‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich, chancelier de cour et d'État; pub. par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 5)Chapitre 70 sur 96 · VII. ÏJ · texte numérisé non relu

VII. ÏJ

par les extrêmes de la faiblesse du bien et de la force du mal.

Cette lettre, mon cher comte, comme tout ce que je vous ëcris, est également à l'adresse du comte de Golloredo et du général de Badowitz, dont Tesprit suit la même marche que le mien. Si je ne me trompe, ce qui ressort de mon travail de ce jour devra parattre raisonnable à M. Guizot, et venir en aide à sa position personnelle dans une affaire qui n^est pas plus celle des Cours de Vienne et de Berlin qu*elle n^est celle de la France, qui, tout aussi peu que les deux autres Cours, ne peut vouloir se laisser radicaliser. Je propose une marche simple et forte, parce qu'elle est en même temps empreinte de prudence. Ce ne sont pas des pierres que je jette sur la route : j'entends Taplanir. Les égards pour TAngleterre ont paralysé la marche de Taffeire; je n'entends pas les mettre de côté; mais ce que j'entends, c'est de ne point mettre le droit des puissances sous la férule du patronat d'un ministre anglais, et bien moins encore sous celle de lord Palmerston. Qu'adviendra-t-il de tout cela? En conscience, je n'en sais rien, tandis que je sais que nous ne plierons pas devant notre devoir de propre conservation.

24 décembre.

1591. La mort de Madame l'Archiduchesse, duchesse de Parme, a, dans la position où se trouve aujourd'hui l'Italie, la valeur d'une complication qu'en d'autres circonstances l'événement n'aurait pas eue. L'acte du Congrès ayant réglé le sort du duché de Parme, et le grand-duc de Toscane, les ducs de Lucques et de Modène ayant complété les arrangements territoriaux jusque dans leurs moindres détails, au moyen des transactions qui ont eu lieu entre les trois princes dans les années 1844 et 1847, la mort de la Souveraine temporaire de Parme n'aurait, en temps ordinaire, je le répète, d'autre effet que celui d'un changement de règne prévu par la loi. En sera-t-il de même dans la position actuelle des choses dans la Péninsule? Il est permis de regarder le contraire comme possible.

Quoi qu'il puisse arriver, TEmpereur saura prêter au nouveau duc de Parme les secours matériels qu'il réclamerait de la part de Sa Majesté Impériale. Il en sera de même si le duc de Modène devait avoir besoin de Taide de nos forces pour éloigner de son pays une anarchie que des bouleversements dans le duché limitrophe ne sauraient manquer de produire.

Veuillez, mon cher comte, donner à M. Guizot connaissance de cette détermination de TEmpereur. Elle porte sur une mesure d'ordre, et elle devra satisfaire les amis du repos public. Il n'entre dans notre décision aucune pensée politique, aucune idée dynastique; elle repose uniquement sur le sentiment de ce que l'Empereur se doit à lui-même, et à des devoirs qu'il se reconnatt en faveur du maintien de Tordre public, tant dans ses propres domaines que dans les petits États limitrophes qui, par l'exiguïté des moyens dont disposent leurs Gouvernements, se trouvent exposés à devenir des foyers de révolution flagrante.

29 décembre.

Itt92. J'ai consigné dans la lettre que j'adresse par le présent courrier h M. le comte de Colloredo ce que j'ai à dire à M. Guizot sur l'affaire suisse. Je lui fais part dans cette lettre de ce que je pense de sa situation personnelle dans cette affaire.

La position est difficile; M. Guizot en convient dans une lettre particulière qu'il a adressée à M. le comte de Flahault avec l'ordre de m'en donner connaissance. J'aurais su à quoi m'en tenir sur la gène qu'il éprouve, si M. Guizot ne me l'eût point fait savoir, car il serait impossible qu'elle n'existât pas. Le grand public, en France, ne comprend rien à la question suisse, et les oppositions, à quelque nuance qu'elles appartiennent, prennent à tâche de l'induire en erreur à ce sujet. On est habitué en France au triomphe du libéralisme; on ne 8*en effraye plus; et ce qui vient de se passer dans le pays limitrophe est paré par les séducteurs de l'opinion publique de couleurs libérales.

D'autre part, V obscurantisme de T Autriche et son absolutisme ont été tellement accrédités en France, que le public a de la peine à comprendre que le Gouvernement du pays puisse se rencontrer avec le Gouvernement impérial sur un autre terrain que celui d'une intense opposition morale et d'une rivalité active. La France court aujourd'hui bien des risques, par suite de préjugés qui nécessairement sont une cause fréquente d'embarras pour l'homme placé à la tète du Cabinet et qui voit les choses sous le jour de la vérité. A une position aussi difficile vient se joindre le jeu de lord Palmerston, jeu digne de toute réprobation, mais conduit par lui avec une incontestable habileté. Il devra suffire de ces remarques som* maires pour prouver à M. Guizot que je ne me livre point à des illusions à l'égard des difficultés de sa position ministérielle. En admettant, ainsi que je le fais, leur existence, je ne mets en doute, par contre, ni la qualité de ses intentions ni la force de son caractère. Il ne se trompe pas à l'égard de l'existence et de la portée du mal que renferme la Suisse et qu'elle déversera immanquablement sur l'Europe, s'il n'est comprimé par ce que l'Europe renferme encore de forces conservatrices.

Je prie M. Guizot, s'il veut se rencontrer avec moi, — et il en a certes la franche intention, — d^attacher une certaine valeur à ce que j'ai dit dans ma lettre à M. le comte de GoUoredo, à l'égard de la marche que je regarde comme la seule utile à suivre par les Cours continentales. M. Guizot ne veut pas d'une conférence; je n'en ai jamais voulu sans que son objet et l'opportunité de son établissement fussent au préalable clairement établis et arrêtés. M. Guizot n'entend point adresser à la Suisse la menace de la guerre. Mais a-t-il jamais été question d'une menace pareille? Pour notre part, nous concevons la guerre, mais nous n'en concevons pas la menace. La Suisse offre d'autres moyens de répression, avant que le dernier des moyens devienne une nécessité. La guerre doit assurément être regardée comme une conséquence possible de la situation que le radicalisme a faite à la Suisse et aux Etats en contact immédiat avec elle, — situation qu'il est dans la nature du radicalisme de chercher à aggraver aux dépens

du repos et de Texistence même des États voisins; mais s'ag[it-il aujourd'hui de cette fm d'un détestable état de choses, ou ne s*af>;it-il pas plutôt d'empêcher que la nécessité d'une fin pareille ne se présente? Nous croyons à cette dernière alternative. Ce que je recommande particulièrement à l'attention de M. Guizot, c'est que les Cours doivent se rendre compte de l* existence des deux catégories dans lesquelles elles se trouvent rangées, par le £ait même de leurs positions respectives, savoir : les Cours qui ont signé l'acte du Congrès, et celles qui n'ont point pris une part directe à la signature de cet acte. Bien des difficultés dans la conduite ultérieure de l'affaire suisse, — de cette affaire qui, ainsi que je le dis dans ma lettre à M. le comte de Golloredo, n'est pas du nombre de celles qui sont à prendre ou à laisser, — se trouvent écartées par cette classification commandée par la nature même des choses. L'action des Cours signataires de Tacte du Congrès est évidemment limitée au jugement qu'elles seules sont appelées h porter sur la validité du bienfait de la neutralité appliquée à la Suisse actuelle, et c'est avec leur décision sur cette ques« tion, décision qui ne saurait être douteuse, que finit leur compétence et que commence la liberté de l'action des Etats limitrophes du foyer du radicalisme. L'Angleterre sera sans doute maltresse de se joindre ou de refuser de prendre part à la décision des quatre autres puissances signataires comme elle de l'acte du Congrès ; ce à quoi elle ne pourra élever des prétentions, ce sera à se reconnaître le droit de se gérer comme puissance limitrophe de la Suisse ni comme juge des besoins que, dans l'intérêt de leur propre salut, les États compris dans la seconde catégorie pourront se regarder comme en devoir de respecter et de servir dans l'intérêt de leur propre salut.

Je comprends les égards que le chef du Cabinet français croit devoir prendre vis-à-vis de l'attitude du Gouvernement britannique dans toute affaire, et plus particulièrement dans les questions sociales; je comprends ces égards parce que je connais le pouvoir des préjugés sanctionnés par ce que Ton appelle l'opinion publique, et l'influence que ce pouvoir, — quelque mal fondés que puissent être son point de départ et la base tout

entière même sur laquelle il repose, — exerce sur les positions gouvernementales. Mais c'est en me fondant sur celte connaissance que j'attache un grand intérêt à la séparation formelle des puissances en deux catégories à Tégard de la grande afhire en instance, la plus digne, sans contredit, parmi toutes celles du jour, de fixer Tattention sérieuse des puissances limitrophes de la Suisse. En maintenant la distinction entre ces deux catégories, les États les plus directement menacés par la position dans laquelle se trouve ce petit pays, foyer d'un mal terrible, acquièrent une liherté d'action que l'Angleterre, située à une grande distance du danger local, n'a pas le droit de gêner, et qu'elle sera réduite à contrôler en ce qui concernerait les écarts politiques, matériellement et moralement impossibles de la part des États limitrophes. J'ai mis dans ma lettre à M. le comte de Golloredo un soin particulier à établir la vérité à l'égard de la valeur du mot « intervention • , appliqué à ce que veulent et doivent vouloir les États limitrophes de la Suisse. Ce n'est pas pour apprendre à M. Gui^&ot ce qu'il sait aussi bien que moi que j'ai coulé à fond la valeur de ce mot, c'est pour prouver aux Cabinets que l'idée même d'une intervention, — si ce n'est dans une affaire qui les regarde en propre et ne regarde en rien la puissance anglaise, — n'est pas celle qui les occupe en ce moment. C'est lord Palmerston, le plus intervenant des hommes d'État, le plus occupé à intervenir toujours et partout, en toute chose et en toute occasion, et dont la prétention s'élève évidemment à l'impudente hauteur de vouloir que les États étrangers ne soient gouvernés que par des hommes de son choix, qui entend défendre aux États limitrophes de la Suisse de veiller à leur propre sûreté, en plaçant cet interdit sous l'égide du principe de non-intervention. Ce sont ces prétentions qu'il faut arrêter, et elles ne peuvent l'être que par l'établissement de catégories entre les puissances, catégories qui existent de fait, et qui, pour ne pouvoir être niées, doivent être explicitement énoncées et servir de règle à la conduite de l'affaire suisse. 11 ne me reste plus qu'une considération à placer sous les yeux de M. Guizot.

IIÉPONSE A Là protestation, ETC. (1847). 369

Les positions ne deviendront claires que si ce ministre entre dans la direction que suit ma pensée. D'un autre côté, les deux Cabinets de Berlin et de Saint-Pétersbourg, dans Tafihire suisse, marcbent entièrement dans nos voies. Il doit importer autant à M. Guizot qu'à moi que rien ne soit cbangé dans cette position des choses, la seule utile dans Tintérét de la cause commune et surtout dans celui d'éloigner Tinfluence que la politique de lord Palmerston a de longue main trouvé moyen d'exercer sur ces deux Cours. Si dans cette voie j'ai pu gagner du terrain, il est de l'intérêt des deux grands États limitrophes de la Suisse que le bien acquis ne s'efFace pas. Je ne saurais donner à M. Guizot une preuve plus grande du sentiment de confiance que je me plais à accorder à ses intentions.

RÉPONSE A LA PROTESTATION DE LA FRANGE ET DE L* ANGLETERRE RELATIVEMENT A CRAGOVIE.

1593. Mettemich à Appooyi, à Paris (D.). Vienne, le 4 janvier 1847. — 1594. Mettemich à Apponyi, à Paris (Lettre confid.). Vienne, le 4 janvier 1847. — 1595. Mémoire de Mettemich, daté de Vienne, le 4 janvier 1847. (Anneie du n» 1594.)

Iff93. M. le comte de Flahault a porté a ma connaissance une dépêche que M. Guizot lui a adressée le 3 décembre dernier avec ordre de m'en donner une copie. Nous avons, depuis, été informés que des dépêches de la même teneur avaient été adressées par M. le ministre des affaires étrangères aux missions de France à Berlin et à Saint-Pétersbourg.

Ayant porté la dépêche en question à la connaissance de l'Empereur notre auguste Maître, et ayant réclamé ses ordres concernant la réponse à fiaire à cette communication, je me trouve autorisé par Sa Majesté Impériale à vous adresser les déclarations suivantes, qui servent de base et de règle invariable à sa politique; elles renferment la pensée de TEmpe-

reur, laquelle se trouve en parfait accord avec celle de Leurs Majestés Prussienne et Russe.

Sa Majesté Impériale attache aux traités la valeur de la foi jurée. Elle sait respecter, et Elle se croit en droit d'attendre que toutes les parties signataires d'un engagement respectent de leur côté ce que renferme cet engagement.

Nous n'admettons pas qu'un traité puisse ne pas établir des droits et des charges. Kous n'admettons pas, par contre, que les droits ou le poids des charges qu'ils imposent aux parties contractantes puissent dépasser les limites que leur trace l'engagement contracté.

Nous respectons les indépendances légalement établies, et nous nous reconnaissons dès lors le droit d'exiger que notre indépendance, comme celle de tous les États, soit également respectée.

La mesure que Sa Majesté l'Empereur a prise, de concert avec Leurs Majestés l'Empereur de Russie et le Roi de Prusse, par rapport à Gracovie, l'a été dans le sentiment des droits qui appartiennent et des devoirs qui incombent à Sa Majesté Impériale :

De ses droits, — parce que l'Empereur, en laissant insérer le traité du 3 mai 1815 dans le recez général du Congrès, n*a pas entendu céder à tous les cosignataires de cet acte un droit appartenant exclusivement aux parties contractantes du traité du 3 mai ;

De ses devoirs, — parce que ceux que Sa Majesté avait à remplir envers les peuples confiés à ses soins par la Providence, ne lui eussent pas permis de rétablir un corps politique qui, après avoir contrevenu pendant une longue série d'années aux conditions sur le respect desquelles son indépendance avait été fondée, a fini par sacrifier l'existence politique qui lui avait été donnée à des projets insurrectionnels hostiles à tout ordre gouvernemental et social.

L'Empereur, tout en regrettant vivement qu'au point de vue du droit il y ait dans cette question une différence d'opinion entre le Cabinet français et les trois Cours, n*en espère pas moms que leurs vues se rencontreront dans la résolution

commune à toutes les Cours d'observer et de faire observer scrupuleusement les traités dans le véritable sens de leur lettre et de leur esprit.

Votre Excellence voudra bien donner connaissance de la présente dépêche à M. Guizot, et lui en remettre une copie*.

Metternich à Âppouyi, à Paris (Lettre confid.). Vienne, le4 janvier 1847.

Itf94. Ma dépêche de ce jour (n"" 1593) épuise le sujet de Cracovie, autant que ce sujet, ou tout autre, peut être épuisé dans la situation où se trouvent aujourd'hui les affaires, grandes ou petites, concernant le corps social.

Dans quel ordre d'affaires est-il juste de rang^er celle de Gracovie? Au fond, si Ton voulait se dépouiller de tout esprit de parti, de toute prévention, on devrait n'envisager cette affaire que comme une mesure de police.

Entre nous et le Gouvernement français, il est impossible de décider la question de droit. Nous vivons dans la pleine conviction de notre droit; d'autre part, le Cabinet français déclare que les trois Cours ont dépassé la limite de leurs droits : l'impartiale histoire prononcera le verdict. A côté de la question de droit, qui, je le répète, est pour nous claire comme le jour, Taftaire a encore bien d'autres côtés, dont nous nous croyons appelés à être les juges naturels. Parmi ces questions, celle de la nécessité mérite la première place.

Plus nous rendons justice aux définitions que renferme la dépêche de M. Guizot du 3 décembre, sur le bon Gouverne^ ment et ses bienfaits, plus il nous est démontré que les trois grands États limitrophes, à la suite des événements des premiers mois de l'année 1846, ne pouvaient tolérer plus longtemps l'existence d'un foyer de révolution tel que celui qui s'était formé à Cracovie. Livrée à elle-même, Cracovie aurait

* Adressée dans les mêmes termes (n\utatix muiandis) au comte de Dietrichstein, à Londres, en réponse à la dépécbe envoyée par Palmerston, le 23 novembre, à Ponsonby, dépêche dont celui-ci avait remis une copie au chancelier d*ÉUt. (Note de C Éditeur,)

dans tous les temps été un inconyénient pour ses voisins; placée sous l'influence quecette petite république asubie, elle est devenue un mal incontestable. Ce que je vous ai dit des chances de repos que peut faire espérer Tanéantissement de l'indépendance de la remuante république, vous prouvera que nous ne nous berçons pas d^iin espoir exagéré. Il en est autrement du renfort qu'acquerra notre action de surveillance. Nul ne peut gouverner ce qui ne se trouve pas placé sous son autorité directe. On ne gouverne pas un autre État que le sien propre, et moins encore un petit corps qu^un corps plus étendu. L'action des corps puissants sur les corps feibles assume bien vite le caractère et Todieux de Toppression. Quels cris n'eût point élevés la faction, si les trois Cours eussent pesé sur le coin de terre dont elle avait su faire sa propriété ! Là où les effets sont les mêmes, il vaut mieux s'arrêter à la mesure complète qu'à une demi-mesure, privée de véritable force. Toute l'histoire de la fin de Cracovie est là, et la chercher autre part, c'est faire fausse route.

Les partis du mouvement s'attachent à des formules qui, dans leur énonciation, oflFrent facilement des côtés spécieui. L'une de ces formules est celle des droits de nationalité. Ce n'est pas à notre Gouvernement, mon cher comte, qu'il y aurait moyen de rien apprendre à l'égard de ces droits et des égards qu'ils réclament, et nous savons dès lors distinguer ce qui est du domaine du droit et de celui des feits. Vous trouverez ci-joint (n* 1595) un exposé de notre pensée sur une matière qui est aujourd'hui exploitée par les meneurs de bouleversements, et qui, si on l'interprétait dans leur esprit et selon leurs vœux, agirait sur le corps social comme le dissolvant le plus puissant.

M. Guizot aura de rudes combats à soutenir dans la session qui va s'ouvrir. Jele regarde comme suffisamment fort pouren triompher. Dans la lutte, l'affoire de Cracovie n'est pas pour lui la question la plus redoutable; il y en a qui dans sa position ont une tout autre valeur. Que M. Guizot n'évoque pas de notre part la nécessité d'une défense à laquelle nous ne saurions nous soustraire, par suite de la plus irrésistible des forces,

celle du besoin de la propre conservation. Qu'il empêche, autant qu'il le pourra, le Journal des Débats de dire des sottises. Je sais bien que ce journal a parfois la valeur d'un de ces appareils de sûreté destinés à rémission des vapeurs trop condensées. Vous voyez combien nous savons encore être maîtres de nos feuilles, et combien nous avons soin de ne pas les laisser s'engager dans une arène où les affaires ne se font pas, mais où elles se gâtent. Toutefois, si les excitations deviennent trop fortes, il faudra bien que nous élevions la voix, et alors la confusion deviendra complète.

M. Guizot ne peut reconnaître, dans tout ce que je vous dis et lui dis par votre organe, que mon désir de le laisser voir clair dans nos dispositions générales et particulières. Je ne cherche rien dans le fond des affaires, sinon ce que lui et tout homme d'État digne de ce nom doivent également y chercher : telle est la vérité et toute la vérité.

Mé moire de Metternîch, daté de Vienne, le 4 janvier 1847. (Annexe du n^ 1594).

1595. Ce n'est pas seulement de Gracovie qu'il s'agit dans la question à laquelle on a donné ce nom; elle est bien plus vaste : c'est de la Pologne tout entière ; on ne s'en cache pas, on le dit dans plus d'un lieu, on l'imprime, on le proclame.

Or, ces faits, et le mouvement moral donné à Topinion, protégé, excité par des manifestations ofBcielles, constituent la seule et véritable violation des traités que les puissances déclarent vouloir maintenir.

L'acte général du Congrès de Vienne est une reconnaissance formelle, de la part des puissances signataires, de l'état de possession des trois puissances, contre lequel l'idée de nationalité polonaise, dans l'étendue qu'on veut lui donner aujourd'hui, est une hostilité permanente.

Qu'on relise les actes du Congrès, et Ton trouvera que toutes les puissances avaient reconnu l'impossibilité de faire rentrer dans l'ensemble de ses combinaisons primitives cet

ancien système politique de l'Europe, dont l'indépendance de la Pologne faisait partie.

Les concessions faites à la nationalité des Polonais ont été restreintes aux avantages compatibles avec les convenances par-ticulières de chacun des États sous la domination desquels ils se trouvaient.

En conformité avec les traités séparés, conclus antérieurement entre les trois Cours d'Autriche, de Prusse et de Russie, il est dit à Farticle P' de Tacte du Congrès : a Les Polonais, sujets respectifs de la Russie, de TÀutricbe et de la Prusse, obtiendront une représentation et des institutions nationales, réglées d'après le mode d'existence politique que chacun des Gouvernements auxquels ils appartiennent jugera utile et convenable de leur accorder. »

Les négociations qui ont précédé la conclusion de l'acte du Congrès ont aussi été conduites dans le même esprit que celui dans lequel a été conçu le texte même de l'acte général du Congrès.

Les obligations acceptées par les trois Cours, relativement à la nationalité polonaise, avaient été volontairement adoptées par elles dans leurs négociations et conventions séparées ; les puissances cosignataires, de leur côté, n'ont pu concevoir ces obligations que dans le sens, restrictif pour le fond, fiôicultatif pour la forme, exprimé par les termes du traité.

L'agitation qui, depuis l'année 1830, s'est emparée de toutes les anciennes provinces polonaises, a été produite par les efforts que fait un grand parti politique pour faire sortir la nationalité polonaise des limites dans lesquelles tous les traités particuliers de l'année 1815, comme l'acte général du Congrès, avaient voulu la maintenir. Ce n'est pas comme État de Cracovie que cette ville était dangereuse aux trois puissances, mais bien comme le chef-lieu de ce parti politique et le foyer le plus rapproché de son action.

C'est ce parti qui a violé à la fois l'esprit et la lettre des traités, par tous les efforts qu'il a faits pour faire sortir la nationalité polonaise des limites qui lui avaient été assignées, tandis que les trois Cours , de leur côté , avaient progressive

ment et fidèlement rempli les obligations qu'elles avaient contractées, et selon Tesprit qui les avait dictées, et dans les limites posées par les traités.

On a feit aux trois puissances une guerre qui certes a été suffisamment prouvée par les résultats qu'elle a amenés. Les trois Cours ne peuvent regarder une pareille situation comme devant être Tétat de paix que les puissances cosignataires de Tacte du Congrès ont pris l'engagement de maintenir et d'observer envers elles.

Le parti politique dont l'action se trouve placée hors de la sphère strictement gouvernementale, n'aurait cependant jamais eu les moyens de faire ce qu'il a feit, si le Gouvernement français n'avait, par une manifestation solennelle, aiguisé tous les ans* l'arme principale dont ce parti Élisait usage, et si Topinion publique en Angleterre ne lui avait pas également donné de l'appui.

L'Empereur Alexandre avait doté le Royaume tie Pologne de tout ce qui fait la force d'un État.

 la tète de cet État se trouvait placée la noblesse polonaise. Dès que les moyens que donnait aux Polonais l'organisation du Royaume créé par le Gouvernement russe furent épuisés, on vit cette fraction de la nation rentrer dans le désordre et l'anarchie qui lui furent toujours habituels, et livrer le pays à une révolution flagrante.

Les événements qui viennent de se passer dans le cours de l'année 1846 donnent les moyens d'apprécier avec exactitude quelle est aujourd'hui la position morale de la Pologne, telle qu'elle s'est formée pendant les seize années qui se sont écoulées depuis l'année 1830. Que voit-on aujourd'hui en Pologne? La classe noble, étrangère par ses mœurs et ses habitudes aux nombreuses populations rurales qu'elle tient asservies, ne cesse de vouloir les soulever au nom de leur nationalité ; mais ces populations ne comprennent pas sa voix, et la marche des

* Alloiion au fait que, depuis rinsurrection de Pologne de 1830, il se trou- ▼ait tous les ans dans les discours du Trône français et dans les Adresses des Chambres un passade où était exprimée la sympathie de la France pour la Pologne. (Note de F Éditeur.)

événements en 1846 a prouvé jusqu'à quel deg[ré le peuple s'est séparé de ses maîtres.

L'état arriéré de la civilisation en Pologne n'a encore placé aucun intermédiaire entre ces deux classes : il n'y a que les nobles et leurs paysans; un tiers état digne de ce nom n'y existe pas. Ce qui dans ce pays porte la couleur du tiers état est un ramassis d'employés des seigneurs, dont l'immense majorité vit des profits qu'elle retire de la mauvaise administration des terres par les seigneurs eux-mêmes et des charges que les employés font peser sur les paysans. Sur cent familles nobles, la moitié est ruinée, et l'autre moitié est, à de faibles exceptions prés, surchargée de dettes.

Cette question de nationalité vient donc d'être jugée par ses juges les plus naturels. Le peuple comprend quil peut rester polonais sans avoir un gouvernement polonais.

La France, si profondément bourgeoise et démocratique aujourd'hui, se déclare pour la cause de la noblesse polonaise, qui se trouve encore placée à l'autre extrémité de l'échelle sociale.

La portion du public anglais , protestante comme l'est toute l'Angleterre, qui se prononce en faveur de la cause polonaise) se déclare pour une cause qui veut prendre aujourd'hui le catholicisme comme drapeau politique.

Pour sortir d'une pareille confosion dans les idées et dans les feits, il &ut donner à chaque chose son véritable nom.

Donner à la nationalité polonaise la seule valeur qu'elle peut avoir aujourd'hui , et ne pas en faire l'application à une fraction , petite de nombre et dont la plus grande partie vit en exil volontaire ou forcé, serait le moyen le plus simple qu'auraient à employer les Gouvernements pour rétablir l'ordre et la paix là où il n'y a que trouble et confusion. Ce serait à la fois se conformer à la teneur des traités, et à cette loi d'humanité qui défend de jouer avec le repos d'un peuple pour des intérêts qu'il a repoussés comme n'étant plus les siens.

On a joué avec les destinées du peuple polonais en applaudissant en 1830 à une simple révolte, au point de la conduire à devenir une révolution.

L'Empereur Alexandre, feisant usage de^facultés qu*il s*ëtait réserrées par ses traités avec les Cours d*Âutriche et de Prusse, et en vertu des principes communs établis entre les trois Cours, avait octroyé au nouveau Royaume de Pologne une organisation nationale qui ne donna que trop tôc la preuve combien elle avait été forte et vraie. Cette restauration, qui succédait si brillante à une aussi longue époque de ruine et de malheurs, était cependant encore sans racines profondes; il fallait du temps pour qu'elles pussent s'implanter dans le sol; Timpatience de Tépoque, qui veut construire comme ou démolit, ne lui laissa pas ce temps; le nouveau Royaume fut renversé par l'imprudence de ceux qui auraient dû protéger oa jeunesse, et par des conseils plus imprudents encore.

En face de la jalousie du peuple russe , suscitée par le bienfait de mesures peut-être trop larges et trop rapides accordées par l'Empereur Alexandre à cette nouvelle Pologne, il lui fallait le calme et la sagesse, qui seuls eussent pu la faire grandir et la rendre forte.

Les nouveaux malheurs attirés sans raison sur les populations ont produit ce qui se voit aujourd'hui dans toute l'étendue de Fancienne Pologne : le peuple a retiré sa confiance à ceux qu'il avait longtemps suivis comme maitres et comme guides ; il veut briser tous les liens qui l'attachaient à eux. Les trois Cours avaient sincèrement travaillé à cette restauration dans les voies organiques que le temps seul pouvait conduire à un complet développement; ce ne sont pas elles qui ont abandonné leurs projets généreux ; elles voudraient les reprendre aujourd'hui, qu'elles ne le pourraient plus ; il y a scission trop profonde entre les Polonais eux-mêmes.

Les trois Cours ont donc été placées dans la nécessité de chercher d'autres voies pour assurer le repos et le bonheur des sujets de cette nation placés sous leur domination.

Cette tâche, que de longs antécédents, devenus historiques, rendent difficile, l'est devenue bien davantage encore par l'action du parti qui s'est emparé d'une cause que le malheur aurait dû lui rendre sacrée , pour la convertir en une grande intrigue politique. Il y a aujourd'hui dans la violence des mani-

festations de ce parti le sentiment d'un mal devenu irréparable, et l^expression désespérée du remords de Tavoir produit.

1506. Melternîcli à Caniez, à Berlin (Lettre). Vienne, le 10 février 1847. — 1597. Mettemich à Canitz, à Berlin (Lettre conBdentielle). Vienne, le 10 février 1847. — 1598. Mettemich à Apponyi, à Paris ( Lettre confidentielle). Vienne, le 10 mars 1847. — 1599. MettemicK au Boi de Wurtemberg (Lettre). Vienne, le 6 juin 1847. — 1600. Mettemich à Canitz, à Berlin (Lettre). Vienne, le 11 juillet 1847.

1596. J'ai reçu, par l'intermédiaire de M. votre fils, votre lettre du 3 de ce mois, et je vous prie de déposer aux pieds de votre auguste mattre et de recevoir pour vous-même l'expression de toute ma reconnaissance pour la communication que vous avez bien voulu me faire *.

Jacta est aléa. La Prusse,. et avec elle rÀutriche, TAllemagne et le monde, ne peuvent que se demander si le but est atteint. Je fais les vœux les plus sincères pour le succès de Tévénement. Personne assurément n'en doute moins que le Roi. Quand des choses auxquelles on s'attendait sont entrées dans le domaine de la réalité , l'opinion des esprits droits sur la nature de la chose et sur la situation nouvelle qui en résulte pour eux, ne change pas. Je ne manque jamais de sentir vivement cette modification dans la situation, et je ne saurais mieux la caractériser qu'en l'appelant le passage de la théorie à la pratique. Sur ce dernier terrain, le Boi peut compter sur nous comme sur un fidèle confédéré.

Les lettres patentes du Roi ne m'ont rien présenté qui différât des vues que ce Prince m'avait fait connaître antérieurement**, à l'exception de la réunion des représentants

* Cette communication était relative aux lettres patentes du 3 février, dans lesquelles le Boi Frédéric-Guillaume IV de Prusse annonçait la convocaiion des éuts réunis. ( Note de C Éditeur.)

•• Voir « Visite à Stolzenfels », n« 1517. {Note de l'Éditeur.)

des classes supérieures et privilégiées sous une forme particulière.

Des détails de règlement sont encore réservés, et, comme Foccasion s'en présente, je me permets d'appeler votre attention, et par vous celle de Sa Majesté, sur une question qui me semble digne d'être examinée sérieusement.

L'idée fondamentale du Roi (du moins, je ne crois pas me tromper en supposant que c'est celle qui l'inspire) est, en résumé, celle-ci :

« Restreindre la représentation du Royaume à l'idée de corps délais provinciaux, et ne pas altérer cette idée par la réunion de ces corps. Dans son application, cette idée est donc celle-ci : savoir, que les états réunis ne sont réunis qu'à titre transitoire, et que, par suite de leur réunion, il ne doit rien être changé à leur caractère d'états distincts. »

Si cela est vrai , je me demande comment les états siégeront dans leurs réunions. Les corps distincts resteront-ils groupés ensemble dans leurs séances, ou bien les individus qui les composent pourront-ils se mêler les uns aux autres? Dans le dernier cas, les affinités électives joueront un rôle tel que l'assemblée se trouvera divisée en un côté droit, un côté gauche et un centre. Cette division ne se fera pas dans le sens des intérêts provinciaux, mais dans celui des tendances politiques ; elle nuira à l'idée primitive de la réunion de corps qui doivent rester distincts.

Y a-t-il un moyen de parer à cet inconvénient, et quel pourrait être ce moyen ? Je n'en sais rien , mais la question me paraît digne d'être étudiée.

Je suppose qu'on ne songe pas à créer une tribune. Cette invention française moderne est, selon moi, une des plus malheureuses à tous les points de vue. Sans doute il est difficile d'entendre des orateurs qui, dans une assemblée, se trouvent loin de ceux qui les écoutent; il est encore plus difficile de les comprendre ; mais les inconvénients d'un pareil état de choses sont largement dépassés par ceux qui sont inséparables de la tribune.

Le navire est lancé! que la bénédiction du Seigneur Taccom-

pagne dans sa traversée, à travers les orages de Tépoque et les écueils que présentent tous les temps !

Metternicli à Canitz, à Berlin (Lettre confid.). Vienne, le 10 février 1847.

1897. Mon cher général, je pourrais ajouter bien des choses à mon autre lettre d'aujourd'hui (n* 1596), s'il n'y avait en moi quelque chose qui m'empêche dVcrire quand les choses qui pourraient fournir matière à correspondance sont sorties du domaine de l'imagination pour entrer dans celui de la réalité. Sur ce dernier terrain, c'est Y action qu'il fiaiut; les raisonnements, la polémique dégénèrent en rabâchage .si Ton ne veut pas en sortir.

L'idée du Roi a pris un corps maintenant. Il en est de ces transformations comme de la naissance des hommes. Après leur entrée dans la vie, c'est la question de l'éducation qui s'impose tout d'abord. Tel est aussi le problème que le Roi aura à résoudre prochainement. Il n'est pas facile. II est même plus difficile à résoudre que celui qui s'est posé précédemment. Les moyens de salut, ce sont le calme et la fermeté. Mes vœux les plus sincères accompagnent l'entrepris^. Je n'ai, ni dans mon intelligence, ni dans mon tempérament, rien de commun avec les critiques de naissance. Je me place devant les choses telles qu'elles sont, et je les prends telles qu elles sont. Je trouve ainsi du temps pour empêcher mon esprit de £aire fausse route, et il n'y a certainement pas de plus grosse erreur que celle qui consiste à considérer les choses non pas telles quelles sont, mais telles qu'on voudrait les voir. Le Roi a parlé; c'est à cela que doivent s'en tenir les esprits sages.

J'ai parlé dans mon autre lettre d'une question de règlement qui me parait avoir la plus haute importance. Chaque jour amènera des questions de ce genre, et il ne fiaut pas les regarder comme indifférentes.

Ma destinée est une des plus singulières qu'on puisse imaginer. Le monde me regarde comme un homme pratique sur le terrain de l'absolutisme, et il n'y a certainement pas de terrain sur lequel j'aie moins pu développer cet esprit pratique

que celui où je me trouve. D'un bout de TaDDée à Tautre j ai afbire avec le régime constitutionnel dans toutes ses variétés et sous toutes ses formes. D'autres Gouvernements se sentent assez embarrassés d'une seule forme ; mais nous, nous avons à en supporter une demi-douzaine. Aussi je connais les chemins battus et les chemins secrets, et je sais où ils conduisent. II est de la nature du constitutionnaltsme de se proclamer le plus simple des pouvoirs et de ne Tétre en aucune façon. J'ai souligné le suffixe ismey et je n'ai pas besoin de vous en indiquer ici la raison; si vous avez bonne mémoire, vous connaissez ma haine de Visme*l Je ne déteste pas les constitutions; je respecte les bonnes, et je plains l'État qui est soumis à une constitution mauvaise, c'est-à-dire à une constitution qui n'est point faite pour lui. Mais le constitutionnah^me, je le rejette en enfer, car il ne vit que d'erreur et de mensonge.

Metternich à Apponyi, à Paris (Lettre confid.). Vienne, le 18 mars 1847.

1598. ...M. Guizot fixe des regards inquiets sur ce qui se passe aujourd'hui en Prusse. Il ne peut mettre en doute qu'entre son impression et la mienne il ne saurait guère y avoir de diCFérence, et ce que je vous ai déjà dit sur ce grave sujet doit avoir prouvé à M. le ministre des affaires étrangères combien je suis éloigné de partager le sentiment de confiance dans le succès qui anime Sa Majesté Prussienne.

* Le chancelier consacre à ce suffise une note aphoristique dans laquelle il est dît : ■ Tontes les lan^raes ont pour base la logique, qui leur offre le secours nécessaire pour leur développement. Comme preuve de cette vérité, on peut citer la différence de valeur que l'addition du suffixe « isme • donne à n*importe quel substantif exprimant une idée concrète. Tels sont : Theos — Théisme; Ratio — Rationalisme; Pietas — Piétisme; Societas — Socialisme; Gommunitas — Communisme, etc. Quand l'addition du suffixe ne semble pas dénaturer franchement l'idée exprimée par le substantif, elle tend à lai donner dans l'application une extension dangereuse, comme, par exemple, dans les idées qu'on peut intercaler entre Boi et royalisme, patrie et patrio^ tisme, Pape et papisme, liberté et libéralisme, nation et nationalisme, ego et égoîsme. Des choses qui de leur nature sont au-dessus des menées des partis, Tiennent s'y mêler par suite de l'addition du suffixe ci-dessus. •

{Note de r Éditeur.)

Si

Je VOUS ai mis en peu de mots , Monsieur l'ambassadeur, au fait de ce que veut et ne veut pas le Roi. Il veut que la Monarchie prussienne ait une constitution; il veut que cette constitution ne soit que le développement des lois qui régissent le Royaume, et qu'elle ne soit que le complément du système des huit corps d'états provinciaux qui existent déjà. Ce dont le Roi ne veut pas, c'est d'une représentation centrale, dans le genre du Parlement britannique, et moins encore dans celui des Chambres dans d'autres États nouvellement constitués. Il part de ce point de vue que des questions dont l'in» térét embrasse la Monarchie entière, ne pouvant être conduites à un terme désirable par des corps d'états séparés entre eux et placés à distance l'un de l'autre, il £aut, dans des cas spéciaux et dans des buts particuliers, réunir ces corps dans un même lieu. Il ne veut pas que dans leur réunion ces corps changent de nature, de même que des régiments réunis pour une action commune n'en restent pas moins des corps distincts durant l'action comme lors de leur rentrée dans leurs quartiers respectifs ; il entend que des huit corps d'états il ne naisse pas une représentation centrale.

M. Guizot, s'il a pris connaissance des publications que le | Gouvernement prussien a feit insérer dans sa feuille officielle, | aura eu lieu de se convaincre que le compte que je viens de vous rendre de la pensée du Roi est exact; ce que ces publications n'ont point dit en termes précis, je viens de le définir.

La pensée du Roi est une pensée d'ordre ; à mon vif regret, | je dois m'avouer que je ne saurais attacher l'idée du succès à I cette pensée. Une représentation centrale ne convient pas, en effet, à une agglomération de parties placées sur une longue ligne qui manque de largeur. Les distances ne comptent pas pour les individus, mais les intérêts se confondent-iis avec la même facilité? Entre les besoins de localités placées à des distances comme Memel et Àix-la-Ghapelle, il n*y a que peu de rapports matériels, et ce sont cependant ces rapports que le Roi veut servir, en réunissant les organes des localités placées sous des conditions dévie et d'existence différentes. Le sentiment que le pays manque d'un corps suffisamment com-

pacte, devra nécessairement se foire jour, et la recherche des moyens de s^assurer de ce dont on se sentira privé, devra donner lieu à des velléités qui pourront tourner en des prétentions que le Roi ne nourrira pas personnellement, mais que d'autres feront valoir à sa place. M. Guizot admet cette éventualité, et il voit que je ne la repousse pas. Une autre chance que M. Guizot admet ég^alement, c*6st que la Prusse sera disposée à chercher des alliances avec les États constitutionnels, et que ce ne sera pas celle de la France qu'elle préférera. Je partage également à cet égard l'impression de ce ministre.

La situation pourra évoquer des dangers, à Tégard desquels la France et TAutriche se rencontreraient dans leurs intérêts, et qui, loin de concerner seulement ces deux puissances, toucheront plus particulièrement les États allemands de second ordre et ceux d'un ordre inférieur. Ces États seront ceux que le danger atteindra en première ligne, et qui dès lors seront les plus empressés à lui opposer une résistance qu'ils devront avant tout chercher dans le lien fédéral. C'est ce lien qui unit dans des formes légales et tutélaires les États allemands à la première puissance de cette Confédération. Que M. Guizot se tienne pour convaincu que, si dans tous les temps les regards des États allemands sont tournés vers l'Autriche, les dangers qui peuvent menacer jusqu'à leur existence doivent nécessairement renforcer en eux cette disposition. Personne en Allemagne ne veut devenir Prussien; toutes les parties dont se compose la Confédération veulent rester ce qu'elles sont, distinctes entre elles, tout en formant en Europe un grand corps politique.

Ces vérités, — et ce sont des vérités de fait, — suffisentelles pour écarter les dangers de la situation? Il n'en est point ainsi, parce que les dangers ne se présentent pas seulement sur le terrain politique. Une révolution en Allemagne peut effacer tout ce qui se trouve au fond des sentiments politiques des divers pays dont elle est formée. A côté de cette possibilité se trouve, par contre, cette vérité que l'Allemagne n'est susceptible que d'une révolution radicale, conçue dans ses écarts les plus extrêmes. Or, si une telle révolution éclatait en

Àllemag[ne, elle aboutirait inévitablement à une guerre de paysans; toutefois, cette révolution ne semble pas devoir se produire dans un temps prochain. II en est autrement des dangers politiques qu'o£Fre la position de la Prusse, et de la dure épreuve à laquelle elle sera soumise; les remèdes contre ces dangers doivent être cherchés sur le terrain politique et peuvent encore y être trouvés. C'est à Tégard de ce qui concerne ce terrain que je tiens à ce que M. Guizot me comprenne entièrement.

Le Cabinet français, s'il devait sortir d'une attitude expeotante à Tégard de ce qui se passera dans le grand État limitrophe, évoquerait peut-être lui-même ce qu'il a raison de ne pas vouloir. Plus il se donnerait de mouvement, et plus il servirait le danger. C'est le sentiment de leur propre conservation qui, dans les premiers moments, engagera les Gouvernements, et rimmense majorité des gouvernés en Allemagne, à chercher un moyen de salut là où il se trouve en effet, dans l'union de tous contre un, dans la voie légale qu offre le système fédéral. Ce système est fort par une passivité plus apparente que réelle. Chercher la Confédération germanique, c'est trouver l'Autriche, qui jamais ne se refusera à aucun sacrifice pour assurer les droits et pour aider au salut de cette grande institution politique.

Que les bons esprits dans le Gouvernement français nous tendent la main dans la direction de cette politique, qui est toute de conservation et qui par cela même ne connaît d'autres ennemis que les partis destructeurs. Que M. Guizot se pénètre de la conviction que ce n'est que par une révolution flagrante que des changements territoriaux pourraient être opérés en Allemagne, et que cette voie serait, avant tout, pleine de dangers pour le Prince et le pays qui s'y engageraient.

En résumant notre pensée, j'arrive à des conclusions qui seules, dans la position donnée, ont pour moi une valeur pratique.

Des calculs politiques ne sont applicables qu'aux situations politiques. Aussi longtemps que le principe fédéral sera debout en Allemagne, des incorporations d'États plus forts ne dépas-

seront pas les limites d'ambitieuses velléités. Ces velléités, personnellement étrang[ères au Roi Frédéric-Guillaume, fermentent sans aucun doute dans bien des tètes prussiennes ; mais ce n*est qu'à Taide d'un bouleversement g[énéral que ces esprits pourraient arriver à leurs fins.

Ce qu'il importe donc, c'est de renforcer \e principe fédéral; TÂllemag^ne seule pourra remplir cette tâche, et notre marche politique tend directement vers ce but facile à atteindre, si l'élément révolutionnaire, qui, sous les masques les plus divers, voudra venir en aide à l'entreprise, pouvait être tenu à l'écart. C*est l'esprit de subversion qui voudrait constituer la Diète fédérale en une assemblée nationale centrale, que formeraient les représentants des puissances et ceux nommés par les corps représentatifs des souverainetés qui composent la Confédération. Par une constitution pareille, les États souverains disparaîtraient bien vite, et parmi ces États, la Prusse courrait elle-même les premiers dangers. Le contre-poids véritable aux velléités ambitieuses qui se feraient jour en Prusse, ce sont les principes sur lesquels repose la Diète germanique dans sa composition actuelle. C'est donc le principe fédéral, ainsi que je l'ai dit, qu'il faut soutenir. Notre position de première puissance fédérale, destinée à elle seule à supporter le tiers de toutes les charges de la Confédération, nous fournit à cet égard des moyens que fortifient de justes craintes qui d'aucun côté ne portent sur nous.

Que le Gouvernement français prenne à l'égard du grand État limitrophe une attitude calme; qu'il prête son appui moral aux pouvoirs légaux, et en particulier au pouvoir central de la Confédération, — la Diète. Aller au delà, ce serait de sa part provoquer le mal. Que ce Gouvernement ait pleine con- 6ance dans les intentions et la marche de notre Cour; que par cela même il serve ses propres intérêts, qui certainement seraient gravement compromis par un bouleversement en Allemagne. Quand deux grands corps politiques tels que l'Autriche et la France se rencontrent dans leurs intérêts, la marche qu'ils ont à suivre pour servir l'intérêt commun n'est pas difficile à trouver; elle se résume dans une intelligente

376 RECCEIL DE DOCUMENTS (1835-1848).

distribution des rôles. Nous devons chercher nos moyens d'action, en Allemagne, dans les voies allemandes; ces moyens ne sont pas à la disposition des Gouvernements étrangers à rAIIemagne. Le mouvement que se donnerait le Gouvernement français, même dans la direction hautement avouée du bien, tournerait contre celui-ci. Que ce Gouvernement soutienne dans les voies politiques le principe fédéral, et par cela même il viendra en aide à la cause du repos ; mais qu^il prenne garde de ne point se tromper sur ce qui répond à ce principe et sur ce qui, en le faussant, le ferait dévier de sa direction tutélaire. La position de T Allemagne, — quelque grande que soit la différence entre les deux corps politiques respectifs, — a de Tanalogie avec celle de la Suisse. Dans l'une comme dans Tautre Confédération, c'est la centralisation qui, — si elle dépasse les limites posées à son action par la Constitution fédérale, — renferme le danger pour les pays eux-mêmes et pour leurs voisins. Si aujourd'hui je cherche le remède contre le danger actuel en Allemagne dans le principe de la Confédération et dans le renjorcement du centre de son action, c^est en faisant toujours à la souveraineté des États qui composent le corps germanique la part qui lui est due légalement.

Un esprit éclairé comme Test celui de M. Guizot ne saurait se tromper sur ce que nous regardons comme utile ou dangereux dans cette double direction.

Veuillez, mon cher comte, porter cette lettre à la connaissance de M. Guizot. II me trouvera constamment disposé à réchange le plus franc de mes impressions et de mes idées avec les siennes, et il n'y a pas aujourd'hui de sujet plus grave que le prochain avenir de la Prusse et le contre-coup que, en mal ou en bien, le développement des événements devra porter sur les autres États allemands. Un mauvais ingrédient, ce sont des Csiiblesses royales comme la Bavière en offre aujourd'hui un déplorable exemple*.

* On trouve dans la dépèche secrète da même jour, adressée à Apponyi, le motif qui a dicté à Mettemich cette lettre confidentielle. Dans cette dépèche, le prince écrit ce qui suit : « Les explications dans lesquelles M. Guizot est entré avec moi par Torgane de M. le comte de Fiahault, portent sur un sujet

Metternich au Roi de Wurtemberg (Lettre). Vienne, le 6 juin i847«

1589. Votre Majesté ne se formalisera pas si je profite du départ du comte d'Ugarte pour lui écrire quelques mots. Le comte d'Ugarte est à même de rendre compte à Votre Majesté de mes vues et de mes sentiments sur Tétat actuel des choses dans le monde. Je me sers exprès des mots « de Fétat actuel des choses dans le monde » , parce que le caractère particulier de la situation, c'est qu'elle est générale, et que Fidée d'aplanir est inséparable de Tidée de généraliser. La société ne peut rien gagner par l'application de la première ; c'est une vérité tellement évidente qu'elle ne peut être niée que par la déraison. Aplanir, dans la vie des États, c'est niveler; le fond même reste, et il ne disparaît que ce qui s'élève au-dessus de lui. La couche inférieure ne gagne rien à l'entreprise, elle ne peut qu'y perdre; car la conséquence inévitable du nivellement, c'est de donner à tout la même forme, ce qui, de tous les actes de violence, est le plus criant et en même temps le moins exécutable.

Le mal apparaît sans qu'on puisse le méconnaître, et la Prusse en est atteinte. Le Roi a été entraîné où il ne voulait pas aller : il ne voulait point d'états généraux, et il les a dans les états réunis; il ne voulait pas la périodicité des réunions, et il l'a ; il ne voulait pas subordonner aux états toute la

dont l'importance ne peut être mise en doute. Les impressions de ce ministre sur les suites possibles de la marche adoptée par le Roi de Prusse sont justes, et les conséquences qu*il en tire ne le sont pas moins... M. Guizot ayant choisi pour me faire part de ses craintes et de ses déiiîrs la forme d'une lettre particulière à M. de Flahault, c'est dans la même forme et par votre intermé* diaire que j'ai cru devoir lui faire connaître, et Tnccord qui eiiste entre nos impressions, et mes explications à Tégard de ce que je regarde comme utile ou dangereux. Vous trouverez ce que j'ai à dire à M. Guizot consigné en des termes clairs et précis dans la lettre ci-annexée (n<* 1598). Veuillez en faire la lecture à M. le ministre des affaires étrangères, et lui permettre même d'en prendre des notes, mais ne pas loi en confier le texte original. »

La dépêche à Apponyi du 12 avril 1847 se rattache aussi à la question traitée ici Voir la c Politique de Metternich et de Guizot», n^ 1603.

(NotedeVÉdiUur.)

législation, et elle est entre leurs mains ; il ne voulait pas tout cela parce qu'il lui était prouvé que les conditions essentielles de rÉtat prussien sont incompatibles avec de semblables errements. Il avait raison en cela; mais s'il voulait soutenir son droit, il ne devait pas ouvrir la porte à ce dont il ne voulait pas. Il Ta ouverte, et ce qui est une fois entré par là, on ne peut plus le faire sortir.

Qu'est-ce qui subsiste encore aujourd'hui du discours royal du 11 avril*? Pas autre chose que le discours lui-même, qui sert à fournir aux contemporains et à la postérité un point d'appui solide pour calculer l'écart entre le point de départ et le point final. Cet écart présente-t-il quelque chose d'extraordinaire et d'imprévu? Certainement non, ni pour Votre Majesté ni pour moi. Quoi qu'il en soit, ce qui est fait est fait; il faut donc que l'esprit s'applique à prévoir les conséquences de ce qui existe. Ici l'on voit aussitôt. Sire, apparaître de graiid:i dangers en première ligne. L'Etat prussien n'est pas fait pour un pareil système, c'est ce qu'aucun homme raisonnable ne saurait nier; d'autre part, il n'est pas moins vrai qu'il faut que ce système se creuse un lit, et que ses promoteurs se sentiront rigoureusement obligés à travailler à son extension, — ce que je trouve tout naturel. Six cent treize individus ne se laissent pas mettre sur un lit de Procuste, et, si on les y met, ils font sauter le lit et s'en procurent un meilleur. Il faut que, sous la pression du nouveau système , la Prusse ait ses coudées franches; il fiaut qu'elle s'efforce d'agrandir l'espace dans lequel elle se trouve emprisonnée; l'idée allemande lui en fournit les moyens tout prêts, et ces moyens, c'est l'idée des « nationalités » qui les lui offre, cette idée qui dit tout et qui ne dit rien, cette idée qui remplit actuellement le monde. Ce qu'il y a d'abusif dans cette idée, les couches inférieures de la société n'en veulent pas entendre parler. Le Bavarois ne veut pas devenir Autrichien, l'Autrichien ne veut pas devenir Bavarois; on peut en dire autant de tous les pays d'Allemagne, et celui qui n'est pas Prussien ne veut pas le devenir. Si cela

* Prononcé a i*ouverture des éuu réunis. (Note de t Éditeur,)

est Trai des couches inférieures, cela ne Test pas au même degré des couches moyennes de la société ; celles-ci sont habituées à voir tout s'aplanir; depuis la paix générale, elles ont été façonnées à ce système, et elles s'attachent volontiers à des théories, sans tenir aucun compte de ce qui est vraiment pratique. Les théories sont des épées à deux tranchants, mais elles sont à la mode. Or, nous voyons par Thistoire de tous les temps combien est puissante Tinfluence de la mode!

En Suisse, il fSaut s'attendre prochainement à voir déborder la lave révolutionnaire.

La situation intérieure de la France est on ne peut plus misérable.

Celle de l'Angleterre n'est guère meilleure. La politique anglaise s'applique à favoriser toutes les révolutions.

L'Italie souffre de la maladie du nationalisme, qui n'est pas son fait, et de Gouvernements sans consistance.

L'Autriche est debout sur ses anciennes bases ; elle a à s'occuper de la solution de deux problèmes : elle doit conserver à l'intérieur les principes sur lesquels repose son existence, et par eux agir au dehors de manière à calmer les esprits.

La Russie se trouve dans une situation toute particulière par suite de sa position géographique et de son éloignement, et aussi par suite de sa langue, qui ne franchit pas les frontières de l'Empire.

Ce tableau, Sire, est loin d'être rassurant, mais il est conforme à la vérité. Si je me trompe dans mes vues, je trouverai une consolation sérieuse dans la rectification de mes erreurs.

Metternich à Ganitz, ^ Berlin (Lettre). Vienne, le il juillet 1847.

1600. Par votre lettre amicale du 2 de ce mois. Votre Excellence m'a imposé une sincère reconnaissance en même temps que le devoir d'exposer franchement mes impressions sur la première session des états réunis, qui vient de toucher à sa fin. En vous remerciant comme je le dois, je m'acquitterai fidèlement et sans réserve de l'autre tâche qui m'incombe.

Le Roi et Votre Excellence, vous connaissez mes sentiments sur les difficultés que ne manque jamais de présenter Texécution d'entreprises considérables) et vous ne connaissez pas moins les réflexions que m'ont inspirées la tournure générale et la tournure particulière de l'œuvre du jour. Le Roi s'est exprimé avec autant de franchise que de force dans les lettres patentes du 3 février et dans le discours du Trône du 11 avril. Dès que cette démarche était Faite, Teniant était né à mes yeux ; il fallait dès lors songer à son éducation : — telles ont .été mes paroles.

Quelles sont les chances de réussite de cette grave entreprise? Cette question a pour moi la plus haute importance, car de sa solution dépend pour la Prusse et pour la grande patrie allemande la prospérité de l'avenir.

Ma manière de voir, que je vous expose sans détour, repose sur le sentiment qu'entre la situation de la couronne avant le 3 février et sa situation après la clôture de la session des états réunis, il y a une différence qui se révèle dans les £siits suivants.

Ce que le Roi veut, comme ce qu'il ne veut pas, est dit aujourd'hui aux états. De même, le pays sait ce que veut la majorité de ses représentants, ainsi que ce qu'ils s'efforcent de réaliser.

Ceux qui donnent et ceux qui reçoivent sont-ils placés sur la même ligne de conduite? Je ne saurais l'admettre; aussi la différence de feit qui existe entre la situation d'autrefois et celle d'aujourd'hui se réduit pour moi à l'existence bien avérée, dans les hautes régions de la vie politique, de volontés et de voeux qui se contredisent! Des situations semblables conduisent toujours à la lutte, car elles en renferment en ellesmêmes les points de départ. Le résultat de la lutte finira par se montrer dans son vrai jour.

La tâche du Gouvernement est et reste la suivante : (aire triompher le système du Roi. La condition essentielle pour y arriver, c'est avant tout de reconnaître l'existence d'une lutte et d'évaluer les éléments dont disposent dans la lutte les systèmes opposés l'un à l'autre. Je n'ai pas à m'occuper de ceux

qui appartiennent au Gouvernement, car il Faut que la sagesse du Roi les ait examines et pesés. Je me trouve plus à l'aise pour évaluer les voies et moyens dont l'opposition dispose pour battre en brèche le système du Souverain, car ils se montrent au grand jour, et Votre Excellence connaît trop bien la direction de mon esprit pour ne pas savoir que je m'applique particulièrement à tenir compte des faits quand il s'agit d'une marche à suivre.

Les premiers états réunis pouvaient-ils offrir le même spectacle que l'Assemblée constituante de 1789? Pas un observateur impartial de la situation ne le croyait. Entre le Royaume de France et celui de Prusse, tels qu'étaient le premier en 1789 et le second en 1847, il n'existe pas la moindre analogie, et si Ton considère celle qui, en présence de l'esprit révolutionnaire, se manifeste toujours et partout, sans égard à des drconstances locales qui ont leur importance, il n'en faut pas moins que les différences des nationalités et des impressions du temps gardent leur valeur. Si, lors du premier essai de réunion des huit assemblées d'états provinciaux, l'ordre matériel n'a pas été troublé, on n'y a rien gagné en dehors du fait lui-même. Par contre, on se ferait illusion si Ton ne tenait pas compte de l'agitation morale qui a été la conséquence nécessaire, inévitable, de la première apparition d'un phénomène politique de ce genre ; les hommes venus de toutes les parties du Royaume pour se réunir sauront, par suite du rapprochement des personnes et de ce qui a été concerté entre eux, donner à cette agitation morale une direction conforme à leurs vues; d'ailleurs, les partis ont aujourd'hui des chefs dont l'habileté ne saurait être contestée.

Si ce que veut le Roi et surtout ce qu'il ne veut pas n'estplus aujourd'hui un mystère pour personne, les esprits qui sont d'accord avec le Souverain sur le dernier point, savent autour de quels chefs ils ont à se grouper. D'après mes prévisions, la clôture de la première session des états réunis a, sous les rapports les plus importants, une portée bien plus considérable que le fait de leur réunion même, une portée à laquelle je ne saurais assigner un meilleur terme de comparaison que la

difFérence d'attitude qui existe entre des conscrits qui débutent dans rarmée et des soldats qui ont (ait leur temps de service. Cette situation, quel appui ne trouve^-elle pas, en outre, dans la presse allemande? Quel appui ne lui prêteront pas les hommes du soi-disant progrès ^ non-seulement dans les Chambres d'états allemandes, mais encore dans tous les pays étrangers? Pour en être convaincu, il suffit de jeter un regard impartial sur les produits de la presse quotidienne qui ont déjà vu le jour, de cette presse à laquelle le retour des députés du Landtag dans leurs circonscriptions électorales va fournir de nouveaux et nombreux aliments.

Quant à moi, je Tavoue franchement, moi qui ai suivi jour pour jour tous les actes de la session qui vient de finir dans leur développement qui touchait presque à Tinfini, j'ai été vivement frappé des solides qualités parlementaires des orateurs fournis par les rangs de l'opposition. S'il s'est révélé chez eux des diCFérences que je n'hésite pas à qualifier de provinciales, on ne saurait du moins leur refuser à tous ensemble, sans parler d'autres mérites, celui d'une supériorité et d'une souplesse remarquables. Ne perdant jamais de vue le but commun, le radicalisme de la Prusse orientale a su s'allier au gallicanisme rhénan. Le problème le plus difficile pour le Gouvernement reste celui qu'il s'agit de résoudre^ car, par de simples déclara^ tionSy on n'en viendra pas à bout.

Tel est en peu de mots l'exposé de mes sentiments. Je n'ai pas besoin de dire quels sont mes vœux. Le Roi et Votre Excellence, vous les connaissez, et je suis incapable de changer sous ce rapport. La haute valeur que j'attache à la conservation et au succès d'éléments connus ne saurait faire l'objet d'un doute pour personne, et dans la sphère la plus élevée de l'État prussien moins encore qu'ailleurs. Je suis de ces hommes qui n'aiment pas à provoquer des batailles, mais qui, lorsque l'épée est tirée, ne préfèrent pas la capitulation à la victoire. Je suis, par conséquent, du nombre des fidèles compagnons qui agissent ensemble quand vient le moment de faire acte d'énergie.

MAniAGt: DU DUC DE MONTPENSIER (1847). S83

SUR LE MARIAGE DU DUC DE MONTPENSIER AVEC L INFANTE d'esPAGNE LOUISE-FERDINANDE.

1601. Metternich à Apponyi, à Paris (D.). Vienne, le 25 février 1847. — 1602. MeUernich à Apponyi, à Paris (D. rés.). Vienne, le 25 février 1847.

1601. Parmi les rapports qui ont composé votre expédition, celui par lequel vous m'avez rendu compte de l'entretien que vous avez eu l'honneur d'avoir avec le Roi, le 3 de ce mois, a particulièrement fixé mon attention. Par suite de ce rapport, je n'hésite pas à entrer dans quelques explications, auxquelles j'attache la valeur d'une profession de foi, sur l'une des complications politiques les plus graves du moment. Les manifestations de cette importance n'admettent ni détour ni réserve ; aussi n'en apporterai-je aucune dans ce que je vais TOUS dire. Les embarras qui ressortent du mariage de Mgr le duc de Montpensier découlent de la reconnaissance faite par les Gouvernements français et anglais des dernières dispositions de Ferdinand VIL Ces dispositions ont dérangé V économie du traité d'Utrecht, en privant l'une des stipulations les plus importantes de ce traité, celle qui interdit la réunion des couronnes de France et d'Espagne sur une même tète, de son moyen d'exécution, du seul véritablement pratique. Je vous avouerai, Monsieur l'ambassadeur, que je n'ai pas eu de peine à m'expliquer la facilité avec laquelle le Cabinet britannique s'est prêté à la reconnaissance de dispositions dont la conséquence naturelle était de mettre un terme au Gouvernement de TEspagne par une branche de la Maison de Bourbon, tandis que je n'ai pas pu me rendre un compte également précis des raisons qui ont pu engager le Gouvernement français à user d\me même facilité.

En laissant subsister le traité d'Utrecht et en remplaçant l'ordre de succession masculine en Espagne par la succession féminine, les embarras auxquels la pragmatique de Philippe Y a eu pour objet de parer ont dû se présenter inévitablement

dans un terme plus ou moins rapproché. Ils occupent aujoui^ d'hui le terrain politique, et leur solution est fort difBcile, car elle ne dépend pas du seul bon vouloir de Tétranger. La question est avant tout une question espagnole, et je n'ai pas besoin de m'arréter aux difBcultés qu'ofiFre et qu*o£Frira toujours une solution des questions espagnoles, de quelque espèce que celles-ci puissent être, quand l'étranger doit y concourir.

Le principe que met aujourd'hui en avant le Cabinet anglais est celui-ci : que les droits de TlnFante Louise-Ferdinande à la succession au trône, à laquelle cette princesse se trouve appelée par Tordre de succession féminine établi par les dispositions du Roi son père, ont de plein droit été invalidés par son union avec un prince dont la descendance est exclue du trône d'Espagne par suite de la renonciation du duc Phi-lippe d'Orléans,

Sans entrer dans Texamen de ce que la question ainsi posée renferme de vrai et de défectueux au point de vue des principes, je m'arrête à la prise en considération de sa valeur pratique.

En supposant que les Gouvernements anglais et français puissent s'accorder sur la validité du principe de l'exclusion du droit maternel, la question serait-elle par cela même arrivée à sa solution définitive? L'Espagne n'a-t-elle pas le droit de se prononcer dans une affaire qui la regarde directement, d'adopter ou de rejeter pour sa part, à tort ou à raison, n'importe, le principe qui lui convient? II s'agit de l'ordre de succession au trône espagnol, et non de l'ordre de succession en Angleterre ou en France; c'est donc à l' Espagne qu'appartient le verdict.

En plaçant la question sur ce terrain, — et Ton ne saurait l'éviter, — à quoi arrive-t-on, si ce n'est à cette conclusion que je me suis déjà vu appelé à émettre, que c^est par l'Espagne seule que la question qui aujourd'hui est le prétexte d'une dissidence entre la France et l'Angleterre, pourra trouver sa solution véritable? Notre Cabinet, Monsieur l'ambassadeur, et avec lui ceux de Saint-Pétersbourg et de Berlin, ont pris

MARIAGE DU DUC DE MQNTPENSIER (l847). 385

position à côté de la question irritante; nous maintiendrons cette attitude, et nous ne la quitterons que dans le but d'en (îaciliter la solution ; nous ne nous mêlerons pas de ce qui ne saurait Tamener. Le Cabinet français se déclare satisfait de l'attitude prise par les trois puissances; lord Palmerston n'est pas dans le même sentiment. Nous qui ne savons point marcher dans une direction opposée à notre conscience politique, nous ne pouvons que continuer à nous régler d'après ses inspirations.

Voici, Monsieur Tambassadeur, ce que veut le ministre anglais : il veut que les trois Cours placées dans l'attitude expectante déclarent, conjointement avec le Cabinet britannique, qu'à leurs yeux, comme à ceux de ce Cabinet, les droits à la succession de l'Infante Louise-Ferdinande (et dès lors également ceux des descendants de cette princesse) ont été annulés de droit et de l'ait par son mariage avec Mgr le duc de Montpensier.

Mais les trois Cours reconnaissent-elles à la lignée Montpensier la capacité d'occuper ce trône ? Elles ne la lui reconnaissent point, et les quatre Cours ne se trouvent-elles pas par cela même placées sur une même ligne? On ne peut répondre à cette demande que par une affirmation. Lord Palmerston n'étant toutefois pas satisfait par cette situation, que veut-il? Il veut que l'incapacité de Tlnfante dé succéder au trône ne soit point regardée, comme elle l'est par les trois Cours, comme fondée sur la pragmatique de Philippe V, mais comme dérivant d'un principe abstrait de sa nature et insuffisant dans son application pratique, du principe de l'extinction du droit résultant pour l'Infante des dispositions de son père, par le fait de son union avec un prince placé sous les conséquences de la renonciation du duc Philippe d'Orléans. Jjcs trois Cours, je ne dis pas, doivent-elles (car l'examen de cette question les placerait sur le terrain politique) ^ — mais peuvent-elles, sans déserter le terrain du droit, satisfaire au désir du principal secrétaire d'État? Notre opinion est qu'elles ne le peuvent pas sans commettre une faute qui porterait sur le terrain politique. Arrivé à ce point d'une assez singulière

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