‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich, chancelier de cour et d'État; pub. par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 5)Chapitre 26 sur 96 · L'ABDICATION DE DON CARLOS · texte numérisé non relu

L'ABDICATION DE DON CARLOS

l'abdication de don CARLOS.

1513. MeUernich à Apponyi, à Paris (D.). Vienne, le 15 juin 1845. — 15i4.Metternich à Apponyi, à Paris (D. rés.). Vienne, le 15 juin 1845. — 1515. Metcemich à Apponyi, à Paris (D. rés.). Vienne, le 15 juin 1845.

1513. J'ai l'hoDneur de vous accuser réception de vos rapports du 31 mai. Les feuilles publiques nous avaient déjà informés de la détermination que Don Carlos vient enfin de prendre*.

Nous, ne nous croyons pas appelé à tirer le pronostic des conséquencesqu'elle amènera. L'attitude que notice Cour aprise dans les affaires d'Espagne, à partir des déplorables déchirements auxquels le dernier acte de la vie de Ferdinand YII a ouvert une si vaste arène, n'a subi aucun changement dans le laps de temps qui s'est déjà écoulé, et nous n'avons pas de raison pour y rien changer encore. Nous savons laisser aux choses leur cours naturel, et nous appliquons bien particuliè-

eût agi prudemment en n'appelant pas chez lui' les Jésuites, non que nous jugions cet ordre défavorablement, mais parce que nous savons faire aux circonstances la part d*égards qa* elles peuvent réclamer. Parce que l'appel d*un corps enseignant entre dans les facultés légales d*nn État souverain, est-il juste de ne point appuyer une manifestation des puissances sur le principe du respect dû à cette souveraineté? Nous sommes d*un avis différent, et le Cabinet français se joindrait à nous, comme il 8*y est montré disposé, si le mouvement qui se couvra de^la couleur antijésiiitique ne s'était pas fait jour en France, et si ce mouvement n*eût pas coïncidé avec la décision à prendre par le Gouvernement français à Tégard d'une manifestation à adresser à la Confédération helvétique. » Pour ce qui concerne les instructions adressées à M. de Pbilippsberg, envoyé d'Autriche à Vienne, elles sont en substance conformes aux explications contenues dans la dépèche à laquelle elles sont annexées ; aussi nous dispensons-nous de la reproduire.

{Note de CÉditeur.) * Les feuilles publiques reproduisirent à cette époque les documents relatifs & l'abdication de Don Carlos, tous datés de Bourges, savoir : la lettre adressée, le 18 mai, par Don Carlos à son fils, lettre par laquelle il informe ce prince qu'il portera dorénavant le titre de comte de Molina ; l'acte d'abdication du Roi Charles V, du même jour; la réponse du prince des Asturies, qui se soumet au vœu de son père et qui prend le titre de comte de Montemolin; enfin le manifeste du 22 mai, adressé par ce prince aux Espagnols.

{Note de CEditeur.)

122 RECUEIL DE DOCUMENTS (l835-lft48).

rement cette règle à tous les cas où nous avons le sentiment de ne point être les maîtres de guider les événements dans le sens que nous jugerions utile. Tel a été le cas des afihires espagnoles, dans lesquelles il est aisé de distinguer deux éléments : Ton, c'est le changement de Tordre de succession au trône; Tautre, c'est l'esprit révolutionnaire, plante exotique pour le sol de l'Espagne, et qui n'était pas faite pour réussir sur ce territoire. Faute de pouvoir diriger sur ce pays une action assez forte pour y opérer le bien, nous nous sommes renfermés dans une attitude expectante, et c'est dans cette attitude que nous continuerons à nous maintenir jusqu'au jour où nous la ^regarderons comme arrivée à son terme naturel. Ce terme, ce sera l'Espagne qui nous l'indiquera, et je ne me permets pas de préjuger la marche qu'y suivront les événements.

Le compte que vous m'avez rendu, Monsieur l'ambassadeur, du premier entretien que vous avez eu avec M. Guizot à la suite de la renonciation de Don Carlos à ses droits en feveur de son fils, m'a causé une véritable satisfaction. J'ai retrouvé ma propre pensée dans ce que vous a dit ce ministre. Vouloir préjuger les événements en Espagne, c'est se livrer à une vaine entreprise ; ce pays est livré à l'imprévu, et dans aucun autre le vraisemblable n'est souvent plus éloigné du vrai. Ce qui est applicable à l'Espagne comme à tous les pays, c'est qu'elle est livrée à deux partis, dont l'un veut conserver et l'autre détruire, et que c'est dans les- forces relatives de ces partis que se trouve la solution des querelles. En Espagne, le parti conservateur est, sans aucun doute, le plus fort numériquement; c'est le schisme dont il souffre qui &it sa iBniblesse et qui fait la force du parti adverse. Notre pensée a toujours visé à fondre en un seul parti conservateur les deux fractions du royalisme, et cette manière de voir ne saurait varier, car elle repose sur la vérité.

Veuillez nous tenir au courant des événements, car ils serviront de guide à notre marche.

L'ABDICATION DE DON CARLOS (l845). J23*

Metternich à Apponyi, à Paris (D. rés.). Vienne, ie 15 juin 1845.

1514. En lisant la dépêche précédente, vous tous serez conyaincu que nous n'entendons pas nous avancer sur le terrain espagnol en dehors de la ligne que jusqu'à cette heure nous n'avons point dépassée. C'est par cette sage réserve que nous nous sommes ménagé, — les faits le prouvent avec une entière évidence, — dans les aCFaires de ce malheureux Royaume une position à la fois plus forte et moins compromettante en cas de défaite, que ne l'est celle des puissances qui se sont aventurées sur un terrain où leur action est nulle dès qu'elle sort de la tactique de l'intrigue.

L'Espagne ne serait point arrivée à un désordre aussi épouvantable que celui auquel est livré ce pays depuis des années, sans le jeu de l'étranger, et c'est ce jeu qui l'empêche de retrouver son équilibre. Aujourd'hui, la position des Cours de Paris et de Londres vis-à-vis de l'Espagne n'est pas plus avancée qu'elle ne l'est depuis longtemps; elles n'ont point d'action assurée, et en dernier résultat, elles subiront la loi que leur fera le corps politique auquel elles ont voulu imposer leurs convenances. M. Guizot s'est expliqué en dernier lieu vis-àvis de vous dans des termes auxquels nous sommes tout prêts à souscrire. M. Guizot avoue reconnaître que le moyen le plus naturel pour la pacification intérieure de l'Espagne se trouve dans la fusion des deux partis royalistes, dont la division bât toute la force des partis destructeurs. Avons-nous jamais dit et soutenu une autre thèse? Le développement des événements nous apprendra si M. Guizot, en s'expliquant avec vous comme il l'a fait, vous a dévoilé la pensée qui le domine en réalité, ou s'il s'est servi d'un langage de circonstance. J'ai des raisons pour ne pas exclure la possibilité de la seconde de ces alternatives. Quoi qu'il en puisse être, ce ne sont pas les convenances directes du Gouvernement finançais qui décideront des positions finales; ce sera la force des choses en Espagne.

Vous trouverez ci-annexée la lettre que l'Empereur adresse

124 BEGUEIL DE DOCUMENTS (1835^1848).

h Don Carlos en réponse à celle par laquelle ce prince lui a annoncé son abdication*. Veuillez charger de sa transmission M. le marquis de Villafranca, et prévenir ce dernier que j*ai adressé aux Cours de Berlin et de Saint-Pétersbourg les sommations les plus énergiques pour les engager à satis&ire aux charges pécuniaires à Taccomplissement desquelles Thonneur les lie incontestablement. J^ai tout lieu d'espérer que Tobjet sera atteint.

L'esprit qui prédomine dans ma dépêche (n* 1515) de ce jour est celui de la prudence et de la patience qui devront guider la conduite du nouveau prétendant. Plus sa position est moralement forte et claire, plus il devra laisser aux choses ce qui leur appartient, et ce que je résume dans les mots de développement naturel. Celui qui n'a plus rien à perdre et tout à gagner, peut et doit être plus patient que ses adversaires, car la véritable force se trouve de son côté. Don Charles-Louis a parlé haut et intelligiblement. Il faut qu'il sache se résigner et attendre les effets de ses paroles. Il sera bien plus fort s'il est dans le cas de répondre, que s'il prenait l'initiative des propositions. La plus réelle des forces est celle qui peut laisser venir à elle, et qui peut couvrir son action du voile de l'impassible attente.

Le nœud de l'affaire se trouve dans le mariage; mais il en faudra deux; si celui de Don Charles-Louis devait pouvoir

* Cette lettre, portant la suscription suivante : ■ À Monsieur U comte de Mo^ lina ■ , est ainsi conçue : « J*ai reçu la lettre par laquelle vous avez bien voulu m*informer de la généreuse résolution que vous avez prise en faveur de votre aaguste fils, et qui, je me permets de Tespérer, portera des fruits utiles à TËspagne. Quel que puisse être le sort réservé à ce grand et noble pays, votre conscience devra vous dire que vous avez rempli jusqu'au dernier instant vos devoirs envers lui : ce sentiment renferme pour vous le gage du repos dans lequel vous avez pris la résolution de vous retirer.

■ Mon amitié vous suivra, Monsieur mon frère et cousin, dans votre retraite, et mes vœux les plus sincères sont acquis à celui entre les mains duquel vous avez remis vos droiùt, qui, à partir du jour de la renonciation, sont devenus les siens. Quel que soit le lieu que vous choisirez pour votre séjoor, mon vif intérêt à votre personne et k toute votre auguste famille vous y suivra, et je saisirai avec empressement tontes les occasions où je serai à même de vous fournir des preuves de ce sentiment. »

(Note de r Editeur.)

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se conclure^ il faudra song^er à celui de la seconde Infante ayec le fils puinë de Don Carlos. Mais à cet égard rien également ne devra être précipité. Il faudra même envelopper ce projet du voile du secret le plus profond. Vous pourrez toutefois fixer la pensée de M. de Yillafranca sur un point qui, j*en suis sûr, doit s'être déjà présenté à son esprit.

Metternicli à Apponyi, à Paris (D. rés.). VieDiie, le 15 juin 1845.

151S. C'est avec le sentiment du repos de l'âme que je vous invite à féliciter M. le marquis de Yillafranca du premier résultat de ses longs et nobles efforts dans Tintérét d'une cause qui, pour ainsi dire, est devenue la mienne, et qui, avant tout, est celle du bon droit et des principes sociaux.

Je suis heureux de pouvoir en pleine conscience assurer M. de Villafiranca que si j'eusse pu l'assister au moment où les actes ont été signés à Bourges, je n'aurais ni rien ajouté ni rien omis dans leur rédaction.

J'applique particulièrement cet énoncé au manifeste du comte de Montemolin à la nation espagnole. Dans la déclaration de la renonciation de Don Carlos, il y a une phrase qui aurait pu être mieux tournée; j^entends parler de celle qui semble mettre en cause la Providence.

Les lecteurs peuvent trouver que la divine Providence ayant chargé le frère du Roi Ferdinand VII du poids du Gouvernement, elle l'a de fait mal soutenu. Le côté faible qui peut donner prise & la chicane a échappé à l'attention du rédacteur, mais je doute que le public l'aperçoive.

La pièce la plus difficile à rédiger, — le manifeste, — n'offre pas une tache, et le point sur lequel porte votre remarque devait être dity à mon avis, par le nouveau prétendant. Celui-ci ne pouvait pousser les facilités plus loin qu'il ne Fa fait ; il devait, par contre, se réserver de la liberté dans le mouvement. La phrase sur laquelle porte la remarque est ce que dans les contrats civils on nomme clausula irritatoria^ faute de laquelle le do ut des n'est point constaté.

Je ne saurais mettre en doute que les portes de la France seront ouvertes à Don Carlos. En sera-t-il de même pour son fils? Le droit de le retenir n'existe pas, et à moins d'altérer la signification des mots, on ne saurait confondre l'asile avec la prison. Nous apprendrons bientôt à quel parti s'arrêtera le roi Louis-Philippe. Ce qui, en tout état de cause, est certain, c'est que le procès sera gagné ou perdu en Espagne et par l'Espagne.

La partie est liée, et elle le restera entre l'Autriche et les autres puissances conservatrices. Un travail intense s'était dirigé, dans les derniers temps , auprès du Gouvernement prussien, qui, sans nos soins, aurait donné dans le piège qui lui avait été tendu avec habileté. Nous n'avons point lâché pied, et la partie a été perdue par ceux qui l'avaient engagée.

Le conseil, et même le seul, que je me permette de donner aujourd'hui au comte de Montemolin, c'est d'attendre avec calme et sans se remuer l'effet que sa nouvelle situation aura produit en Espagne. Quant à l'Europe, je puis déjà l'assurer que l'effet tourne en sa faveur. Il y a des circonstances oii, dans les plus grandes entreprises, il faut savoir mettre en panne, afin de tirer le meilleur parti possible des forces que la nature des choses tient toujours à la disposition de ceux qui savent attendre leur apparition et aider leur développement.

Ces forces se feront jour et se placeront sous la main de celui qui aujourd'hui est le gardien des éléments les plus évidents en faveur de la pacification du Royaume.

Plus le prétendant laissera venir à lui les hommes et les choses, plus il sera fort. Par son manifeste il a tout dit; la réponse devra arriver à lui, il ne doit point aller la chercher.

En me séparant de M. le marquis de Villafranca, je lui ai dit être pénétré de la conviction que, le cas échéant, il ne serait pas dans l'embarras de savoir ce que nous ferions. Qu'il s'en tienne à cette assurance, et qu'il se dise que nous nous, sentons aujourd'hui forts de la force de Don Charles-Louis, comme nous avons participé souvent à la faiblesse de l'attiude prise par son père ; quant à nous, nous appartenons à

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ceux qui veulent aujourd'hui ce qu'ils voulaient la veille et ce qu^ils voudront le lendemain.

Ce que je demande au marquis de Villafranca, c'est de ne point se séparer de son prince, et de me tenir avec exactitude au courant de ce qui a la valeur de feits, et peut fnéme n'avoir que celle d'impressions de la part de ce dernier et de ses conseillers.

1516. Metternich à l'Archiduc Louis (Rapport). Jobannisberg, ieS0aoùtl845. — 1517. Entrevue de Metternich avec le Roi de Prusse à Stolzenfels (Notes autographes du prince, écrites au Johannisberg le 20 août 1845, formant l'annexe du n» 1516).

1516. J'ai l'honneur de communiquer à Votre Altesse Impériale la relation de mon séjour à Coblentz, qui était le véritable but de mon voyage.

Gomme l'arrivée de la Reine d'Angleterre dans cette ville était fixée au 14, je me suis rendu à Goblentz le 13.

Le lendemain, à trois heures et demie, tous les augustes visiteurs se trouvaient aux portes de la ville. Goblentz salua le bateau à vapeur, qui passa lentement devant ses murs, de deux mille quatre cents coups de canon tirés par les batteries de la place, et d'un feu de peloton exécuté par la troupe rangée sur la rive du fleuve. G'était un spectacle imposant au possible. Pendant que le bateau se tenait près du quai de la ville, la Reine salua la foule des spectateurs accourus pour la voir; mais ceux-ci ont été, selon moi, singulièrement calmes et réservés.

A Stolzenfels, le dfner, annoncé pour cinq heures, n'a eu lieu qu'à huit heures.

Malgré ce qui avait été convenu antérieurement, la Gour d'Angleterre ne voulait passer à Stolzenfels que la nuit du 14 au 15 et continuer son voyage le lendemain. Gependant la Reine a changé d'avis, et, le 15, il y a eu de nouveau dans le château un grand dtner, un concert et un souper.

Le Roi et la Reine des Belges sont encore restés à Goblentz le 16 ; le soir, on a donne un grand concert dans le château de rÉlecteur, qui est nouvellement restauré.

Le 18, au matin, je suis venu de Goblentz ici par le bateau à vapeur que la Société de Cologne a mis à la disposition du Roi de Prusse pendant toute la durée de son séjour, et qui stationne devant Stolzenfels. Sa Majesté a eu la bonté de me débarquer au pied du Johannisberg.

Les jours qui viennent de s'écouler m'ont laissé une impression de tristesse ; je ne puis mieux définir le sentiment que j'éprouve qu'en employant une expression dont je me suis déjà servi : ce que je viens de voir me rappelle la Danse ma^ cabré de Holbein. Le Roi de Prusse, entouré de la suite la plus brillante, a montré une bonté parfaite et une humeur charmante; mais dans son entourage immédiat comme dans les cercles plus éloignés de lui règne une inquiétude visible. Tel est aussi le sentiment qui agite tous les hôtes illustres de Goblentz, — et ils étaient nombreux, — ainsi que le public des bords du Rhin.

Tout le monde se demande ce qu'un avenir prochain pourrait bien nous réserver, et personne n'a confiance dans les événements futurs. Le Roi lui-même partage l'anxiété générale.

Votre Altesse Impériale trouvera dans l'annexe tout ce qui concerne les affaires (n" 1517).

Lors de mon arrivée et pendant tout mon séjour, le Roi a été plein d'amabilité pour moi, et je puis me vanter d'avoir reçu un accueil qu'en conscience je ne saurais attribuer à la conformité de nos vues et de nos sentiments, qui sont les mêmes en ce qui touche les affaires, leur importance ou leur insignifiance, mais qui diffèrent dès qu'il s'agit de la manière de les traiter.

Mgr l'Archiduc Frédéric, qui se fait aimer de tout le monde, a été traité avec beaucoup de considération par le Roi et la Reine. Le soir de l'arrivée de la Reine d'Angleterre à Brûhl, le Roi a assigné la place d'honneur à Mgr l'Archiduc, lui donnant ainsi le pas sur le prince Albert. Gela parait n'avoir pas produit une bonne impression.

VISITE A STOLZENFELS (l845). 129

Le lendemain, on a dtnë sans étiquette chez la Reine, dans ses appartements, ce qui a singulièrement déplu aux nombreux hôtes qui avaient été invités. A Stolzenfels, le Roi et la Reine des Belges étaient présents, par suite de quoi la situation est devenue plus facile. Sur mon conseil, Mgr l'Archiduc, qui s'est entièrement rangé à mon avis, n'y a point recherché déplace; aussi tout a-t-il marché le mieux du monde. Du reste, le Roi avait d^à montré quel rang ii reconnaissait comme étant celui qui appartenait à un prince de la Maison impériale.

Mgr l'Archiduc s'est mis en route le 18 au matin, pour aller en Hollande. A son retour, il trouvera le Roi des Pays- Bas à Luxembourg. Ce dernier n'est pas venu à Coblentz, pour n'y pas rencontrer le Roi Léopold.

Je n'ai pu m'entretenir que quelques instants avec lord Aberdeen. J'ai trouvé également le prince Albert plein d'appréhensions au sujet de l'avenir prochain de la Prusse, et du contre-coup qu'en ressentiraient l'Allemagne et particulièrement les États de Saxe.

Je resterai ici jusqu'au retour de Mgr l'Archiduc ; j'attendrai également celui de la Reine.

Tous deux seront ici dans les premiers jours du mois prochain. J'espère me reposer physiquement, car je suis réellement brisé de fatigue. Je ne pourrai le faire moralement, car il serait difficile de se faire une idée de la foule de gens qui accourent de tous les points pour venir au Johannisberg. Chez tout ce monde règne le même sentiment de malaise que j'éprouve pour ma part. Tous voudraient entrevoir une lumière que je suis incapable de leur montrer. Aussi le Johannisberg porle-t-il tout à fait le cachet de notre époque.

Entrevue de Metternich avec le Roi de Prusse, àStolzenfels. (Annexe du n» 1516.)

1517. Le 14 août, il n'a été et il n'a pu être question d'aucune afïaire; la soirée s'est passée en fêtes à la Cour.

Le 15, degrandmatiuy sontarrivées les premières nouvelles

des événements qui se sont passés h Leipzig le 12*. Le Roi envoya aussitôt le général de Ganitz chez moi pour me commu* niquer les dépêches qu'il avait reçues et me donner connaissance de Tordre qu'il avait expédié dans les villes de garnison voisines, ordre portant qu'à toute réquisition de la Cour de Saxe on devait envoyer à Leipzig ou dans toute autre direction les secours nécessaires; en outre, le Roi me fit demander ce que nous ferions dans des circonstances données. Je répondis à M. de Ganitz qu'éloigné comme je l'étais dé la Gour impériale, je ne pouvais me placer que sur le terrain des principes fédéraux, conformément auxquels l'Empereur ne manquerait jamais de regarder comme un devoir de prêter à un confédéré l'appui dont il aurait besoin. D'ailleurs, ajoutai-je, ni le Roi ni l'Empereur ne seront dans le cas d'être obligés dans un avenir prochain d'envoyer des troupes en Saxe ; la prudence des chefs de la faction saura prévenir cette mesure extrême. Quant à tout ce qui pourrait devenir nécessaire dans un avenir plus éloigné, la suite des événements nous l'apprendra.

J'avais déjà vu M. de Ganitz la veille , et je l'avais trouvé très-afiaissé. Il m'avait instruit de l'état de la santé du baron de Bùlow et m'avait confié que lui, Ganitz, ne pourrait pas rester plus longtemps à sa place actuelle dans le Cabinet, parce qu'elle était équivoque et qu'elle ne répondait pas à ses sentiments.

Le 15, lorsque je vis le Roi à Stoizenfels, il me prit aussitôt à part et me dit : « Eh bien, nous voilà dans de beaux draps; j'espère que mon royal beau-frère va agir avec vigueur! » Je répondis au Roi : « Gela n'est qu'une conséquence; mais elle a, d'autre part, l'importance d'un commencement. Votre Majesté apprendra demain que Leipzig est dans le plus grand calme, et que le caissier de théâtre et apôtre Robert Blum est le défenseur de l'ordre. L'histoire, dont je ne sais du reste que ce que Votre Majesté m'a fait communiquer, se résume ainsi : Qu'on mette le prince dehors, et qu'on fasse entrer l'apôtre. Et là-

* Voir la note qui accompagne le n9 1518. (Note de VÈditeur,)

dessus la toile tombe! » — « Rapportez-vous-en à moi, répliqua le Roi; j'ai déjà donné les ordres nécessaires. Nous reparlerons de tout cela. »

Le 16, est arrivée la nouvelle que la pièce avait été jouée à Leipzig comme je Tavais prédit.

Le 18, j'ai voyagé avec le Roi sur le Rhin, depuis Stolzenfels jusqu^au pied du Johannisberg. Après une demi-heure de traversée, ce Prince m'invita à le suivre dans la cabine. Là s'engagea entre nous une conversation qui dura deux heures, et que je vais reproduire, en citant presque toujours les propres paroles du Roi.

Le Roi commença Tentretien en m'assurant combien il était heureux de se trouver avec moi : « Vous avez hésité à venir auprès de moi, et je le comprends; je ne vous en veux même pas, mais à une condition : cette condition, c'est que vous ayez eu en vue le monde, et non ma personne. Si vous aviez hésité à cause de moi, la seule cause de votre hésitation pourrait être le doute au sujet de ce que je veux, et cela me ferait de la peine, parce que le doute, manifesté par vous, me prouverait que vous vous méfiez de moi, et je ne mérite pas la défiance. » — « Que Votre Majesté se rassure au sujet de mes sentiments, dis-jeen interrompant le Roi; je vous suis fidèlement dévoué dans le meilleur sens du mot. Je ne doute pas, mais j'ai peur; et si Votre Majesté voyait les choses telles quelles sont. Elle ne pourrait s'empêcher de partager mes sentiments. »

a — Oui, je les partage, répliqua le Roi, toutefois en faisant des réserves en ce qui concerne ma force et la fermeté de ma volonté. Je connais mon pays, je sais ce qu'il pense ; il est travaillé par les agitateurs, et pourtant il reste ferme. Il faut faire une différence entre tout ce qu'on dit et surtout entre tout ce qu'on écrit et l'esprit du peuple. Je ne connais pas de véritable Prussien qui ne sache pas que des états généraux du Royaume, c'est-à-dire ce qu'on entend par système représentatif, ne conviennent pas au pays. La Prusse ne pourrait pas supporter un système pareil; aussi non-seiilement je n'ai pas l'intention de l'établir, mais encore je le condamne

formellement, et j'agirai en conséquence. J'ai des états provinciaux, cela me suffit. La promesse faite en 1815, je la tiendrai en ce qu'elle a de pratique ; quant à ce qui n'a pas ce caractère, je n'en tiendrai nul compte. Je considère comme utile, et comme absolument nécessaire, le recours aux conseils des états provinciaux dans le cas où il s'agirait d'un emprunt (TÉtat ou de V augmentation des contributions directes. La première de ces éventualités peut se produire ; il n'en est pas de même de l'autre. Or, il est impossible que Luit corps séparés s'entendent; il faut donc leur 'offrir le moyen de s'accorder, et c'est la nature des choses qui le présente : ce moyen, c'est de se réunir, La question est de savoir quand et comment le faire. »

Il — Votre Majesté me répète ce que je connais déjà de ses vues; je pourrais donc me borner à Lui rappeler ce que j'ai pris jadis la liberté de Lui exposer longuement au sujet des miennes. Toutefois, la situation présente m'impose le devoir d'ajouter encore quelques mots à ce que j'ai déjà dit. On a pu discuter antérieurement sur la question de savoir quel sera le résultat des importantes résolutions prises par Votre Majesté, de ces résolutions qui intéressent l'avenir et même l'existence de la Monarchie prussienne. Aujourd'hui les temps sont changés. Il faut agir, et avant d'agir^ il faut se prononcer. Je fais abstraction de toute théorie et me renferme dans la question pratique.

« Je prie Votre Majesté de prendre en considération deux objets importants. L'un, c'est la promesse faite en 1815; l'autre est la manière de la tenir. Votre Majesté exclut de cette promesse Vidée d'états généraux du Royaume. Elle a parfaitement raison en cela. Mais il faut que Votre Majesté dise : Jamais, Toute œuvre a besoin d'une introduction, comme à un livre il faut une préface et à une pièce de théâtre une exposition. Or dans le cas présent l'introduction est tout indiquée, sous le rapport du fond aussi bien que delà forme. L'interprétation de la loi appartient au législateur. Votre défunt père a prononcé le mot d'états du Royaume; mais dans le cours des vingt-cinq années qui l'ont suivi , il s'est abstenu

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de les établir. Il a eu tort de dirç ce mot, et il a eu raison de ne pas créer ce qu'il regardait comme incompatible avec Vexis^ tence du Royaume î Mais le défunt Roi a fait plus encore (car souvent ne rien faire, c'est faire beaucoup) : non-seulement il n'a pas donné suite à la promesse risquée qu'il avait faite, mais encore il a, sur son lit de mort, imposé à Votre Majesté le devoir de ne Taccomplir jamais ! Par suite, où en sont les choses? Le premier ayant droit s'est ravisé, et de sa résolution dépend l'existence ou la ruine de la Monarchie prussienne. Votre Majesté, de son côté, n'a que le choix (si l'on pouvait ici se servir du mot choix) entre être et ne pas étrcy et de même entre obéir et ne pas obéir à la volonté de votre père! Mais il faut ici se prononcer nettement, et Votre Majesté seule peut le faire. Ma conscience me commande donc, dans l'intérêt de Votre Majesté comme dans celui de votre Royaume et du repos du corps social tout entier, d'appeler toute l'attention de Votre Majesté sur la nécessité d'une déclaration ferme et catégorique. »

« — Jamais je ne consentirai à établir des états généraux, dit en m'interrompant le Roi; ils entraîneraient la ruine de l'État prussien, et, croyez-en ma parole, il n'est pas un Prussien qui veuille cela. Mais, précisément parce que je ne veux pas d'états généraux, il faut que j'agisse et que par là j'empêche le mal. »

« — Ici Votre Majesté se place sur le terrain de ma propre conviction, répliquai-je au Roi; Votre Majesté ne veut pas d'états généraux; Elle entend se borner à l'existence des états provinciaux. »

a — Oui, c'est cela, me répondit Sa Majesté. Mais en conservant les états provinciaux il faut tenir compte des lettres patentes de 1823 et des ordonnances que j'ai rendues en 1840. De la promesse faite par mon défunt père je n'accepte que la partie qui concerne les emprunts d'État. Je veux même y ajouter quelque chose et consulter les états provinciaux dans le cas où il s'agirait d'élever le chiffre des impôts directs. Mais l'idée ne pourra jamais venir ni à moi ni à aucun de mes successeurs d'élever le chiffre des impôts directs, et, pour dimi-

nuer ce chiffre, je n'ai sans doute pas besoin de Tavis des états. Le problème se réduit donc aux emprunts d'État. »

« — Nous arrivons ici, répliquai-je au Roi, au point que je regarde comme décisif pour le sort de la Prusse. Votre Majesté ne veut pas d'une représentation centrale du Royaume ; Elle ne veut que des représentations provinciales séparées ; toutefois Elle prévoit des cas où il pourrait être nécessaire de réunir sous une forme quelconque ces parties séparées. »

a — C'est cela, dit en m'interrompant le Roi; voilà ce que je veux, mais rien de plus. »

s — Bien, répondis-je; je l'admets; mais, en le faisant, j'ai besoin d'être éclairé sur les voies et moyens. Trois voies sont ouvertes à Votre Majesté :

« 1*^ La réunion des états pléniers en un plénum;

« 2^ La réunion des comités ;

« S"" La convocation d'un nombre limité d'individus choisis spécialement à cet effet par les corps d'états, et leur réunion à propos, d'un cas particulier et sous la forme d'une commission qui s'assemblerait sous la présidence du chef ou des chefs de département compétents pour statuer sur le cas en ques^ tion.

« Laquelle de ces formes Votre Majesté compte-t-Elle choisir? »

« — Votre manière de poser la question est parfeitement juste. J'exclus le n° 2, car les comités sont déjà enfermés dans des cercles d'attribution étroits d'où je ne veux pas les laisser sortir. J'accepte l'idée de commission; mais on ne peut pas la formuler, vu que les états la trouveraient trop restreinte. Je m'en tiens au n* 1 : le plénum des corps d'états provinciaux ; et cela parce que je connais ces corps. J'y puis compter avec certitude sur une majorité conservatrice, par exemple , sur toute la noblesse et sur la plupart des villes. L'économie d'argent militerait en faveur du n® 3 ; mais cette considération est de nature trop secondaire. »

« — Si Votre Majesté veut réellement ce qu'Elle me fait rhonneur de me confier en ce moment, mon intime conviction me presse de Lui déclarer très-positivement qu'Elle

convoquera ses six cents députés provinciaux comme tels, et que ceux-ci se sépareront comme états généraux. Pour empêcher cela, la Tolonté de Votre Majesté ne suffit pas. »

« — Derrière ma volonté, dit le Roi d'un air pensif, il y a encore ma puissance. »

« — Je n'ai pas caché à Votre Majesté Texpression de ma conscience. Vous êtes maître d'agir, mais Vous n'êtes pas mattre de ce qui résulte de la force des choses. »

C'est ainsi que je mis fin à cette partie de la conversation, d'une conversation pendant tout le cours de laquelle le ton le plus amical régna entre les deux interlocuteurs, et qui m'a laissé l'impression suivante : c'est que le Roi continuera de suivre la voie équivoque dans laquelle il est engagé. J'ai eu occasion de constater chez le Roi un seul accès de mauvaise humeur; dans le cours de l'entretien il me dit :

tt Ce que je feis, je le fais pour moi et par suite de la conviction qui m'anime. Je ne le feis pas pour les autres, car ceux-là peuvent, de leur côté, exercer le même droit. Voici ce que je dis à mon frère Guillaume : Si ce que j'ai fait te déplaît jamais, change-le à ton gré ! »

« — Il y a des choses, dis-je en interrompant le Roi, qui, une fois faites, sont irrévocables. » Le Roi ne répondit rien à cette observation.

« — Que pensez-vous, me demanda le Roi lorsque nous eûmes fini de parler de la question des États, des scènes qui se passent en Saxe ? »

« — Elles ont pour moi, répondis-je, la valeur d'une nouvelle par laquelle on m'annoncerait que l'état d'un malade s'est aggravé. Ce qui vient de se passer ne m'étonne pas; ce n'est, du reste, qu'un essai, qu'une escarmouche d'avantpostes; la bataille viendra plus tard! »

« — Vous voyez juste en cela ; je sais ce que vous pensez des sectes. Je vous prie de me considérer à cet égard comme votre plus fidèle auxiliaire. Aussi frapperal-je avec vigueur. Je vais vous confier les mesures que je viens de prendre. Je fais une diCFérence entre les sectaires, non pas sous le rapport de la chose elle-même, mais sous celui des procédés. Czersky

et Ronge se ressemblent au fond, mais leur manière d'agir n'est pas la même. .Te viens d'envoyer à Czersky un surintendant protestant parfaitement sûr, avec la mission de lui présenter la confession d'Augsbourg et de lui demander de déclarer s'il en accepte ou non le contenu. S'il dit oui, il fJEiudra que lui et ses adeptes l'admettent, et ils deviendront de simples luthériens, ni plus ni moins. S'il refuse, il faudra qu'il se soumette à la décision que j'ai prise à l'égard des membres de la nouvelle secte communiste. On ne les reconnattra pas comme formant des communautés religieuses; ils n'auront pas le droit de faire inscrire dans les registres de l'Église protestante les actes relatifs à l'existence civile, tels que baptêmes, mariages, inhumations, et il leur sera interdit d'avoir des registres à eux; ce sera aux bourgmestres à enregistrer les actes de ce genre. On leur refusera des églises, et même des oratoires. Quant au sieur Bonge et consorts, je les mènerai rondement, mais je veux commencer par le schisme qui s'est déclaré dans l'Eglise qui s'intitule néo-catholique, et qui n'a rien du christianisme. Qu'en pensez-vous? n

« — Je commence toujours, répondis-je au Roi, par examiner les choses, et seulement alors je me forme une opinion. Cependant il y a une différence entre penser et sentir. Je sens qu'il y a dans l'idée de Votre Majesté quelque chose de fécond! »

« — C'est curieux, répliqua le Roi; on dirait que vous avez parlé avec l'archevêque Geissel. Il y a deux jours, je lui ai confié la même chose à Cologne, et il m'a répondu presque dans les mêmes ternies. »

« — Il n'y a rien d'extraordinaire à cela, repartis-je ; je parie que tous les catholiques et tous les protestants sensés répondraient h cet égard comme Tarchevêque !»

Dans cette conversation de plus de deux heures, beaucoup d'autres questions de minime importance furent agitées.

Le Roi était de la meilleure humeur du. monde; il m'embrassa à m'étouffer en prenant congé de moi sur le bateau.

Après cet exposé, on pourrait se figurer que je sais positivement ce qui arrivera. Je ne crois pas me tromper en faisant

TROUBLES A LEIPZIG (l845). 137

une dififérence entre ce que le Roi veut encore aujourd'hui et ce qu'il fera demain.

Les résultats de cette journée ne resteront pas sans influence sur les décisions finales de ce Prince. Son idée rencontre une opposition considérable. Je crois savoir ce que Canitz pense du plénum plenorum. Le grand mal de la Prusse, c'est que le Roi, tout en voulant le bien, est excentrique, et que la dissolution de la vieille machine politique prussienne est un fait accompli. La nouvelle machine est encore à créer; or, dans des situations pareilles, nul ne peut répondre du lendemain.

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