‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich, chancelier de cour et d'État; pub. par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 5)Chapitre 27 sur 96 · TROUBLES A LEIPZIG · texte numérisé non relu

TROUBLES A LEIPZIG

1518. Metternîch à TArcbidac Louis (Rapport). Johannisberg, le 22 août 1845.

iSfÔ. Les faits qui se sont passés à Leipzig* ont une importance majeure; aussi je ne doute pas que Votre Altesse Impériale n'en mesure toute la portée.

Ils sont l'inévitable produit des germes empoisonnés qui depuis des années s'étaient accumulés dans le Royaume de Saxe.

Ils ont eu lieu à Leipzig, parce que nulle part ces germes n'étaient plus nombreux que dans cette ville.

Ces troubles sont un symptôme de la maladie générale du temps, qui sévit à Leipzig dans toute sa violence, grâce à la presse et à la licence dont elle jouit.

* A Toccasion de la revue de la garde communale, que le prince Jean passa le 12 août à Leipzig, il y eut pendant la nuit un tumulte devant l'hôtel de Prusse, qu'habitait le prince, et devant lequel jouait la musique de la garde communale. On cria : « A bas les Jésuites! Vive Ronge! » Les fenêtres furent brisées à coups de pierres, et la foule essaya d'enfoncer la porte de l'hôtel. La troupe appelée sur les lieux fit feu sur les auteurs du tumulte, et sept personnes furent mortellement atteintes. Ce fait causa une grande agitation dans toute la ville. Dans une réunion de la bourgeoisie de Leipzig, qui eut lien le lendemain, le caissier de théâtre Robert Blum se fit surtout remarquer comme chef du mouvement et comme orateur. (Note de l'Éditeur.)

Depuis des années, Votre Altesse Impériale m'a vu tourner particulièrement mon attention vers le terrain reli^eux. J^ai toujours eu en vue non la théologie, mais les bases sociales. J^ai prévu que la révolution chercherait à s'emparer du terrain religieux; aussi me suis-je placé sur ce terrain, car on ne peut livrer des batailles que si Ton se trouve sur le même terrain que son adversaire.

Qu'est-il arrivé?

L'esprit révolutionnaire ne connaft ni limites ni mesure. Dans sa marche, il va toujours au delà du but, et par là il se met franchement dans son tort. Le résultat du fait est que les hommes qui restent fidèles à la vérité abandonnent à leurs adversaires le terrain que ceux-ci semblent occuper, car ces adversaires, lors même qu'ils y seraient placés, en franchissent toujours les limites.

Cette manière tant soit peu philosophique de concevoir la chose est la seule vraiment pratique ; aussi, comme je suis convaincu de cette vérité, Votre Altesse Impériale m'a-t-elle vu suivre cette théorie en toute circonstance comme une des bases de mes agissements moraux.

Lors de la guerre, j'ai prié l'Empereur de se placer sur le terrain du droit et de la nécessité de la paix. Notre adversaire parlait de la paix ; nous la voulions.

Lors des troubles de Hongrie, j'ai prié l'Empereur de se placer sur le terrain constitutionnel. L'opposition avait la constitution à la bouche, l'Empereur l'a traitée comme une réalité.

C'est en Allemagne que l'agitation religieuse a commencé , elle s'est servie des confessions comme d'un moyen pour arriver à son but. Chez les chefs du mouvement il n'a jamais été question des confessions, mais de l'anéantissement de toutes les croyances positives et, par suite, de celui de la seule base possible d'une confession quelconque.

Votre Altesse Impériale m'a vu défendre le maintien rigoureux des confessions. Mais pour pouvoir le faire, il feut que ridée soit nette et claire. C'est pour cela que dans l'Église catholique je prêche l'union entre le chef et les membres, et

TROUBLES A LEIPZIG (l845). 139

que pour les Églises protestantes je recommande de ne pas dévier des professions de foi.

£st-ce que j'exclus par là la liberté civile ou la liberté de conscience? Nullement; je veux les assurer toutes les deux. Sans ordre il n'y a point de liberté ; or la liberté de conscience est une question personnelle, non collective. Gomme produit, elle se présente» à Tétat collectif, sous forme de confession. Les confessions entrent dans le domaine de Tassociation, touchent à la vie politique, et, par conséquent, ont besoin du contrôle de TÉtat.

Le Roi de Prusse a saisi ces vérités indiscutables; la preuve en est dans les faits suivants.

Pendant la traversée de Goblentz au Johannisberg, le baron de Canitz m'a demandé si le Roi (qui passa la nuit suivante à Francfort) y trouverait le comte de Miinch. Je répondis que probablement je verrais ce dernier au Johannisberg, attendu qu'il m'avait annoncé son arrivée, mais que je le renverrais aussitôt à Francfort.

« Le Roî, dit là-dessus M. de Canitz, voudrait parler au président de la Diète, d'affaires qui intéressent la Gonfédé* ration. »

En me quittant, le Roi m'adressa la même question ; pendant notre long entretien nous n^avions parlé de rien de ce genre. A peine étais-je arrivé au Johannisberg que le comte de Mûnch y vint aussi. Il retourna immédiatement à Francfort, et le lendemain il eut une longue conversation avec le Roi.

Pendant cette entrevue, ce Prince s'expliqua d'une manière parfaitement correcte. II voudrait que la Confédération ftt quelque chose pour le maintien du repos en Allemagne. Ge vœu est très-naturel et très-correct ; la manière de le réaliser constitue le problème à résoudre.

J'attends à présent le comte de Miinch pour examiner à fond cet objet avec lui et pour mettre la question eu bonne voie.

Il sera facile d'amener les Princes allemands à ce qui est vraiment pratique; ils s'adressent tous à moi; mais je ne puis à moi seul les tirer d'af&iire ; il faut qu'ils trouvent de la ressource en eux-mêmes. Ma tâche consiste à maintenir la règle,

et pour arriver à ce résultat, je ne manquerai pas dé faire tous mes efforts.

Je prie Votre Altesse Impériale de considérer le moment présent comme un des plus importants de Tépoque contemporaine. Nous sentons le mal chez nous-mêmes; mais en dehors de la Monarchie il règne en mattre. Pour nous, la situation est encore facile ; mais pour les Gouvernements allemands, le problème est devenu bien difficile à résoudre. Je reg^arde ma présence ici, au centre de Tagitation, au milieu des Princes et près de la Diète, comme un fait providentiel. Lors môme que ma présence ici n^aurait d'autre effet que d'inspirer de la confiance aux Gouvernements allemands (et sans confiance il n'y a pas de force), cela seul serait déjà un avantage.

Je prie Votre Altesse Impériale de considérer comme un hasard tout particulièrement heureux la coïncidence des événements de Leipzig avec le séjour de la Reine d'Angleterre et de lord Aberdeen à Cobourg, c'est-à-dire au centre même de l'agitation. Lord Aberdeen est un de ces Anglais abstraits qui ne croient aux coups que lorsqu'ils en sont tout meurtris. Tous ceux qui se donnent à Leipzig ou sur le territoire saxon feront une profonde impression sur la Reine, car elle est restée Saxonne de cœur. Si Robert Blum et ses acolytes m'avaient consulté sur l'époque de la débâcle, je leur aurais indiqué le moment quMls ont choisi eux-mêmes.

Page 1