; la troisième, celle de Suisse d'aujourd'hui.

Dans ces trois circonstances, le Cabinet français a paru brûler du désir de marcher d'accord avec nous. Vous savez ce qui est advenu de cet accord dans les deux premières occasions. Vous voyez la même chose se renouveler à l'égard de l'affaire de Suisse. Celle-ci n'est encore que dans sa première phase, qui sera suivie de toutes sortes de péripéties. Habitués ainsi que nous le sommes à prévenir le mal que nous prévoyons, nous sommes entrés encore en temps utile en explication avec la France sur cette grave complication. A en croire

* Voir les « Troubles en Suisse >, n« 1509. (iVbfe de tEditeur.)

M. Guizot et le Roi, les deux Cours semblaient d'accord sur leur manière de voir et de juger Taflaire, et sur leur situation respective à son égard. Pendant que nous recevions cette impression par nos communications directes, M. Guizot s'est explique dans un sens tout à fiait contraire envers d'autres Cours. Il a, entre autres choses, offert à TAngleterre et à la Prusse de lier la partie entre les trois Cours. Cette fois-ci. Lord Âberdeen n'a pas donné dans le panneau ; il a pris un bon essor par ses instructions à M. Morier, qui sont tout à fiait d'accord avec notre pensée.

La révolution sera couronnée de succès eu Suisse. Il aurait fialiu l'arrêter dès le premier moment, et pour cela il n'y avait qu'un seul moyen à employer, c'est-à-dire, un langage ^raitc et sincère de la part des deux grandes puissances limitrophes.

Le contraire a eu lieu ; la marche suivie par M. de Pontois a été fort différente de celle que nous avons prescrite à notre représentant. Si le langage des deux Cours eût été le même, les affaires de Suisse auraient-elles tourné autrement? Je regarde comme très-possible qu'il n'en eût point été ainsi; mais ce qui serait resté, c'eût été une base d'action commune aux deux Cours. Celle-ci est perdue.

Ce que je regarde comme l'événement le plus probable, ce sera l'accomplissement de la prédiction de M. de Pontois. Il trouve les radicaux suisses raisonnables, et ils le sont, en effet, comparativement aux radicaux français, et cela par la raison que les premiers ne visent qu'au pouvoir, tandis que les seconds vont droit aux fortunes. Comme le juste milieu n'est point attaché à la question du droit, il s'arrangera fiacilement avec M. Druey, le nouveau chef du canton de Vaud, en sa qualité de chef de fait. Quant à la guerre civile, on la laissera aller, comme on en a fourni Texemple en Espagne, et si les petits cantons succombent, on s'en consolera, vu leur double qualité d'allemands et de catholiques. Voilà l'horoscope de ce qui résultera de la politique française, et il est clair que si les bits ne répondent pas aux chances, il n'est pas moins certain qu'entre une politique pareille et celle que nous suivons, il n'y a point d'accord possible. Aussi voyez-vous que nous

mettons en panne. Nous attendrons ce que nous proposera la France, tel cas échéant. Si le radicalisme suisse» qui au point de vue de la rapine Yaut mieux que le radicalisme français, bien qu'il ne diffère pas de son homouyme sous le rapport moral, devait trouver de Pappui dans le sentiment national français, alors le Roi Louis-Philippe se lèvera, et il cherchera en Suisse quelque Narvaez.

15 mars.

1407. M. le comte de Flahault a bien voulu me donner lecture d une lettre que M. Guizot lui a adressée le 28 février dernier. Cette lettre traite, dans deux parties distinctes, de la position du Cabinet en France et des aCBiires suisses.

Veuillez remercier de ma part M. Guizot de la nouvelle preuve de confiance personnelle qu'il a bien voulu me donner par cette lettre. Il peut être bien sûr de me trouver toujours solidement établi sur le terrain ^gouvernemental, et de se rencontrer dès lors avec moi toutes les fois qu'il s'agira de raffermir ce terrain. Personne plus que moi n'est disposé à faire à ce ministre la part qui, à juste titre, lui revient dans les efforts que les hommes doués d'un esprit droit font partout dans cette direction. Le combat est rude, mais il doit être soutenu. M. Guizot dit dans sa lettre que le meilleur spectacle à donner, c'est celui de la longue et régulière durée des pouvoirs de la Chambre, comme de tout autre pouvoir! Il a parbitement raison, et c'est parce que la vérité se trouve là que les ambitions personnelles ou de parti se soulèvent contre elle !

Les hommes chargés aujourd'hui de la conduite des afhires publiques ont à combattre une difficulté qui pour être réelle n'en est pas moins bizarre. Cette difficulté, c'est le loisir que la prospérité matérielle, firuit de trente années de paix politique, laisse aux esprits creux et aux convoitises personnelles, et dont elles usent largement pour jouer avec les choses, La difficulté de la situation est renforcée par la presse, cet élément nouveau dont les produits et l'influence sur le corps social ne sont pas encore suffisamment éprouvés. Supposez

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que cet élément de perturbation n'existât pas, à quoi se trouyerait réduit le mouYement social ? Si je ne me trompe, il avancerait dans la voie du progrès rationnel, en suivant son cours naturel. C'est la presse qui pousse le monde dans une espèce de steeple-chase, et Dieu sait vers quels clochers !

Que M. Guizot reste ferme à ne pas céder le terrain; mes vœux personnels ne lui manquent pas.

Je vous parle aujourd'hui avec trop de détail des affaires de la Suisse pour revenir sur leur compte dans cette lettre. Je suppose que vous aurez lieu de vous convaincre que nos prévisions ont été justes. Nous connaissons beaucoup la Suisse, et c'est une fort mauvaise connaissance à avoir. La Suisse a, dans la situation actuelle, la valeur d'un égout fortifié. Tout ce que l'Europe renferme d'esprits perdus dans le vague, d'aventuriers, d'entrepreneurs de bouleversements sociaux, a trouvé un refuge dans ce malheureux pays. Tous ces hommes y exercent leur industrie avec impunité. Ma conviction est que la lutte entre les partis s'y fera jour à coups de fusil, et qu'une intervention armée est impossible de la part de l'étranger. Ce qui pourra devenir possible à la suite de la lutte entre les partis, ce sera l'appel au secours adressé par le parti vaincu ou en train de l'être. La valeur des appelants sera alors à prendre en considération par les appelés, qui ne devront jamais se présenter -» s'ils se présentent — qu'au nom de l'Europe.

15 mars.

1498. C'est avec peine et même avec anxiété que je suis les débats dans les Chambres françaises. Ceux du 5 et du 6 de ce mois, à la Chambre des pairs, sont scandaleux. Je trouve la situation gouvernementale fort compromise. U y a une recrudescence générale du radicalisme dans les États en proie au mouvement qui se foit jour sous le titre spécieux de pro* grès, tantôt avec plus, tantôt avec moins d'intensité. U serait impossible que la France ne participât pas pour sa part à ce mal. Ce qui est déplorable, c'est l'égarement auquel se livrent des hommes qui ne veulent point l'afhiblissement du pouvoir

fia RECUEIL DE DOCUMENTS (1835-1848).

et qui se font pourtant les auxiliaires du radicalisme. La chose ne peut trouver son explication que dans le jeu des passions, dont le premier symptôme est toujours Tayeuglement. Parmi les hommes qui se rendent coupables d'une aussi g^rande faute, ceux qui s*uvancent avec le plus de hardiesse, ce sont les esprits à Tapparence calme. Une fois engagés dans la fausse voie, ils la suivent avec chaleur, privés qu'ils sont de ce discernement qui, dans leur propre intérêt, modère la marche des caractères plus prononcés. Les faits de chaque jour sont pleins de preuves de cette vérité, et le comte Mole résume en lui les finutes et les reproches qui ressortent de cette situation. Si M. Mole devait être capable de former un minis* tère, celui-ci n'aurait point de durée possible et ne ferait ainsi que servir d'acheminement à Dieu sait quelle combinaison délétère !

La dépêche de M. Guizot à M. de Pontois ne fait pas fortune en Suisse, et la raison en est simple. Elle esquive la base sur laquelle l'action morale des puissances sur la Confédération est légale, et ne s'adresse quà une coupable conception des radicaux. De cette façon, elle blesse ceux-ci, sans prêter, aucune force aux défenseurs des principes conservateurs. En outre, elle est conçue dans la'forme d'un billet du matin, d'une dépêche courante, et ne porte pas l'empreinte d'un travail médité, digne de la grave circonstance à laquelle elle est applicable. Enfin, elle est entachée de la mauvaise habitude des ministres français, de toujours se mettre en avant dans leur propre personne. Les ministres anglais parlent au nom du Gouvernement de la Reine; je parle en celui de V Empereur. M. Guizot parle... au nom de M. Guizot! Les Gouvernements ont de la permanence, les ministres n^en ont pas; il vaut mieux parler au nom de ce qui dure qu^au nom de ce qui passe ! Il en est de cette différence comme de celle qui existe entre le Liban et le cèdre. C'est le dernier qui nest déjà plus, et non la montagne. Le mal réside dans les ambitions bourgeoises, qui ne font nulle part moins fortune que dans les pays bourgeois. On y prend moins garde et on y attache moins de valeur que dans les autres pays 1

SDR LES ÉVÉNEMEMTS POLITIQUES DU JOUR (1845). 93

Vous verrez, par ce que je vous dis de Rome, combien la marche que suit le Gouvernement français est entachée d'erreur dans toutes les directions. Le caractère de Vimpertinence est un bien mauvais élément h cultiver !

8 mai.

1499. Je suis on ne peut plus peiné de Tétat de santé de M. Guizot ; je me plais à partager l'opinion que sa vie n'est pas en danger, et tel n'est pas, en effet, le cas du malaise que vous qualifiez de maladie de foie. Les calcvils biliaires font beaucoup souffrir, mais ils ne tuent pas ; il faut leur opposer des remèdes, et je mets à leur tète les eaux de Garlsbad. Si je me permets de n'être pas inquiet sur le compte de Tindividu, je vois avec une véritable peine que le ministre soit forcé de suspendre son travail. Ce que je pense de M. Guizot comme ministre, vous le savez, et je me flatte qu'il ne l'ignore également pas. Ce qui me reste ainsi à désirer, c'est l'amélioration prompte de sa santé et sa rentrée en fonction.

Veuillez bien lui faire part de mes sentiments sur un aussi important sujet. Je vous fournis aujourd'hui de la matière pour de franches explications avec le Cabinet français, sur ce que nous voyons et voulons dans les affaires de Suisse. Ceux qui auront à en prendre connaissance devront se convaincre que nous nous plaçons à un point de vue où tout est pratique et simple dans la conception. Il importe que les Cours s'entendent ; mais pour cela il est avant tout nécessaire qu'elles se placent sur une base de pensée commune, clairement définie et franchement admise par elles. La base que nous mettons en avant est la seule correcte, et elle prêtera aux puissances cette force de position qui est l'apanage du bon droit et de la plus commune raison.

20 mai.

1500. Je vous soumets dans ma dépêche réservée* le tableau de la vérité sur la position morale du Roi Louis-

* Dans cette dépêche réservéo, qui a pour objet les conférences tenues i

94 AECUEIL DE DOCUMENTS (1835-1848).

Philippe. J'ai inyentë, pour Fappliqaer à Técole à laquelle appartient le Roi, Tépithète d'utilitaire. Ce mot est, en effet, celui qui non-seulement caractérise le mieux cette école, mais qui la caractérise en plein. Pour elle, Tutilité est tout, sans égard aux éléments dont se compose le cas auquel il s'agit de l'appliquer. Ce qui est certain, c'est que l'élément moral ne joue qu'un rôle secondaire dans les entreprises de cette école, et là où cet élément se trouve en opposition avec elles, l'ordre naturel imprimé par le Créateur aux afiGedres humaines veut que V utilité ne soit quune chimère. Aussi est-ce, politiquement parlant, de chimères que l'on se repatt bien souvent à Paris, et à la tète de ces chimères se trouve celle que la paix de l'Europe repose sur le gage de la cordiale entente entre la France et l'Angleterre. Ni l'une ni l'autre de ces puissances n'est disposée en faveur du maintien de la paix par un sentiment d'amour réciproque ou par des sympathies individuelles, mais bien parce qu'elles ont un intérêt direct et évident à ne point se lancer dans la guerre. Entre deux, le Gouvernement français doit être plus éloigné de la guerre que celui de l'Angleterre, et cela par la très-simple raison que la sûreté de l'ordre de choses existant pourrait facilement être fort compromise par le fait d'une guerre et par les chances qui s'y trouvent tout naturellement liées. Si Louis-Philippe dit qu'il est pacifique, il dit vrai ; s'il cherche dans cette disposition un mérite tel qu'il peut s'en trouver aux actions libres et absolument volontaires, il fait du charlatanisme. Or celui-ci ne nous touche pas, nous n'y prenons même point garde ; nous continuons notre chemin sans tourner la tête. Gomme nous suivons la droite ligne, ceux qui prennent une autre direction doivent nécessairement parfois se rencontrer avec nous et parfois nous

Paris relativement aux désordres qui 8*étaienr produits en Suisse, le prince de Metternich fait les observations suivantes sur la situation morale du Roi Louis-Philippe : • Le Roi ne voit dans les affaires que lui et les siens. Les principes ne le touchent qu'autant qu'il peut en tirer parti selon les circonsunces. Sa religion repose sur le culte de ce qui lui semble utile dans la direction que je viens de signaler. Il confond dans se» calculs les choses et les hommes, et se sert des unes et des autres autant qu'il croit pouvoir en tirer on profit positif on négatif, peu lui importe. • (Noie de l'Éditeur.)

SUR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (l845). 96

croiser. Telle est la yérité historique et dès lors la vraie vérité!

15 juin.

1501. Je TOUS dis dans mes dépêches peu volumineuses de ce jour tout ce que je pense de TafEeiire espagnole *. Elle a été très-bien conduite par le marquis de Yillafiranca, et si le succès couronne Tœuvre, une bien grande part lui en sera due. Une complication rend difficile la position du Gouvernement français, et j'accorde cette valeur à la faute qui a été commise en livrant les premières publications aux feuilles légitimistes. Si j'avais été à portée de donner des conseils sur le mode de la publication, j'aurais proposé Tenvoi d'une copie des actes à toutes les rédactions des principales feuilles de Paris. Toutes ne les auraient point publiés, mais plusieurs d'entre elles, et j*aurais voulu que toutes en eussent été requises, afin d*éviter le choix d'une couleur, fait qu'il est toujours bon d'éviter dans des circonstances semblables. Un autre embarras existe pour le Roi Louis- Philippe dans l'incident Trapani. A cet égard, le Roi ne se gênera pas beaucoup; le mariage n'a jamais eu pour lui qu'une valeur secondaire dans une entreprise dont l'objet véritable a été de feire entrer le Roi de Naples dans Torbite de la politique de la France. Cet objet atteint autant qu'il a pu l'être , la compromission dérivant du mariage avorté ne touchera guère le Roi Louis-Philippe. Il pourra dire et il dira que c'est le comte de Trapani qui n'a pas voulu de la chance qui lui avait été ofiferte, et le feit ne saurait être démenti. Le mariage de Don Garlos-Louis aura-t-il lieu pour cela ? Je vous assure que je ne me permets pas de le préjuger. S'il s'accomplit, je pourrai me dire que je ne serai point resté étranger à l'événement, qui serait la fin rationnelle de toute cette détes* table afihire.

Toutes celles qui sont à l'ordre du jour en France sont malignes de leur nature. Alger, le Maroc qui en est le corollaire,

* Voir r« Abdication de Don Carlos », n» 1513.

(JSoie de tEdkeur.\

Taïti et le droit de visite, sont des causes d'embarras sans issue possible pour ceux qui ont commis la faute de se lancer dans des entreprises qui pèchent par la base et qui ont une queue sans fin ! Il n'y a dans toutes ces afiaires rien à gagner et beaucoup à perdre, et la moins compréhensible des entreprises est celle des conquêtes dans la mer du Sud. Ce sont de petites satisfactions à donner aux idées de gloire et de conquête qui ont amené ces tristes atïaires, et je ne doute pas que Ton s'en débarrasserait volontiers si on le pouvait.

27 juin.

IttOS. Mon expédition de ce jour (n* 1512) vous prouvera que nous ne croyons pas le moment actuel opportun pour adresser à la Suisse une manifestation .de la pensée des cinq Cours. Nous ne saurions, en effet, que lui dire qui ne lui ait déjà été dit. Contentons-nous du Sait que je me permets de regarder comme constaté, que les principes formulés dans ma dépêche du 8 mai dernier* sont admis par la conscience des Cabinets, et réservons-nous Texpression in facie populi, aune époque où nous devrons parler et où le silence deviendrait une faute.

11 règne à Paris une erreur sur notre compte. On y croit que nous désirons ladmission des Jésuites dans le canton de Luceme. 11 n'en est point ainsi. La vérité est que ce que nous voulons, c'est le respect pour les droits souverains des cantons, et dès lors pour ceux du canton de Luceme comme pour tous les autres, et cela parce que sans des cantons souverains il ne saurait y avoir une Confédération helvétique, et que c*est à cette Confédération et non à la Suisse une et indivisible que les traités assurent la neutralité perpétuelle.

Nous ne pensons pas aux Jésuites, dont on s'occupe tant dans d'autres pays. Ils ne nous font ni chaud ni froid, et nous avons la conviction qu'en ceci nous avons raison. Nous en avons et n'en avons pas chez nous, selon le vœu de nos

* Voir la note qui accompagne le n* 15iS, • les Troubles en Suisse » .

{Note de V Éditeur.)

SUR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (l8i5). 91

éréques et les moyens de leur assurer un établissement à d'autres frais qu'à ceux de TÉtat. Les collèges qu'ils dirigent se distinguent par Tesprit d'ordre qui y règne ; pour les études, ils se confondent avec les autres- établissements d'éducation» collèges et gymnases.

Quant à l'appel des professeurs à Lucerne, nous avons dans tous les temps pensé que le Gouvernement ferait bien de s'abstenir, non parce que nous avions à objecter aux Jésuites, comme tels, mais parce que nous croyons qu'il est bon d'éviter les controverses. On en a autrement jugé dans le canton, et nous savons respecter toute indépendance légalement fondée. Si le droit de confier l'éducation des séminaristes à qui bon lui semble ne saurait être refusé au Gouvernement de Luceme, ce ne sont pas les Jésuites, mais les droits souverains des cantons, qui pour nous ont la valeur d'un principe. En ceci nous nous rencontrons, j'en ai l'intime conviction, avec les partisans de la réforme radicale en Suisse ; ce ne sont pas les Jésuites qu'ils attaquent, mais l'ordre politique qui leur déplatt, et qui par cela même doit nous convenir. Telle est, înon cber comte, toute la vérité, et je viens de vous la livrer dans sa plus grande simplicité.

L'évasion de Steiger de sa prison est un événement fâcheux, vu les suites qu'il ne pourra manquer d'avoir, non parce qu'il y a un radical de plus dans un pays où ils pullulent, mais par l'élan que l'événement donnera au radicaliNme, triomphant de la gaucherie de ses adversaires. L'heure du salut de la Suisse ne parait point encore avoir sonné. Le pronostic le plus fevo« rable qu'il me semble permis d'admettre à l'égard de la Diète qui va s'ouvrir, est celui qu'elle sera comme non avenue dans ses résultats !

P. iS. secret, — * Il vous aura suffi de prendre connaissance de la lettre ci-jointe pour que vous soyez convaincu que je Pai rédigée dans le but que vous en fassiez la lecture à M. Guizot. Le Gouvernement français, pour avoir eu la gaucherie d'engager avec le clergé du Royaume, sur une question de quelques professeurs panthéistes, une querelle que de prime abord il aurait dû étouffer, est arrivé, de pas en pas, à donner dans la

controverse du jésuitisme et de t antijésuitisme, yéritable panneau que Tesprit révolutionnaire sait dresser aux dupes qui se laissent prendre par Tappàt. Cette controverse une fois engagée, elle est sans fin, car elle n^est qu'un leurre. Nous ne perdons pas une parole en faveur de la compagnie, mais nous frappons sur le radicalisme, sous quelque prétexte qu'il se présente. Il en est de même des réformateurs radicaux, qui ne font bruit des Jésuites que pour ne point devoir s'expliquer sur ce qu'ils veulent.

19 juillet.

1803. M. de Marescalchi m'a permis de prendre lecture d'une lettre de M. Guizot à M. Eugène Périer, relative aux af&ires d'Espagne. Veuillez dire à M. Guizot que je porte sur l'intérieur de TEspagne, et sur les partis qui la divisent, un jugement qui dans tous ses détails se rencontre avec le jugement qu'il en porte lui-même. Prévoir ce qui arrivera ou n'arrivera pas dans ce malheureux pays est impossible. La raison de ce fiait est claire. L'Espagne, qui, de tous les États européens, est peut-être le plus façonné à sa manière, est placée sous des influences qui ne cadrent pas avec ses habi« tudes, avec le caractère national, avec le degré auquel le Royaume est placé sur l'échelle de la civilisation, en un mot, avec rien de ce qui constitue Tesprit national. Quand un pays est livré à un malheur pareil, tout entre en déroute, les forces comme les fiiiblesses qui lui sont naturelles, et dans la confusion qui en naît, les rôles changent fincilement entre les qualités et les dé&uts ; les premières s'efihcent en proportion de ce que les seconds s'élèvent. Toute révolution crée des intérêts nouveaux, et c'est à la défense de ces intérêts que se vouent les partis empreints d'activité. Ces intérêts pénètrentils pour cela dans les masses toujours inertes ? C'est selon les conditions sur lesquelles reposent les intérêts ; plus ils auront de racines dans le caractère national, plus les intérêts y pénétreront vite ; s'ils ne sont pas compris par les masses, ils leur resteront étrangers. C'est là le cas de l'Espagne, et c'est pour

cela que TaTenir de ce pays est couyert d'un voile que je regarde comme impénétrable.

M. Guizot dit dans sa lettre à M. Périer « que le vrai n'est pas entre deux ordres de succession, mais entre les manières dé gouverner le pays » , c'est-à-dire, entre le régime compris sous le nom d'absolu et le régime représentatif. En cela, je suis entièrement de Tavis de ce ministre ; mais je ne saurais m*empécher toutefois de ramener également cette vérité aux conditions générales sous lesquelles est placée TEspagne. Ce qu'il faut à ce pays, c'est un Roi, car le pays est éminemment monarchique, non dans le sens ordinaire du mot, mais par suite de l'esprit de parfiaiite indépendance et d'égalité qui prédomine dans l'esprit et les habitudes des Espagnols. Voulant être égaux entre eux et ne point s'enir'obéir, et sentant le besoin d'être gouvernés, ils veulent un Roi, c'est-à-dire un être providentie}, placé au-dessus des rivalités et élevé à une hauteur inaccessible à toute autre individualité. Si aujourd'hui la véritable question est celle du régime gouvernemental, cela n'empêche pas que la cause première et à la fois la plus indélébile des causes du mal qui ronge TEspagne, réside dans le tait des deux royautés en présence et en même temps en opposition l'une à l'autre. Où est le remède au mal? Les partis carliste et christinos ou d'Isabelle ne sont que des symptômes, des conséquences du mal existant ; le mal véritable se trouve dans la cause des symptômes, et c'est la source d'une inextricable confosion.

Veuillez donner connaissance à M. Guizot de cette explication de ma pensée. J'aime beaucoup à lui parler, car il sait comprendre, ce qui n'est pas le cas de tout le monde.

19 juillec.

Itf04. Je vais sous peu me trouver assez près de vous, ce qui facilitera notre correspondance. L'histoire véritable de mon voyage aux bords du Rhin est la suivante.

Il y a plus de quatre à cinq mois que le Roi de Prusse m'a engagé à me rencontrer avec lui dans le courant de l'été. Je

m'y suis refuse, par la raison que rien de yëritablement utile ne peut résulter pour la Prusse de mon contact avec celui qui conduit le pays vers un abîme; tandis que d'une rencontre entre le Roi et moi il natt des suppositions d'influence de ma part sur les erreurs de ce Prince, qui sont privées de fondement. Quand le Roi s'est convaincu qu'il ne parviendrait pas à me faire fléchir sur ma répugnance à me rencontrer avec lui, il a changé ses batteries en déplaçant l'objet de la rencontre du terrain législatif sur celui de la diplomatie. Il m'a adressé une invitation formelle d'assister et de participer à son entrevue avec la Reine Victoria à Stolzenfels. Je n'ai pu me refuser à cette invitation, car enlefeisant j'aurais encouru le risque que le Roi eût représenté ma répugnance comme portant sur la rencontre de la Reine et de lord Aberdeen. J'ai donc cédé, car entre deux maux il vaut mieux s'arrêter au moindre, et dans l'espèce, le moindre mal est de ne point créer des embarras sur le terrain où il n'y en a pas. Je vous confie ces détails, non afin que vous en parliez à personne, mais pour vous rendre fort de la vérité de la position. Veuillez représenter mon voyage comme un séjour dans Tune de mes possessions, comme une vacance, dont je passerai le temps au Johannisberg au lieu d*en profiter à Rœnigswart; enfin, comme une occasion de faire ma cour à la Reine d'Angleterre, occasion qu'a bien voulu me fournir le Roi de Prusse.

L'Empereur enverra l'Archiduc Frédéric complimenter la Reine à Stolzenfels. Cette Princesse désirant ne point augmenter la charge qui par sa visite pèsera sur la Cour de son beau-firère, l'Empereur a préféré envoyer un Archiduc aux bords du Rhin plutôt qu'à Gobourg, et l'Archiduc Frédéric étant déjà connu de la Reine, le choix est tombé sur lui pour accomplir cette mission de pure courtoisie*.

* Le 2 août, le prince de Metternich écrivait du Jolianniibei^ au colonel de Badowitx : ■ Le Roi m*a foit la grâce de me communiquer ses projets de voyage. Je Ten remercie directement, et j'assure k Sa Majesté qu'en ce qui concerne mon déplacement, je suis tout à ses ordres. J*en dis auunt pour Mgr TArcliîduc Frédéric, qui doit arriver ici demain. Où Sa Majesté veut- Elle que ce prince se présente, à firUkl on à Stolzenfels (dire Stolienfels,

SUR tES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (1845). 101

La Prusse, mon cher comte, est dans une fort dangereuse situation. Le Roi veut le bien, mais il ne sait pas où il se trouve. Il faut dès lors s'attendre à un triste dénoûment des entreprises conçues par ce Prince, dans les meilleures intentions. Le Roi m'accorde une grande confiance, mais il ne sait pas suivre les conseils de Texpérience, qui sont ceux de la raison. Les hommes qui peuvent à juste titre être regardes comme des soutiens des principes conservateurs, tournent leurs regards vers moi, tandis que je me reconnais impuissant à faire triompher ces principes sous Fempire que le mal exerce déjà en Prusse. Ce qui manque essentiellement dans ce pays, ce sont les hommes d'État; la Prusse abonde en esprits pervers, en légistes, en Sintaisistes dans toutes les directions, à commencer par la direction religieuse et à finir par je ne sais quelle subdivision de vues faussées. D'un autre côté, il ne me reste plus rien à dire au Roi que je ne lui aie dit; il est de mon avis à Tégard de tout ce qu'il lui importe d'éviiery tandis que, sans y croire, il (ait tout ce qu'il &ut pour arriver là où il ne veut point en venir. Rendre droit un pareil esprit est une entreprise impossible. La vieille Prusse n'existe déjà plus, la nouvelle n'existe pas encore ; on se trouve dans un moment de transition, époque toujours dangereuse, et dans la mécanique de laquelle on est heureux de ne point avoir à intervenir d'une manière directe. Ce bonheur ne m'étant point réservé, il &ut que je vide le calice.

On va bien mal à Paris. On croit y marcher de succès en succès, et j'ai beau chercher, je ne les découvre pas. Avec tout cela, M. Guizot vaut mieux que tout autre à sa place.

c'est dire Coblentz)? Dois-je retenir un appartement pour l'Archiduc dans ce dernier endroit, ou cela n'est-il pas nécessaire? Veuillez me répondre à ce sujet. Gomme je suis fondé à supposer que le Boi vous fera peut-être lire la lettre que j'ai l'honneur de lui adresser aujourd'hui, tous pourrez voir par ce que j'écris quels ordres je demande, et si tous vouliez avoir la bonté de me communiquer mes instructions, il serait facile de faire ce qui est bien; j'appelle ce ijui est bien tout ce qui plait au Roi et ce qui lui est le plus commode. Je me réjouis fort de tous voir. Faites*moi savoir bien exactement ce que le Boi veut, désire ou ne désire pas. Vous me pardonnerez sans doute de n'adresser k vous, m (Note de VÉditeur.)

26 octobre.

1505. Rien ne me parait difficile aujourd'hui comme de diriger vers Paris une expédition qui vaille la peine de la rédaction. Il n'y a point d'afiFaires diplomatiques sur le tapis, et si le monde abonde en embarras de toutes sortes, ce n'est pas avec le Cabinet français qu'il serait possible de les traiter avec une chance d'activé utilité. Le Gouvernement français est conservateur, il n'a donc pas besoin d'être excité à l'être ; son conservatisme cependant porte sur le juste milieu, c'està-dire, sur un ordre de choses renfermant une somme de négations qui ne cadre pas avec un autre ordre de choses quelconque. Devant cependant vous écrire, je vous dis ce que je pense, mais en usant de certaines réserves qui pour le rédacteur tournent en une véritable gène.

Si jamais la vérité a été feussée avec impudeur, c'est au moyen de la fantasmagorie qui se couvre du nom de cordiale entente ! Je n'ai pas eu besoin, pour le savoir, de me trouver en contact direct avec le chef de la politique anglaise; ce contact cependant m'a fourni des preuves du fait qui ont surpassé mon attente. "V entente cordiale, poiu* pouvoir être définie, doit être saisie dans le sens de la peur que les deux Cabinets ont de tout ce qui dérangerait le mouvement industriel, qui de son côté repose sur une base de rivalité entre les deux pays. De ce sentiment naît un s]^stème de concessions réciproques, lesquelles portent coup sur des tiers. Quelle sera la fin de ce grand leurre? Je l'ignore, mais ce qui est dans la nature des choses devra arriver tôt ou tard, et la crise sera incalculable dans sa marche et dans ses résultats. Les coups que porte la haine qui, pour mûrir, s'est cachée sous le masque de l'amitié, sont ordinairement de rudes coups!

Le voyage de la Reine Victoria en Allemagne n'a point eu de succès. Des circonstances peu dignes d'égards dans d'autres temps que les nôtres, ont contribué à ce fait. Ce qui a fini par efihcer les bonnes impressions, — car parmi de regrettables il y en a eu aussi de bonnes, — c'est la visite à Eu !

SUR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (1845). lOS

Cette visite, qui de tout temps avait été méditée par le Roi Louis-Philippe, a été habilement amenée par l'intermédiaire de la Reine des Belges, à laquelle le Roi son père s'est adressé vers la fin du séjour à Gobourg, dans un style lamentable, et en mettant pour ainsi dire la conservation de la Couronne et de sa dynastie au prix de cette visite ! Sous Tinfluence de la famille de Cobourg, les raisons contraires au projet du Roi des Français ont été étouffées. Ces détails, que je garantis comme exacts et que vous devez avoir Tair d'ignorer, vous prouveront que les versions que Ton a eu raison de répandre à Paris ont été parEeiitement fiausses ! La visite à Eu n'a été qu'une scène de la pièce qui se joue , et dans laquelle tout le monde, auteur, acteurs et spectateurs, est mystifié ou mystificateur.

Je ne mets pas en doute que M. Guizot ne soit en émoi sur l'aspect de l'Allemagne. Il doit en être ainsi, car M. Guizot doit craindre le mouvement dans le grand pays limitrophe, et rîgnorance où l'on vit en France sur la vérité dans ce qui dépasse les limites du Royaume, doit faire craindre bien des choses qui ne sont point dangereuses et détourner la vue de ce qui offre vraiment du danger. Le mal, en Allemagne, tient à beaucoup de causes, parmi lesquelles la révolution de Juillet occupe une notable place. Cette révolution, qui a faussé la situation politique et privé celle-ci de sa base la plus immuable, a affaibli entre autres positions celle imprimée au mouvement gouvernemental par le Roi de Prusse, et a mis toutes les autres plus ou moins en déroute. Une révolution dans le sens de la Révolution française n'est pas à craindre en première ligne en Allemagne ; c'est le désordre moral qui est à craindre, si le Roi de Prusse n'arrive bientôt à se placer dans une attitude définissable.

La Suisse, pour l'heure, est tranquille, et il ne &ut pas y toucher. Je ne vous en parlerai pas aujourd'hui.

La révolte a fait long feu dans l'État pontifical. Je vous dis ce que j'en pense dans Tune de mes dépêches. Le Journal des Débats s'est de nouveau distingué dans l'affaire. Il conseille au Pape de faire la révolution dans le but de l'éviter. Des

gaucheries de cette espèce n'ont guère d autre portée, aujourd'hui, que de tuer à Rome les fiaiibles restes de confiance dans les vues du Roi Louis-Philippe qu'on trouvait encore chez quelques membres du Sacré Collège. Mieux vaut, doit se dire le Roi, un franc ennemi, qu'un ami comme M. Bertin !

11 décembre,

Itf06. La France vit aujourd'hui de conditions qui difiFèrent fort essentiellement de celles sur lesquelles repose la vie des autres États, et particulièrement de notre Empire. La maison Rothschild, pour des raisons naturelles, sans que pour cela je puisse les regarder comme bonnes et surtout comme moralement satisfaisantes, joue un bien plus grand rôle en France que les Cabinets étrangers, à l'exception peut-être du Cabinet anglais, ne sauraient en jouer. Le grand véhicule en France» c'est l'argent; il en faut beaucoup aux hommes qui ont à escompter la philanthropie et à écraser la critique sous le poids de l'argent. On escompte à bureau ouvert la corruption, cet élément le plus véritablement pratique du système représentatif moderne : la nature des positions le veut ainsi, et nul ne peut contre cette nature. Le commerce de cette denrée ne trouve point d'amis chez nous, et il suffirait peut-être de ce seul fait pour établir une certaine gêne morale entre des corps politiques si différemment organisés.

Aujourd'hui, j'ai trouvé deux sujets, dont l'un offre de Fétoffe à des pourparlers entre nous et le Cabinet français, et dont l'autre n'a pu être que touché par moi. Je sais nonseulement que l'apparition de l'Empereur de Russie à Rome occupe vivement le Roi Louis-Philippe et son Cabinet, mais je sais également que ce dernier ne craint rien davantage qu'une réconciliation entre le Monarque russe et le Saint-Père. Il entre dans la nature française d'attacher de la politique frau' çaise à toute chose, quelque éloignée que cette chose puisse être de la politique rationnelle. La persécution religieuse qui a lieu en Russie n'est certes pas une position digne d'être soutenue ; elle compromet l'Empereur, qui ne caresse pas le juste

milieu, et il sufEt de ce fait pour ne pas dégoûter lésais aines de l'Église de la persécution; arrive ce qui pourra! J*ai tenu à prendre relativement à ce sujet l'attitude qui seule peut noua convenir, et c'est pour cela que j'ai touché à cette question. L'Empereur Nicolas arrivera probablement ici vers le 28 ou le 29 de ce mois. Il y restera deux ou trois jours au plus. Je verrai alors plus clair que je ne le fiais aujourd'hui sur ce qui se sera passé entre les chefs des deux Églises. Dans tout cela, il n'est nullement question de la Grande-Duchesse Olga et de l'Archiduc Etienne. Ce dont i( s'agit, c'est de savoir si l'Empereur vivra ou ne vivra pas en paix avec quatorze ou quinze millions de sujets, catholiques, protestants et juifs.

5K3 décembre.

ISOJ. Vous verrez, par la dépêche qui touche aux affaires anglaises, l'impression que m'a causée l'événement qui s'est fait jour le 9 ou le 10 décembre dernier*. Je dis a l'événement qui s'est fait jour tel jour », et il suffit de ces paroles pour vous prouver que j'établis une différence entre le fait et sa manifestation. La cause de la dissolution du Cabinet anglais se trouve, sans aucun doute, dans les embarras créés par le maintien, l'abrogation ou la modification de la législation sur les céréales : le mode dans lequel la dissolution a eu lieu doit avoir été amené par des raisons particulières, car il s'éloigne des habitudes anglaises, qui, heureusement pour le pays, jouent un si grand rôle dans le Royaume-Uni !

Qu'arrivera-t-il ? En conscience, je ne saurais m'en former une idée. Il y a en moi quelque chose qui me dit qu'une administration tory, pur sang, est un rêve creux ; qu'une administration whig approche du rêve, et qu'un ministère de coalition manque d'étoffe, non pas qu'il manque d'individualités se qualifiant les unes de whigs et les autres de torys, mais parce que les nuances entre « feu » ces partis se sont effacées,

* Ilobert Peel «e retira le 10 décembre; mais lord Jolin Russell n'étaDt pat parvenu à consdCoer an ministère, Peel reprit, le 20 décembre, la direction des affaires. (Note de CÉdUeur, )

et qae par cela même le mot de coalition ne présente pas une idée saisîssable. Reste donc un ministère ayant à sa tête sir Robert Peel, ou croyant pouvoir se passer de lui. L*une ou Tautre de ces combinaisons se trourera placée en face des embarras que renferme la question des céréales ; laquelle des deux pourrait se sentir la plus forte ? Ma conviction porte sur la première. Les bommes de sens, en Angleterre, ne doiventils pas sentir ce que je sens? Je me permets de ne pas le mettre en doute, sans que pour cela je me sente la feculté de préjuger ce que je saurai sous peu. Si je ne me trompe, M. Guizot pensera et sentira comme moi.

23 décembre.

1508. L*événement anglais excite à fort juste titre bien des soucis à Paris. Il est certain qu'à moins que sir Robert Peel ne se trouve replacé à la tète d*un Cabinet nouvellement formé, ce qui réduirait la dissolution du précédent à la valeur d'une épuration, le contre-coup sera fort sensible en France et de mauvais augure pour M. Guizot. II y a dans les choses une force à laquelle les hommes ne peuvent résister, et si on s'attache à la valeur des personnages, M. Guizot, quel que soit son mérite sous l'empire des circonstances données, pèse cependant bien moins dans la balance de la France que sir Robert Peel ne pèse dans celle de son pays. Le poids de l'un a donc été plus difficile à soulever que ne saurait Tétre celui de l'autre 1

Le voyage de l'Empereur de Russie en Italie et son apparition à Rome, de leur côté, agitent grandement le Roi Louis-Philippe. Aussi n'y a-t-il pas une manœuvre qu'il ne se permette pour déjouer les plans de l'Empereur, sans qu'il les connaisse ou puisse même les connaître. Les soins qu'exige la santé de l'Impératrice sont, en toute vérité, la seule raison du voyage. Le parti que l'Empereur désire tirer de Vévéne» ment est de rétablir dans son Empire, si foire se peut, la paix entre les Églises. Il est à cet égard animé de bons sentiments, qui trouvent un formidable appui dans un état de choses qui conduirait l'Empire à un bouleversement intérieur inévitable, si cette paix devait ne point se fedre. L'Empereur aura

trouve la Cour de Rome bien disposée en faveur d^un autre résultat, désirable dans l'intérêt de Thumanité comme dans celui de la reli^on. Le Roi Louis-Philippe, habitué à ne voir dans les choses que sa personne ou les intérêts de sa femille, et à ne tenir compte que des intérêts, a lâché toutes les bordées pour contrarier Tentreprise. Je crois qu'il perdra la partie. Les dispositions des deux autorités supérieures, religieuse et civile, sont conciliantes, et Tintrigue française, loin d'éloigner Tune de l'autre les deux parties, sert à les rapprocher. L'une des plus incompréhensibles mesures a été l'envoi de M. Rossi à Rome. Qu'aurait dit le Roi si le Saint-Père avait accrédité près de lui le cardinal de Latil ou M. de Chateaubriand? Le Pape a eu tort d'admettre un homme de la trempe de M. Rossi. Une fois admis; cet homme se perdra lui-même, avec ceux qu'il représente. La question du mariage, qui depuis deux ans a occupé les furets politiques, n'entre pour rien dans le voyage de l'Empereur Nicolas. Vous aurez eu lieu de vous convaincre que nous savons tirer une ligne fort tranchée dans nos explications avec le Gouvernement français. Pour ce qui entre dans la sphère des objets que nous regardons comme traitables avec lui, nous sommes d'une entière franchise à son égard; pour ce qui n'y entre pas, nous nous tenons en dehors de toute relation avec le juste milieu.

1509. Metternidi à Apponyi, à Paris (E. D.). Vienne, le 3 mars 1845. —

1510. Meccernich à Philippsberg, à Berne (D.). Vienne^ le 10 avril 1845.

— 1511. Metternich à TrautCmansdorff, à Berlin (E. D.). Vienne, le

S6 avril 1845. — 151S. Metternich à Apponyi, à Paris (E. D.). Vienne, le

' tt juin 1845.

Itt09. . • .La marche que suivent les événements dans la Confédération helvétique ne dément point jusqu'à cette heure nos pressentiments.

* La cause première des troubles qui se produisirent en Suisse fdt le fait

Je vois par vos rapports du 20 février qu'à cette époque M. Guizot nourrissait moins d'appréhension que, dès les derniers événements de Luceme, nous n'en avons conçu sur cette première levée de boucliers déboutée du parti radical. Dans un pays où les esprits sont aussi tendus et les opinions aussi fractionnées que tel est le cas en Suisse, la partie une fois engagée doit nécessairement se jouer.

Quant à notre manière de voir et de juger dans leur grand ensemble les affaires dans ce malheureux pays, je n'ai pins rien à apprendre au Gouvernement français, car nous lui avons déjà tout dit. Les événements décideront du succès ou de la défaite d'entreprises aussi coupables sous tous les points de vue que le sont celles qui se font jour dans la Confédération helvétique.

Ce que je répète, c'est que , dans tout ce qui regarde la Suisse, nous n'avons autre chose en vue que ce que le pays lui-même devrait vouloir, et ce que, de son côté, l'immense majorité de ses habitants voudrait pouvoir assurer, si la ligue radicale qui pèse sur ]a Confédération, dans le but de l'exploiter à son profit, n'y rendait impossible le maintien du repos.

Par l'admission des députés vaudois dans le sein de la

qu'on appela les Jésuites à Luceme, mesure prise h la suite de la résolution du canton de Lucerne (24 octobre 1844). A cette occasion se formèrent des corps francs, composés des libéraux du canton de Lucerne, auxquels se joignirent d'autres libéraux des cantons d'Argovie, de Bâie-campagne et de Soleure, dans le but d'empêcher par la force l'admission des Jésuites. Lorsque les insurgés youlurenl se réunir k Lucerne, ils furent dispersés par les troupes du Gou%'ernement. Le même sort atteignit les nouveaux corps francs qui plus tard voulurent marcher contre le Gouvernement de Luceme sous la conduite de l'avocat Ochsenbein (31 mars 1845), Indépendamment de la question des Jésuites, il y avait eocore à l'ordre du jour d'autres questions, telles que l'amnistie pour les crimes politiques, la garantie fédérale pour les consUtutions cantonales et la révision de la constitution fédérale, toutes questions qui passionnaient les esprits et sur lesquelles ïea cantons conservateurs et les cantons radicaux étaient très-partages. D'après la classification du chancelier d'État, on pouvait compter parmi les cantons nettement conserva' teurSy en tenant compte de leur profession de fui politique : Luceme, Zug, Schwitz, Unterwalden, Uri, le Valais, Fribourg et Neufchâtel; parmi les cantons franchement radicaux : Berne, Argovie, Thurgovie, Schaffliouse, Claris, Soleure, Vaud et le Tessin ; parmi les cantons douteux : Zurich, Saint-Gall, les Grisons et Genève. (Note de tÉditeur,)

Diète, ce premier corps, qui représente la Gonfëdëration dans son grand ensemble, a cesse lui-même d^exister /i^^a&ment ; le bien même, — s^il entrait dans la pensée de la majorité de la Diète de le faire, — ne sauverait plus la Confédération de sa ruine comme corps politique. La base de Texistence de la Diète est déjà perdue; que résultera-t-il dès lors de ses arrêtés? Je Tignore, et j'admets que personne ne puisse le prévoir.

.Dans une situation de cboses pareille, il est de notre devoir d'aviser à la sûreté matérielle de notre propre Empire. Aussi avez-vous appris par la dépêche précédente que l'Empereur a ordonné dans ce but la plus indispensable des mesures*. Une force armée d'à peu près quatre mille hommes mettra nos frontières à couvert contre les tentatives que le mouvement en Suisse pourrait vouloir essayer au dehors.

Quant aux mesures morales, nous attendrons que des propositions nous soient faites à ce sujet. La Suisse entière sait ce que nous pensons de la position où elle se trouve ; nous n'avons dès lors plus rien à lui apprendre à ce sujet. Notre org^ane près la Confédération continuera à suivre la ligne qu'il a suivie jusqu'à cette heure, et il sera en toute occasion prêt à s'entendre avec ses collègues, et à unir ses efforts personnels aux leurSy dans le but de prouver à la Suisse, autant que la chose sera possible, que les puissances garantes de sa neutralité ne diffèrent point entre elles dans leur jugement et dans leur pensée.

Veuillez, Monsieur l'ambassadeur, donner à M. Guizot ces assurances, et recevoir, etc., etc.

* Cette dépêclie contient TaWs qae trois bauillons d'infanterie et deux escadrons de cavalerie, plus une batterie d'artillerie, ont reçu l'ordre de marcher vers la frontière du Vorarlberg; ces troupes se joignirent à celles qui stationnaient déjà sur ce point, et furent placées sous les ordres d'un général.

(Note de tÉditeur,)

110 RECUEIL DE DOCUMENTS (lSSS-1848).

Metternich à Philippsbeiigy à Berne (D.). Vienne, le 10 STiil 1845.

1510. La victoire remportée par le canton de Luceme, soutenu par de fidèles confédërés, contre une des attaques les plus criminelles dont Thistoire fasse mention, a une importance plus générale qu'on ne pourrait le croire *.

Elle confirme la croyance aux antiques vertus qui subsistent encore chez une grande partie du peuple suisse : à sa bravoure, à son sentiment du droit et du devoir, à sa confiance en Dieu et à son abnégation.

En confondant les desseins d'une faction perverse, en déjouant un complot savamment ourdi et appuyé par des forces considérables, elle permet d'espérer que c'en est iBaiit de ces menées, et que le pays, altéré de repos, trouvera enfin la paix qu'il désire.

Elle autorise enfin tous les États de l'Europe, et particulièrement les États limitrophes de la Suisse, à compter que le germe du bien est encore assez fort dans ce pays pour réprimer de lui-même l'anarchie qui tendait à détruire la Suisse et à troubler le repos moral de tout le corps social, et pour écarter ainsi, au grand honneur de la Confédération, les redoutables complications qu'une situation aussi anormale entraînerait nécessairement à sa suite.

La gloire d'avoir réussi à obtenir ces grands résultats sur le terrain du droit appartient aux courageuses populations de Luceme, de Zug et de ces cantons primitifs auxquels la Suisse doit son origine et le nom respecté qu'elle porte dans le monde; elle appartient à la fermeté et aux sages mesures des Gouvernements, qui, pleins de confiance en Dieu et en leur droit, ont loyalement accepté la lutte, Tout soutenue avec ensemble et l'ont terminée avec énergie.

L'esprit qui dans cette circonstance animait le peuple et les autorités garantit qu'on suivra jusqu'au bout le droit chemin qui doit conduire au but.

* Défaite infligée le 31 mars par les milicet de Lucerne et leurs alliés aux corps francs, conduits par Ochsenbein. fj^<^ ^ (^Éditeur,)

LES TROUBLES EN SUISSE (l845). 111

Je yeux parler de cet esprit qui consiste à observer envers et contre tous la foi jurée et à respecter d'une manière absolue le pacte fëdëral.

Si, sans tenir compte de la conduite opposée que d'autres tiennent à leur égard, Lucerne et les cantons qui partagent ses sentiments continuent, aujourd'hui que leur bonne épée a triomphé, à ne demander à leurs confédérés que ce qu'ils peuvent exiger d'eux d'après le droit fédéral helvétique ; s'ils se gardent de dépasser la ligne que le devoir fédéral trace aux cantons suisses; s'ils savent joindre la modération à la valeur guerrière et l'amour de la paix à la résolution, ces cantons auront donné un grand exemple, qui ne manquera pas d'être fécond. Ce que le reste de la Suisse compte d'hommes honorables dans les conseils et en dehors ne pourra leur refuser son estime, malgré les dissidences politiques et religieuses; il se produira des rapprochements, il faudra qu'il s'en produise, et il pourra arriver ainsi que des firères séparés se rallient autour de la bannière de la Confédération et qu'ils soient assez forts, assez nombreux pour imposer silence aux fiiuteurs de désordres, indigènes aussi bien qu'étrangers, et pour forcer les factions à rester en paix.

Les vœux les plus sincères de la Cour impériale d'Autriche, à laquelle la Suisse est très-sympathique, appellent un pareil résultat.

En tout cas, veuillez, en exposant les vues ci-dessus, présenter au Gouvernement du canton de Lucerne nos cordiales félicitations au sujet de la victoire par laquelle il a pu, grâce à l'aide de Dieu et à l'énergique appui de ses confédérés, conjurer le grand danger qui le menaçait.

Metternich à TrantCmaosdorfF, à Berlin (E. D,). Vienne, le 26 avril 1845.

1511. Je saisis avec plaisir l'occasion qui m'est offerte d'autoriser Votre Excellence à communiquer au baron de BuIomt ce que je pense de la situation de la Suisse et de la connexité de la question des Jésuites avec elle.

La Suisse présente l'image la plus complète d'un corps poli-

112 BBCUEIL DE DOCUMENTS (lgS5*1848).

tique en voie de dëcomposilioii sociale. Le fiiit ne m*ëtonne pas. Quant aux causes du mal, je les vois nettement.

L*effet des mesures qui répondaient aux Tëritables besoins de la Suisse a été détruit par suite des idées busses qui, en 1814 et en 1815, se sont formées et se sont répandues partout sur la yéritable situation du pays. La Suisse est aujourd'hui la seule République en Europe, et elle sert de port firanc aux fauteurs de désordres de tout genre. De plus, elle souffre du voisinage de la France, de ce besoin de suprématie qui est particulier à tous les Gouvernements français, et, — en ce qui nous concerne du moins, — d*une rivalité imaginaire provoquée par une prétendue influence de la France sur la fédération. Dans ces conditions, le pays non-seulement ne trouve pas les moyens de se relever de la dégradation morale profonde dans laquelle il est tombé, mais encore offre un champ de plus en plus vaste à Fesprit de parti, quel qu^il soit. Cet état de choses finira par amener des explosions, qui ne tueront pas le pays, il est vrai, parce que dans les États dont Texistence repose sur une base solide il y a une forte dose de vitalité ; mais au lieu d'améliorer sa situation par des voies normales, la Confédération passera par toutes sortes de secousses et de bouleversements, et formera, pour elle comme pour ses voisins, une source intarissable de désordres moraux et matériels.

Y a-t-il un remède possible à cette triste situation ? Je suis convaincu de la possibilité théorique de ce remède ; quant à la possibilité pratique, elle me parait moins certaine.

Comme base de la première, je poserai les conditions suivantes :

1* Maintien de l'acte fédéral de 1815 par la Suisse;

2* Respect absolu des souverainetés cantonales comme base de Vidée fédérative;

3* Étude impartiale des défauts que Tacte fédéral contient incontestablement, et révision du pacte fondamental par les voies constitutionnelles.

C'est dans ce système qu^est le remède à tous les maux dont soufire la Suisse. Aussi le pays et les autres puissances qui ont gardent! avec nous la neutralité perpétuelle de la Gonfédé-

ration helvétique peuvent-ils, dans tous les cas imaginables, compter sur notre fidèle concours. Toutes les puissances sont-elles animées du même sentiment?

Deux puissances exercent sur la Suisse une influence considérable : ce sont T Au triche et la France ; et c'est précisément du côté de cette 'dernière que viennent les plus grands • obstacles à une bonne solution du problème, obstacles qui tiennent souvent à des circonstances secondaires d'une grayité exceptionnelle. Telle est entre autres la politique équî- Toque que la France ne cesse de suivre, le besoin qu'elle éprouve d'entraîner dans son orbite des corps plus faibles et de suivre une voie différente de celle des puissances de même rang. De plus, la France a toujours les yeux fixés sur ce qu'on appelle la Suisse française, dans laquelle on fait entrer aussi le canton de Berne, et elle ne veut pas admettre qu'une autre puissance intervienne, fût-ce au même titre qu'elle, dans les af&ires intérieures de la Suisse appelée française. Il suffit d'indiquer ces faits pour marquer la différence radicale qui existe entre les vues des deux grands États limitrophes de la Confédération, et qui, par suite, s'accentue en toute occasion dans leur attitude. La France agit et pense comme je viens de le dire, tandis que nous reconnaissons à la Suisse tous les droits d'un corps politique indépendant et que nous n*y admettons pas une subdivision fondée sur les nationalités.

Au moyen de ce tableau succinct, je crois offrir au baron de Bulow une base d'appréciation sérieuse ; il verra ce que nous voulons pour la Suisse et ce que nous ne voulons pas, ce que nous cherchons dans ce pays et ce que nous n'y cherchons pas, enfin quelle est et doit être notre attitude à son égard.

Quant à la question de la conférence, j'adresserai à Votre Excellence une dépêche spéciale qui l'édifiera sur ce point*.

* Dans cette dépêche, on lit ce qui suit : « Nous écartons d'avance toute idée de conférence à établir au sujet des affaires de la Suisse dans le moment actuel. Des délibérations de ce genre seraient aujourd'hui, à notre avis, oiseuses, inopportunes et dangereuses; elles manqueraient d'ailleurs, dans le cas donné, des bases sur lesquelles scales, d'après les transactions antérieures, elles peuvent être légalement ouvertes. Loin de nous déclarer, viî. 8

En ce qui coaceme la question des Jésuites, je serais étonné s'il me restait encore quelque chose de nouveau à dire làdessus, après tout ce que mes dépêches antérieures contenaient sur ce point. Toutefois, comme le baron de Bùlow a prié expressément Votre Excellence de m'instruire de Tidée fausse qu'on s'était faite de mes sentiments (je me sers ici des termes mêmes de votre rapport : « que le prince de Metternich est de Tavis que le repos de la Suisse ne peut être rétabli que lorsque les Jésuites y auraient pris une assiette solide»), je me vois forcé de déclarer que cette manière de voir m'est étrangère à tous les points de vue. Pour qu'elle ne le fût pas, il fendrait que j'attribuasse aux Jésuites une valeur qu'ils n'ont pas à mes yeux. Il me faudrait les confondre avec la religion, avec l'Église, avec la base de la société humaine, et personne, sans doute, ne me croira capable d'une pareille exagé* ration !

Non, je n'ai pas ces idées-là , je suis plutôt porté à trouver que les Jésuites jouent le rôle d'un spectre. Je pense, non pas aux Jésuites, mais à l'ordre général ; je ne m'occupe pas de fantômes, mais de réalités ; je suis effrayé quand je vois des prétextes mis à la place de vérités. Ai-je par hasard conseillé d'appeler quelques professeurs de cette société au séminaire de Lucerne? N'ai-je pas plutôt travaillé dans le sens contraire? Je l'ai £siit, non parce que je reconnaissais dans la présence de ces hommes un danger pour le principe moral, mais parce que je voyais dans leur nomination un prétexte tout trouvé pour le radicalisme de remettre la main sur le canton de Lucerne et d'en finir avec Y ancienne Suisse par le renversement du Gouvernement conservateur qui fonctionne dans ce pays.

Les Jésuites ont été le prétexte et non le but du soulève-

(l'un autre côté, en principe contre l*idée <fune entente entre les puissances afin de régler entre elles une attitude commune à prendre vis-à^vis de la Suisse, nous pouyons rappeler que nous avons été, et cela depuis le mois de décembre dernier, les premiers k proposer, quoique inutilement, cette marche aux autres Cours. »

Relativement aux bases de Tentente en question et au choix du lieu de la réunion des représentants des puissances, voir la dépèche suivante, n^ 1512.

(Note de r Éditeur.)

ment des radicaux; ils ont été tout aussi peu le véritable but des tentatives dirigées par les corps francs contre Lucerne que les momiers ont été celui du renversement du Gouvernement du canton de Yaud. En Suisse, la lutte est engagée aujourd'hui entre deux partis contraires : l'un, qui veut le maintien de V ordre existant; Tautre, qui soutient les produits malsains d'une société qui fermente et qui est en train de se dissoudre. Les Jésuites, les piétistes, tous les champions d*une orthodoxie quelconque sont des prétextes et non la chose ellemême, à moins qu'on ne soit porté à confondre celle-ci avec ceux-là.

En se plaçant sur le terrain pratique de la vie des États, on est, d'autre part, obligé de reconnattre que, dans des circonstances données, des prétextes peuvent prendre la valeur des choses qui sont en question. Est-ce le cas des Jésuites en Suisse? Je le nie formellement. Depuis nombre d'années il existe en Suisse des collèges de cet ordre, et ces collèges n'ont jamais été une cause de soulèvement. Le canton de Lucerne ne voulait pas même fonder un collège ni créer des écoles publiques dirigées par des Jésuites ; il voulait simplement appeler dans son séminaire quelques professeurs de la société de Jésus. Alors se sont élevées les clameurs. Était-ce aux professeurs qu'on en voulait, ou n'était-ce pas plutôt au Gouvernement conservateur qui est arrivé au pouvoir par suite de la dernière victoire du parti conservateur sur les radicaux ? La réponse à cette question ne saurait être douteuse.

Le Gouvernement de Lucerne aurait-il mieux fait de ne pas fournir au parti subversif le prétexte qu'il demandait? Je n'ai aucun doute à cet égard. Le Gouvernement a commis une &ute, d'autant plus que par la nomination d^'autres professeurs on aurait atteint, sans inconvénient et avec plus de facilité, le but qu'on se proposait, savoir, d'élever dans les principes de l'orthodoxie les jeunes gens qui se destinent au sacerdoce dans le canton de Lucerne* Tel était notre sentiment quand nous reçûmes la première nouvelle de l'intention qu'avait le Gouvernement de Lucerne d'attacher des Jésuites au séminaire eu qualité de professeurs, et notre sentiment fut partagé par la

Cour pontificale et par le général de Tordre lui-même. Aussi notre action ne fut-elle pas stérile sous ce rapport; ce qui a fini par la paralyser, c'est la violation de Tarticle XII de Tacte fédéral par le canton d'Argovie et d'autres du même bord ; ce sont les attaques de tout genre dont les catholiques ont eu plus ou moins à souffrir dans les cantons mixtes ; c'est enfin le radicalisme moral et matériel qui tend de plus en plus à devenir tout-puissant et qui a envahi tout le territoire de la Confédération, à l'exception des cantons primitifs seuls. Ces derniers, qui vivent sous la démocratie la plus rigoureuse, présentent depuis des années le singulier exemple d'une lutte victorieuse de la démocratie avec sa caricature, la démagogie. Simples et droits dans leurs mœurs et dans leur^ idées, les cantons primitifs ont toujours confondu leur cause avec celle du canton de Luceme, avec lequel ils sont étroitement unis, et l'on se tromperait sur le compte de ce dernier si l'on voulait limiter les idées de résistance au radicalisme au petit nombre des hommes qui forment le Gouvernement; elles existent dans la grande majorité du peuple!

Votre Excellence trouvera dans ce que j'ai dit l'exposé simple et en même temps complet de la manière dont nous comprenons l'affaire des Jésuites. Ce qui n'était autrefois pour le canton de Lucerne qu'une pure question de prudence, a aujourd'hui pour lui toute la valeur d'une question de droit; c'est ce que le Conseil fédéral lui-même semble comprendre, et, d'après les dernières nouvelles, il pourrait bien écarter cette question. Dans quel sens tâcherons-nous de mettre à profit les idées du Conseil à cet égard? C'est ce qui est indiqué par ce que je viens de dire. Mais qu'on se garde d'empêcher un résultat qui n'est nullement certain, mais seulement possible, par des indiscrétions qui ne tourneraient qu'à l'avantage d'une faction qui se rit du droit, de la discipline et de l'ordre !

Le baron de Bùlow sera à même d'être suffisamment édifié par cette dépêche sur l'étendue de mon jésuitisme.

MeCternich à Apponyî, à Paris (E. D.). Vienne, le 27 juin 1845.

1512. Le résultat des différents entretiens que Votre Excellence a eus avec M. Guizot sur les aEEaires de la Suisse, nous parait pouvoir être résumé dans les points suivants :

1* Le Cabinet français est d'accord avec le nôtre sur l'utilité d'une entente conBdentielle à établir entre les cinq Cours, pour régler en commun leur attitude vis-à-visde la Confédération belvétique, et sur ce que l'échange d'idées tendant à amener cette entente ait lieu à Paris.

2*" M. Guizot adopte, comme base de cette dernière, les trois points énoncés dans ma dépêche du 8 mai*.

3® Ce ministre, tout en doutant de l'opportunité du moment pour faire remettre à la Confédération de nouvelles déclarations au nom des cinq Cours, se dit néanmoins prêt, pour répondre au vœu qu'il croit trouver dans notre dépêche du 20 mai, à faire adresser au directoire helvétique, au nom de la France, un ofBce dont la minute se trouve jointe à votre rapport du 10 juin **.

* Ces trois points sont : c !<> le maintien, en principe, da pacte de Tannée 1815, sous Tégide daquel la Confédération helvétique a pris dans le système européen la place que des traités solennels lui ont faite; S® le maintien de la souveraineté des cantons dont la Suisse est composée, et sans laquelle ce pays cesserait d'être ce que d'après le droit public de l'Europe il doit être, savoir : une Confédération d^ États souverains et indépendants \ 3^. la libre faculté laissée à la Suisse de régler elle-même, et sans l'ingérence étrangère, ses affaires intérieures, et de procéder même, si elle le juge convenable, à la révision de son parte, à condition que celle-ci, dût-elle être effectuée, le fût dans les voies constitutionnelles et légales, en excluant toute violence matérielle et en ne dérogeant pas aux bases fondamentales d'une Confédération telle que je l'ai définie dans le paragraphe 2, et telle que les puissances l'ont dotée du bienfait d'une neutralité perpétuelle. »

{Note de VÉditeur.) . ** La déclaration officielle de la France à la Suisse, que Guizot adressa à l'envoyé fran<;ais à Berne, M. de Pontois, pour qu'il la communiquât, le cas échéant, au président du Vorort, était ainsi conçue : « ...La Suisse jouit en Europe d'une situation spéciale, qui lui est garantie par les actes constitutifs de l'ordre européen. Cette situation repose sur le maintien des principes qui ont fondé la Confédération elle-même, c'est-à-dire sur l'accord de la souveraineté des cantons pour leurs affaires intérieures et de l'autorité fédérale

Nous De pouvons que nous féliciter, nous et la cause que nous prétendons servir, de voir un accord parfait régner entre les deux Cabinets, tant sur le principe d'une entente à établir et à maintenir entre les Cours relativement aux aflBaires suisses, que sur la nature des bases sur lesquelles leur attitude commune devra toujours étr^ réglée. .

Reste donc la question de Tapplication de ce principe et de ces bases au moment actuel, nommément la question de savoir a si Ton croit utile et opportun de faire adresser au nom de.<i cinq Cours des paroles ofBcielles à la Diète au moment où elle va reprendre ses séances » .

Nous n'hésitons pas, sous l'impression de la situation actuelle en Suisse, à répondre négativement à cette question.

Lorsque, dans nos dépêches du 20 mai, nous mtmes en avant l'idée de nouvelles manifestations à adresser à la Suisse au nom des puissances, un danger existait, et il semblait flagrant et grave. Ce danger était qu'il se formât dans la Diète une majorité qui prit, dans l'affaire des Jésuites, des arrêtés

cbargée de yeiller \ la sûreté générale de TÉtat. Sans doate les limites entre ces deux autorités sont quelquefois difficiles à -déterminer et peuvent donner lieu à des complications délicates. Mais plus les complications offrent de difficultés, plus il importe qu'elles ne [soient traitées que par ces moyens réguliers et pacifiques qui ne manquent point aux États libres, au sein desquels la réflexion, la discussion et le temps finissent presque 'toujours par éclairer les hommes sur leurs droits et leurs intérêts véritables. Tqute intervention de la force matérielle en de telles questions compromettrait non-seulement le bien-être intérieur de la Confédération, mais sa situation en Europe. Le Gouvernement du Roi ne prétend nullement indiquer aux Suisses par quels moyens ces questions (affaires des Jésuites, amnistie en faveur des criminels politiques, garantie des constitutions cantonales par la Confédération et révision de la constitution fédérale] doivent être résolues; à eux seuls il appartient de rechercher et d^adopter ces moyens. Mais il leur exprime sa profonde conviction que le ménagement équitable et patient de tous les droits, de tous les intérêts, de tous les sentiments engagés dans les affaires dont la Diète va s'occuper, peut seul les conduire à une conclusion heureuse, et que toute mesure exclusive ou précipitée qui pourrait amener entre les cantons des collisions bientôt transformées en guerre civile, plongerait la Suisse dans d'incalculables périls que toutes les puissances amies de la Confédération se font un devoir de loi signaler d*avance. En s'acquittant de ce devoir, le Gouvernement du Roi veut et croit donner à la Suisse une nouvelle marque de ces sentiments de sincère et cordiale amitié qu*il lui porte depuis si longtemps et qu*il lui portera toujours. » (.Note de t Éditeur.)

éyidemment attentatoires aux droits et à l'indépendance des cantons catholiques ; que dès lors ceux-ci se refusassent à Texécution de ces arrêtés, et qu'il en résultât en Suisse» ou Texplosion immédiate de la guerre civile et religieuse, ou tout au moins dans les afiaires fédérales un état d'anarchie incompatible avec le repos des États voisins de la Suisse et avec la position que, d'après les traités, la Confédération doit occuper dans le système européen,

La déclaration unanime des puissances, faite en temps utile, qu'elles rendaient la Suisse responsable des conséquences de l'anéantissement de l'acte constitutif de son existence politique, semblait, dans la supposition ci-dessus énoncée, un moyen préventif aussi fondé en droit qu'efBcace pour engager les meneurs de la révolution en Suisse à s'arrêter sur la pente où ils voulaient évidemment lancer le char des afiaires de leur patrie.

Gomme toutefois rien n'est plus mobile que le terrain politique en Suisse, et que sur les lieux seulement on est à même de juger pertinemment de l'effet qu'à tel jour donné telle mesure peut avoir dans les afhires de la Confédération, nous avons toujours subordonné au jugement des représentants respectifs en Suisse Y application^ — quant au choix de l'époque et des détails d'exécution, — du principe d'une déclaration à émettre, sur lequel on serait tombé d'accord dans le centre d'entente.

Depuis notre expédition du 20 mai, les positions en Suisse se sont éclaircies et en partie améliorées. Le canton de Genève, au lieu de céder aux machinations radicales qui l'entourent, s'est renforcé dans son attitude intérieure, et il est maintenant presque constaté qu'il tiendra bon contre les exigences de ceux qui veulent le porter à associer sa voix à celle du radicalisme. Saint-6all, de son côté, a déjà voté ses instructions, et elles défendent positivement aux mandataires du canton de voter dans le sens de la violence et de l'injustice. Dix voix donc tout au plus peuvent, dans la prochaine Diète, être réunies pour des mesures telles que nous pouvions les prévoir lors de notre expédition du 20 mai ; une majorité légale, pour

de pareilles mesures, ne peut pas être formée, et toutes les conséquences dangereuses qui seraient résultées d*un arrêté de ce genre et que nous avions cru nécessaire, le cas échéant, de prévenir, tombent d'elles-mêmes.

Dans ces circonstances, des paroles solennelles adressées à la Suisse par les puissances, manquant d'objet, seraient oiseuses, et par conséquent nous paraîtraient nuisibles, puisqu'elles tendraient à amoindrir le poids de ce qui, pour être estimé, ne doit se faire entendre que dans les occasions graves et véritablement dignes de la sollicitude des grandes puissances.

Nous réservant de revenir, si les circonstances devaient de nouveau changer de face, sur les propositions éventuellement articulées dans nos dépêches du 20 mai, nous pensons qu'aujourd'hui les Cours devraient s'abstenir de toute manifestation officielle en Suisse, et que chacune d'elles devrait se borner à munir son représentant dans ce pays d'instructions propres à régler son langage, lors de la réunion de la Diète, d'après les principes que toutes les Cours ont reconnu être les seuls vrais et les seuls pratiques.

M. de Philippsberg va recevoir à cet effet des instructions dont Votre Excellence trouvera ci-joint une copie.

Je vous invite. Monsieur le comte, à en donner lecture, ainsi que de la présente dépêche, à M. Guizot et à MM. vos collègues d'Angleterre, de Prusse et de Russie *.

* Dcins la dépêche réservée du même jour, le prince de Melternich parle de la difficulté de s'entendre avec le Cabinet français au sujet de la marche à suivre dans une affaire. Puis il ajoute les observations suivantes : « Dans le cas présent, ce n'est pas contre le fond de ce que nous avons proposé aux Cours que Ton proteste h Paris, mais c'est en nous prêtant des intentions qui nous sont parfaitement étrangères et des vues qui ne sont pas moins éloignées de notre pensée. M. Guizot suppose que nous voulons l'admission des Jésuites à Lucarne. Nous ne nous occupons pas des Jésuites, mais de la première base de la Confédération, laquelle se trouve dans la souveraineté cantonale; le corps helvétique étant composé de cantons souverains, les droits cantonaux ne peuvent changer de nature sans opérer à la fois un changement total dans celle du corps politique tout entier. Le canton de Lucerne, étant souverain, a le droit de régler selon sa propre et libre volonté ce qui entre dans les droits de sa souveraineté. Il peut se tromper sur ses intérêts, comme tout Etat souverain peut se tromper, et nous croyons et avons toujours cru qu'il

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