LES JOURNÉES DE MARS
1659. Ouverture des séances des états. — Conférences tenues chez l'Archiduc Louis. — Différentes autorités dont dépend la sécurité publique. — Assurances de Sedlnitzky. — Propos de la comtesse Félicie Eiiterhazy. — Adresse des étudiants. — Grande manifestation devant ta chancellerie d*£tat. — Scènes dans la salle des États. — L'Archiduc Albert commande les titmpei. — Agitation dans les fauboui^^s. — Le prince Alfred 'Windischf'raetz. — Inquiétudes de Montenuovo au sujet de la princesse. — Premières ooneessions. — Démission du prince. — Agitation croissante, le 14 mars. — Propositions singulières et réponse du prince. — • Ce dernier quitte la chancellerie d'État. — Question de l'Impératrice Marianne. — Armement des étudiants et des bourgeois. — Départ pour Feldsberg. — Arrivée dans cet endroit.
Feldsberg, du IS au 16 mars 1848*.
1659. Quelles épouvantables journées nous avons traversées! Et quel avenir effrayant nous attend peut-être encore!
Le dimanche 12, on était plus occupé que jamais de Touverture des séances des états, qui devait avoir lieu le lundi 13. Montecuccoli, qui se trouvait à la tète des états de la basse Autriche, venait presque journellement chez nous pour con^
* Écrit après le départ de Vienne, au château de Feldsberg, en Morarie, appartenant au prince de Liechtenste'n. (Note de FÊditeur,)
fërer avec mon mari. On s'attendait à des troubles. On parlait beaucoup de l'agitation qui régnait parmi les étudiants ; mais la population seule s'en préoccupait, le Gouvernement paraissait tranquille.
Mon mari £aiisait tenir tous les jours des conférences chez rArchiduc Louis. Je crois que c'est à la conférence du 12 qu^il a insisté pour que les différentes autorités gouvernementales se concertassent à l'effet de prendre les mesures nécessaires pour assurer la sécurité publique. Chez nous, la question se complique de difficultés particulières, par lesquelles on entrave tout. C'est ainsi, par exemple, qu'il y a dans Vienne des autorités bien différentes dont dépend la sécurité publique : le conseil municipal , le bourgmestre , le gouvernement de la province, la chancellerie aulique, la direction de la police, l'autorité militaire, etc., etc., et tout cela empêche l'action du pouvoir, l'affaiblit au lieu de le fortifier. Les troupes, par exemple, ne peuvent pas agir à moins d'être requises par la police. Le comte de Kolov^rat avait été chargé de présider la conférence ayant pour objet de régler cette question et d'établir l'entente entre toutes les autorités compétentes. Toutefois, on a eu soin d'en écarter Clément.
Le comte Sedlnitzky nous affirmait encore le 11 qu'il n'arriverait rien; il m'a même dit : «Je combine mes mesures de sûreté pour protéger la chancellerie d'État. Je fais entièrement abstracti&n de ma personne et de ma propre sécurité. »
Pendant ces jours qui ont précédé l'orage, on voyait comment la partie subversive du public intimidait tout le monde et terrorisait la ville ; on effrayait, on épouvantait les gens bien pensants, et l'intimidation de ceux-ci finissait par gagner à leur tour ceux qui avaient encore gardé quelque courage. J'ai reçu de tous les côtés les plus terribles lettres de menaces ; bref, toutes les puissances de l'enfer semblaient déchaînées.
Le 12 au soir, nous avons eu plus de monde chez nous que d'habitude; parmi nos visiteurs se trouvait Félicie Esterhazy, née Sigray, qui ne comprend pas toujours ce qu'elle dit. Elle lança, entre autres , cette remarque laconique : « Est-il donc vrai que vous partiez demain? — Pourquoi? demandai-je. —
C'est qu^on nous dit que nous devons acheter des bougies pour illuminer demain , parce qu'il se passera un grand évë* nement. »
Les étudiants s'étaient réunis le même jour pendant la messe. Ils remirent à un de leurs professeurs une adresse couverte de signatures» qu'il s'engagea à remettre à T Archiduc Louis; on y demandait toutes sortes de concessions. L'Archiduc Louis la reçut le dimanche soir. Le lundi 13, les étudiants, notamment les étudiants en droit, demandèrent à être admis en présence de l'Empereur et non de l'Archiduc. A midi, ils se rassemblèrent, au milieu des acclamations, devant la chancellerie d'État. Il n'y avait là que douze à quinze soldats qui, à proprement parler, devaient surveiller les entrées du palais impérial, et qui se trouvaient sur le BallplaU (place du jeu de paume) pour assurer la sécurité. Un jeune homme, porté par deux autres, criait à pleine gorge; il avait l'air d'un possédé ; il dit à peu près ce qui suit : « Vive la Maison impériale ! Qu'on nous accorde ce qui est conforme à l'esprit du temps (bravos), la liberté de la presse (bravos), la justice rendue au grand jour (bravos), la liberté de penser (vivat); ceux qui se sont survécu doivent quitter la place (acclamations)! » et bien d'autres choses encore. Environ quarante personnes joignaient leurs cris à ceux de l'orateur, tandis que le reste du public semblait ne se composer que de curieux. Ce qui me frappa, c'est que plusieurs groupes de cinq ou six personnes semblaient tenir conseil avant et après cette représentation . Il venait à eux des émissaires, qui racontaient probablement ce qui se passait ailleurs. L'orateur, ou plutôt le braillard principal, prétendait être un Polonais et un ami du progrès. J'ai appris plus tard qu'il s'appelait Burian, On voyait aussi parmi les groupes des femmes bien mises, qui semblaient épier ce qui se passait chez nous. Personne ne s'est opposé à cette démonstration indécente; personne n'a même essayé de réduire ces braillards au silence.
Trois autres orateurs étaient répandus dans la ville ; parmi eux se tiouvait le fils de l'acteur du théâtre de la Buiç, Lucas; ils faisaient sur d'autres places publiques le même bruit que
notre Polonais. On ne voyait pas un agent de la police, je dis pas un f et la troupe n'avait pas le droit^de bouger, parce que la police ne lui avait pas demandé son concours.
Immédiatement après cette scène, Clément traversa fort tranquillement la place, sous les yeux d'un nombreux public, qui m'inspirait une vive frayeur. Il allait chez FArchiduc Louis.
Pendant que ces incidents tumultueux avaient lieu, des scènes curieuses se passaient dans la salle des États. Le public y avait pénétré ; dans la foule se trouvaient surtout beaucoup de Juifs. Breunner, Henri Hoyos, Pries, le marchand Ârthaber, etc. , qui étaient populaires, paraissaient vouloir faire de Tordre , mais ne visaient en réalité qu'à produire l'effet contraire. Les honnêtes gens qui voul|iei]t s'opposer au mouvement furent aussitôt maltraités, siffles et jetés à la porte. Il y avait là beaucoup de jeunes Polonais qui attisaient le feu dans un but national et révolutionnaire, et qui, le 13, s'étaient chargés du rôle de la claque! Tout cela s'est passé sans le moindre empêchement ; ce n'est que très-tard qu'on appela les troupes dans la ville, puisqu'il leur était défendu d'agir. La Cour recevait une adresse après rau|re; bientôt le palais impérial déborda de professeurs, d'étudiants, de bourgmestres, etc.; bref, de tous les gens qui se sentaient appelés à remettre des pétitions.
L'Ârchiduc Albert commandait les troupes. Lorsqu'il passa à leur tête sur la place de la Freiung, il fut accueilli à coups de pierres ; un général de sa suite fut grièvement blessé , et alors les troupes firent usage de leurs armes. Il y eut deux blessés, qui furent promenés en triomphe dans toutes les rues de Vienne.
Vers quatre heures , le mouvement commença dans les faubourgs. A Mariahilf, il y eut des morts et des blessés. Les écuries de la Cour, l'arsenal furent assiégés.
A six heures et demie, Clément fut appelé à la Cour.
On entend partout des coups de fusil. On ne veut pas laisser entrer le régiment Wasa , qui se fait jour quand même et renverse tout ce qui s'oppose à son passage. On brûle les bar-
rières de la ville, on détruit des fabriques ; la fureur du public (j'entends dire dans les limites du rôle qu'on lui fait jouer) va toujours croissant; on a entendu des cris de menace dirigés contre TArchiduc Albert.
Alfred Windischgraetz, qui se trouvait par hasard à Vienne, parce qu'on voulait lui remettre le commandement d'un corps d'armée en Allemagne, s'est montré en ce jour mémorable homme d'action et de courage. On lui confia le gouvernement civil et militaire, et déjà j'osais me mettre à espérer qu'il saurait sauver notre pauvre Monarchie. Mais bientôt Montenuovo vint nous dire que ma vie et celle de mes enfants couraient le plus grand danger. II me conseilla de fuir au plus vite, disant que le peuple demandait la tète de mon mari, etc., etc. Je répondis que je ne fuiras jamais; que si mes enfents étaient en danger , je les enverrais dans une autre maison , mais que , pour ma personne, je voulais vivre et mourir aux côtés de mon mari ; que c'était là mon devoir !
A dix heures du soir, pendant qu'on se battait sur les glacis, j'appris que l'on commençait à faire des concessions, et que la première concession accordée était la chute de mon mari. Au premier moment, je regardai la chose comme impossible; mourir, oui, mais avec gloire! Faire des concessions! En présence des faits qui s'étaient passés aujourd'hui, cela me parut trop misérable, et mon premier sentiment a été celui de la honte dont notre malheureuse Monarchie se couvrirait aux yeux de l'Europe, du monde entier.
Oui, Clément a donné sa démission.
Après avoir écouté les demandes, formulées sur le ton le plus brutal par les étudiants, les professeurs, les bourgeois, et Dieu sait par qui encore , l'Archiduc Louis , constatant Tattitude des gens qui avaient pénétré dans son antichambre, voyant l'air menaçant des uns et la terrible anxiété des autres, prit sur lui de dire à mon mari, qui pendant près de cinquante ans avait été le plus ferme soutien de la Monarchie, qu'il reconnaissait, à des signes non équivoques, que la sécurité de la capitale dépendait de sa démission. Après avoir entendu ces paroles. Clément, accompagné de l'Archiduc, passa dans
Tantichambre, où Breunner lui dit qu'il était prêt à garantir que toute agitation ultérieure cesserait si le prince de Metternicb se retirait. Clément, abandonné de tous les côtés, répondit qu'il ne voulait pas encourir la responsabilité du sang qui avait coulé à Vienne, et qu'il ne créerait pas d'embarras au Gouvernement; qu'il se retirait avec le sentiment d'avoir servi l'État selon son devoir, et qu'il priait le Ciel de faire tourner sa retraite au salut et à la gloire du pays; mais qu'il craignait qu'on ne lui reprochât un jour d'avoir, en s'en allant, emporté la Monarchie sur ses épaules, reproche contre lequel il protestait d'avance ; enfin , qu'il remettait sa démission entre les mains de l'Archiduc.
Là-dessus des vivat sans fin se firent entendre, car ces genslà savaient bien qu'en agissant ainsi il signait l'arrêt de mort de tous ceux qui étaient encore animés de sentiments loyaux.
Je ne saurais dire tous les témoignages d'ingratitude et de basse méchanceté que j'ai recueillis en ce jour. Je n'ai jamais fait grand cas des hommes , mats j'avoue que je ne me les étais pas figurés aussi vils. De même que les rats abandonnent un navire qui sombre , de même nous avons été fuis par une foule d'amis égarés par la peur! Combien le nombre des amis demeurés fidèles était petit à côté de tous ceux qui nous ont tourné le dos à l'heure du danger! En somme, je ne puis consigner dans ces pages tout ce qui a blessé mon cœur. Tout le monde se réjouissait de voir Clément rabaissé dans l'opinion publique de l'Europe; mais moi, je le regarde comme plus grand que jamais. Quelle terrible tâche que de sauver ma chère patrie et la dynastie! On verra ce qui en adviendra. Que Dieu nous assiste !
Pendant que dans le fond de mon cœur j'éprouvais quelque amertume, je l'avoue, à propos de tout ce qui arrivait, Clément était résigné, calme, presque heureux. II me dit : « Je rends grâces à Dieu de me laisser étranger à tout ce qui se passe; le renversement de l'ordre de choses existant est inévitable ; je n'aurais rien pu empêcher, parce qu'aujourd'hui je suis seul et que je ne suis soutenu par personne. Je n'aurais pas pu éviter les concessions qui conduiront nécessairement à