‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich, chancelier de cour et d'État; pub. par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 5)Chapitre 68 sur 96 · KH DEUX PARTIES · texte numérisé non relu

KH DEUX PARTIES

1570. Sur l'incorporation de Cracovie. — L'ancienne entente entre la France et l'Angleterre, œuvre de Talleyrand. — 1571. Projet de relier la Méditerranée au Rhin par un chemin de fer. — 1572. Sur le mariage du duc de Montpensier. — Impression rapportée d'Eu par la Reine Victoria. — Lord Palmerston et Aberdeen. — Arnim. — Le Roi Frédéric-Guillaume IV. — Lord Normanby. — 1573. Changement dans l'attitude de la Cour de Sardaigne; ses causes. — 1574. Les essais du Roi de Prusse. — 1575. Guizot recherche une entente cordiale avec l'Autriche. — 1576. Un homme de confiance de Guizot à Vienne. — Agents français à Rome et à Florence. — 1577. Crise en Europe. — Imminence d'un bouleversement. — Le Roi de Prusse veut Tordre et provoque le désordre. — Ressemblance entre 1847 et 1789. — Intervention des trois puissances dans le Portugal. — 1578. Intervention commune de l'Autriche et de la France en Suisse. — Narvaez. — 1579. Procès Girardin. — 1580. Appréhensions du Roi Charles-Albert au sujet de la Toscane.

Mettemich à Apponyi. Vienne, le 4 janvier 1847.

1570. Mon expédition de ce jour* a pour but de clore la discussion sur Taffaire de Gracovie entre les trois Cours et la France. Quels que puissent être les sentiments à Tëgard de la question elle-même, ils ne changeront rien à la décision de i

ne plus répondre à des interpellations» à des protestations '

(nommez la chose comme vous voudrez) ayant pour but de |

prouver que les trois puissances auraient été dans leur tort. Si de blessantes sottises devaient être dites dans les Chambres (et elles n'y feront point défout), nous saurons leur répondre dans nos feuilles publiques, si elles ne sont pas d'une nature qui dispense les défenseurs du bon droit de les relever. M. Guizot sera à ces divers égards d'accord avec moi.

La position dans laquelle s'est mis le Gouvernement fran-

* Voir « Réponse à la protestation de 1* Angleterre et de la France au sujet de Cracovie », n»* 1593-1595. (Note de F Éditeur,)

SUK LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (l847). 323

çais est bien mauvaise. Il n'a rien sous les pieds, dans quelque sens quMI se tourne. C'est du juste milieu dont il dispose seul, et ce milieu équivaut au vide. Ce n'est pas M. Guizot quUI faut accuser du mal, c'est tout Juillet qui en est responsable. On ne peut pas faire de Terreur une vérité, du vice une vertu, de la faiblesse une force. Les fruits sont les produits des arbres qui les portent, et vouloir qu'un arbre porte d'autres fruits qu'il n'entre dans la loi de la nature qu'il en puisse produire, c'est vouloir une sottise.

Je vous prie d'attacher une certaine valeur à l'espèce de mémoire que j'ai joint à ma lettre particulière ostensible pour M. Guizot, et qui fait partie de mon expédition de ce jour (n* 1594). J'y précise mes idées sur la délimitation du droit des nationalités^ et je place ainsi dans son jour véritable cette fantasmagorie de notre temps. Appelez sur cette pièce l'attention de M. Guizot; il trouvera dans la défense de la vérité des armes puissantes contre les adversaires du bon droit. Aura-t-il le courage de s'en servir?

L'affaire de Gracovie, au reste, ne pourra pas causer de fort sérieux embarras à ce ministre.

Le seul côté pénible qu'elle renferme pour lui, c'est qu'il en a parlé sans la bien comprendre.

Comme le même reproche porte également sur ses adversaires, les parties seront renvoyées dos à dos par le tribunal de la saine raison. L'argument le plus puissant dont disposent les adversaires du parti que les trois Cours ont adopté est sans contredit celui-ci, que ce parti blesse les intérêts du polonisme, et par cela même l'intérêt politique de la France. Cet argument est juste, nous le reconnaissons, et c'est parce qu'il en est ainsi que les puissances ont senti la nécessité de mettre un terme à l'existence de Cracovie. Chacun est ici dans son droit. La France est dans le sien en regrettant l'événement, tout comme les trois Cours ont été dans le leur en consultant, — non en dehors, mais dans les limites de leur droit, — leurs intérêts, lesquels ne sauraient se concilier avec l'existence de la succursale que l'émigration polonaise, protégée par la France, a trouvée dans le petit État de Cracovie.

Le Journal des Débats est une feuille Traiment insensée. Elle avance du ton le plus doctoral des thèses que réprouve le plus simple bon sens, et qui, à Tëtranger, sont attribuées au Cabinet français. Si cette accusation porte à faux dans quelques cas, dans la majeure partie des occasions elle frappe juste. En France, on ne fait point de politique, on joue avec elle. Je sais que M. Guizot a été frappé de quelques passages de la lettre que je vous ai adressée le 4 décembre dernier, et qu^il reconnaît leur justesse. Parmi ces passages figure celui dans lequel j'ai motivé notre répugnance à annoncer Tëvénement aux cim/ Cours qui, avec les trois assassins de Tindépen* dance de Cracovie, sont signataires de l'acte du Congrès*. M. Guizot, en prenant connaissauce du motif qui nous a fait agir ainsi, a rendu pleine justice à notre procédé, en ajoutant « que la remarque lui était échappée de signaler le manque d'annonce aux cim/ Cours comme une violation de Tacte du Congrès » ! Que prouve le fait, si ce n'est que, si M. Guizot est accessible à la raison, il est léger dans ses jugements sur les situations? Ce défeut est fort commun en France, et quand il

* Poar faciliter l'intelligeDce des faits, duus ajouterons que Tacte du Congrès de Vienne fut, comme on le sait, signé par huit Cours, c'est-à-dire qu'il le fut aussi, indépendamment des grandes puissances, par l'Espagne, le Portugal et la Suède. Le passage de la lettre du 4 décembre auquel le chancelier d'État fait allusion, était ainsi conçu : « Notre pleine conviction est que les trois Cours ont agi dans leur plein droit (en prenant dans la question de Cracovie une position en dehors de toute discussion polémique). D'autres assurent qu'elles ont dépassé ia ligne de leurs droits; c'est une opinion, et les opinions sont libres. Nous n'entendons pas nous engager dans une dispute avec les Cabinets, car jamais nous ne voudrons favoriser le jeu des partis qui, a%*ant tout, se moquent de tout ce qui a la valeur d'un droit. Franc dans mes aveui, je ne vous cacherai pas que, dans la marche que les trois Cours ont suivie dans l'affaire de Cracovie, il s'est trouvé une chose contraire à leur sentiment, c'est que l'on ait négligé d'annoncer l'événement aux trois Cours qui, avec celles de France et de Grande-Bretagne, et celles de Vienne, de Berlin et de Saint-Pétersbourg, ont signé l'acte du Congrès de Vienne. Le motif qui a déterminé cette omission est trop fondé en raison pour que la trois Cours n'aient pas cru devoir prendre ce parti. En effet, en procédant différemment, ces Cours devaient craindre de remettre en question les arrangements arrêtés entre cinq puissances à l'égard de la séparation de la Belgique et de la Hollande. Le champ de la controverse ne connaît point de limites, et les fruits qu'il porte ne sont point à l'avantage des Gouvernements; ils n'enrichissent que les spéculateurs en liberté. » {Noie de VÉditeur,)

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porte ses fruits, Tesprit national prend son refuge dans le dédain de la raison pratique.

Il parait que le Roi Louis-Philippe se flatte toujours de pouvoir ressusciter Tentente cordiale. Elle est morte, et les morts ne reviennent pas à la vie. Il pourra s'établir entre les deux Cours une entente sur quelque base également fautive, mais ce ne sera pas Y ancienne entente. Cette œuvre du prince de Talleyrand, — car elle a motivé son ambassade en Angleterre, et, une fois sur les lieux, il en a été le créateur, — a subi le sort de toutes les conceptions de ce singulier personnage. Aucune n'a pu survivre à sa mise en action, toutes ont échoué dans leur marche ; c'est que toutes ont été empreintes de l'esprit de subversion qui était le principal mobile de l'homme. M. de Talleyrand était né démolisseur et point constructeur.

Metternich à Baol. Si janvier.

1571. ...Vous aurez eu déjà connaissance, ou vous l'aurez sous peu, — car les feuilles publiques ne manqueront pas de le reproduire, — d'un article inséré dans une feuille qui, sous le titre « Archives pour les chemins de fer » , forme une annexe de VObservaleur autrichien, et que je crois digne des égards que mérite toujours un exposé de la vérité. L'article en question sert de réplique à une longue diatribe plus ou moins emmiellée qui naguère a paru dans le Times, mais qui n'est point d'origine anglaise.

Notre Gouvernement n'a aucune raison de regarder d'un œil jaloux la construction d'une voie ferrée qui unirait la Méditerranée avec le Rhin. Nous attribuer ce qui ne nous appartient pas, c'est pour le moins faire fausse route» Qu'une communication directe entre le port de Gènes et le lac de Constance s'établisse à travers la Suisse, nous ne demandons pas mieux, car le commerce profite du mouvement, qui est dans sa nature. Attribuer à notre Gouvernement des vues contraires, c'est calomnier son intelligence gouvernementale, et de la part du calomniateur, c'est faire preuve de peu d'intelli-

fjence. Je ne mets pas en doute que M. le comte de la Marguerite ne soit prêt à s'approprier les- principes sur lesquels repose l'article des Archives, tandis que je doute fort qu'il en soit de même à Tëgard de ceux que professent les auteurs de l'article du Times,

Metternich à Apponyi. 5fô février.

1572. Je vous prie de ne feire usage de ma dépêche (n* l*j de ce jour que yis-à-vis du Roi Louis-Philippe, et de ne la porter à la connaissance de M. Guizot que si Sa Majesté devait vous y autoriser. La raison de cette réserve est que je ne suis pas certain que le Roi se soit expliqué avec son ministre dans les mêmes termes qu'avec vous, au sujet de la réversibilité du trône d'Espagne sur la descendance de son fils. Si vous deviez ne pas être dans le cas de vous expliquer envers M. Guizot sur les dispositions qui peuvent n'être que personnelles au Roi, alors il faudra que vous fassiez faire un extrait de la dépêche, dans lequel le passage sur les dispositions de Sa Majesté sera omis. J'abandonne cette manipulation à votre habileté et à votre habitude des affaires.

La vérité incontestable, — et elle est claire comme le jour, — c'est que le différend existant entre l'Angleterre et la France au sujet du mariage Montpensier ne peut être vidé que par l'Espagne, C'est aussi le fin mot de mon travail de ce jour. La France, l'Angleterre, toutes les puissances auront beau se disputer ou s'entendre pour ou contre une question espagnole^ ce ne sera jamais que l'Espagne qui la décidera en dernier ressort. Dans les affaires ainsi placées, — non par suite du bon ou du mauvais vouloir des hommes, — mais par suite de la nature elle-même de la chose, les discussions ou l'entente sont également stériles. V^ajfaire espagnole, prise dans ses limites les plus étendues, est une grande faute commise par ceux qu'elle tracasse aujourd'hui d'une manière fort

* Voir « Sur le mariage du duc de Montpensier • , n<> 1601.

{Note de l'Éditeur.)

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dangereuse pour tout le monde. Nous désirons donc qu'elle finisse, mais cela ne dépend pas de nous.

Je crois quh Paris on se fait illusion sur la véritable situation en Angleterre. Voici la vérité sans détour. Lord Palmerston est très-mauvais coucheur. Il veut se venger de tout ce qui ne marche pas dans son sens; que celui-ci soit droit ou de travers, peu lui importe. Il a engagé la querelle avec M. Guizot, il ne lâchera pas prise. Ses collègues sont peu soucieux de TafFaire, car ils ne croient pas qu'elle puisse dépasser les proportions d'une dispute. Ils ne soutiennent pas leur collègue querelleur d'une manière active, ils le soutiennent d'une manière passive. Lord Palmerston se trouverait ainsi sans un appui décisif, si la Reine n'était blessée au vif par ce qu elle qualifie d'indélicatesse de la part du Roi Louis-Phili])pe, qui, sous les dehors d'une affection paternelle, aurait abusé de l'inexpérience d'une jeune femme pour servir ses propres intérêts aux dépens de l'Angleterre. Il y a ainsi deux sentiments qui se rencontrent : celui de la Reine à l'égard de Louis-Philippe, et celui de Palmerston à l'égard de M. Guizot. C'est Eu qui est toujours présent à Pesprit de la Reine ; les caresses qui lui ont été prodiguées ont à ses yeux la valeur de griefs. Elle ne sera pas fecile à ramener, et ce n'est certainement pas lord Aberdeen qui serait disposé à contrecarrer le sentiment de sa Souveraine, car il se reproche de l'avoir conduite à Eu. Je vous réponds qu'il regarde ce voyage comme la faute la plus grave qu'il ait jamais commise. Lord Palmerston fait flèche de tout bois, et il est un tireur passionné et audacieux.

Je reçois en ce moment vos rapports des 18 et 19 février. Le mouvement que se donne le baron d'Arnim pour aider à envenimer la situation, est digne de son esprit et de son caractère. La Prusse est dans un grand désarroi moral, précurseur du désordre matériel. Des hommes comme Amim et Bunsen sont des représentants-nés de cette situation, que le Roi a puissamment contribué à créer, tout en ne le voulant pas. Ce prince veut, dans toutes les choses essentielles, le contraire de ce que, si l'on juge sa volonté d'après ses œuvres, il semble vouloir ! Il marche ainsi dans le sens opposé à ses propres dé-

32» BECUEIL DE DOCUMENTS (Ig35-I84«)4

sirs, et il devra arriyer là où il ne veut point arriver. Personne u*est plus que moi h même de prononcer ce jugement, car je sais tout ce que veut le Roi, et je sais avec le monde entier ce qu'il fait. Le baron d'Ârnim est un des éléments les plus dangereux du moment, et il y en a encore bon nombre d'autres. Je vous prie d'être extrêmement sur vos gardes à son égard; restez avec lui dans de bonnes relations, mais scrutez sévèrement tout ce qu'il vous proposera.

La position de lord Normanby est insoutenable en France, et la chute de M. Guizot n'y changerait rien.

J'engage Hùbner à quitter Paris dès que les débats dans le Parlement anglais sur la motion annoncée par Hume seront passés. Si de grandes sottises devaient être dites au sujet de TafiFaire de Gracovie, elles tourneront en eau pour notre moulin.

MeUemich à Baol. Le 1*' mars.

1573. Kn jetant un regard sur les relations qui, il y a peu d'années, existaient entre la Cour de Sardaigne et la nôtre, et en les rapprochant de celles du moment, tout observateurdoit être frappé de la différence qu'offrent les deux époques. Pour qu'une différence pareille existe, il fiaut nécessairement que l'une ou l'autre Cour ait changé de dispositions ou de marche, ou que le changement ait eu lieu des deux parts. La vérité, où se trouve-t-elle? Il n'est non-seulement pas difficile de répondre à cette question, mais il serait impossible de la résoudre autrement que par un verdict qui met le changement à la charge de la Cour de Sardaigne. Rien, en effet, n*a varié ni dans l'attitude ni dans la marche de notre Cour, et ce n'est pas seulement à l'égard de nos relations avec la Cour de Turin que la plus parfaite uniformité dans nos vues et dans nos procédés est restée invariable, mais le fait s'étend à l'attitude de notre puissance dans l'ensemble de sa marche morale et politique. Ce fait établi, c'est donc à Turin que le changement a eu lieu. Ne pas se l'avouer, ce serait se livrer à une illusion.

La seule recherche qui dans la situation présente des choses

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ait une valeur pratique, est dès lors celle des causes qui ont influe sur le changement qui s^est opéré en Piémont, et sur rétendue même de ce changement.

Voici, mon cher comte, ce qu'à Tégard de ces questions je regarde comme constituant la vérité.

Le pays renferme un nombre malheureusement considé-^ rable d'esprits placés sous les impressions d'un temps qui n'est plus; ces impressions datent encore de l'époque de la con« quête des possessions continentales du Royaume de Sardaigne par la France républicaine et impériale. Rendu, par la chute de l'Empire français, à l'indépendance, sous le sceptre de ses Rois légitimes, ni les souvenirs ni les prétentions de l'époque antérieure n^ont, par ce bienfait inattendu, été effacés dans tous les esprits. L'année 1820 en a fourni une première preuve. Sans l'Autriche, quel sort eût été celui du Piémont et de la péninsule Italienne tout entière? Il aurait été autre que celui de la France à la suite de la révolution de 1830. L'anarchie permanente des États de la péninsule Ibérique eût été le sort de l'Italie. Qu'est-il résulté pour l'Autriche des événements des années 1820 et suivantes? La reconnaissance est une vertu privée ; les circonstances politiques qui devraient faire appel à cette vertu tournent en une cause d'irrilation. Je ne fais point ici de la morale, mais de l'histoire. Aussi me voyez-vous attribuer à des causes naturelles ce qui se trouve en elles, et ne pas en accuser les hommes chargés du gouvernement

Le libéralisme a trouvé accès dans les États sardes, et c'est l'élan qu'on lui a permis d'y prendre qui est cause du changement de l'attitude politique du Gouvernement. Derrière le libéralisme marche toujours le radicalisme. Si dans d'autres États italiens le radicalisme se cache moins, la raison en est que les États sardes sont bien administrés; le Gouvernement y est dès lors plus respecté et moins attaqué .de front. Ce ménagement ne tournera pas à son profit ; il n'est qu'un danger de plus.

Nous sommes placés, en 1847, sur la base des mêmes principes qui nous inspiraient dans le temps où les relations entre

les deux Cours servaient de gage à leur repos réciproque. Le jour arrivera où FÉtat voisin fera un retour sur des erreurs incapables de porter de bons fruits. Nous formons des vœux pour que, dans son intérêt bien entendu, ce retour n'arrive pas trop tard.

Jamais le corps social ne s'est trouvé dans une situation pareille. Vous trouverez ci-annexé un aperçu concernant la situation de Tltalie en 1846 *. Je le regarde comme renfermant le tableau exact de la vérité.

Veuillez Retire lecture de cette lettre et de son annexe à M. le comte Solar. S'il trouve que je me trompe, je le prierai de rectifier mes impressions. Je ne puis lui donner une preuve plus manifeste de la confiance que je mets en lui, que par la franchise de mon langage; qu'il veuille bien en user de même envers moi.

Metternich à Appooyî. Le 10 mars.

1574. Le monde est bien malade; chaque jour prouve que la gangrène morale s'étend; et si vous ne me voyez point fléchir devant le mal, n'en cherchez la cause que dans un caractère qui ne sait pas plier devant les difficultés, et dans la force que prête la vérité à ceux qui savent la reconnaître.

Je dis à M. Guizot ce que je pense sur l'un des sujets les plus dignes de fixer l'attention de tous ceux qui ont des intérêts sérieux à défendre. Personne n'est à même de savoir ce qui arrivera en Prusse et les conséquences qu'aura, en dehors des frontières du Royaume, ce qui arrivera ou n'arrivera pas. Le Roi est né « expérimentateur » ; cette disposition est fort dangereuse chez un Souverain. Ce qu'il l^it aujourd'hui est le résultat de ce qui, dans le cours des trente dernières années, a formé le sujet de ses plus sérieuses méditations. Si tout dans sa marche porte le cachet d'une dangereuse audace et d'une

* Le mémoire annexé à ceUe lettre est une copie de celui que nous avooi foit figurer à la fin de Tannée 1846 sous le n» 1568. (Note de VÈditeur.)

évidente originalité, rien en elle n'est entaché de ce qui, pour d'autres esprits réfléchis, doit nécessairement porter le caractère d'une vulgaire légèreté dans la sphère de la conception ou dans celle des actions. Le Roi n'est pas léger; il pèse même mûrement avant d'agir. J^aime les gouvernants qui se placent près de la languette de la balance ; le Roi se place de préférence dans l'un des plateaux, et je crois, en outre, qu'il ne se connaît pas en bonne marchandise. Il déteste la mar* chandise de mauvais aloi; il aime avec passion la bonne, mais il se trompe dans le choix qu'il £Eiit.

19 avril.

1575. M. Guizot doit se sentir fort gêné dans sa position, et je le conçois. Le Gouvernement français a, depuis la révolution de Juillet, rompu avec tous les autres Gouvernements, et son ambition unique a été de lier une partie avec l'Angleterre, h'entente cordiale a, comme toutes les fantasmagories, abouti à une brouille irrémédiable, A ce moment, le Cabinet français s'est effrayé de son isolement, et il a jeté les yeux sur la puissance la plus maltraitée par lui durant le cours de la fallacieuse entente. Dans le fait, c'est là un résultat fort honorable pour cette dernière puissance; on sent en France que nous sommes invariables dans nos appréciations à l'égard des hommes et des choses I Aussi n'est-ce pas dans le sens d'un reproche que je résume la situation ; j'accepte pleinement celle-ci en lui attribuant la valeur d'un hommage rendu à notre politique, à notre sens moral et à la force qui réside dans la fermeté de notre position!

Le Cabinet français voudrait établir avec nous une entente. ITous n*aimons pas ce terme, fort discrédité aujourd'hui.

Les principes sur lesquels nous sommes établis sont à l'usage de tout le monde ; notre attitude est bien connue, et rien n'est facile comme de nous rencontrer; on sait où nous avons planté notre drapeau. A-t-on besoin de nous, on n'a qu'à venir et à marcher avec nous; nous ne sortons pas de notre voie, et celle-ci suit la ligne droite. Veut-on savoir ce que nous pensons à l'égard de cas spéciaux? Qu'on nous le

demande, nous saurons toujours répondre. Le monde se trouve dans une forte crise, et ce n'est pas dans des moments pareils qu'il fait bon se remuer ; ce qu'il faut, c'est choisir et prendre une position, et ne pas la quitter. C'est ce que nous feisons, et le choix de notre position est fait depuis longtemps. Il paraft qu'il n'a pas été erroné, car, en dernier résultat, tous les Gouvernements en peine viennent nous demander secours. Quelle sera la fin de la crise? Je l'ignore.

25 mai.

1576. Le Gouvernement français est dans une pénible situation ; il est forcé de &ire du conservatisme avec les éléments de la destruction ; il fait à cet égard le pendant de certains Gouvernements qui se sont imposé la tâche de foire du libéralisme avec les éléments qui ne conviennent qu'à la monarchie. Entre ces tendances, la différence est que la marche suivie par le Gouvernement français est plus rationnelle que celle des Gouvernements dont j'entends parler ; les positions, par contre, se ressemblent par le peu de fond qu'il est possible de faire sur le succès de pareilles entreprises !

M. Guizot m'adressera une lettre, et j'en connais d'avance le contenu. Elle renfermera l'assurance que nous voyons les choses du même point de vue ; mais ce n'est pas dans la rencontre au point de départ que réside le succès des entreprises, c'est dans celle au point d'arrivée, et ce n'est pas à cet égard que s'entendent les deux Cours, sauf en ce qui concerne le maintien de la paix politiqucy que personne d'ailleurs ne songe à troubler, si ce n'est lord Palmerston.

Je ne veux pas me mettre en relation directe avec l'agent en question *. Veuillez lui faire savoir :

« Que je lui demande d'exercer, s'il le peut, de l'influence sur le Cabinet français, dans le but d'empêcher que les agents de ce Cabinet à Rome et à Florence n'excitent ces deux Gou-

* II s'agit ici de M. Klindworth, qui fut envoyé par Guizot à Vienne avec une mission confidentielle. Voir « Politique de Metternich et de Guizot • , n» 1603, etc. {Note de CÉditeur.)

SUB LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (lft47). 833

verDements italiens à poursuivre la Iif][ne du libéralisme. M. Guizot dira que cela n*a pas lieu, car ses instructions y sont contraires. Je puis répondre à cela que je sais ce qui se passe. Ce n'est pas le radicalisme que prêchent ces agents, mais le libéralisme modéré, et c^est à Rome et h Florence que le véritable danger réside sous cette forme. Il faut demander au Pape et au Grand-Duc de gouverner; le libéralisme viendra de lui-même : il n*a pas besoin de leur être recommandé. »

L'épuration du Cabinet a été, je Tadmets, une mesure nécessaire ; elle n'en est pas pour cela une circonstance heu* reuse : renvoyer des médiocrités pour les remplacer par des médiocrités, c'est une triste besogne.

L'événement a, d'un autre côté, une affinité telle avec la situation intérieure de la France, qu'il passera sans embarras particulièrement notable. II faut juger de la qualité des arbres par celle des fruits qu'ils portent; de quelle valeur sont les fruits de la révolution de Juillet?

10 juin,

1577. La situation générale de l'Europe est fort dangereuse, mon cher comte ! L'ère dans laquelle nous vivons est une ère de transition, et le moment actuel porte le caractère de l'une des crises comme il doit nécessairement s'en présenter aux époques de transition. Savoir à quoi aboutit une crise n'entre pas dans la faculté des praticiens les plus expérimentés» et telle est, du moins pour ma part, la situation dans laquelle je me trouve placé. Les produits des éléments d'ordre peuvent être pressentis ; ceux des éléments contraires ne peuvent l'être, et ce sont ces derniers qui couvrent le monde. Je ne suis ni pessimiste ni optimiste d'esprit et de caractère; je suis né calme et patient, observateur sévère des forces agissantes et surtout des forces motrices; eh bien, plus je suis tout cela, et moins je me reconnais capable de me rendre compte d'un avenir que mon esprit ne peut pénétrer. Ce qui est clair pour moi, c'est que les choses subiront de grands changements.

M. Guizot devra me rendre cette justice, que j'ai été dans le vrai à l'égard de la situation en Prusse. Ce n'est pas une

334 RECUEIL DE DOGUMEMTS (1885-1848).

œuvre légère que le Roi a Ynéditée depuis de longues années , mais une entreprise dénuée de sens pratique. Le Roi est empreint d'un esprit d'ordre, et il crée le désordre ; il yeut le bien, et amène le mal ; il croit devoir être compris, et il ne peut Tétre, car il cherche dans les autres les convictions qui se trouvent en lui. Tout ce que je lui ai prédit est arrivé ; ce qui en sera la suite, je ne puis le prévoir avec une chance de certitude quelconque. Ce qui devra frapper un esprit sérieux comme celui de M. Guizot, c'est la marche que suivent les choses en Prusse. Cette marche prouve une fois de plus combien les mœurs et les idées nationales influent sur les positions. On se tromperait si Ton admettait que, vu la ressemblance qu'offrent les années 1847 et 1789, les choses en Prusse suivront les phases des événements en France. Il n^en sera point ainsi ; si les résultats de la situation peuvent être les mêmes pour les deux pays, les errements qui précéderont les résultats seront tout autres. Le manifeste que, d'après les usages allemands, le Roi publiera sans doute sous la qualification de Landtagsabschîed, permettra à l'observateur impartial de tirer l'horoscope de l'avenir. Les ministres ont joué un rôle fort mesquin dans le drame, et je n'en suis pas surpris. Le Roi a, depuis son avènement au trône, usé tous les hommes d'État à sa disposition. Ce sont aujourd'hui des doublures et des individualités d'une catégorie encore inférieure qui sont chargées des premiers emplois. Le fait saute généralement aux yeux, et il discrédite le Gouvernement.

J'attends la réponse de M. Guizot sur les affaires de Suisse, qui sont engagées dans la voie la plus détestable possible. Je ne doute pas du bon vouloir du Gouvernement français, mais de ses facultés là où les choses revêtiront la couleur d'une fausse légalité.

L'intervention des trois Cours en Portugal * se résume en réalité dans l'intervention anglaise, et cette intervention effia-

* Conséquence du protocole de conférence signé le 21 mai au Foreign Office, dans le but d'assurer le juste respect de la dignité et des droits conslitutionnels de la Couronne, d*une part, et de garantir d'une manière effectire les libertés du peuple, d'autre part. L'intervention fut décidée sur le vœu formel

SUR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (l847). 835

cera ce qui reste encore de pouvoir dans le Royaume. La Reine a étë bien mal conseillée, et aujourd'hui elle sera fort mal soutenue.

Je ne vous parlerai pas de l'Espagne. Il ne reste rien ni à penser ni à dire sur ce malheureux pays, qui a trop de vitalité pour mourir et trop peu d'esprit pour savoir se conduire.

20 juin.

1578. II paraîtrait que Ton cherche à Paris le moyen d'agir en Suisse en suivant un mode que nous n'adopterons pas, parce qu'il ferait manquer le but. a Que T Autriche ouvre la brèche, et la France suivra*. » Cette formule est celle qui a servi de base au soi-disant principe de non^intervention. Nous avons prêté des secours au Gouvernement de Rome, et la France a occupé kncàne parce que les forces autrichiennes sont entrées dans l'État pontifical! Un pareil système est l'opposé de celui que nous regardons comme utile. Si nous devions être appelés à une action matérielle dans la Confédération helvétique, ce ne serait que pour rétablir la paix intérieure de la Suisse; si la France envoie des forces militaires dans la Confédération parce que TAutriche y en aurait envoyé, l'objet que semblerait poursuivre la France difiPérerait du nôtre : cette puissance assumerait le rôle de protectrice de l'indépendance fédérale et de contre-poids aux idées rétrogrades de l'Autriche. Le Cabinet français aurait beau déclarer le contraire, personne n'y croirait, et la seule apparence du fait tournerait en un secours prêté au parti radical. Nous ne donnerons pas dans un panneau que, selon son intention, je me plais à l'admettre, le Gouvernement français n'entendrait point diriger contre nous, mais dont l'effet serait mortel pour le parti véritable-

de la Reine ; les forces navales des trois puissances qui se trouvaient alors sur la côte portugaise et un corps de troupes espagnoles devaient mettre le plan d'intervention à exécution. La France n*avait que deux petits bâtiments dans le Tage. (Note de VEditeur.)

* Voir > Politique hésitante de la France, etc. », dépêclie adressée au baron de Raisersfeld, le i» juillet Î847, n» 1624. {Note de t Éditeur. )

ment conservateur en Suisse, et qui tournerait en définitive contre ceux mêmes qui nous l'auraient tendu.

Ne prenez cela que comme une remarque que je vous fais, et qui n*a pas la valeur d*une réponse à celle que j'attends.

La situation me paraît fort mauvaise en France. Les concessions sont la plaie, — ou si vous voulez, — Tune des plaies de Vordre de choses. Je ne crois pas à la vente des pairies ; mais comme l'argent joue le premier rôle dans toutes les afiPaires du pays, la question une fois agitée, elle 'aura nécessairement une longue queue! M. Guizot, au désintéressement personnel duquel tout le monde rend justice, vît en mauvaise compagnie, et la cause qu'il a à soutenir est pour le moins difficile à défendre.

Ne vous engagez pas avec le général Narvaez. Nous ne pouvons que mettre en panne en ce qui concerne les affaires espagnoles, et vous n'êtes pas mattre de conduire la plume de ce personnage ni de savoir l'usage qu'il pourrait faire de vos paroles.

3 juillet.

1579. La tournure que prendra l'attitude des Cours à l'égard de la Suisse par suite du refus du Gouvernement français d'avancer avec nous sur une même ligne d'action*, n'aboutira pas à de bons résultats. Je ne suis point surpris du mouvement en arrière que vient de faire M. Guizot; il s'est avancé plus que ne lui ont permis ses facultés : c'est là la bonne interprétation de son procédé; la mauvaise serait de lui supposer l'intention de nous engager à nous avancer en Suisse dans une direction qui aurait pour effet de prêter de la force au prétendu principe de nonrintervention, prétentiou commode pour ceux qui entendent servir à leur gré le jeu révolutionnaire. Ce que je ne mets pas à la charge de M. Guizot, je n'hésite pas à le regarder comme possible de la part du

* Voir « Politique hésitante de la France à l'égard de la Suisse « , n» 1627.

{Noi€ de tEditeur.)

SUR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (iSil). 331

Roi Louis-Philippe. Quelle que soit la vérité, nous ne donnerons pas dans un panneau. Ne montrez point d'humeur à M. Guizot, mais ne lui cachez pas nos regrets de cette nouvelle preuve de Timpossibilité pour le Gouvernement français de soutenir ouvertement, et dès lors ulîlementj la cause commune des puissances.

Je ne connais pas de situation plus piteuse que celle où se trouve le Cabinet français. II a gagné le procès que lui avait intenté M. Emile de Girardin*; mais il en est de ce gain comme de toutes les parties jouées dans la boue : on n'en sort pas propre! Mieux vaut, en tout état de cause, que le ministère ait gagné le procès que s'il l'avait perdu. Tout un ordre de choses est jugé par le fait qu*un homme de l'espèce de M. Emile de Girardin trouve le courage nécessaire pour saHy la première autorité du pays.

Metternich à fiaol. Vienne, le 6 juillet.

1S80. Dans la dernière audience que le Roi vous a accordée, Sa Majesté a touché à la situation de la Toscane. Elle en çst inquiète, et Elle a raison de l'être.

Veuillez demander une entrevue avec le Roi et porter h la connaissance de Sa Majesté la traduction ci-jointe d'une lettre que j'ai regardé comme un devoir d'adresser naguère au grand duc**. Sa Majesté la trouvera empreinte de cette force que le sentiment du devoir prête aux hommes qui ont la conviction d'être dans le vrai, et qui en môme temps ont le courage de leur conscience. J'ai la prétention de compter parmi les hommes de cette classe. Je me permets même de trouver un titre à cette prétention dans la confiance personnelle dont le Iloi Charles-Albert, dans les rencontres que j'ai eu l'honneur

* Emile de Girardin avait prétendu dans son journal qu'on avait offert k M. Fould un siège à la Chambre des pairs pour quatre-vingt mille francs, assertion qu*il rétracta dans la suite; il en résulta qu'il fut acquitté par la Chambre des pairs. (^ote de FÊditeur,)

** C'est probablement la lettre de Metternich au grand-duc de Toscane^ datée du 24 avril 1847. Voir « Troubles en Italie », n» 1607.

(Note de r Éditeur.)

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