‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich, chancelier de cour et d'État; pub. par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 5)Chapitre 30 sur 96 · VOYAGE EN BOHÊME · texte numérisé non relu

VOYAGE EN BOHÊME

1521* François Stadion. — Voyage en Bohème. — A Kremsier. — Voyage à Garlsbad. — Gcrvay. — A Rœnîgswart. — La bague de Georges IV. — Visite du Roi de Prusse. — Mémoire rédigé par le prince. — Mort de Gervay. — Attentat contre la vie de Louis-Philippe. — Construction des cbemins de fer dans les États de TÉglise. — Visite de 1* Archiduc Etienne. — Le nonce Viale Prela.

Juillet.

1821. François Stadion a été nommé commissaire impérial à Lemberg. Après avoir passé quelques jours ici, il est parti

soaffle de vie, veillé et travaillé pour son peuple, et pourtant d*amoar il n'a connu et désiré d*autre récompense que Tamour de son peuple !

« C'est ici, en face des lieux où l'Empereur François vivait et agissait dans cet esprit, où il était un exemple et un modèle pour tous; c'est ici que Votre Majesté, héritier de ses vertus, a voulu faire ériger ce monument; il s'en est élevé un autre, un monument d'éternelle reconnaissance, dans les cœurs de ses fidèles sujets.

« A présent, que Votre Majesté daigne ordonner que le voile cjui recouvre cette statue soit retiré.

« Que Dieu bénisse et conserve l'Empereur ! »

L'Empereur Ferdinand répondit en ces termes : • Le Gouvernement de mon auguste père , qui repose en Dieu , a laissé des traces trop profondes dans l'histoire des peuples pour ne pas faire époque dans les annales du monde .

■ Ce qu'il a fait pour le bien de tous les peuples réunis sous son sceptre , pour le maintien de la religion, pour la justice, pour le progrès des sciences et des arts, et pour le développement de l'industrie et du commerce , méritait d'être immortalisé par le bronze.

« Aussi était-ce un besoin pour mon cœur de célébrer la fête qui nous réunit aujourd'hui.

« Je suis convaincu d'avoir ainsi prévenu les vœux et les sentiments de mes fidèles sujeu. » {Note de l'Éditeur.)

pour la Galicie, fermement résolu à y rétablir Tordre et à ne s'en laisser imposer par personne.

Rodolphe Liechtenstein est enchanté de son voyage à Gonstantinople ; il se trouvait dans cette ville lors du retour du Sultan, et il dit que les fêtes auxquelles il a assisté étaient d'une beauté féerique.

Le 21, à cinq heures du matin, nous avons quitté Vienne dans une triste disposition d'esprit. Je dis triste, parce que je déteste tous les changements et tout ce qui ressemble à une modification essentielle des conditions de la vie. J'ai voyagé avec Clément, Richard, le petit Lothaire et le docteur Jaeger. Nous avons pris le chemin de fer jusqu'à Hullein ; de là, la voiture de l'archevêque d'Olmiitz nous a menés jusqu'à Kremsier. L'archevêque (Sommerau) nous a reçus dans son magnifique château, où il nous a présenté les chanoines de son chapitre et ensuite les officiers de la garnison. Après cette cérémonie, il nous a fallu, malgré la chaleur épouvantable qu'il faisait, parcourir avec lui tout le château pour visiter la salle où se prêtent les serments d'investiture et où se trouvent les archives, la bibliothèque et la chapelle. J'ai retrouvé ici un ouvrage que j'avais fait autrefois pour l'archevêque Chotek, et que l'archevêque actuel a acheté lors de la vente des effets de son prédécesseur. Nous avons aussi été dans la grande église, où le bon archevêque ne nous a fait grâce ni de la moindre inscription ni de l'orgue. Nous étions tellement épuisés, qu'au moment où il voulait nous conduire dans les écuries, nous lui avons demandé d'avoir pitié de nous. Nous nous sommes retirés avec bonheur dans nos chambres, et, après avoir fait un peu de toilette, nous avons pris place à la table de l'archevêque. Il s'était borné à inviter trois militaires, son entourage et quatre chanoines. Nous avons vu toutes les salles du château, qui sont magnifiques. Après le dtner, l'archevêque nous a laissés nous reposer une demi-heure, puis il a fallu nous apprêter pour la promenade. Une grande voiture à six places, qui pouvait nous contenir tous, nous attendait ; nous avons parcouru, soit en voiture, soit à pied, le parc anglais, qui est fort beau et où Ton voit de jolies pièces d'eau, des pelouses

ravissantes, de charmants bouquets d'arbres et un magnifique parterre. L'archevêque nous a montré aussi une métairie qu'il fait construire et qui n'est pas encore achevée, et il nous a fallu visiter cette construction depuis la cave jusqu'aux combles. Nous étions déjà fatigués lorsque nous arrivâmes aux serres, qui sont immenses ; nous dûmes traverser une galerie qui a une demi-lieue de longueur et qui est ornée de fleurs. Le jardin français est également très-grand; à la fin, je me suis vue forcée de demander grâce, car c'est à peine si je pouvais encore me tenir debout; malheureusement, il nous a fallu marcher encore pendant une longue demi-heure. Nous avions quitté le château à cinq heures, et huit heures sonnaient quand nous arrivâmes à un charmant pavillon, où un goûter nous attendait. Toute la propriété «i des dimensions colossales; il fendrait huit jours pour visiter à loisir tout ce que nous avons vu en gros aujourd'hui. Heureusement, l'archevêque nous a permis de nous retirer de bonne heure, et k dix heures nous étions tous plongés dans le sommeil.

Le lendemain (16), il follut recommencer dès six heures du matin. Après la messe dite par l'archevêque, nous dûmes visiter le théâtre, ensuite une machine qu'il a feit construire pour donner de l'eau à la ville; enfin, à neuf heures, nous avons pu nous mettre en route. Une heure après, le train spécial que nous avions commandé à Vienne nous amena mon frère Louis avec sa femme, Mélanie, Paul et les autres familiers de la maison. Toute cette société est arrivée heureusement avec nous à Prague. Il était huit heures du soir. L'Archiduc Etienne est venu nous rendre visite. Le lendemain, Clément et moi nous partîmes pour Garlsbad, tandis que les autres se dirigeaient vers Pilsen. A Garlsbad, nous trouvâmes Ficquelniont, et nous apprîmes que le pauvre Gervay était très-malade à la suite des eaux qu'on lui avait £ait prendre dès le début en quantité excessive. Cette nouvelle m'attrista fort et me découragea plus que je ne puis le dire.

Ficquelmont nous annonça aussi que le Roi de Prusse arriverait le 29 à Kœnigswart.

Le 24, nous reçûmes la visite de Paul Esterhazy, de Fic-

quelmont et de la comtesse Sobanska. Nous allâmes d'abord chez le pauvre Gervay, que je trouvai dans un état désespéré. Il était d'une faiblesse extrême et avait Tair d'un mourant. En le quittant, je sentis que j'avais vu pour la dernière fois cet excellent homme, cet ami dévoué de toute ma fiamille. Nous sommes allés voir aussi Léopoldine Liechtenstein; je l'ai trouvée aussi dans un état très-peu satisbisant : elle ne peut pas feire un mouvement et a la respiration difficile; elle est bien malade, quoiqu'elle se flatte d'aller mieux. De là je me suis rendue chez Clémentine O'Donnell, que je n'avais pas vue depuis de longues années; sa fille feit une excellente impression : elle est gracieuse et spirituelle. A Garlsbad, nous avons fait le tour des magasins ; ensuite nous sommes allés voir la pauvre Dolly Ficquelmont, qui se trouve dans un état épouvantable, et nous avons d(né chez Paul Esterhazy. Là-dessus nous sommes partis pour Rœnigswart, où Louis, sa femme et nos enfents nous attendaient depuis quelques heures. Notre vie se passe là fort tranquillement, ce qui nous fait du bien à tous.

Le 25, Hûbner est venu de Leipzig, et il a passé quelques jours ici. Il nous a lu une excellente brochure sur les affaires de Pologne; c'est un ouvrage de Jarcke, qui appuie ses assertions de documents authentiques. Le comte de Mûnch est venu également : il nous a quittés le second jour pour retourner à Francfort.

Le 26, est arrivée la nouvelle de l'amnistie accordée par le Pape; l'acte est conçu d'après les idées de mon mari.

Après le dtner, nous avons reçu la visite du comte Amim, du vieux Wallmoden, qui prend les eaux à Marienbad, et d'un comte Ozarow.'^ky. Milosch était arrivé dans la matinée ; il a apporté à ma petite Mélanie une petite montre charmante avec une chatne très-jolie.

Le 28, le comte Canitz est venu nous voir; il a l'air d'être épuisé. Ce même jour j'ai eu un grand chagrin. La bague bleue que Clément porte depuis quarante ans et qu'il a reçue en présent du Roi Georges IV, a disparu tout à coup. Comme il ne l'ôte que pour se coucher ou pour se laver les mains.

nous avons cherché partout, même dans les conduites d'eau, pensant qu'elle y avait été jetée par mégarde. Les gens de la maison sont persuadés qu'elle a été dérobée pendant que nous dtnions. Gomme Clément a longuement causé avec Canitz avant de se mettre à table, il avait hâte de venir dtner, et ses domestiques n'ont pas pu mettre le cabinet de toilette en ordre, comme cela se fait d'habitude. Cette perte m'afFecte beaucoup ; je ne pouvais pas me 6gurer Clément sans cette bague, et il m'est désagréable de le voir sans elle. Je lui ai mis au doigt une turquoise que je portais toujours.

Le 29, dès dix heures du matin, nous étions à Marienbad. Clément s'est rendu auprès du Roi de Prusse, qui était arrivé la veille ; Richard et moi, nous attendions à la maison. On m'annonça que Sa Majesté viendrait chez moi à une heure et demie. Le Roi vint en effet avec Canitz, Arnim, un prince de Solms, le ministre de la justice l]hden et un comte de Yoss, que nous avons déjà rencontré souvent. Mon frère, ma bellesœur, la princesse Thérèse Esterhazy, qui était venue de Franzensbad, et les deux gouverneurs des cercles d'£llbogen et de Pilsen, ont dîné avec lé Roi. Ce Prince a été aimable et gai, mais il ne peut dissimuler entièrement |les soucis qui l'agitent, et je crois qu'il en a beaucoup. A six heures, le Roi nous quitta pour se rendre à Franzensbad, à Carisbad et à Teplitz, d'où il retournera à Rerlin. Clément a rédigé un magnifique mémoire, dans lequel il expose au Roi ses vues sur les difficultés contre lesquelles ce Prince a à lutter; il y parle de tout, méncie du dernier synode.

Nous allons nous promener souvent au Thiergarten, où nous attirent les cerfs américains que Rothschild nous a donnés.

Kœnigswart, août.

Le !•' a été un bien triste jour, car nous avons reçu la terrible nouvelle de la mort de notre cher Gervay. Sa santé n'avait pas cessé d'être mauvaise, mais il y a quelques jours on nous avait redonné de l'espoir. Malheureusement, nos espérances ont été déçues ; avant sa fin il avait encore dicté une

lettre à Clément. L*État perd en lui un fonctionnaire honnête et excellent ; TEmpereur, un serviteur fidèle et infatigable *, Clément et nous tous, un ami plein de dévouement, qui était prêt à faire les plus grands sacrifices pour notre famille. Nous avons envoyé Louis et Richard à Carlsbad pour assister à Fenterrement du mort tant regretté. L'archevêque Pyrker a présidé à cette triste cérémonie ; il est lui-même très-souffrant et sur le point de le suivre. Nous avons tous écrit à la pauvre veuve ; quant à moi, j'ai été profondément affligée de cette perte irréparable.

Le 3, nous avons reçu la visite de Camille de Rohan. Il se trouvait chez nous lorsqu'est arrivée la nouvelle d'un attentat dont Louis-Philippe vient encore d'être l'objet. Lors de la célébration des « glorieuses journées de Juillet » , un certain Henri avait tiré sur le balcon où était le Roi.

Le 4, j'ai été avec Frédéric Schwarzenberg à Marienbad,où je voulais voir Elise Demidoff. II faisait une chaleur épouvantable ; nous avons eu presque toujours de vingt-quatre à vingt-six degrés, ce qui estinouïà Kœnigswart et à Marienbad. Paul Esterhazy et le prélat de Tepl ont dîné chez nous.

Anselme Rothschild, fils de Salomon, qui était à Franzensbad pour y conférer avec le ministre des finances de la Prusse sur les moyens de remédier au désordre excessif qui règne dans les finances du Royaume, est venu nous voir plusieurs fois. Clément Ta mis en rapport avec le nonce, qui est venu chez nous le 13, parce qu'il aimerait que le Gouvernement pontifical entreprit lui-même la construction des chemins de fer dans les États de l'Église, vu qu'autrement cette arme dangereuse tomberait entre les mains des partis et des sociétés qui se formeraient dans ce but. Les Rothschild sont prêts à fournir à Sa Sainteté les fonds nécessaires pour cette grande entreprise.

Le nonce a passé six jours chez nous, et son séjour nous a fait plaisir à tous. Le 14, je l'ai conduit à la Croix, où, le 15, se rendirent plusieurs processions, attirées par la fête et par les indulgences. Flahault et O'Sullivan, qui vient de Carlsbad, sont venus nous voir après le dîner.

Le 16, mon mari est allé avec Richard au-devant de TÂrchiduc Etienne, qui s'était annoncé pour sept heures. Il est arrivé en effet, et il a passé la journée du 17 chez nous. Dans sa suite se trouvait un comte Wratislaw et un baron Horitz. Pendant le court séjour qu'il a fait ici, TArchiduc a été trèsgai et très-aimable. Il nous a quittés le 18 pour aller à Marienbad et de là chez le comte Rolov^rat, qui se trouve également dans ses terres en Bohème. Tous les jours, après le déjeuner, Clément a eu avec le nonce de longues et intéressantes conversations sur les événements du jour. Chaque fois qu'ils avaient fini de causer, le nonce me disait combien il se sentait heureux d'entendre parler Clément; quant à celui-ci, il avait du plaisir à voir que le nonce s'entendait avec lui sur toutes les questions importantes du jour. Plus j'apprends à connaître le nonce Yiale Prela, plus je Fadmire. Il est si indulgent, si calme, si doux et si simple I Bref, c'est un modèle de ce qu'il doit être. Je remercie Dieu tous les jours de nous l'avoir envoyé à une époque aussi difficile.

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