VII
notre ruine, et j'échappe à la honte de les signer. » Windischgraetz, je le répète , une des rares personnes qui se soient conduites aujourd'hui en hommes d'honneur, n'était pas à la Cour lorsque le coup décisif a été porté. Il a couru chez l'Empereur, chez les Archiducs, pour leur dire qu'Us seront les premien atteints par cette commotion ; puis il est retourné chez Clément pour lui prouver que l'Empereur deraît refuser sa démission; il l'a supplié de revenir sur sa décision. Mais Clément n*e$t pas homme è reprendre sa parole ou à jouer la comédie.
Le 14, la ville sembla plus agitée que la veille. Clément a dormi comme le juste après une action noblement accomplie. Les alarmistes manifestaient la crainte que sa vie fût plus exposée que jamais , disant qu'on se préparait à une attaque contre la chancellerie d'État; ensuite, d'autres venaient pour le décider à aller chez l'Empereur afin de lui donner de bons conseils; bref, tout le monde avait perdu la tète (malheureusement on ne peut pas perdre ce qu'on n'a pas). Un original se crut même obligé de tourmenter mon mari en lui soumettant des propositions écrites qui devaient amener le rétablissement du calme et de l'ordre : il y était dit qu'on devait renvoyer les troupes, laisser la garde de la ville aux bourgeois, etc., etc. Clément lui répondit : a A qui croyez-vous parler? Je ne suis plus rien, je n'ai plus rien à faire, plus rien à débattre avec personne. «
Cependant, lorsque Clément vit que tant de monde accourait vers lui , il se décida à quitter la chancellerie d'État , afin de ne gêner personne. Nous allâmes chez les Taaffè. Nous en* voyàmes nos enfants chez Hélène Esterhazy. Hùgel et Josika nous aidèrent à nous rendre chez nos voisins (en passant par le bastion).
La Cour impériale garda le silence. L'Impératrice régnante, seule, écrivit à Clément ; elle lui demandait si l'Empereur Fer* dinand devait abdiquer. Nouvel embarras, nouvelle complication pour Clément.
On a pris soin d'armer les étudiants, afin d'assurer le maintien du repos public, de concert avec la garde civique nouvellement créée, à la tête de laquelle s'était mis le comte
Hoyos. On a accordé la liberté de la presse, et pourtant Tagitation n^a pas cessé. On a brûlé les fieibriques, et Ton se racontait que les inconnus qui ont le gouTemement entre les mains, réclamaient l'abdication de TEmpereur. D'après ce qu*on nous dit, Windischgrsetz aurait mis à la porte Tindividu qui a fait cette proposition.
La situation a commencé à devenir si pénible et si délicate pour les TaafiFe, ces amis si hospitaliers; notre délaissement était si complet, que nous ayons dû songer à nous éloigner de Vienne. Hiigel est venu nous dire que le prince de Liechtenstein (il y a pourtant encore des grands seigneurs chez lesquels la noblesse des sentiments égale celle de la naissance) n\ettait Feldsberg k notre disposition. Charles Hiigel , qui se conduit en ami fidèle, et le bon Rechberg, qui pourtant n'avait jamais joui auprès de nous d'une faveur particulière, nous ont assistés tous les deux avec autant de courage que de dévouement. Hiigel est resté auprès de nous et a pris toutes les mesures de précaution possibles ; Rechberg est demeuré avec les enfants. Après avoir dfné chez les Taaffe, nous sommes partis dans un fiacre au service du prince de Bretzenheim. Hiigel et moi nous étions assis près des portières, Clément était au nulieu. Nous n'avons pas été arrêtés un instant, bien qu'on ait examiné avec la plus grande attention les personnes assises dans la voiture et qu'on nous ait peut-être reconnus. Nous sommes arrivés heureusement à la Jaegerzeile , où nous sommes descendus chez Charles de Liechtenstein. On nous a donné une voiture avec des chevaux du prince Louis. Rodolphe s'est assuré que la route était sûre *. C'est ainsi que je suis partie avec Clément. Hiigel était sur le siège, pendant que mes enfents partaient en chemin de fer sous la protection de Rechberg.
Quel moment ! Ce départ, cette fuite, et pourquoi? Qu'avionsnous &it? Avons-nous mérité cela? La pensée que mes enbnts
* Le prince Bodolplie de Lieclitensteio, qui depuis a trouyé la mort sur nn cliamp de bataille, en Italie, accompagna le prince à cheval jusqu'en dehors des faubourgs de Vienne. {Note de t Éditeur, )
6Ag. RECUEIL DE DOCUMENTS (1835-1S48).
n'arriTeraient peut-être pas à bon port, que peut-être nous ne nous re verrions jamais, m*a déchiré le cœur. On nous avait dit chez les Taaffe que les chefs du mouvement cherchaient Clément dans la ville.
Clément était assis à côté de moi. Cet homme, dont les habitudes, les aises, étaient Fobjet de préoccupations constantes, pour lequel je cherchais, hier encore, à éviter tous les couranti d'air, tous les refroidissements, cet homme de soixante-quinze ans était sans abri et ne savait pas ce qu'il deviendrait le lendemain. En vérité, je m'attendais à supporter bien des souffrances dans ma vie , mais non à être obligée de les endarer avec lui. J'espérais que le bon Dieu lui épargnerait dentelles épreuves, au moins pour le peu de jours qui lui restaient encore à vivre. Lui, qui a toujours pensé à l'avenir des siens, il voit aujourd'hui sa fortune même en danger et ne sait pas ce que deviendront ses enfents. Lui, qui mettait sa gloire à soutenir la Monarchie plus longtemps que d'autres, il voit aujourd'hui s'écrouler, dans l'espace de vingt-quatre heures , tout l'édifice de sa vie de labeur. Un seul de ces maux m'aurait paru trop cruel avant-hier encore ; aujourd'hui ses jours mêmes ne sont plus en sûreté. Clément est resté calme et résigné. J*aî tâché de le paraître aussi , mais mon cœur se hrisaitt
Je n'ai pas vu ma pauvre mère depuis ces terribles moments. Quelles affreuses émotions pour elle, si elle apprend une partie seulement de ce que je souffre ! I^ous avions pourtant de si nombreux amis, tant de gens qui nous tenaient de près, et maintenant nous fuyons seuls, tout à 6iit seuls, sans que personne ait songé à protéger le départ de mon mari, de cet homme qui a été regardé pendant de si. longues années comme le soutien et le salut de l'Europe. On n'ose pas y penser; tout cela est comme un songe horrible. Ce matin encore nous voulions rester sur la brèche , vivre et mourir pour ceux qu'il a servis depuis quarante-neuf ans avec tant d'abnégation ; il l'avait juré à l'Empereur François sur son lit de
mort , et maintenant 1 Du reste , nous n'avons quitté
Vienne hier qu'après que l'Archiduc Louis, à qui Clément faisait demander conseil, l'y eut invité en quelque sorte en
lui disant : « Aujourd'hui, vous; demain, moi. » Ainsi, on a dësiré notre départ.
Clément a été soufiFrant pendant que nous allions à Feldsberg; il était déjà fatigué par ce voyage de six heures, et la route devenait si mauvaise que la douleur lui arrachait des gémissements. La confiance en Dieu a seule un peu soutenu mon courage. En arrivant, nous retrouvâmes nos en&nts, Dieu merci; il faisait très-froid dans le château, car naturellement personne n^avait été prévenu de notre arrivée. Ce n'est qu'au bout de deux heures qu'on put faire coucher Clément. 11 était près de quatre heures du matin ; il n'y avait rien pour le conforlable, rien pour les besoins ordinaires de la vie. Il n'en fallait pas moins remercier Dieu *.
EXTRAITS DE LETIRES C0RFIDE3TIELLES DE UETTERIIICH A LTÎTZOW A ROME,
A APPORTl A PARIS, A COLLOREDO A PARIS ET A FICQUELMOHT A MILAN,