‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich, chancelier de cour et d'État; pub. par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 5)Chapitre 69 sur 96 · SS · texte numérisé non relu

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d*avoir avec lui à Gènes et à Paris, a Lien voulu me donner les preuves les plus honorables.

Les dangers qui à ces époques ont déjà pesé sur le corp^ social, ont acquis depuis un développement que je ne me sens pas le besoin de sig^naler. Ils sont patents pour les esprits clairvoyants et droits; les esprits dépourvus de ces qualités ne peuvent être éclairés; ce n'est, donc pas à eux que je m'adresse *.

1581. La situation dans leâ Ëuis de TÉglIae. — 1582. La mission de Ficquelmont à Milan. — 1583. Faiblesse du Gouvernement français et haine de l'Angleterre contre la France. — 1584. M. Rossi. — Le Pape. — Cbarles- Albert. — 1585. Mission d'Qsedom. — Conflit provoqué par Taffaire de Ferrare. — L*état des choses à Rome et en Toscane. — Abdication du duc de Lucques. — 1586. Commencement de la guerre du Sonderbund. — 1587. Le Piémont menacé d'une révolution. — Situation des partis en Suisse. — Palmerston ne veut que ce que veut Metternicb! — 1588. Lettre d*Ochsenbcin aux cbeFs de la faction toscane. — La position de VAutricbe. — 1589. Tendances du radicalisme ituisse. -~ Sîiuatioa du canton de Neufcbâtel. — Arrestation de Siegwart Mûller. — 1590. Parallèle entre Palmerston et Guizot. — 1591. Mort de rArchiduche«se Maiie- Louise, ducbesse de Parme. — 1592*. Classification des puissances. — Lord Palmerston intervient partout.

Metternicb h Apponyi. Vienne, 6 août 1846.

1581. Des raisons que j'ignore doivent avoir engagé M. Guizot à renoncer, ainsi qu'on nous Pavait fait savoir, à prendre Finitiative des explications sur les affaires d'Italie : je n'ai pas pris cette promesse à la lettre , et je ne me mets pas en peine

* Bnol ne put obtenir une audience, à cause de l'absence du Roi. Il remit donc le document en question au ministre comte de Solar, qui le fil tenir au Roi, sans que ce dernier exprimât un avis quelconque sur la lettre susdite. Ce n*est que le 28 décembre que Buol réussit à parler au Roi et à trouver l'occasion de faire une allusion à la lettre adressée par Metternicb au grand-duc de Toscane. « Le Roi cependant • , dit Buol dans son rapport^ « sans relever cette remarque incidente, s'écria : «Eb bien, le grand-duc de • Toscane, qui m'écrit lettre sur lettre, n'en semble pas moins satisfait de sa ■ position et croit faire de la bonne politique. » {Note de t Editeur.)

SUR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (l841). 339

de sa non-exécution. J'ai attendu que le moment fût venu pour vous adresser la présente expédition; elle renferme le tableau exact de nos impressions, et tout ce que nous savons nous-mêmes de la situation.

Je désire que M. Guizot nous réponde à la dépêche n* 1 * par un simple mais catégorique : a Ce que vous voulez, la France le veut aussi. «

L'obstacle le plus grand que puisse rencontrer la Révolution en Italie se trouve dans les circonscriptions territoriales de la Péninsule; pour réussir, la Révolution doit porter sur l'unité et l'indivisibilité àe Tltalie, qui n'est qu'un rêve.

La situation actuelle de l'État pontifical est en grande partie due à la marche que la France n'a cessé de suivre à l'égard de ce pays et de la Péninsule tout entière. Ses feuilles publiques, et à leur tête le Journal des Débats, n'ont cessé de * prêcher des réformes; les secours prêtés aux réfugiés italiens, la complicité avec l'émigration polonaise, la nomination de M. Rossi à l'ambassade à Rome, toutes ces causes réunies ont préparé le terrain pour une explosion à laquelle l'avénement du nouveau Pape et l'acte d'amnistie ont servi de moyen et de signal. Il est clair que M. Guizot ne peut vouloir le triomphe du carbonarisme dans un État voisin qui ferait appel aux radicaux français. La cause du mal ne gît pas moins en France. Le remède contre le mal est-il à la portée du Gouyemement français? J'en douterais, si je ne savais le contraire. Vous remarquerez, sans que je vous y rende attentif, que dans le compte rendu de nos impressions nous laissons intacte la question de V intervention. Je sais en cela rester fidèle à mon jugement équitable des positions. Rien ne nous arrêtera dans l'accomplissement de ce que peut réclamer de nous un devoir envers nous-mêmes, prêts, ainsi que nousJe serons toujours, à satisfaire à nos devoirs envers les autres. Le moment d'une action matérielle n'est pas venu, et nous saurons l'attendre; je n'ai à ce sujet rien à ajouter à ce que je vous ai dit dans ma

* Voir la dépêche du 6 août, adressée à Apponyi, k Troubles en Italie », no 161 0. ( Note de C Éditeur. )

dépêche. Si M. Guizot devait toucher à la question de Tintervention, placez-vous à son égard sur le terrain de la vérité, et la vérité est ce que vous venez de lire. Nous ne mettons ni jactance ni réserve dans nos explications, et, certes, rien n'est plus franc que notre conduite.

Metternicli à Buol. Vienne, le 24 août.

1582. L'Empereur, jufjeant à propos, vu la situation actuelle de Tltahe, de placer près de la personne de Monseigneur TArchiduc Vice-Roi un organe de confiance qui, par une connaissance exacte de la marche et des vues du Cabinet Impérial, soit à même d'aider efficacement Son Altesse Impériale de ses conseils et de son expérience, a daigné Eaire choix de M. le comte de Ficquelmont pour remplir cette tâche *.

II me suffira, Monsieur le comte, de vous indiquer le but de la mission confiée à M. le comte de Ficquelmont, pour vous faire comprendre qu'il est nécessaire qu'il soit informé exactement des différentes péripéties du drame dont Tltalie est en ce moment le théâtre. C'est dans ce but que j'engage Votre Excellence à vouloir bien transmettre à M. le comte de Ficquelmont toutes les nouvelles que vous jugerez de nature à pouvoir lui offrir de l'intérêt.

Metternîcli à Âpponyi. Vienne, le 12 septembre.

1583. L'Europe est en ce moment livrée à une crise effrayante. Deux éléments y jouent un rôle prédominant. L'un, c'est la faiblesse absolue dans laquelle est tombé le Gouvernement français; l'autre, c'est la haine profonde qui s'est emparée de l'Angleterre contre le Gouvernement français. Je suis convaincu que ni le Roi Louis-Philippe ni M. Guizot ne se livrent à aucune illusion à l'égard de la seconde de ces appréciations; ce dont je doute, c*est qu'ils voient également clair dans la première. Les idées de force et de faiblesse

* Voir « Mission de Ficquelmont » , n^ 1631-1633. {Noie de CËdiieur.)

sont (les idées relatives, et en énonçant le sentiment que le Gouvernement français e^t réduit à un état d'extrême faiblesse, c'est de faiblesse politique que j'entends parler. Je suis prêt à regarder le Roi et son ministre comme des individualités douées d'autant de force qtie le comporte la situation intérieure du pays. Ils ressemblent aux mauvaises lanternes dont la flamme n'éclaire que l'intérieur du contenant, en répandant alentour non pas de la lumière, mais de Causses lueurs.

Lord Palmerston a découvert cette vérité, et c'est en elle qu'il trouve la force que décuple en lui l'esprit baineux qui l'anime.

Cette position des choses rend notre situation éminemment difficile; elle nous réduit forcément à nos seules et propres forces, que l'esprit de parti bat en brèche dans toutes les directions. Il n'y a pas moyen de marcher avec la France, car elle ne peut elle-même marcher d'un pas assuré. Elle n'a pas le choix; là même où elle entend servir le bien, il lui sera impossible de ne pas ménager les ennemis qu'elle entend combattre. Marcher avec une Angleterre livrée aux influences d'une détestable rancune personnelle, et qui cherche ses appuis dans les partis les plus exaltés, ne nous est pas possible. Nous sommes ainsi réduits à nous-mêmes. Placés sur la base de la vérité, nous ne quitterons pas cette base, et nous saluerons toujours comme bienvenus tous ceux qui chercheront leur point d'appui là où nous trouvons le notre !

7 octobre.

1584. La couleur de mon autre lettre particulière de ce jour devra sufBre pour vous la faire regarder comme ostensible pour M. Guizot*.

Le pouvoir du meilleur ministre que puisse avoir la France, telle qu'elle est auJQurd'hui (et j'accorde cette qualité à

* Voir « Troubles en Italie », lettre confidentielle du même jour, n* 1613.

{Note de rÈditeur.)

M. Guizot), ne peut s'exercer que dans deux directions : dans celle de se soutenir contre l'esprit d'opposition en France, et de £aire le moins de mal posssible à l'étranger. De là à faire le bien, il y a encore loin. L'état dans lequel se trouTent l'Italie, la Suisse, et le malaise du corps social tout entier, tirent leur source de causes qui toutes ramènent à la France. C'est la rivalité de la France, tantôt contre l'Autriche, tantôt contre l'Angleterre, qui a perdu et faussé l'esprit public en Italie et en Espagne, en Suisse et dans le Levant ; c'est sa manie d'être de tout, et tout en tout, de servir la ridicule prétention qu'exprime l'adage : « Toutj.ir et pour la France », qui a mis le désarroi dans les situations politiques, qui est aujourd'hui la cause de la faiblesse dans laquelle est tombée la puissance française, et qui a donné à la politique anglaise le déplorable élan qu'a pris lord Palmerston.

L'une des causes de la situation éminemment dangereuse dans laquelle est placé l'État de l'Église se trouve dans le choix qui a appelé M. Hossi au poste de représentant de la France à Rome. Cet ancien chef decarbonari a, duranttoute son ambassade, remué les masses, caressé ses anciens frères et amis, et exalté les espérances de la faction. Aujourd'hui, M. Rossi est perdu auprès de tous les partis en Italie, et dans le moment où l'organe des pensées plus correctes de M. Guizot devrait servir de contre-poids à l'esprit propagandiste du principal secrétaire d'État britannique, il ne peut, d'une part, se mettre en avant, parce qu'il est privé de tout crédit, et, de l'autre, il n'ose pas trop s'avancer personnellement, pour ne point se trouver en flagrante contradiction avec lui-même.

Vouloir prêter au régime de l'ancien juste milieu de la force pour le bien, c'est se livrer à une vaine entreprise vers laquelle je ne puis élever mon ambition.

Le Pape se montre chaque jour davantage privé de tout esprit pratique. Né et élevé dans une famille libérale, il s'est formé à une mauvaise école; bon prêtre, il n'a jamais tourné son esprit vers les afihires gouvernementales. Chaud de cœur et fieiible de conception, il s'est laissé prendre et enlacer, dès son avènement à la tiare , dans un filet duquel il ne sait plus

se dégager, et si les choses suivent leur cours naturel, il se' fera chasser de Rome. Qu'arrivera-t-il alors? Nous le verrons, car personne ne peut le savoir.

Le Roi Charles- Albert tourne aujourd'hui le dos aux libéraux, que durant ces dernières années il avait encouragés; aussi lui en veulent-ils, et si un Prince court des risques personnels, c'est sans doute lui.

19 octobre.

1585. Ce n'est dans aucun cas M. d'Csedom qu'il serait juste d'accuser de V imbroglio dont vous a parlé M. Guizot. M. d'Usedom avait reçu du Roi son mattre Tordre de venir le rejoindre dans le nord de Tltalie, lors de la dernière excursion que Sa Majesté a faite au delà des Alpes. L'envoyé de Prusse, avant de quitter Rome , a cru devoir demander au cardinal secrétaire d'État s'il avait des commissions à lui donner. Un entretien entre les deux personnages eut lieu , dans lequel le cardinal toucha à la question de Ferrare et aux vœux que Sa Sainteté formait en iaveur de son arrangement. Le Roi, que M. d'Usedom ne trouva plus sur le sol de l'Italie, lui ordonna de passer par Vienne ; Sa Majesté le chargea d'une lettre pour moi, dans laquelle il me dit avoir pris ce parti, « convaincu qu'il était que je serais bien aise d'apprendre par le voyageur les impressions sous lesquelles celui-ci était placé». Le Roi ajouta en termes exprès : a Je ne vous envoie pas M. d'Usedom pour traiter avec vous de l'affaire de Ferrare, de laquelle je n'entends pas me mêler, si ce n'est pour vous dire que l'Autriche est placée dans son plein droit, et que je vous connais assez pour être sûr que vous saurez conduire les choses à une bonne fin. Renvoyez mon homme à Rome quand vous le voudrez; je lui ai ordonné de vous dire tout ce qu'il m'a dit. «

Quand on a appris à Rome que l'envoyé de Prusse s'était rendu à Vienne, on a supposé qu'il voulait y déployer le caractère d'un émissaire du Cabinet du Vatican, et l'on nous a feiit passer une dénégation formelle de tout ce que M. d'Usedom pourrait nous avoir dit. Ce n'est pas de Rome que M. d'Usedom s'est rendu à Vienne, c'est le Roi, son Mattre, qui nous l'a

^envoyé; le Roi n'a jamais voulu se charger d'une intcrvenlion. Le pasticcio n'est ainsi ni une œuvre de M. d'Usedom ni un fait qui tombe à notre charge : il est le produit de Tétat anormal dans lequel se trouvent placés les hommes et les choses dans TÉtat de TÉglise.

C'est avec une véritable satisfaction que j'ai eu lieu de me convaincre , par la lecture de la lettre de M. Guizot à M. de Flahault, que M. le président du Conseil a saisi dans sa vérité la marche que nous suivons dans le pitoyable conflit de Ferrare *. Nous ne lui accordons pas la valeur d'une affaire , mais celle d'une entente sur une question de service militaire. Le différend arrivera à son terme le jour oii ce sera le bon sens du Gouvei:nement romain qui décidera, et non TinBuence du club du Circolo Romano, Nous formons à l'égard de sa plus prompte fin les mêmes vœux que M. Guizot.

Si je suis pleinement d accord avec M. Guizot sur tout ce qui a trait à la question de Ferrare, je désirerais pouvoir l'être à un égal degré au sujet des impressions de ce minisire sur la position des choses dans l'Ëtat de l'Église et eu Toscane. Les deux pays sont en proie à une révolution flagrante, et l'avenir, je le crains, ne démentira pas mon jugement. Ce qui ressemble à des léformes n'a pas d'autre valeur, à Rome et à Florence, que celle de jalons placés par les meneurs d'un parti qui gou* verne les deux pays sous le contre-seing du Pape et du Grand- Duc. Or, comme il n'est pas dans la nature des révolutions de s'arrêter, celle qui a pris pied dans les deux États de l'Italie centrale ne s'arrêtera pas à l'exposition du drame.

On se trompe à Rome sur sa propre position et sur celle des puissances. Les hommes placés au gouvernail des affaires sont neufs dans leur maniement et élevés à une misérable école. Le chef de TÉglise doit être libéral dans la véritable acception du mot, qui fait des vues libérales une qualité de l'esprit et du cœur. Le Papie qui libéralise évoque des monstres qu'il ne sera pas mattre de terrasser. Ce n'est pas à la remorque des

* Voir : « Conflit provoqué par le droit de {varnison de TAutriclie à Ferrare ., n" i628-i630. {Note de t Éditeur.)

partis que doit se traîner la plus haute puissance morale : c'est à la tête de la partie saine du genre humain que la place du Souverain Pontife est marquée. Le plus grand malheur qui^ ait pu être réservé au corps social , c'est de voir les partis du désordre moral et matériel marcher au cri de : Viva Pio nono ! et sous les couleurs du Chef de la catholicité. Le Pape pourrat-il suivre la faction dans sa marche? Non certainement. Qu'arrivera-t-il alors?

Les points les plus saillants dans la situation sont aujourd'hui les suivants :

Le parti qui en Suisse est placé sur la base du bon droit succombera-t-il sous les coups du parti radical? S'il succombe, la révolution jettera, sans plus attendre, le masque dont elle se couvre encore. Si le Sonderbund se soutient, la révolution avancera d'un pas plus timide. De toute manière, la Suisse jouera un grand rôle en mal ou en bien.

Quant à la Péninsule, ce qui décidera de bien des questions, ce sera l'avenir des États sardes et napolitains, qui se trouve, en somme, entre les mains des armées des deux pays. Si elles restent fidèles à leurs serments, ces pays pourront être préservés d'un bouleversement intérieur, et le fait réagira en bien sur les États du centre de l'Italie. Si les armées oublient leurs serments, la Révolution triomphera immédiatement dans la Péninsule, et vous savez, mon cher comte, que je n'entends jamais préjuger ce que l'avenir tient sous un voile que la faiblesse de ma vue ne sait point pénétrer.

Les événements seraient bien autrement calculables à l'avance, qu'ils ne le sont en réalité, si les dangers qui se montrent aujourd'hui dans la Péninsule ne tiraient leur source et leurs moyens que du sol de l'Italie même. Il n'en est point ainsi , et les conséquences devront dès lors être différentes. Quand une révolution est réduite aux seuls éléments de destruction que renferme le pays dans lequel elle se fait jour, ces éléments se trouvent alors toujours contre-balancés par les masses, qui entendent défendre les intérêts qui forment la base des principes conservateurs; c'est aux Gouvernements et aux hommes sages à savoir tirer profit de cette constante disposition du

véritable peuple. Il en est autrement des révolutions importées de l'étranger dans les pays où les esprits y sont préparés depuis longtemps; alors la force gouvernementale est déjà amoindrie à un point qui équivaut à son annulation. Tel est le cas de la Toscane et de TÉtat de TÉglise : de la première , parce qu'elle n'a point été gouvernée depuis vingt et tant d'années, et de l'autre, parce qu'il a été misérablement gouverné.

De ce tableau ressort la preuve que ce qui porte encore , dans l'État de l'Église et dans le Grand-Duché, le caractère de réformes et de la modération , n'est point regardé par moi comme ayant la valeur d'une réalité ; je reconnais à la situation la valeur d'une préËBice, d'une introduction à ce que le prochain avenir exposera à la face du monde.

Je vous parle, dans mon expédition officielle, de l'abdication du duc de Lucques et des détails qui à ce sujet nous sont connus. Le duc est personnellement un composé singulier de qualités et de défauts , de force et de faiblesse morale et matérielle. Vous trouverez dans l'annexe le compte qu'il rend luimême au Roi de Sardaigne des motifs qui l'ont engagé à se retirer, pour le moment, de la scène politique. Il a , dans ses explications envers Madame rÂrchiduchesse, duchesse de Parme, ajouté à ses motifs l'expression de sa ferme volonté d'arriver au gouvernement de ce duché dans un état d'entière liberté morale et personnelle. Nous n'avons, pour notre part, rien à objecter au parti que le duc a pris; il est en parfait accord avec les dispositions de Tacte du Congrès, à l'égard desquelles l'événement n*a d'autre portée que celle d'un arrangement qui est indubitablement placé dans le droit des parties contractantes. Le duc entend vivre comme tout particulier a la feculté de vivre, jusqu'au moment où, par le décès de Madame rArchiduchesse , il entrera dans l'héritage des duchés de Parme et de Plaisance, et nous ignorons encore le lieu qu'il choisira pour sa résidence et celle de sa famille. C'est le Grand-Duc de Toscane qui a fait au duc de Lucques la proposition de l'arrangement. Le Grand-Duc a-t-il eu raison ou tort dans son propre intérêt? Je ne me permets pas de décider

de la question. Ce qui me paraît probable, c'est que la ville de LucqueSy — qui au fond est le pays, — ressentira d'une manière pénible son passage anticipé de la situation d'une capitale à celle d'une ville de province , privée des ressources de son ancienne position.

Veuillez, mon cher comte, porter cette lettre à la connaisr sance de M. Guizot, et le prier de regarder comme confiden-» tielle la connaissance que je lui donne de la lettre du duc de Lucques au Roi de Sardaigne.

!•' noyembre.

1886. Les dés sont jetés en Suisse, et ce sera le sort qui décidera du gain ou de la perte d'une partie engagée entre les défenseurs du bon droit et les soutiens de la plus détestable des prétentions. Peu de jours suffiront pour nous faire voir clair dans la situation, et je sais attendre.

Je vous adresse une lettre que j'ai écrite pour M. Guizot * ; veuillez la lui donner à lire, et, s'il le désire, laissez-lui en prendre même une copie. Si elle passe entre les mains de M. Guizot, elle sera un jour rendue publique, et je ne demande pas mieux qu'il en soit ainsi. Ce n'est pas moi qui me trompe , c'est M. Guizot. Le juste milieu que M. Guizot croit triomphant dans l'État romain, n'existe que dans la tête de quelques bonnes âmes qui, parce qu'elles sont telles, ne jouent pas un autre rôle que celui de porteurs de menteuses enseignes. Ma lettre renferme ce que je pense de la situation, et j'ai la conviction intime que je ne suis pas dans l'erreur à son égard. Je suis toujours une ligne de pensée pratique. Le Roi et M. Guizot sont l'un et l'autre (assurément avec des nuances importantes) des utopistes. De là doivent naître entre eux et moi des différences dans les impressions et les jugements, que je tiendrai toujours à maintenir dans les limites les plus étroites; la meilleure manière de procéder à cet effet est de ne pas épargner les vérités sincères, et vous voyez que je ne suis pas avare à leur égard.

* Voir Li lettre suivante, n9 1587. {Note de l'Éditeur.)

348 nECUEIL DE DOCUMENTS (1835-1848J.

!•' no\'embrc.

1587. Les nouvelles les plus rëcenles qui me sont arrivées dans la journée d'hier, c'est-à-dire immédiatement avant le départ de mon expédition de ce jour, peuvent être résumées dans les termes suivants :

La faction parait vouloir sonder les véritables dispositions du Roi de Sardaigne. Je crois qu'il résistera. On était disposé à publier une loi martiale, pour arrêter les rassemblements aux cris de : « Vive Pie IX ! » qui troublent la tranquillité de Turin. Les choses sont placées ainsi entre le noir et le blauc, et le Gouvernement sarde devra quitter les nuances intermédiaires.

Si la répugnance des milices des douze cantons radicaux, de se vouer corps et biens au service des gouvernants radicaux, ne prive pas ces derniers de la faculté matérielle d'attaquer le Sonderbund, la lutte est inévitable. Son résultat sera le réveil des éléments de désordre, encore tenus en réserve par les partis en Italie, et leur déchaînement définitif, ou bien un coup frappé sur ces partis, qui les condamnera à une retenue momentanée. Les révolutions qui font long feu cou* rent le risque de manquer leur objet. Le pour et le contre sera grandement influencé par Tissue des événements en Suisse. Le parti radical, et h sa tète ses meneurs bernois, sont h couil d'argent, ils voudraient faire un emprunt de deux millions; j'espère qu'ils ne les trouveront pas. L^appel à une armée de cinquante mille hommes, que le Yorort vient d'émettre, exige une dépense qui, au taux le plus modéré^, peut être évaluée à cent mille francs par jour. Le manque d'argent n'arrêtera pas le commencement de la guerre; la question est de savoir à l'aide de quels moyens elle pourra être soutenue, si la résistance des sept cantons est opiniâtre.

Lord Ponsonby a reçu hier une lettre particulière de lord Palmerston, écrite sur un ton qui forme un contraste frappant avec l'ensemble de ses manifestations antérieures. Elle est pleine d'éloges pour l'ambassadeur, et d'assurances que lord Palmerston ne pense et ne veut en toutes choses

SUR LES EVENEMENTS POLITIQUES DU JOUll (1847). 349

« que ce que je veux et pense » ! Je trouve ramendement trop complet et trop prompt pour Tattribuer à de meilleures lumières dans Tesprit du principal secrétaire d'Etat; je me contente d'en chercher la cause dans Tinfluence du Cabinet et des embarras de la situation générale.

Veuillez confier à M. Guizot ce que je viens de vous dire. Je suis convaincu qu'il partage mes impressions sur les diverses positions.

29 novembre.

1580. M. Guizot sent, j'en suis convaincu, la gravité de la .situation tout comme je la sens. La Suisse va devenir un volcan, et ce qui alimentera son éruption, ce sera l'élément radical dans toute son impureté. J'ai des raisons pour ne point mettre en doute l'existence d'une lettre d'Ochsenbein à des chefs de bande en Toscane, par laquelle il leur promet que, la lutte avec le Sonderbund finie^ la Suisse mettra à la disposition des radicaux italiens un secours de trente mille frères et amis. Je sais que pour tenir parole il faudrait au chef des bandes armées l'argent qu'il n'a pas ! Aussi ce ne sont pas les trente mille hommes promis que j'ai en vue, mais le fait de la promesse et les conséquences qui en sont inséparables. Nous allons considérablement renforcer notre armée en Lombardie. Placés entre un volcan incandescent et des magasins à poudre dont les gardiens se plaisent à jouer avec le feu, c*est sur nous-mêmes qu'avant tout nous devons nous reposer. C'est à une situation pareille que les gardiens du repos public se trouvent réduits aujourd'hui! Qu^ M. Guizot nous dise ce qu'il compte faire. Tout étant difficile dans une situation comme Test celle de notre ère de progrès, celle du président du Conseil ne peut manquer de l'être également» Qu*il soit convaincu qu'à cet égard je ne me Hvre à aucune illusion.

12 décembre.

1589. Je n*ai pas beoin de la lecture que M. de Flahault ni^a donnée de la lettre particulière de M. Guizot, dont j'ai

350 RECUEIL DE DOCUMENTS (18S5-t848;.

cité un passage dans ma dëpéche n* 1 * de ce jour, pour être convaincu que son rédacteur est absolument dans le vrai, à regard de la phase h laquelle est arrivée TaCEaire suisse.

Cette phase a dû se présenter dès que l'affaire n*a point été étouffée dans son développement, et le résultat* c'est que les puissances se trouvent aujourd'hui placées en face du radicalisme investi du pouvoir.

De ce fait ressort pour les Gouvernements conservateurs une somme difficile à évaluer de difficultés et de &cilités morales. Que, pour Dieu ! les Cabinets ne se livrent point à des illusions ; qu'ils se placent fermes en face de la vérité dans la situation, et qu'ils ne se trompent pas dans la voie qu'ils auront à suivre ! Toute erreur de leur part à cet égard serait mortelle pour la cause que les Cours sont dans Tobligalion de défendre, et entre cette cause et leur propre existence il n'y a point de différence!

La lutte avec le radicalisme est une lutte possible, parce qu'il offre un corps, et que ce n'est qu'avec les corps qu'une lutte est possible. Le radicalisme ne peut marcher qu'avec l'aide de la force dans les voies de l'injustice ; l'injustice fait appel au sentiment public, et ce sentiment vient en aide <i ceux qui soutiennent la cause de la justice, qui toujours est celle de la raison.

Je conçois, en appliquant ces considérations à la position du Gouvernement français, qu'il regarde comme plus fecile pour lui d'opposer une action forte et soutenue au radicalisme triomphant en Suisse, qu'à la lutte qui a eu poiïr résultat un aussi détestable triomphe. Plus la marche que nous avons suivie est riche en preuves que nous avqns toujours admis l'existence de ce sentiment dans le Cabinet français et que nous n'avons pas voulu le contrarier, plus nous devons tenir compte aujourd'hui des nécessités que réclame la nouvelle situation, qui n'admet point de capitulation.

Ce n'est pas dans l'excentricité de la marche du Gouveme-

* Voir les dépêches du même joar dans la « Guerre du Sonderbund • , n« 1651-1651 (Note de V Éditeur.)

SUR LES KVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (l847). 351

ment angolais que je cherche les véritables dangers, car ce mal doit avoir des bornes. I/Angleterre ne peut vouloir placer le continent sous la faux d'une révolution dont les excès ne différeraient pas de ceux de la Montagne, car les causes extrêmes font toujours pour leur soutien un appel aux mêmes moyens. Ce que je regarde comme un danger plus sérieux, c'est le masque d'une fausse légalité, dont les conducteurs de la barque en Suisse auront soin de couvrir les produits de leur victoire matérielle ; masque au secours duquel viendront les esprits perdus, les ambitieux de bas étage, les poltrons et les égoïstes de la banque, enfin les chicaneurs de toutes les oppositions dans tous les pays quelconques. J'ai touché à ce danger dans mes dépêches, et c'est sur son inévitable existence que je tiens à fixer l'attention toute particulière de M. Guizot. La marche que suivront les chefs du radicalisme en Suisse aura pour objet d'éviter la révision du pacte fédéral ; l'objet qu'ils ont eu en vue est déjà atteint pour eux. Les vingt et un cantons seront placés sous des gouvernants de la secte ; ce que celle-ci a voulu atteindre naguère par la révision du pacte, elle le trouvera accompli maintenant avec l'aide d'une majorité cantonale aux ordres du Yorort, telle que jamais il n'en a existé. Si une voix devait s'élever contre les ordres des clubs, dont la Diète elle-même ne sera que le pouvoir exécutif, l'exemple récent sera là pour ramener cette voix à l'obéissance. La pire des tyrannies est celle des lois mal appliquées, et c'est sous le régime d'une tyi^nnie pareille que se trouve placé ce qui porte le nom de Confédération helvétique; ce sera sous Tégide de cette feinte légalité que cette Confédération imaginaire se présentera devant les Cours de l'Europe. Devant cette situation défait, les Cours devront prendre position sur le terrain du droit positif. Ce droit, M. Guizot l'a parfaitement formulé dans le passage de sa lettre particulière à M. de Flahault.

Ce sont des actes publics qui ont assuré ce droit aux puissances. Reste celui des États limitrophes de la Suisse. Le droit de ces États se confond avec le premier des devoirs des Gouvernements de ces Étals, avec le droit imprescriptible de

veiller à leur propre existence et à la sûreté des gouvernés. Je ne crois pas pouvoir réduire à des éléments plus simples le tableau de la situation.

La position du canton de Neufchàtel offre quelque chose de providentiel ; aussi lui accordons-nous cette pleine valeur.

Un point important de la situation, c'est l'attitude que devra prendre le Corps germanique, et à laquelle je touche par l'une de mes dépêches de ce jour. Veuillez également appeler Tattention de M. Guizot sur l'arrestation de M. Siegwart-Miiller en Piémont.

2Ï décembre.

1590. La longue dépêche que je vous adresse aujourd'hui *, et qui a la valeur d'un véritable travail, est l'exposé clair et précis de mes impressions sur la position de l'affaire suisse, position inouïe, et qui, à mes yeux, offre le prototype de celle dans laquelle se trouve aujourd'hui placé ce qui assurément porte fort improprement le nom de politique. Trouver le fil au milieu d'un état de choses que le mot « anarchie » caractérise seul à sa juste valeur, est en soi-même une pénible tache. C'est cette tâche que, dans la rédaction de mon travail, je me suis imposée, et je crois l'avoir remplie. La peine que je me suis donnée conduira-t-elle, je ne dis pas à bon port, mais placera-t-elle l'entreprise seulement dans la droite voie? Ce sera l'avenir qui nous le prouvera.

J'avais commencé à rédiger ma dépêche par suite de la première indication, qui m'était venue de Paris, sur le revirement qui s^est opéré dans la situation du Cabinet français et, je l'admets, dans les fiacultés, mais non dans la pensée, de M. Guizot. Le texte de la dépêche vous montrera où j'en étais arrivé quand je reçus votre rapport du 15 décembre. Au moment où je l'ai signée, j'ai été informé par M. le comte de Colloredo que le 20 décembre il se mettrait en route pour Paris avec le général de Radowitz. Le travail que je vous

* Voir la dépêche du même joar dans les « Conférences de NeuFchâtel • , n» 1Ô56. ( Note de t Éditeur.)

adresse devient dès lors à la fois une instruction pour vous et pour le comte de Colloredo. Suivez-la d'une commune entente, et les rôles devront être distribués entre vous de telle sorte que vous Tinformerez de la position des choses et des hommes à Paris, et que vous suiviez ses indications à Tégard de ce que veut et ne veut pas notre Cour, qui est en plein accord sur tous les points avec celle de Berlin.

. L'histoire de PaCRiire suisse est à la fois celle de M. Guizot et de lord Palmerston. Elle met en pleine évidence les attitudes respectives des deux personnages, — l'un, recherchant tous les moyens de placer, en réalité ou sous de trompeuses apparences, les deux Cabinets sur un même terrain; Tautre, livré à la ferme décision de fournir au monde la preuve d*un haineux éloignement. Cette position ressemble à une meule qui broie tout ce qui se trouve placé sous elle, hommes, choses, intérêts, principes, et jusqu'à la simple raison. Ne croyez pas que, par suite de ce tableau, je placerais les deux ministres sur une même ligne morale ou seulement de volonté et de pouvoir. II n'en est point ainsi ; je distingue et je divise en deux catégories directement opposées la valeur intrinsèque de leurs individualités. M. Guizot est animé de bon vouloir, et Palmerston est en proie au plus détestable vouloir ; M. Guizot n'a que des facultés fort limitées pour mettre en pratique ce qu'il veut, tandis que le ministre anglais est fort de la puissance du mal. M. Guizot est passible d'un défaut : il se croit une force d'action plus étendue que ne l'est celle qui, en réalité, se trouve à sa disposition, et il est dès lors exposé à s^avancer pour reculer; lord Palmerston a devant lui une marge que des considérations de prudence seules l'empêchent de ne point épuiser. Le bon côté se trouve ainsi celui de M. Guizot, et le mauvais celui de son adversaire. Quel est le côté qui dans cette lutte incessante reste à la disposition de Cours et d'hommes autrement placés? Il ne leur reste que leur propre force, que les Cabinets doivent avoir grand soin de ne point dépenser ni de compromettre aux dépens d'une cause qui est la leur, et qui est aussi celle du corps social, menacé jusque dans ses fondements et dans son repos

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