‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich, chancelier de cour et d'État; pub. par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 5)Chapitre 67 sur 96 · VII · texte numérisé non relu

VII

don inextrical>1e. Les rapports tendus qui existent enti^e la France et l'Angleterre sont une source de grands embarras pour Louis-Philippe et pour son ministère; en outre, la situation de TEspagne et du Portugal, pays qui sont en proie à la plus grande confusion; l'Italie , qui est en pleine fermentation; la Prusse, avec sa belle Constitution, sont pour le Cabinet français une cause de graves soucis ; Roi et ministres crient au secours, attendu qu'ils ne peuvent plus maîtriser les mouvements qu'ils n'ont cessé de provoquer et auxquels ils doivent leur existence.

Avril.

Je ne saurais dire combien la semaine sainte a été pénible pour moi cette année. Tous les ans, je remerciais Dieu avec ferveur de ce qu'il me permettait de jouir de ce beau jour sans chagrin et sans larmes ; mais cette fois nos cœurs étaient profondément affligés et remplis d'appréhensions pour l'avenir !

En Italie, les choses prennent une tournure fâcheuse, et à Rome notamment, la situation est grave. On avait averti Liitzow qu'il serait insulté le dimanche de Pâques, et l'on voulait probablement le détourner ainsi de se montrer; malgré cela, il sortit comme toujours, et personne n'osa même dire un mot contre lui. La comtesse Sobanska raconte de Rome des choses qui font de la peine; elle parle surtout de cette soidisant abbesse de Minsk, qui ne paratt être qu'une intrigante, mais que personne n'a osé démasquer jusqu'à ce jour. C'est une belle femme, encore jeune, qui se vante de descendre des Jagellons, et qui a plutôt l'air d'un grenadier que d'une sainte. On n'en veut pas moins la nommer abbesse d'un nouveau couvent de Basiliennes qui doit être fondé à Rome et qui , dit-on, compte beaucoup de Polonaises parmi les postulantes. Cette femme se montre à tous ceux qui désirent la voir,«€t on r honore à l'égal d une sainte et d'une martyre. Elle prétend avoir fait déjà plus de quarante miracles, et même avoir ressuscité des morts. On ne parle plus des persécutions russes ; par contre, on raconte à tout le monde l'histoire des deux nonnes du couvent de cette sainte, qui ont été enfermées lors

de leur pas$«ige à Vienne ; Tabbessc et martyre thaumaturge dit qu'il lui a été révélé dans une vision que le bourreau de Vienne a été chargé de faire disparaître ses deux malheureuses sœurs et compagnes. Voilà des choses qui peuvent se passer en plein dix-neuvième siècle, et il y a une foule de gens qui ajoutent foi à ces sornettes, ou du moins qui prétendent y croire.

J*ai appris que TÂrchiduc Charles était gravement malade; le 28 , on me dit qu'il était en danger et qu'il avait reçu les derniers sacrements. Il est mort le 30, à quatre heures du matin , entouré de tous ses enfants , à l'exception de l'Ârcliiduc Frédéric, je crois, qui était arrivé trop tard. L'Archiduchesse Marie a été profondément afiFectée de ce douloureux événement; on dit que l'Archiduchesse Hildegarde s'est admirablement conduite ; toute la faimille et nous tous, nous pleurons rillustre Archiduc qui nous a été enlevé par une mort si soudaine *.

Juin.

Le 3 a eu lieu la procession de la Fête-Dieu , où j'ai été de service. Après la chaleur torride qui a régné pendant tout le mois de mai , il a fait très-frais au commencement du mois de juin, et nous avons tous eu bien froid pendant la procession.

* Le prince de Metternich écrivit à ce sujet aux missions qui représentaient rAntriche auprès des diFférentes Cours : « La famille impériale et la Monarchie viennent de faire une perte aussi douloureuse qu'irréparable : Mgr P Archiduc Charles a expiré aujourd'hui, à quatre heures du matin, après une maladie de quelques jours. Une pleurésie violente a mis fin à la glorieuse carrière de l'illustre capitaine qui avait bravé la mort sur tant de champs de bataille, et dont le nom brillera d'un éclat impérissable dans les annales de l'armée autrichienne. » Annonçant cette nouvelle aux Goors de Saint-Pétersbourg et de Berlin , le chancelier d'État ajoutait ce qui suit : « Dans la personne de l'Archiduc Charles a disparu le dernier grand homme de guerre devenu historique. En comparant cette grande figure aux petits héros du jour, je regrette ce temps héroïque, un temps où les victoires et même les défaites ont porté un caractère de noblesse et de grandeur qui ne saurait échoir en partage à ce qui compte comme des victoires dans la présente ère de confusion générale. » Le prince ajoute ce qui suit à la dépêche qu'il envoyait à Londres : » Un grand personnage tel qu'était ce prince ne disparait pas de la scène du monde sans faire un appel au sentiment national. Avec l'Archiduc ne s'éteindra pas le souvenir

L'Empereur, Tlmpératrice , rArchîduchesse Sophie, Thérèse Fûrstenberg, la comtesse Sedlnitzky, qui remplaçait la comtesse de Schœnbom malade, Marie Lobkowitz et Éléonore Schwarzenberg , la princesse de Salm et moi, la comtesse de Kuefslein et Adélaïde Stadioii , Léontine et la comtesse Chorinsky, en un mot tout le monde a été exposé à un froid très-vif et à un vent glacial.

Le prince Frédéric de Wurtemberg est venu ici pour quelques jours. C^est un homme de manières agréables, spirituel, intelligent, un homme d'honneur dans toute l'acception du mot. Il est venu souvent chez nous et a dtné ici le 23, avec les Linden. Il se rend à Gleichenberg , où il veut passer quelque temps avec sa sœur (la Grande-Duchesse Hélène). Il a apporté à Clément une lettre du Roi de Wurtemberg, qui parait se porter à merveille et qui veut endiguer autant que possible le flot révolutionnaire déchaîné par la Prusse.

Juillet.

Le 8 au matin, nous apprtmes que la famille ducale de Schleswig-Holstein-Augustenbourg était arrivée, et, le 9, nous allâmes lui rendre visite à Thôtel de TAgneau. Ils avaient fait demander quand ils pourraient venir chez nous; naturel-

d'ane époque qui, comparée à celle dans laquelle le moude se trouve engagé, se présente comme héroïque. Le duc de Wellington est aujourd'hui le dernier représentant d'un temps qui n*est plus. > Voici comment le comte de Nesselrode décrivit, dans une lettre au comte de Medem, l'impression produite sur l'Empereur Nicolas par la nouvelle de la mort de l'Ârchiduc Charles : « Entretenue dès sa jeunesse du détail des guerres mémorables qui ont signalé la période de la Révolution et de TEmpire, Sa Majesté avait voué un juste kommage au guerrier qui sut alors tenir tète aux plus habiles généraux, défendre contre le premier de tous l'honneur de la Monarchie autrichienne et jeter un voile de gloire sur les revers de son pays. Aussi est-ce avec une impression pleine de tristesse qu'elle voit disparaître aujourd'hui dans sa personne une des illustrations les plus nobles comme les plus pures de ce temps. Soos ce rapport, rien ne pouvait mieux répondre aux sentiments intimes de TEmpereur que les paroles qui terminent la lettre de M. le prince de Mettemich, et qui font ressortir vivement le contraste de notre époque mesquine avec celle à laquelle appartient la carrière si active de l'Archiduc. »

(Note de V Éditeur.)

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lement nous les avons prévenus. Nous avons trouvé toute la fiimille aimable et gracieuse comme lorsque nous Tavons rencontrée en Bohême. À deux heures, elle est arrivée chez nous; nous lui avons montré le pavillon; ensuite nous avons eu une longue conversation, à laquelle tous les membres de la famille n'ont cessé de prendre part. J'ai feiit composer pour leur usage on guide indicateur des environs de Vienne et des curiosités de notre ville. Le diner du 11 s'est passé de la manière la plus satisfaisante; même, après être sortis de table, nous avons permis aux enfants de danser, et, pour leur foire plaisir, j'ai organisé une espèce de bal de dix à douze couples, que nous avons réussi à réunir. Cette fête improvisée a eu lieu le 14; elle a eu un succès complet.

Mon pauvre mari a été très-absorbé par les afifoires d'Italie. Borne est en pleine révolution. On a créé une garde civique, chassé le gouverneur de la ville ; à tous les coins de rue sont affichés les noms de ceux que la populace veut voir proscrits, et dans le nombre se trouvent naturellement ceux de tous les honnêtes gens et de toutes les personnes bien pensautes. Le cardinal Ferretti, dont la réputation en fait de politique est très-équivoque, mais qui, du reste, a, dit-on, un caractère ferme et décidé, a été nommé gouverneur de Rome. On vend en pleine rue des poignards dont le manche est formé de la tiare avec les armes pontificales et cette légende : « Viva Pio nono! » Ainsi l'on veut assassiner sous ses auspices! La garnison de Ferrare a été renforcée ; mais il me semble que le Pape s'oppose ouvertement à toutes les mesures qui pourraient remédier au mal. On parle de la possibilité de son abdication. Clément a eu Tidée de faire venir Ficquelmont, qui est à Venise ou qui du moins doit y être, afin de lui donner des instructions et de l'envoyer auprès du Vice-Roi, qui a grand besoin d'assistance.

Août.

J^ai passé de tristes heures , et souvent encore un sombre découragement s'empare de moi. Clément a été soucieux et même tout à fiait abattu. Les affaires politiques le préoccupent

terriblement, et le fardeau est d'autant plus lourd qu^il est obligé de le porter à lui seul. Tout ce qui existe semble s'écrouler partout, et là où le danger est le plus pressant, on se jette dans ses bras en lui demandant du secours. Mais pendant qu'il tâche de conjurer le mal par ses conseils, il se commet ailleurs des folies, des erreurs et des trahisons qui sont une autre source dedangers.il m'a dit le 8 : n II m'a fallu bien du tempspourcomprendre certaines paroles qui se trouvent souvent répétées dans la Bible, par exemple celles qui concernent Abraham : « Et, fatigué de l'existence, il se coucha pour s'enff dormir dans l'éternel repos. » Combien cela est clair pour moi maintenant! Je suis si fatigué de la vie ! » Ce propos m'a déchiré le cœur. Depuis que je vis à ses côtés, je tremble de voir venir le moment où il sera £sitigué du fardeau qui Taccable, de la vie, en un mot.

Ficquelmont est arrivé avec sa femme le 10 ou le 11. Il accepte avec plaisir la mission qui lappelle en Italie et veut même s^établir à demeure dans ce pays. Il a eu plusieurs conférences avec mon mari, puis il est reparti de Vienne *.

L'Archiduc Ferdinand, neveu de notre voisin l'Archiduc Maximilien d'Esté, est venu ici pour taire la connaissance de la seconde femme future de sou grand-père, la princesse Louise de Wurtemberg. On dit aussi qu'il a l'intention de demander la main de rArchiduchesse Elisabeth ; il m'a honorée d'une visite pendant laquelle il m^a parlé de ses espérances. Son oncle Ferdinand et le duc de Modène l'avaient envoyé chez Clément pour lui faire part de leurs appréhensions au sujet de l'Italie.

A Rome, les complications augmentent ; on est très-mécontent de ce que nous avons une garnison à Ferrare, et le Pape lui-même proteste contre l'occupation de cette ville. Le cardinal délégué à Ferrare a déposé une protestation contre la prétendue invasion de Ferrare**; un des principaux griefs qu'il fait valoir est que l'aide de camp du comte d'Auersperg

* Voir « Mission de Ficquelmont », n» 1631. {Note de tÉditeur.) ** Voir « Conflit à propos du droit de l'Autriche à tenir garnison à Ferrare » , n» 1628. {Note de VÈdUeur.)

et deux ordonnances sont venus dans son palais, non pas en voiture, comme la politesse Texigeait, mais à cheval, comme si l*on avait voulu s'emparer de sa demeure. Le général d'Âuersperg a cherché en vain à lui faire comprendre que l'armée autrichienne ne se sert point de voitures ; il voit dans l'apparition d'officiers autrichiens à cheval une déclaration de guerre formelle, officielle, et se plaint de cette violation du droit des gens. Clément a (ait insérer dans VObservateur du 30 un bon article que Radetzky a fait rédiger, et il a feit publier dans VObservateur du 31 la protestation formulée jadis par le cardinal Consalvi à propos des stipulations du Congrès de Vienne, protestation dans laquelle il se déclare avant tout contre la reconnaissance des princes protestants, ensuite contre la cession des biens appartenant aux couvents et des biens ecclésiastiques en général. D'autre part, le Pape y proteste contre l'occupation du comtat Yenaissin et d'Avignon, et contre le droit de tenir garnison à Ferrare. Il est clair que si les puissances européennes sont d'accord pour revenir sur tous les articles dont il est question dans cette protestation, nous n'hésiterons pas à renoncer aussi à nos droits sur Ferrare.

Clément a grande envie de Satire un voyage en Italie. Il voudrait partir vers le 24 septembre, arriver vers le 27 à Trieste, le 29 à Venise, et rester de dix à douze jours dans cette dernière ville. Il compte aussi emmener Mélanie et Herminie, Richard et Roger; il croit que ce voyage pourrait produire un bon effet moral , parce que sa rencontre avec le Vice-Roi, avec Radetzky et toutes les autorités, répandrait une crainte salutaire en Italie. De plus, il aime ce pays et a le goût des voyages. Une telle distraction lui ferait certainement du bien.

L'Fimpereur est parti le 15 de Schœnbrunn pour Gratz, d'où il fera des excursions en Styrie. Il a fait ici une chaleur épouvantable; aussi Clément quitte-t-il la villa rarement ou pas du tout. Tout ce que j*ai pu obtenir de lui, c'est de lui faire faire une promenade à Hietziog et une autre à Schœnbrunn, pour y voir d'affreux singes.

Le nonce est atterré par les événements dont les États de rÉglise ont été le théâtre. Nous savons de source certaine qu'on veut le rappeler : on le trouve trop favorable à FAutriche.

La duchesse de Fitz-James est arrivée ici. C'est une femme très-agréable, née Marmier et petite^fille du duc de Choiseul. Elle est venue ici pour présenter son fils à Frohsdorf. C'est un beau jeune homme de dix-neuf ans, nommé Edouard; on dit qu'il ira d'ici à Rome pour faire ses adieiA à sa sœur, qui est mariée avec le troisième Borghèse, un duc Salviati. Le jeune homme se rend à Marseille pour y retrouver un jeune vicomte des Cars , qui doit commander un vaisseau sarde * qui fera le tour du monde et s'arrêtera dans l'Océânie pour porter assistance aux missionnaires catholiques français. Quatre ou cinq jeunes gens de dix-neuf à vingt ans seront de ce voyage ; ils resteront absents pendant trois ans. J'admire le courage de la duchesse, qui est capable de se séparer ainsi de son fils; elle dit toutefois qu'elle craint plus pour lui les dangers de Paris que ceux de la mer. La duchesse a aussi près d'elle sa seconde fille Marie, qui a quinze ans, est très-gracieuse et a des dispositions remarquables pour le piano. Ils ont diné tous les jours chez nous et ont passé toutes les soirées dans notre salon. Je les ai conduits aussi au Yolksgarten; toute la famille m'a plu énormément.

M. Guizot a de nouveau envoyé M. Klindworth à Vienne pour discuter les affaires de la Suisse et de l'Italie. Ce dernier raconte les choses les plus incroyables sur l'état de complète décomposition où se trouve la France ; il croit que la révolution ne tardera guère à éclater encore une fois dans ce pays. Il dit que Louis-Philippe est possédé de l'idée fixe de voir le duc de Montpensier monter sur le trône d'Espagne, et qu'il sacrifie tout à cette espérance.

La veuve du Palatin et sa mère, la duchesse Louis de Wurtemberg, sont venues voir mon mari à la villa. La vieille

* C'était le vaisseau Stella di Mare, appartenant à la Société de VOcéanie, qni s'était formée à Marseille {Note de l* Éditeur.)

duchesse est extraordinairement aimable; elle retournera à Stuttgard à la fin de ce mois.

L'Archiduc Etienne a passé quelques jours ici. J^ai trouvé qu'il avait meilleure mine et meilleure santé. Il y a eu à la chancellerie aulique de Hongrie une cérémonie solennelle où il a été présenté comme Palatin et où il a prononcé, dit-on, un fort beau discours. Ensuite il est parti pour la Hongrie, où il a été accueilli par des vivat et par des démonstrations enthousiastes de toute nature.

Lady Granville , veuve Acton , née Dalberg , est arrivée ici avec son mari, qui n'a pas tardé à partir avec Richard, Roger et quelques autres messieurs pour Pesth, afin d'assister à Touverture du chemin de fer qui va à Szolnok.

Lola Montés a été nommée comtesse de Landsfeld ; elle est actuellement un instrument du parti radical. A Wiirzbourg, elle a provoqué un nouveau scandale en frappant un gendarme.

Nous avons fait ces jours-ci la connaissance de madame de Bacharacht, femme de lettres, fille de M. de Struve et femme du consul russe à Hambourg. Elle est venue me voir, m'a reçue quand je lui ai rendu sa visite , et je l'ai invitée à dtner. Elle m'a paru très- embarrassée vis-à-vis de Clément.

Septembre.

Le 2, la duchesse de Fitz-James est revenue de Frohsdorf . Elle parle avec horreur de l'assassinat de sa cousine par son cousin, et raconte des détails remarquables sur ce ménage, qu'elle connaissait parfaitement. Depuis longtemps la duchesse de Praslin vivait séparée de ses enfants et de son mari. Elle ne mangeait pas avec eux et évitait de parler à ses filles, parce qu^elle craignait que cela ne leur attirât de mauvais traitements de la part de son père. Deux fois la duchesse a voulu se séparer judiciairement de son mari, mais la Cour et la famille du duc l'en ont empêchée. La duchesse craignait tellement son mari, qu'elle disait à la duchesse de Fitz-James : « N'est-ce pas, tu viendras immédiatement chez moi quand je te ferai appeler, que ce soit le jour ou la nuit? J'ai si grand'peur de mon mari

quand il est en colère! » Lorsque la duchesse partit pour Paris, le 3, Clément lui donna une lettre de condoléance pour le malheureux maréchal Sébastian!, qu^il avait connu autrefois à Paris et chez qui il avait demeuré pendant plusieurs mois, dans la même maison où sa fille a été assassinée.

Notre Empereur est également revenu le 2 de Texcursion qu'il avait faite à Gratz avec Tlmpératricc. Il parait que le voyage de Leurs Majestés a fait une impression très-fevorable.

Maman a reçu une lettre des nonnes d'Assise, qui lui annoncent qu'on leur a défendu de causer au parloir avec les pèlerins allemands ou de leur foire raumône, et qu'on surveillait même leur correspondance avec des Allemands. Elles ne comprennent pas le motif de cette mesure, et demandent qu'on leur écrive en se servant d'intermédiaires.

A. Milan, une illumination par laquelle on fêtait l'investiture de l'archevêque a donné lieu à des désordres; il s'en est produit d'autres presque en même temps h Livou me et à Gênes, sans toutefois qu'il y ait eu entente préalable, comme l'affirment les journaux. Le prince de Ganino, qui était ici et que le nonce nous a présenté, a fait beaucoup parler de lui eu Toscane. Il s'est montré sous l'uniforme d'un simple garde national, pendant que son secrétaire, qui l'accompagnait, portait celui de capitaine. À Venise, il a prononcé, dans un café de la place Saint-Marc, un discours révolutionnaire sur la tyrannie des Allemands. Le gouverneur lui ayant demandé des explications à ce sujet, il promit de rester tranquille. Il a dit, ainsi qu'il l'avait prétendu ici, qu'il n'avait d'autre but, en faisant ce voyage, que d'assister à la réunion des savants. On l'a nommé directeur de la section de zoologie ; à la première séance de celte section, il a recommencé à faire un discours entièrement politique, dans lequel il a donné des éloges exagérés au Pape et provoqué tous les assistants à la révolte. La police l'a forcé de partir, ce qui naturellement a fiaiit beaucoup de bruit.

Le 20, est arrivé ici M. d'Usedom, représentant de la Prusse h Rome, qui était chargé d'une mission par son maître. Le cardinal Ferretti l'avait prié de demander au Roi de Prusse sa médiation relativement à l'affaire de Ferrare. Le Roi a décliné

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le rôle de médiateur, mais il a envoyé ici M. d'Usedom pour communiquer à mon mari tout ce qu'il a vu et entendu. Cette affaire est toute simple. Une mesure proposée par le Pape, et qui consisterait à Satire occuper les postes de Ferrare par un bataillon de Suisses ou de troupes de ligne qui en ferait le service avec nos troupes à nous, suffirait pour trancher la question. Les troupes pontificales seraient placées sous les ordres de notre général ; c'est un cas qui s'est déjà présenté souvent. Gepeiidant, il est regrettable que le Pape juge mal la question. Les nouvelles d'Italie, qui deviennent de jour en jour plus menaçantes, ont produit un effet désastreux sur le mouvement des fonds publics, ce qui, dans cette terrible crise, donne naissance à de nouveaux embarras.

Nous avons invité à dtner M. d'Usedom avec le nonce, Âroim, Brassier de Saint-Simon, qui a passé quelques jours ici, et Glanwiliiam. Ce dernier a eu un entretien avec mon mari, conformément au désir du duc de Wellington, qui prie Clément de lui faire part de ses vues sur la situation générale. En Angleterre, on nous attaque avec fureur; les Irlandais s'ofirent même à protéger le Pape contre nous. On ne se fait aucune idée de la confusion qui règne partout, et si Dieu ne vient à notre aide, je ne sais pas qui pourra nous sauver. Le nonce a reçu du Pape une lettre qu'il a remise à la Cour, à Schœnbrunn. L'Empereur et l'Impératrice Font reçu ensemble et lui ont dit qu'ils feraient leur possible pour qu'on mit un terme aux malentendus de Ferrare.

Une grande députation du comitat de Raab est arrivée pour demander à mon mari son appui dans la question de la ligne de chemin de fer de Raab à Bezeredyi. Le vieux vice-palatin du temps de mon père m'a priée de recevoir également ces messieurs. Je lui ai répondu que je ne me mêlais d'aucune affaire, et que j'aimerais mieux qu'ils m'épargnassent leurs sollicita- , tions au sujet d'une question qui n'est pas de ma compétence. Mais il m'affirma que la députation n'avait d'autre but que de venir baluer en moi la fille de mon père. Je n'ai donc pu échapper ù cette visite; il m'a fallu recevoir la députation, entendre un long discours et même y répondre, ce qui est

toujours ennuyeux. Toutefois, je me suis fort bien tirëe d'affaire. I/orateur me dit que le comitat avait toujours eu lieu d'être content de la famille, surtout des Zichy-Ferraris, et qu'ils avaient tous à cœur de me présenter l'expression de leur respect et de leur reconnaissance pour la mémoire de mon père, en même temps qu'ils saluaient en moi la femme du premier homme d'État de l'Europe.

Parmi les tristes nouvelles de tout genre qui nous sont arrivées, se trouvait aussi celle que le comité polonais dirigeant de Paris avait résolu de faire assassiner mon mari, et que six patriotes ou défenseurs des droits de l'homme et de la liberté s'étaient déclarés prêts h accomplir ce bel exploit. Au premier moment je fus épouvantée; mais je me dis ensuite que Dieu serait avec lui.

Octobre.

Le 4, a eu lieu le mariage de l'Archiduchesse Elisabeth. Il m'a fallu aller à Schœnbrunn à six heures. Herminie et Mélanie ont trouvé des places dans une galerie; quant à moi, j'avais à faire mon service. L'Archiduchesse était charmante; sa robe de brocart d'argent lui allait fort bien ; ses cheveux étaient ornés d'une couronne de fleurs et de diamants, d'où retombait un magnifique voile en dentelle. L'Impératrice et la mère de l'Archiduchesse, la veuve du Palatin, la conduisaient. Le cortège passa par les corridors, qui étaient drapés de tapisseries du temps de Gharles-Quint. Le dais qui se trouvait dans la chapelle datait de la même époque; tout était si bien conservé qu'on eût dit que cela sortait de la manufacture. La chapelle était très-bien décorée; l'archevêque officiait.

Le 7, il y a eu un grand diner de plus de cent couverts, bien qu'il n'y figurât que la Cour et les personnages qu'on ne pou* vait pas se dispenser d'inviter. Les Archiduchesses Hildegarde et Marie n'avaient pas assisté au concert, parce que, vu le deuil qu'elles continuent de porter en mémoire de l'Archiduc Charles, elles n'avaient pas voulu se montrer dans une réunion ayant un caractère de fête. Toutefois, elles sont venues au

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dtner; la pauvre Archiduchesse. Marie était triste et abattue, parce qu^elle avait appris que TÀrchiduc Frédéric était tombé malade. Charles Hiigel, qui l'avait quitté à Venise le 26 ou le 27, Tavait vu atteint d'une simple jaunisse; mais les nouvelles arrivées le 7 disaient qu'en voyant la maladie prendre une tournure inquiétante, on avait appelé un autre médecin; c'est là surtout ce qui avait alarmé FArchiduchesse Marie. Elle est très-attachée à son frère et s'était séparée de lui à Venise dans l'espoir qu'il la suivrait bientôt. Il devait assister aux fêtes du mariage. Le prince de Nassau et l'Archiduc Charles- Ferdinand devaient partir par le train du soir pour aller voir le malade, et, dans le cas où les nouvelles de sa santé ne seraient pas meilleures, l'Archiduchesse Marie les aurait suivis le lendemain. Nous ne nous doutions pas alors qu'il avait déjà succombé. Il était mort le 5, à onze heures du soir, pendant qu'on était en fêle ici. La nouvelle n'est arrivée ici que le 8 au soir. La famille impériale est plongée dans la plus profonde douleur, surtout l'Archiduchesse Marie. L'Archiduc Albert a renoncé immédiatement à son voyage à Pesth, où il devait procéder, en qualité de commissaire impérial, à l'installation de l'Archiduc Etienne comme grand palatin du comitat de Pesth. Presque en même temps que cette triste nouvelle en est arrivée une autre, qui tout d'abord a été singulièrement exagérée, mais qui n'en reste pas moins très-afHigeante. Au moment où l'Archiduc Etienne abordait à Komorn, pendant le voyage qu'il est entrain de taire dans différents comitats, il s'écroula un pont sur lequel se trouvait beaucoup de monde, et vingt à trente personnes se noyèrent dans le Danube. On dit que l'Archiduc en personne a pris les mesures nécessaires pour sauver les victimes; comme on le comprend, il a été douloureusement affecté par ce terrible accident.

Comme l'Archiduc Albert ne pouvait se décider à aller à Pesth, les fonctions de commissaire impérial ont été confiées au jeune Archiduc François, fils de l'Archiduchesse Sophie, qui compte à peine dix-sept ans. Il s'est acquitté de cette mission d'une feçon tout à fait magistrale. Il parle le hongrois admirablement et sans le moindre accent; il a eu même plu-

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sieurs discours à prononcer, et il s^est tiré d'afEaire sans être embarrassé le moins du monde, avec une aisance , avec une dignité parÊBiites ; en un mot, il a eu un succès complet et a feit une excellente impression sur le public. L'Ârchiduc Louis a envoyé à mon mari la lettre du jeune Arcbiduc; elle était très-sensée et rédigée en termes tels qu'un homme d'État consommé pourrait s^en servir. Tout cela fait grand plaisir à la Cour et à mon mari. J*ai été chez TArchiduchesse Sophie pour la féliciter. Elle a été très-aimable ; elle est enchantée des succès de son fils; malgré cela, elle ne sort pas de son calme habituel, parce qu'elle sait ce que vaut Tenthousiasme, et qu*elle ne se laisse pas aveugler parTencens.

Novembre.

Tous les dimanches. Clément donne une leçon de diplomatie au jeune Archiduc François. Il étudie avec lui les faits inté* ressauts de l'histoire contemporaine et les lui présente tels qu'ils sont dans la réalité et que lui seul sait les exposer, attendu que personne n'est initié comme lui aux événements tels qu'ils se sont accomplis. Bombelles et Richard assistent à ces leçons, dont ils sont enchantés.

A Florence, à Turin, à Rome, bref dans toute l'Italie, les choses prennent une tournure très-Acheuse, et Dieu seul sait ce qui en résultera. Clément a reçu, le 8, la nouvelle que le premier secrétaire d'État à Rome, le cardinal Ferretti, a donné spontanément sa démission parce que le neveu du Pape, Mastaï, a profité d'un banquet pour proférer des propos injurieux contre les Jésuites. On ne s'impose plus aucune contrainte à Rome, et l'on crie tout haut : A bas les Jésuites, les cardinaux et les prêtres! Clément a trouvé nécessaire d'avoir un homme de confiance en Italie, et il a résolu d'envoyer Neumann à Modène et à Parme.

Ces jours derniers, Frédéric Schwarzenberg a fiait plusieurs apparitions chez moi; il a beaucoup parlé de son intention d'aller en Suisse, mais l'exécution de ce projet rencontre bien des difficultés. Je ne sais vraiment pas que lui conseiller, bien

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que ] 'explosion de la guerre soit très-probable. Frédéric s'est décidé à mettre son épée à la disposition du Sondcrbund ; il est parti pour la Suisse en passant par Milan. Que Dieu daigne l'accompagner et bénir cette croisade I Les nouvelles de là-bas sont très-obscures ; il parait pourtant que la guerre est déclarée. Dieu sait où cela conduira !

Le comte Rossi, mari de la Sonntag, est arrivé ici ; il a diné chez nous. II a apporté des nouvelles de Turin qui n'annoncent rien de décisif; il croit que le Roi est entré dans une meilleure voie, parce qu'il a renvoyé un ministre radical; cependant il a éloigné en même temps Solar de la Marguerite, qui était un défenseur de la bonne cause» et il l'a remplacé par Saint-Marsan. Quelques jours après le départ de Rossi, toutes les belles illusions des Sardes se sont évanouies, car le Roi a fait de grandes concessions aux radicaux.

Marie-LouidC a quitté Vienne la mort dans l'âme ; elle a eu la bonté de venir me voir la veille de son départ pour Parme. Elle était désespérée et pleurait amèrement.

L'Empereur a été admirablement reçu à Presbourg ; mais l'enthousiasme est arrivé à son paroxysme lorsque, le 12, il a prononcé en hongrois le discours d'ouverture à la Diète. L'Archiduc Etienne a été proclamé palatin à l'unanimité; les propositions impériales ont toutes été accueillies &vorablement et approuvées; la salle a retenti d'acclamations frénétiques lorsque TEmpereur a parlé en langue hongroise à l'occasion de l'installation de l'Ârchiduc, et que celui-ci lui a répondu par un discours qui, dit-on, a été magnifique.

Le duc de Modène s'est décidé, contrairement à l'avis de mon mari, à s'emparer de Fivizzano, que, d'après les stipulations du Congrès de Vienne, le grand-duc de Toscane devait lui céderdès qu'il viendrait à posséder Lucques. Cependant il ne l'avait pas fait, en déclarant que par cet acte son pays serait poussé à la révolution, vu que les habitants de Fivizzano étaient résolus à résister jusqu'à la dernière extrémité, et qu'ils entendaient ne pas se séparer de la Toscane. Mais trois mille hommes de troupes du duc de Modène, qui marchèrent contre

FiTizzano, les ramenèrent à d'autres sentiments, et personne ne bougea.

Kadowitz est arrivé le 23 pour délibérer sur la malheureuse affaire de la Suisse. C'en est fait du Sonderbund. Les grands cantons ont triomphé des petiLs, et le radicalisme célèbre une victoire complète, dont les suites déplorables ne tarderont pas à se faire sentir. Quoi qu'il en soit, on avise aux moyens de réparer le mal. Clément ne se laisse pas décourag;er ; le danger ne fait qu'augmenter son énergie, malgré tous les obstacles que suscite Palmerston pour empêcher que les puissances s'entendent au sujet d'une acHon commune. Malheureusement, Clément est tout à fait isolé.

Décembre.

L'Archiduchesse a donné en l'honneur de l'anniversaire de la naissance de l'Ârchiduc une soirée où Ton a joué deux pièces très-gaies de Baumann. La première, // veut voyager, n'est pas un modèle de bon goût; mais la seconde, Das Versprechen hinlerm Herd, en dialecte autrichien, est charmante. Madame Wildauer, Baumann, un acteur du théâtre de la Wieden, nommé Treumann, et un autre du nom de Stein, ont joué à merveille.

J'ai présenté mes hommages aux deux Impératrices : l'Impératrice régnante a été bonne et affectueuse comme elle sait l'être, et l'Impératrice mère s'est entretenue pendant près de deux heures avec moi. Nous avons réellement causé de tout, et je me suis permis de lui parler longuement des fautes qui se commettent dans notre administration intérieure.

J'ai eu plusieurs entrevues avec madame de Gervay, veuve de notre bon vieux Gervay. On a été dur à son égard, et après lui avoir fait attendre pendant plus d'un an une réponse fevorable à une demande que son mari avait écrite sur son lit de mort, on a fini par lui dire qu'elle devait être traitée comme toutes les autres veuves de fonctionnaires. Ces affaires sont entre les mains de gens qui mettent en œuvre tous les moyens dont ils disposent contre les fidèles serviteurs de l'État, mais

surtout contre ceux que Clément protège à cause de leurs qualités mêmes *.

Le jeune Mensdorff est revenu après une absence de ti^ois ans, pour consoler son père, qui a perdu son fils atné. II a été à Gobourg lors de Tavénement du duc actuel, puis en Poi^ tugal, et à vrai dire c'est lui seul qui a su se conduire correctement dans ce pays. Clément compte Tenvoyer comme attaché militaire à Saint-Pétersbourg, où il faut un agent de cette espèce quand l'ambassadeur n'est pas un militaire.

Le 21, est arrivée la nouvelle de la mort de Marie-Louise. Je regarde cet événement comme un grand malheur et comme une source de nouvelles complications pour Fltalie.

* Nous proBtoDs de Toccasion pour insérer ici une lettre de Metternich à Rolowrat, qui est caractéristique à cet égard. Voici comment elle est conçue : « Une des plus grandes difficultés que comporte la situation de la Monarchie, c*est que Us fonctionnaires ne se rendent pas compte de cette situation. Ceux qui ne pensent pas ou qui pensent de travers s'appellent légion; il faut, pour ne pas se faire illusion, les diviser en deux classes : les formalistes ne connaissant que leur papier officiel à demi-colonne, que TEmperenr défunt appelait matérialistes y et les sinécuristes, qui croupissent dans l'inaction et dans l'immobilité. A côté de ces deux classes, l'équité exige qu'on place encore les malveillants et les bienveillants. Je suis intimement convaincu que, sous ce dernier rapport, l'Autriche est mieux partagée que tous les autres États. Chez nous, il y a peu de fonction naires réellement maU ▼eillants, si l'on compare leur nombre h celui des ignorants et des inactifs. La cause du premier de ces maux doit être attribuée à notre système d'édu« cation; la cause du second doit être imputée au Gouvernement lui-même. Je me trouve depuis un demi-siècle au milieu de l'agitation qui règne à l'état continu dans le corps social tout entier. Dieu m'a donné la faculté de comprendre les choses et un esprit calme, et le destin m'a jeté au milieu du tourbillon. Je sais donc, sans que je puisse m'en faire un mérite, où sont les dangers; je sais aussi où les adversaires dressent leur camp et de quelles armes ils disposent. La masse des fonctionnaires ne se préoccupe pas de ces faits, et, quand elle le fait, elle risque de se tromper grossièrement. Mais entre la masse et le centre il devrait y avoir plus de gens qui voient clair, et malheureusement les gens clairvoyants ne s» rencontrent qu'à titre d'exceplion. Cependant, comme il y a des compensations pour toutes les choses de ce inonde, on peut m'en croire quand je dis que nos lacunes présentent bien moins de danger que les mauvaises marchandises dont la Prusse est e/icombrée. Je ne défends pas les premières, je ne fais que les constater ! »

(Note de FÊditeur.)

3i2 RECUEIL DE DOCUMENTS (l83ft-1848).

EXTRAITS DE LETTRES CORFIDERTIELLRS DE MBTTERNICH A APPO!(YI , A PARIS,

ET A RUOL, A TVRIH, ECRITES DU 4 JAKTIBR AU 20 DECEMBRE 1847,

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