‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich, chancelier de cour et d'État; pub. par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 5)Chapitre 41 sur 96 · L'INSURRECTION DE GAL1C1E · texte numérisé non relu

L'INSURRECTION DE GAL1C1E

viens à un sujet que j'ai déjà effleuré dans mes expéditions du 27 février et du 7 mars, sujet dont la portée incalculable est difjpne de fixer l'attention de tout homme d'État : j'entends parler de l'abus du droit d'asile et de ses inévitables conséquences.

En entrant avec le Cabinet français dans de franches explications sur cette matière, je lui fournis par ce feit même la preuve la plus convaincante de la confiance que j'ai dans l'esprit dont il est animé et dans les principes qui le guident. II serait superflu de déclarer ici que je connais les conditions sous lesquelles le Gouvernement français est placé, que j'apprécie, par conséquent, les difficultés que ces conditions lui imposent, et que je mesure sur ses facultés l'action qu'on peut attendre de lui.

Je le répète, Monsieur l'ambassadeur, nous reconnaissons le droit d'asile, et notre Gouvernement, en toutes circonstances, a su le respecter dans l'Empire et dans tous les autres États. Ce droit cependant, et par cela même qu'il est un droit, impose des devoirs à ceux qui Fexercent comme à ceux qui en profitent. Ces devoirs, nous avons également, etsans exception aucune, su les remplir; nous croyons dès lors avoir acquis le droit d'exiger qu'on les remplisse de même à notre égard.

Les hommes expulsés de leur patrie pour en avoir troublé la paix intérieure, ou qui, pour cette raison, s'en sont bannis volontairement, trouvent aujourd'hui un champ d'asile dans quatre États de l'Europe; ces États sont : la France, la Grande-Bretagne, la Belgique et la Confédération helvétique.

Au nom de quel droit les réfugiés sont-ils reçus dans ces quatre États? l's ne sont reçus, et ne peuvent l'être, qu'en vertu du droit d'asile, droit que nous n'entendons point invalider. Ce contre quoi nous élevons la voix, c'est contre l'interprétation et l'extension abusive qu'on voudrait donner à ce droit. Il est clair, — et la chose n'est point fecultative, -mais conforme aux lois de la nature, — que s'il n'est mis un terme à ces abus, il devra en résulter ce qui suit : les États en souffrance devront user de représailles; eux aussi, en don-

nant asile à des réfugies des quatre États ci-dessus indiqués, auront à tolérer de leur côté ce que cette émigration pourrait entreprendre contre le repos du pays qu'elle a quitté. La conséquence immanquable d'un mode d'action pareil serait la guerre de tous contre tous, des Gouvernements réguliers entre eux, et des chercb eurs d'aventures contre leurs pareils.

Le résultat serait une anarchie sociale complète. Une conséquence de Tabusdu droit d'asile serait que l'Europe se trouverait scindée en deux camps, dont Pun serait formé par un parti continuellement menaçant, et Tautre par le parti menacé et constamment tenu sur le qui-vive : ce serait la perte de la civilisation. L'une ou l'autre de ces conséquences estelle admissible? Je n'hésite pas à déclarer, au nom de l'humanité, qu'elles ne le sont ni l'une ni l'autre. Il Eaut donc s^arréter à une troisième combinaison, qui est à la fois la seule conforme à la raison et à une saine pratique. Il s'agirait de trouver une juste définition du droit d'asile, définition qui retranchât les abus de ce droit et le ftt rentrer dans ses limites naturelles. C'est cette mesure en faveur de laquelle nous élevons et ne cesserons d'élever la voix.

Nous sommes prêts à admettre que le Gouvernement français, quelque lourde que puisse être pour le pays et pour lui la charge qui en résulte, ne puisse ni ne veuille se refusera admettre sur le sol de la France des émigrés d'autres pays. Mais ces étrangers peuvent-ils, d'autre part, s'appuyer sur ce droit pour ourdir, sous le toit hospitalier qui les couvre, des trames contre le repos intérieur des pays qu'ils ont forcément ou volontairement quittés, pour se constituer en Gouvernement de ces pays? Peuvent-ils s'étayer du droit d'asile pour organiser la révolte dans leur ancienne patrie? Leur est-il loisible, enfin, chaque fois qu'ils jugent la chose utile à leurs projets, de compromettre les relations pacifiques entre le pays qui leur sert d'asile et celui qu'ils ont quitté? Un droit pareil n'existe pas, mais il n'en est pas moins usurpé par les milliers d'émigrés qui habitent la France !

Mais, demandera-t-on peut-être, de quel moyen le Gouvernement français dispose-t-il pour empêcher ce que lui-même

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n'hésite pas à déclarer injustifiable dans la conduite de ceux qui abusent de l'hospitalité qu'il est réduit à leur accorder? Â cette question, il n'est qu'une réplique possible. Tout Gouvernement doit posséder les facultés requises pour effectuer ce qui est de son droit. Celui qui serait privé de ces facultés avouerait, par le fait, à ses amis et à ses adversaires qu'il n'a pas en lui le gage d'une vitalité véritable, ni par conséquent celui de sa propre durée. Or, certains comme nous le sommes que l'existence du Gouvernement français ne saurait être confondue avec une pareille ombre de Gouvernement, nous devons lui reconnaître des moyens d'action que, pour notre propre compte, nous ne cherchons pas dans un principe abstrait, mais dans son application pratique.

Des étrangers, vivant sous la sauvegarde du droit d'asile, ne sauraient à ce titre réclamer des droits que n'ont pas les citoyens du pays qu'ils habitent. Les citoyens français n'ont pas le droit d'intervenir dans les affaires intérieures d'autres États ; ils n'ont pas le droit de recruter et d'organiser des bandes armées pour faire la guerre à l'étranger; ils n'ont pas le droit de se constituer en Gouvernement ni de leur patrie ni d'autres pays, de lancer dans ces derniers des manifestes « de bon plaisir » ; en un mot, de s'attribuer des facultés que le Gouvernement français, aussi bien que tout autre Gouvernement réellement existait, ne saurait se reconnaître à luimême. Le droit des gens ne lie pas seulement les Rois, il lie également les nations, et sans lui ni civilisation ni société ne seraient possibles. Et cependantles émigrés se permettent tous ces actes! Ne déposent-ils pas les gouvernants et n'appellentils pas à cet effet à leur aide les populations? ne proclamentils pas des législations? ne les appuient-ils pas à cet effet d'appels à la force et d'appels aux armes? n'émettent-ils pas des décrets d'ostracisme et de condamnation à mort en masse? ne lancent^ils pas, hors des frontières des pays dans lesquels ils se sentent à couvert par le droit d'asile, des manifestes, par centaines de milliers d'exemplaires, oi!i il est fait appel h l'insurrection et à tous les genres de mort et de destruction? Les citoyens français qui se rendraient coupables de semblables

crimes ne seraient-ils pas justiciables aux yeux de la loi? Les étrangers sont-ils placés en dehors ou au-dessus des lois?

Dans ce que je viens de désigner comme des actions que se permettent les réfugiés sur le sol français, y a-t-il de Texagération? Les faits sont là pour le constater. Ce qui vient de se passer à Paris dans ces derniers jours démontre la réalité de ce que j'avance. L'émigration polonaise s^est constituée en nation ; elle a proclamé son chef, et ce chef a publiquement reçu ses hommages. Les scènes terribles qui viennent de se passer dans notre paisible Empire et dans les États limitrophes ont été préparées et organisées par Témigration polonaise ; les manifestes, tous les ordres sont venus de l'étranger; les chefs de Tarmée, se qualifiant de nationale, sont venus de la France et de la Belgique, munis de leur plan d'opérations. Si le coup a manqué, c'est à la véritable nation et non à celle qui en usurpe le nom que l'événement est dû. Elle a repoussé ces émissaires de mort et de destruction. On dira que ce n'est pas toute l'émigration polonaise qui a été coupable ici, et que la faute n'appartient qu'aux cerveaux brûlés qu'elle renferme dans son sein. Le fait est inexact; l'émigration tout entière est passible de la criminelle entreprise, et, entre deux, ceux qui ont osé se présenter sur la brèche sont plus justifiables que ceux qui, sans vouloir exposer leurs personnes, ont aidé à la coupable entreprise.

Les choses, Monsieur l'ambassadeur, ne peuvent demeurer dans cette situation. Les États ne peuvent rester divisés en États continuellement menaçants et en États constamment menacés dans leur repos intérieur; ils succomberaient sous le poids des charges que leur impose une surveillance incessante, et, en même temps, sous la calamité d'un emploi de forces désastreux daus un état de pleine paix politique. Si tels devaient être les fruits de la civilisation en progrès, quel sort attendrait nos neveux?

Dans notre pensée, il n'entre nulle exagération ni à l'égard de ce qui concerne l'existence du mal, ni dans l'évaluation des embarras que pourra causera certains Gouvernements l'emploi des remèdes. Le mal n'est pas susceptible d'être exagéré; les

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