MAIIIAGE DU DUC DE MONTPENSIER
sur la base de notre principe. Quitter cette base, ce serait nous lancer dans les voies d'une politique aventureuse, et c*est seulement lorsque nous serons convaincus que le changement de notre attitude pourra servir la cause du repos, que nous croirons devoir y renoncer.
Metternich ^ Apponyi, à Paris (D. rés.). Vienne, le 25 février 1847.
1602. Ceux qui liront ma précédente dépêche ne seront pas en droit de me reprocher le manque de franchise ni de me supposer une arrière-pensée, soit à Fégard de sa rédaction, soit à propos de la lecture que j'autorise Votre Excellence à en £aire à qui de droit. Cette dépêche renferme ce que je pense, et elle Texprîme dans les termes les plus précis ; si les raisonnements aboutissent à une même conclusion, il ne faut pas en chercher la cause en moi, mais dans la force même des choses. Ni le bon ni le mauvais vouloir des hommes ne peuvent rien contre cette force, si ce n'est de s'arranger avec elle ou de succomber sous son poids.
Lord Palmerston, après avoir cherché une base de principes sur laquelle il lui serait possible de s'établir, est arrivé à cette conclusion, que la capacité de l'Infante et de ses descendants serait invalidée ipso facto par l'incapacité de son époux et de sa progéniture. Vous avez eu lieu de vous convaincre que je n'entends pas rechercher quelle valeur on peut accorder à ce que lord Palmerston qualifie d' « un principe du droit public » ; je prends ce parti, non parce que je ne serais pas prêt en toute occasion à entrer dans la recherche de ce qui a ou n*a pas la valeur d'un principe, mais parce qu'une recherche de ce genre serait oiseuse dans l'espèce. La raison sur laquelle repose mon sentiment à cet égard, c'est que, selon moi, l'Espagne seule pourrait donner une valeur pratique à ce qui, sur le terrain des principes, serait vrai ou faux.
Comment les deux Cabinets eu contestation sortiront-ils des embarras qui dérivent de cette querelle? Je vous avoue que je ne me sens pas encore en mesure d'émettre une opinion à cet égai*d. Aussi la dépêche précédente n'est-elle cônes
cluante que relativement à ce qui regarde notre propre attitude. Nous la trouvons bonne, et dès lors nous n'entendons pas la quitter.
1 603. MetternicK à Apponyï, k Paris (Lettre confid.). Vienne, le 12 avril j847. — 1604. Considérations aphoristiques de Mettemich (Mémoire annexé au n» 1603). — 1605. Mettemich k Guizot (Lettre). Vienne, le 15 juin 1847. — 1606. Mettemich k Guizot (Lettre). Vienne, le 13 octobre 1847.
1603. La personne que M. Guizot a envoyée à Vienne ^ a reçu de ma part raccueil auquel M. le ministre des afiaires étrangères était en droit de s'attendre. Prévenu par vous de sa prochaine arrivée, j'ai mis la personne en question à même de servir, lors de son retour à Paris, de commentaire vivant à ce que vous allez lire.
Quatre objets ont formé le but de sa mission :
1* La situation de la Prusse à Tégard de ses affaires intérieures, de son avenir et de Tinfluence que cet avenir peut exercer sur les parties dont se compose la Confédération germanique ;
2" Le différend qui s'est élevé entre Athènes et Constantinople, et les dangers que, par suite, peut courir la paix dans le Levant;
3* La situation de la péninsule Italienne, et en particulier deTÉtatderÉglise;
4» La question espagnole.
Lorsque Tenvoyé a quitté Paris, les explications dans lesquelles je suis entré vis-à-vis du Cabinet français, dans la dépêche que j'ai eu Thonneur de vous adresser le 10 mars dernier, n'étaient point encore entre vos mains ; cette dépêche et votre rapport du 18 mars ont, à mon avis, épuisé l'objet
•M Klindworth. {NoU de t Éditeur.)
LA POLITIQUE DE METTERMCH ET DE GUIZOT (fS47). 889
ci-dessus marqué par le n* 1 *. Il ne me reste, en effet, rien à dire à M. Guizot sur les afIEaires prussiennes, ni rien à apprendre de sa part qui ne se trouve dit dans les deux pièces de notre correspondance que je viens de citer. Ce qui dépasse leurs limites appartient à un avenir dont il est impossible de mesurer la portée, et qui dès lors échappe à la prévoyance humaine 1 Ce qui, par contre, ressort de la nature des situations, c'est le vif intérêt qu'en tout premier lieu notre Cour doit prendre à ce qui pourra ressortir pour la Prusse, et par suite pour le corps fédéral germanique tout entier, de l'entreprise longtemps méditée et pétiiblement élaborée par le Roi Frédéric-Guillaume IV, et à l'égard de laquelle il ne me reste rien à ajouter au jugement que je n'ai point hésité à énoncer déjà envers M. Guizot. Ce ministre pense, d'accord avec moi, que le seul contre-poids possible contre les écarts auxquels a donné lieu l'entreprise de Sa Majesté Prussienne de constituer son Royaume sur des bases en majeure partie empruntées aux formes du moyen ége et modifiées par les idées nouvelles, devra être cherché dans le principe fédéral. Aussi est-ce vers ce but que tendent et que ne cesseront d'être dirigés nos. efforts. Le développement des événements servira de guide à notre marche ultérieure.
2* Le différend qui s'est élevé entre le Gouvernement hellénique et la Porte étant jugé par M. Guizot comme il l'est par moi, tout ce qui peut me rester à vous dire à ce sujet doit, après ce que je vous ai déjà fait connaître de notre langage à Gonstantinople et à Athènes, se borner à mettre M. le ministre des affaires étrangères au (ait de l'attitude que j'ai prise dans l'afbire, au nom de notre Cour, vis-à-vis du Cabinet britannique que je regarde comme le point de départ de ce qui dans ce moment complique la position du Gouvernement grec.
Je me tromperais, du reste, entièrement si la querelle, — c'est le seul mot qui convienne à la chose, — qui s'est élevée
* Voir les ■ États réums en Prusse •, dépèclie & Apponyi, du 10 mars, n» 1598. (NoU de fEditeur, )
entre le Cabinet d'Athènes et TenToyé de la Porte n'arrivait pas à sa solution naturelle. Aussi n'est-ce pas l'épisode Mosurus qui porte mes regards vers une autre direction que celle que méritent d'ordinaire des incartades de ce genre ; ce qui a plus de droit à m'inquiéter, c'est l'humeur de celui qui dirige la politique anglaise, et qui ne sait point tenir compte des conséquences d'une marche passionnée. Le premier moteur de la politique de lord Palmerston, c'est sans aucun doute la rivalité qui existe entre la France et l'Angleterre, rivalité que le principal secrétaire d'État, sous l'influence de l'esprit de parti, exploite contre son prédécesseur au ministère. Ne connaissant point de ménagements, c'est sur le champ grec que lord Palmerston laisse également un libre cours à ses haines personnelles, et il (ait ainsi courir de grands risques à l'Empire ottotoman, dont assurément il ne croit pas compromettre le repos ni la paix politique. Le payement des intérêts de la dette grecque offre au ministre anglais un sujet bien autrement grave que l'affaire Musurus, et dans quelles voies voudra-t-il Texploiter? L'aftaire d'argent nous est pleinement étrangère ; je me permets d'espérer que l'Empereur de Russie ne conformera pas sa marche à celle du Gouvernement anglais; sufBrat-il de ce Éait pour tirer le Gouvernement grec de l'embarras dans lequel lord Palmerston et sir E. Lyons désirent le tenir enlacé? Ce que nous pourrons feire, selon les moyens à notre portée, est et restera acquis au maintien de la paix dans des contrées où une étincelle peut avec facilité devenir la cause d'un embrasement dont il serait impossible à ceux qui l'auraient causé de prévoir ni d'arrêter les effets ! Ma correspondance diplomatique, dans le cours des vingt dernières années, est pleine de preuves des efforts que nous n'avons cessé de feire pour engager les Cours de l'Europe à tenir éloigné de Constantin ople comme d'Athènes le jeu politique. Ces efforts ont été vains, et le pouvoir d'en régler les suites ne se trouve pas entre nos mains; tout ce que nous pouvons, c'est de les contrarier dans leurs écarts.
Le troisième point de la commission de M, Guizot est nonseulement digne de fixer la sérieuse et commune attention de
LA POLITIQUE DE METTERNICH ET DE GUIZOT (iSiT). 391
nos Cours, mais il doit être rangé au nombre des objets dont les conséquences sont importantes dans les directions les plus diverses. Aussi n'ai-je pas hésité à entrer à cet égard dans les explications les plus franches arec la personne chargée de me développer les impressions de M. Guizot sur la situation présente de rÉtat de TÉglise et du Gouvernement pontifical . Vous trouverez ci-joint, mon cher comte, Texposé que j'ai (ait à Tindividu en question; il est rédigé en allemand (n* 1604), parce que nos entretiens ont eu lieu dans cette langue, et je n^ai aucun scrupule à vous en adresser le texte original, vu la connaissance parfaite que M. Guizot a de Fallemand. Cet exposé, dont vous voudrez bien lui donner connaissance, aura pour ce ministre l'avantage de Tinitier pleinement aux impressions de notre Cabinet. Si M. Guizot trouvait que nous nous trompons, qu'il n'hésite pas à nous le dire.
Je prie M. Guizot de ne pas attacher au mot rivalité, qu'il trouvera dans la pièce en question, d'autre valeur que celle que j'y attache moi-même. La rivalité entre la France et l'Autriche, appliquée à l'Italie, est un fait historique, lequel, dans le sujet qui nous occupe, n'est digne de fixer l'attention des deux Cours que sous le rapport de l'emploi r^^^e Tesprit de faction dans la Péninsule est à même d'en faire pour la réalisation de ses vues subversives. L* Autriche ne cherche rien en Italie que la paix intérieure des États qui la composent. Nous n'y ambitionnons, pas plus que dans les autres parties de l'Europe, ni une extension de territoire, ni d'autre influence que celle de la raison et d'une politique conservatrice. Nous ne doutons pas que telle ne soit également la direction que de son côté suit le Cabinet français actuel. Tous les esprits en France suivent-ils cette même direction? Il n'en est pas et ne saurait en être ainsi ; la valeur que nous attachons au fait n'est toutefois autre que celle qui, pour les hommes d'État doués d'un esprit pratique, ressort du sentiment de l'existence d'une difficulté dont il leur &ut tenir compte, non pour reculer devant elle, mais pour la vaincre. Le préjugé qui existe à cet égard relativement à la Péninsule tout entière, trouve par des raisons naturelles une application plus directe encore en ce qui
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concerne TÉlat de TËglise. L'Autriche et la France sont aujourd'hui les seuls grands corps politiques catholiques dont les facultés ne sont point absorbées par des misères intérieures. La rivalité entre les deux puissances doit dès lors porter à regard de TÉtat pontifical, aux yeux de ceux qui admettent Texistence de cette rivalité, un caractère à la fois politique et religieux. Cette conclusion peut sans doute être à la portée des politiques de la rue; elle n*est pas et ne saurait, à moins d'une inexplicable ineptie, être celle des Cabinets. C'est ce que j'ai cru devoir vous dire à propos du mot rivalité, que vous trouverez dans l'exposé allemand. Je vais passer à celui que l'envoyé de M. Guizot m'a feit de l'attitude morale du Cabinet français, attitude que je résumerai dans les points suivants :
P Ce Cabinet ne s'attribue pas le caractère d'une puissance italienne, caractère qu'il reconnaît à rAutriche;
2^ De même que la France tient au maintien du statu quo territorial des Étals qui composent l'Italie, elle ne vise, pour sa part, à aucune altération des lois organiques ni des formes gouvernementales de ces États;
3* Trois mtéréts directs sont regardés parle Cabinet français comme dignes de sa sollicitude particulière ; ce sont :
a) L'intérêt que la France porte au Royaume de Sardaigne comme à un État limitrophe;
b) L'intérêt de famille qu'il voue à Naples;
c) L'intérêt religieux qu'il voue à la Cour de Rome.
Voici mon impression sur ces différentes questions, que nous n'hésitons pas à caractériser de parfaitement justes dans leurs points de départ et d'arrivée, et sur la première desquelles je me permets une remarque qui, plus que tout ce que je pourrais vous dire, pourra servir à placer sous son vrai jour l'attitude de notre Cour dans tout ce qui concerne Tltalie.
Le Cabinet français-ne s*attribue pas le caractère d'une puissance italienne. Il en est de même de l'Autriche, et je vous en expliquerai la raison.
L'Empire d'Autriche est composé de bien des parties, qui dans leur ensemble forment cet Empire. Si une nationalité
prévaut en lui, c'est la nationalité allemande, qui non-seulement est le prototype de la nationalité de la femille régnante, mais qui, à la fois, est le yérifable élément civilisateur de cette ▼aste réunion de peuples! Le mot « Italie y» est une dénomination géographique, une qualification qui convient & la langue, mais qui n^a pas la valeur politique que les efforts des idéologues révolutionnaires tendent à lui imprimer, et qui est pleine de dangers pour Texistence même des États dont se compose la Péninsule.
L'Empereur se reconnaît Roi d'un Royaume lombard-vénitien situé au delà des Alpes, et qui forme une partie de son Empire. Lors des grands arrangements territoriaux, en 1814, feu l'Empereur François n'a pas voulu même laisser prononcer le mot de Royaume d'Italie, dont l'existence aurait eu la valeur d'une menace permanente pour les autres souverainetés dans la Péninsule.
Ce n'est donc pas dans la qualification de puissances ita-* liennes ou non italiennes que peut consister, politiquement ^ parlant, le fait d'une différence de situation entre l'Autriche et la France ou tel autre grand Empire ; cette différence ne peut, à nos yeux, reposer que sur des conditions matérielles, comme la situation géographique et les moyens d'action qui sont placés sous l'influence des conditions matérielles. Vrais envers nous-mêmes, nous le sommes également envers les autres. Cette question, je ne Tai touchée que pour démontrer au Cabinet français que nous voyons un grave inconvénient dans l'extension erronée des idées de nationalité, dont les Factions désorganisatrices savent aujourd'hui tirer un si dangereux parti en les opposant à la réalité des faits.
L'exposé en langue allemande qui se trouve joint à cette lettre ne conclut pas à une action clairement définie. La faute & cet égard n*en est pas à moi; les actions doivent, en vertu de leur nature, être évoquées parles circonstances. Les hommes ne peuvent lutter que contre des corps réels; et les dangers qui menacent la Péninsule, et qui se concentrent plus particulièrement dans l'État de l'Église, sont encore renfermés dans la sphère morale. Le pire des éléments et le plus
difficile à vaincre, c'est la faiblesse, et de toutes les faiblesses la plus dangereuse dans ses conséquences, c'est celle des Gouvernements. C'est à ce mal que la Péninsule entière est plus ou moins en proie, et c'est ce mal qui pèse aujourd'hui d'une manière si dangereuse sur l'État romain. Tout dans cet État manque de force, le Gouvernement aussi bien que la population. Ce qu'il entre dans les focultës des deux grandes Cours voisines et catholiques de faire, c'est de relever la force inorale du Gouvernement pontifical ; mais cette tâche est na* turellement restreinte, par suite de l'impossibilité de gouverner un État tiers. Plus le Gouvernement de l'État de l'Église se convaincra que les vues de l'Autriche et de la France à son égard sont dégagées de l'influence d'une rivalité politique insensée et empreintes d'un intérêt éclairé pour le bien de l'Église ainsi que pour le maintien de l'ordre public, plus les conseils que donneront les deux Cours à ceux qui en ont besoin seront faits pour éveiller le sentiment de la confiance à Rome, et ce sentiment est par lui-même un élément de force. Tout ce que M. Guizot regardera comme pouvant avoir la valeur de semblables conseils, ainsi que les vues de réforme qu'il pourrait considérer comme nécessaires ou simplement comme utiles, sera toujours reçu par nous avec confiance et pris en sérieuse considération. De notre côté, nous n'hésiterons pas à confier à ce ministre ce que nous regardons comme utile ou dangereux pour la tranquillité de l'Ëtat de TÉglise. Le meilleur conseil à donner dans ce moment au Souverain Pontife, c'est sans aucun doute de ne point se laisser entrafner dans des voies dont la pente est glissante et qui conduisent à un abtme.
Comme je consacrerai une dépêche particulière à la question espagnole, que j'ai marquée ci-dessus sous le n* -4, je vous renvoie à cette dépèche , que vous recevrez simultanément avec la présente lettre *.
* L*expédition de cette lettre n*a eu lieu que le 10 avril, parce que le chancelier d*État youlait laisser à rhomme de confiance de Guisot le temps de retourner à Paris. Peut-être ce retard explique- t-il aussi labscnce d'une dépêche n*» 4, relative à TEspagne, et, par contre, Texistence d*une autre
LA POLITIQUE DE METTERKICH ET DE GUIZOT (1847). 3«i5
Considérations aphortstiques de Metternich. (Anne&e da n» 1603.)
1604. Que veut M. Guizot relativement à la sit uation des États de TÉglise, et que veux-je, moi? J admets que nous voulions la même chose. Entre nous il ne peut donc être question du fait lui-même, mais seulement des moyens d'assurer le but commun à atteindre.
Ce but, c'est :
a) De maintenir les États de TÉglise dans les conditions qui forment la base de leur existence ;
b) D'apaiser l'agitation qui règne dans ces États;
c) D'assurer les moyens d'arriver à ce but, en renforçant le pouvoir du Gouvernement dans des directions rationnelles.
d) M. Guizot et moi, nous regarderons comme l'heureux résultat du succès de l'entreprise le maintien du repos dans les États de l'Église, et par suite dans la péninsule Italienne, ainsi que la diminution des chances d'une interventicfn matérielle de l'Autriche pour étouffer des explosions révolutionnaires.
M. Guizot cherche une base pour les mesures à prendre en vue de rétablir le calme dans les États de l'Église, dans la décision que prendrait le Saint-Père de se conformer, d'une
dépêche, qui porte la date du 19 avril, et où Mettemich écrit sur cette question ce qui suit : « Un sujet auquel je n'ai point touché dans ma lettre particulière, c'est cel ui des mariages espagnols, et la raison de mon silence est la plus simple et la plus catégorique possible. Cette raison, c'est que je sais tirer une ligne entre les questions qui pour nous sont tranchées et celles qui ne le sont pas. Lord Palmerston voudrait nous engager dans une discussiou dont nous ne voulons pas; nous avons clairement défini et énoncé notre attitude, et n ous entendons n'y rien changer. Lord Palmerston a dit k lord Ponsomby « qu'avec le Cabinet autrichien il n'y a rien à faire ; qu'il fallait « donc s'en passer » . La question ainsi posée, ce n'est pas à nous qu'il appartiendrait d'y revenir. Entrer avec le principal secrétaire d'État dans une discussion de principes est une peine oiseuse, et qui ne confit qu'au vide. J'ai la conviction que ce sentiment prédomine aujourd'hui également à Berlin sur un moment d'entraînement dont il faut regarder M. de Bunsen comme en ayant été le point de départ et la cheville ouvrière. »
(Note de t Éditeur.)
part, aux conseils formulés par les puissances en 1830 et acceptés par Grégoire XYI , conseils relatif à la réforme de Tadministration des États de TÉglise, et de s'abstenir, de Tautre, de s'engager plus avant dans la voie d'un absurde libéralisme, contraire aux règles d'une saine pratique.
Ce point m'inspire les réflexions suivantes :
La plupart des conseils donnés en 1832 ont déjà commencé à être suivis sous le dernier Pape. Il feut considérer comme les plus essentiels ceux qui étaient relatifs à ce qu'il feillait entendre par le mot de sécularisation de l'administration, à ce qui concerne une meilleure administration des communes, nne meilleure représentation provinciale et une réforme judiciaire commandée par les circonstances. Le Gouvernement pontifical a pris ces mesures ; mais dans leur application elles n'ont que peu ou point répondu au but qu'on se proposait.
Dans les Légations et dans les Marches, la sécularisation , s'est faite sur la plus grande échelle ; l'administration communale s'est notablement améliorée, et des réformes judiciaires très-coifsidé râbles, opérées partout dans les États de TÉglise, ont corrigé ce que l'ancien mécanisme avait de défectueux. Ces résultats sont acquis; cependant l'agitation est plus grande dans le pays que jamais ; il faut donc en chercher la cause ailleurs.
Si, pendant le pontificat du dernier chef de l'Église, il a fallu, sous bien des rapports, pousser le Gouvernement papal à marcher en avant, on croit à Paris qu'il fiaut engager le Pape actuel à modérer son penchant pour le progrès ; je n'admets cette nécessité que sous la réserve de la différence qui existe entre ce que le Pape veut et ce qu'on lui conseille.
Où faut*il chercher les véritables causes de l'agitation qui règne actuellement dans les États de l'Église, et des dangers qui en sont la conséquence ? Selon moi, il faut surtout attribuer cette situation à des causes que je subdivise en causes endémiques et en causes épidémiques, et au contre-coup de la politique extérieure sur la situation générale.
Les causes endémiques sont :
Le penchant national italien à Yinactivité matérielle^ pen-
chant qui se manifeste dans les États de FÉglise plus que partout ailleurs, et le penchant à une activité qui, en thèse génëraie, ne s'étend pas au delà des proportions d*un bavardage sans conséquence ;
L'emploi de Télément ecclésiastique sur le terrain du gouyemement et de Fadministratiou, emploi qui est inévitable dans ia situation d'un État placé sous la direction d'un chef appartenant à l'Église ;
Le penchant national à l'intrigue ;
Le peu d'activité que, par suite d'influences de climat, exige la conservation de la vie matérielle ;
Une certaine analogie entre la situation de P Espagne et celle des États de l'Église , relativement aux sommes considérables qui affinaient autrefois dans ces deux pays, dans le premier grâce à ses possessions transatlantiques, dans te second grâce aux revenus provenant de la chrétienté tout entière; enfin l'épuisement de ses ressources financières.
Les causes épidémiques se trouvent dans l'histoire des soixante dernières années, et les effets qu'elles ont produits relèvent à la fois du domaine moral, social et politique.
L'élément politique, qui est celui qui mérite la plus grande attention, a exercé dans peu de parties du continent une plus grande influence que dans la péninsule Italienne.
Ce que je pense à cet égard, je l'ai exposé antérieurement à l'ambassadeur impérial à Paris, et cela d'une manière si complète, que, pour épuiser la question, je suis fondé à me borner aujourd'hui à l'examen de ce qui est possible^ en admettant les difficultés créées par l'absurde fiction d'une rivalité pas^' sionnée, par conséquent aveugle, qui existerait entre l'Autriche et la France.
Une des causes premières de la situation actuelle de l'Italie, c'est la consistance extraordinaire qu'a prise l'idée de cette rivalité. Du côté de l'Autriche, on n'a rien fait pour propager cette erreur; la France ne peut accuser qu'elle-même si elle souffre des embarras qu'elle s'est créés en entretenant sous des prétextes spécieux l'agitation des esprits, et l'une des plus grandes difficultés du moment, c'est d'atténuer le mal.
Comment y parvenir? Assurément, par les moyens les plus simples, notamment par celui qui consisterait à cesser de fournir des aliments au mal qu'on vent enrayer.
Est-il au pouvoir du Cabinet français d^employer ce remède, d'arriver à ce résultat? S*il est assez fort pour le fiaire, qu'il attaque le mal dans sa racine; qu'il réduise à l'impuissance les réfugiés qui abusent du droit d'asile et qui s'arrogent, sur le sol français, les droits d'un Gouvernement réel ; qu'il combatte Terreur qui tend à feire croire que la jalousie règne entre les puissances quand il ne s'agit au fond que d'assurer le repos intérieur des États; qu'il n'aide pas à répandre l'idée que le Gouvernement français est prêt h fevoriser le progrès et à empêcher la répression de ses audaces en s'appuyant sur ce principe de non-intervention qu'il a proclamé jadis sous un autre ministère, sur ce principe qui n'est qu'une absurdité morale! Les révolutionnaires italiens n'ont point la force d'agir; i!s parlent et ils assassinent, mais ils n'osent pas serrer les rangs et se mettre en hce de l'adversaire qui veut combattre au grand jour.
Le Gouvernement français peut-il entrer dans cette voie? 11 est peut-être disposé à répondre gu'il prouve qu'il en est capable. J'ai à faire à cet égard une remarque importante.
Entre une altitude et une autre il y a de grandes différences à considérer.
Je m'en tiens à ce qui existe dans les cas où, comme point de départ, un Cabinet est placé sur le terrain d'un principe ou sur celui de la politique.
Si Ton applique cette vérité à la situation en Italie, on aperçoit nettement la difiFérence qui existe entre la position du Gouvernement autrichien et celle du Gouvernement français.
Nous ne cherchons et ne voulons dans la Péninsule rien que le repos intérieur et extérieur du pays ; or, vouloir le repos, c'est en respecter la condition essentielle ! Nous souhaitons aux Gouvernements de ce pays la force et la sagesse, et au pays lui-même de bonnes lois et de bonnes formes administratives, appropriées à l'esprit des habitants. Quand il s'agit de favoriser ces tendances dans la limite de nos moyens, nous n'hésitons
pas à suivre notre penchant naturel. Nous ne cherchons en Italie ni alliances, ni associations fédëratives, ni unions douanières, rien enfin qui soit en contradiction avec les conditions de la vie matérielle ou avec Tcsprit de la population. Nous voulons le repos, et nous sommes les premiers à en donner Pexemple.
La vie et Faction de la France dans la Péninsule sont tout à fait différentes; elles reposent surrinfIuencepo/i/z<juedansun pays où celle-ci n*est possible qu'au moyen de Tagitation. Gomme Télément naturel de l'agitation politique dans la Péninsule fait défaut, il fout créer un élément de fantaisie, et comme l'agitation se produit sur le terrain politique , il faut nécessairement que la source d'où elle dérive porte un caractère politique.
La réaction de la France contre l'oppression autrichienne, voilà le grand mot qu'on fait entendre ; en exploitant l'idée qu'il renferme, on arrive infailliblement à favoriser les mouvements révolutionnaires dans les États italiens.
Une guérison radicale est-elle possible? Ce serait la question la plus importante à résoudre. Je la résous par une franche négation que me suggère mon sens pratique. Si certaines circonstances permettent à l'esprit droit de M. Guizot de s'engager dans la bonne voie, il apparaît aussitôt des influences qui l'empêchent d'avancer.
Si le fantôme des tendances de rivalité autrichienne ij'évanouit, celui des tendances de rivalité avec l'Angleterre apparaîtra, fort de son droit historique. Ce n'est donc pas sur le terrain politique qu'il faut chercher un remède à la situation. Il en est autrement, bien que dans des limites restreintes, du terrain des principes. L'Autriche et la France peuvent s'y rencontrer pour travailler de concert à écarter les dangers en donnant de bons conseils aux Gouvernements italiens. Nous donnons de ces conseils à la Cour de Rome; que la France en fasse autant. Dans ces conseils, les deux Cabinets peuvent se rencontrer. C'est dans le parti qu'en tire le Gouvernement pontifical qu'est la difficulté, et elle lient non pas à son manque de bonne volonté, cela est certain, mais à son manque dk
400 BECUEIL DE DOCUMENTS (1835-1848).
force. Je ne doute pas de rintelHgence de Pie IX ni de celle des hommes dans lesquels il a confiance; d'autre part, je connais trop bien les c6tés faibles de Tadministration romaine pour hésiter à m'exprimer ainsi sans crainte de me tromper; mais quand il s'agit d'un Gouvernement tiers, il devient plus difficile de lui porter dans cette direction un secours actif. On ne peut gouverner que dans son propre pays ; la possibilité de le faire ne s'étend pas au delà de la frontière *•
Metteriiich à M. Gaizot (Lettre). Vienne, le 15 juin 1847.
1605. Je me permets de croire qu'en me faisant l'honneur de m'adresser sa lettre du 18 mai dernier, Votre Excellence
* Ces considérations, écrites pour M. Guizot et transmises par M. Rlindworth K Paris, à la suite de son voyage à Vienne, donnèrent lieu à une lettre adressée directement par M. Guizot à Metternich, lettre que nous reproduisons en entier. Voici comment elle est conçue : « Les conversations de Votre Altesse avec M . Rlindworth ne me laissent qu'un regret, mais bien vif, c*est de ne les avoir pas eues moi-même. Plus j'entrevois votre esprit, plus j'éprouve le besoin et le désir de le voir tout entier. Et l'on ne voit tout qu'avec ses propres yeux. On ne s'entend vraiment que lorsqu'on se parle. Faute Je cela, et en attendant cela, car je n'en veux pas désespérer, je serai heureux de vous écrire, et que vous m'écriviez, et que nos communications, si elles restent lointaines, soient du moins personnelles et intimes. Ce ne sera pas assez, mais ce sera mieux pour les affaires. Et ce sera pour moi un grand plaisir en même temps qu'un grand bien dans les affaires. Je ne connais pas de plus grand plaisir que l'intimité avec un grand esprit.
« Nous sommes placés à des points bien différents de l'horizon, mais nous vivons dans le même horizon. Au fond et au-dessus de toutes les questions, vous voyez la question sociale. J'en suis aussi préoccupé que vous. M os sociétés modernes ne sont pas en état de décadence ; mais, par une coïncidence qui ne s'était pas encore rencontrée dans l'histoire du monde, elles sont à U fois en état de développement et de désorganisation, pleines de viujité et en proie à un mal qui devient mortel s'il dure, l'esprit d'anarchie. Avec des points de départ et des moyens d'action fort divers, nous luttons, vous et moi, j'ai l'orgueil de le croire, pour les préserver ou les guérir de ce mal. C'est là notre alliance. C'est par là que, sans conventions spéciales et apparentes, nous pouvons partout et en toute grande occasion nous entendre et nous seconder mutuellement. Ce n'est pas de tels ou tels rapprochements diplomatiques, fondés sur telle ou telle combinaison d'intérêts, c'est d'une seule et même politique pratiquée de concert que l'Europe a besoin. Il n'y a pas deux politiques d'ordre et de conservation.
« La France est maintenant disposée et propre & la politique de conserva-
LA POLITIQUE DE METTERNICH ET DE GUIZOT (l847). 401
n^a point mis en doute la satistiaction que me feraient éprouver les preuves de confiance personnelle qu'elle renfeime.
Vous me dites : a Nous sommes placés à des points bien différents de Thorizon , mais nous vivons dans le même horizon ; au fond et au-dessus de toutes les questions, vous voyez la question sociale ; j'en suis aussi occupé que vous ! » Vous avez raison; je ne vis pas dans des abstractions, mais dans le monde pratique. Ma longue vie matérielle ne s'est point écoulée dans
tîon. Elle a pour longtemps atteint son but et pris son assiette. Bien des oscillations encore, mais de plus en plus faibles et courtes, comme d*un pendule qui tend à se fixer. Point de fermentation profonde et turbulente, ni pour le dedans ni pour le dehors. Il y a deux courants contraires dans notre France actuelle : Tun, à la surface et dans les apparences, encore révolutionnaire; Tautre, au foiid et dans les réalités, décidément conservateur. Le courant du fond prévaudra. L*£urope a grand intérêt à nous y aider.
m A Toccident et au centre de TEurope, en Espagne, en Italie, en Suisse, en Allemagne, c'est la question sociale qui fermente et domine. Il y a là des révolutions à finir ou à prévenir. Â Torient de l'Europe, autour de la mer Noire et de TArcliipel, la question est plus politique que sociale. Il y a là des États à soutenir ou à contenir.
« Ce n*est qu'avec le concours de la France, de la politique conservatrice française, qu'on peut lutter efficacement contre l'esprit révolutionnaire et anarchique dans les pays où il soufQe, c'est-à-dire dans TEurope occidentale.
h Et dans l'Europe orientale, où tant de complications politiques peuvent naître, l'intérêt français est évidemment en harmonie avec l'intérêt européen, et spécialement avec l'intérêt autrichien.
« La politique d'entente et d'action commune est donc entre nous natu* relie et fondée en fait, et j'ai la confiance que, pratiquée avec autant de suite que peu de bruit, elle sera aussi efficace que naturelle. Je snis charmé de voir, mon prince, que vous avez aussi cette confiance, et je tiens à grand honneur ce que vous voulez bien penser de moi. J'espère que la durée et la mise en pratique de notre intimité ne feront qu'affermir votre confiance et votre bonne opinion. C'est la pratique qui est la pierre de touche de toute chose. El certes les questions au sujet desquelles notre entente sera mise à répreuve ne manquent pas en ce moment. Vous les avez parcourues et éclairées tout en causant avec M. Rlindworth. Je m'en entretiens aussi avec lui presque tous les jours. Je me permets d'appeler aujourd'hui sur la situation gréco-turque voti'e plus active et plus influente sollicitude. 11 y a là bien des matières inflammables, et une passion bien étourdie s'obstine à les remuer et à souffler dessus.
« Croyez, mon prince, au profond plaisir que me causent les témoignages de votre estime, et permettez-moi de vous offrir tous les sentiments qu'il pourra vous plaire de trouver en moi pour vous, n
Le n^ suivant contient la réponse de Metternich à cette lettre, qui est datre du 18 mai 1847. {Note de P Éditeur,)