DU 2 JANVIER AU 1«' MARS
1660. Sur la situation au commencement de 1848. — 1661. Mort de la duchesse de Parme. — 1662. Suspension de la neutralité de la Suisse en ce qui concerne les quatre puissances continentales. — 1663. Attitude menaçante de la Sardaigne. — Charles-Albert. — 1664. La situation en Italie. — 1665. Sur le même sujet. — 1666. Lettre de Mazzini au Pape. — 1667. La révolution éclate partout en Italie. — 1608. Attitude de Gnizot. — Les traités d'alliance offensiye et défensive avec Parme et Modène. — 1669. Attitude de l'Empereur de Russie. — 1670. Flatteries de Palmerston. — Jugement sur Venise. — 1671. Explosion de la révolution de Février h. Paris.
Metternich à Liitzow. Vienne, 2 janvier 1848.
1660. Je commencerai cette lettre par vous souhaiter une bonne nouvelle année, sans que j'entende me charger de
* J'ajouterai un fait que je puise dans mes propres souyenirs. Dans ce château, où régnait un froid glacial, où rien n'était prêt pour nous recevoir, on avait pu à grand'peine chauffer une chambre en faisant un feu de cheminée. C'est là que mon pauvre père, avant de pouvoir être mis au lit, se coucha sur
550 EECUEIL DE DOCUMENTS (1835-184S).
garantir qu'elle sera bonne, et par vous rëpëter ]a demièie phrase de ma dépêche principale de ce jour *. Faites de Tesquisse de mes inspirations du jour Tusage que vous regarderez comme utile. L'esquisse est une œuvre de bonne foi; elle a le défaut d'en être également une de raison, mais la raison prêchée dans le désert ne conduit à rien. Or, la Rome du jour a beaucoup d'un désert pareil ; elle est pleine d'une action que réprouve l'expérience, fait qui marque toujours l'absence de vues pratiques. Gela n'empêche pas que ma conscience ne me force à dire ce que je sens, crois et pense, à ceux mêmes qui ne me comprennent pas , mais auxquels Tévénement n'épargnera pas de dures leçons.
L'année 1848 éclaircira bien des positions, et, pour ma part, je préfère le jour à la nuit, quoi que puisse apporter le jour. L'année qui vient de s'écouler a été la plus confuse de toutes celles que j'ai traversées comme observateur et acteur sur la scène du monde. Le jour succède toujours aux ténèbres, le brouillard et la fumée disparaissent, et les choses alors apparaissent dans leur nudité. Si je ne me trompe, on doit déjà découvrir à Rome, dans les régions les plus hautes, de fort vilaines formes !
L'histoire du jour rappelle la guerre entre les Pygmées et les Géants. On n'a pas cru à Rome à l'existence de ces derniers ; ils commencent à se montrer. Ce qu'il y a de plus déplorable dans la situation, c'est que ce soit le premier des pouvoirs dans l'ordre moral qui ait ouvert une arène dont on a oublié de sonder le fond et de mesurer l'étendue. Â Rome, on a repris en sous-œuvre l'année 1789, comme si les produits de la première entreprise n'eussent point existé , ou comme s'ils n'eussent point été dignes de considération. De pareilles erreurs sont toujours payées fort cher.
Si vous le jugez utile et même possible, feites placer sous
UQ sofa, où nous autres enfants nous le couvrîmes de nos manteaux et de nos cbàles pour réchauffer un peu son corps fatigué et transi.
(Note de l'Éditeur.) * Voir ■ Horoscope politique pour l'année 1848 •, n*» 1672.
(Note de CÊditeur.)
SUR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (l848). 551
ies yeux du Souverain Pontife mon exposé , sans toutefois le faire passer par des intermédiaires, car plus il est dans le vrai^ moins je me soucierais de le voir soumis à Texamen du Circolo Romano, Les embarras du Pape ne peuvent aller qu'en grossissant, et cela vous assurera un accès plus fréquent près de lui. Prenez à tâche de tirer, dans cet intérêt, une ligne entre le passé et le présent, et de qualifier le passé du nom de Ferrare. La distinction est niaise, mais, faute de mieux, il faut se rabaisser, dans ces circonstances données, jusqu'aux niaiseries. II serait impossible que le Pape ne fût pas déjà arrivé à un point où Thorizon , s'il ne s'est pas dégagé entièrement, présente cependant des éclaircies, qui toutes doivent dévoiler un goufiFre sans fond. Ce ne sera malheureusement pas la famille Ferretti qui arrêtera le Gouvernement sur la pente où elle a grandement contribué à le placer.
Le Pape, selon le bailli Ferretti, fera in extremis un appel à l'Europe. Pourra-t-il fieiire autre chose ? Je ne le crois pas. Et à quoi lui servira cet appel? Les puissances, et certes à leur tête la nôtre , réclameront en faveur de ses droits. Mais de quels droits pourra-t-il être question? Des droits politiques ? Mais les Gouvernements constitutionnels ne les trouveront point lésés par une forme qu'ils ne pourront point condamner. S'agira-t-il du pouvoir religieux? Mais combien reste-t-il de puissances catholiques ? et celles qui ne le sont pas pourraientelles rompre des lances pour la défense de la chaire de Saint- Pierre? Tout cela est dépourvu de base. Une puissance, — une seule puissance , — aurait pu sauver le pouvoir temporel , si intimement lié au pouvoir spirituel du Souverain Pontife , et c'est de cette puissance que le libéralisme a invalidé les tutélaires relations avec le Trône pontifical. L'opération ressemble au renvoi delà police de sûreté effectué dans les États romains et en Toscane , et en partie dans les États sardes.
etteraîch à Apponyi. Vienne, janvier 1848.
1661. Le décès de madame T Archiduchesse duchesse de Parme *, dans la position où se trouve aujourd'hui Tltalie, a la valeur d'une complication que, sous d'autres auspices, révénement n'aurait pas eue. L'acte du Congrès ayant réglé le sort futur du duché de Parme , et le grand-duc de .Toscane ainsi que les ducs de Lucques et de Modène ayant complété les arrangements territoriaux jusque dans leurs moindres détails, au moyen des transactions qui ont eu lieu entre les troii Princes dans les années 1844 et 1847, le décès de la Souveraine temporaire de Parme n'aurait, sous d'autres auspices que ceux du moment , produit d'autre effet que celui d'ao changement de règne prévu par la loi. En sera-t-il de même dans la position actuelle des choses? Il est permis de re^rder le contraire comme possible.
Quoi qu'il puisse arriver, l'Empereur saura prêter au nouveau duc de Parme les secours matériels qu'il réclamerait de sa part. Il en sera de même si le duc de Modène devait avoir besoin de l'aide de nos forces pour repousser de son pays Tanarchie, que des bouleversements dans le duché limilropbe éveilleraient immanquablement.
Veuillez, mon cher comte, donner à M. Guizot connaissance de cette détermination de l'Empereur. Elle porte sur une mesure d'ordre, et elle devra satisfieiire les amis du repos public. Il n'entre dans notre décision ni une pensée politique, ni une idée dynastique; elle repose uniquement sur le sentiment de ce que l'Empereur se doit à lui-même et des devoir qu'il se recomiait en faveur du soutien de Tordre public, tant dans ses propres domaines que dans de petits États limitrophe qui, par l'exiguïté des moyens dont disposent leurs Gouvernements , se trouvent exposés à devenir des foyers de révolution flagrante.
• 18 décembre i847, (^Note de VÈdiUur.)
SUR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (l848). 533
12 janyier.
1662. Cette lettre tous est commune à vous et à M. le comte de Golloredo. Le courrier Rettich, ayant manqué hier matin le dëpart du train d'Oderberg, n'est arrive ici qu'avec celui du soir; le courrier français, qui a su mieux s'arranger, est arrivé hier matin, et j'ai ainsi pu prendre à l'avance connaissance du texte de la déclaration* et lui accorder mon entier assentiment. J'en ai immédiatement fait foire la traduction en allemand, car c'est dans cette langue que nous avons l'habitude de parler à la Suisse, et le courrier que j'envoie par Bàle à Neufchàtel est parti avec ordre au baron de Raisersfeld d'adresser la déclaration à qui de droit dans le moment même où ses collègues de France et de Prusse remettront la leur. J'ai fait engager M. de Krudner à joindre son action à celle des organes des trois Cours, qui, en tout état de cause, parleront au nom de la Russie. Il resle à voir ce que M. de Krudner se croira autorisé à faire. A sa place, je n'hésiterais pas un instant. Ce dont je ne doute pas, c'est de l'entière approbation que l'Empereur Nicolas accordera au contenu de la déclaration telle qu'elle a été définitivement arrêtée à Paris. Mon expédition du 29 décembre doit suffire pour vous prouver qu'elle a dû nous satisfaire complètement. Elle dit tout ce qu'il faut : elle rappelle fort habilement la première démarche des Cours; elle suspend la neutralité, et c'est dans ce mot que se trouve ce que je cherche toujours , c'est-à-dire l'expression précise et fidèle d'une pensée correcte. Ce qu'il faut aux puissances, c'est assurer leur droit et la liberté de leur action. Il ne suffit pas toujours de la force d'un droit pour l'appliquer; ce qui est certain, c'est que même l'apparence de l'abandon d'un droit prive l'action de la plus essentielle de ses bases. Le droit et l'action , dans la présente occurrence, pour être clairement compris, doivent être ramenés à leurs sources, et en
* Voir l'analyse de la note identique adressée par les quatre puissances à la Suisse, dans la note qui accompagne le n^ 1657, pa{;e 539.
(Note de rÉditeur»)
le feisant, on arrive à la position des puissances signataires de Tacte du Congrès et à celle des États limitrophes. Les premiers ne peuvent que suspendre ou invalider le bien&it de la neutralité; les autres doivent être en position de ne point se trouver, sous Tëgide de la neutralité , privés de la (acuité de se défendre , car c'est de la défense et non de l'attaque qu'il s'agît uniquement entre les Cours ; de la défense contre les atteintes que le radicalisme , arrivé au pouvoir , porte à Tordre et à la paix publique et politique, et non d'une atteinte que les Cours entendraient diriger contre l'indépendance légale de la Confédération.
La Russie, que M. Guizot en soit sûr, fera cause commune avec nous , c'est-à-dire avec les trois puissances continentales. M. de Kriidner. s'il devait, avant de se prononcer, attendre des ordres de Saint-Pétersbourg, recevra cet ordre, car la déclaration satisfera l'Empereur.
MettcrnicK à CoUoredo *• Vienne, 14 janvier 1848.
1663 On s'est trompé à Paris sur la situation de
l'Italie ; on y a regardé le libéralisme comme une puissance créatrice, et l'on s'est dès lors fait illusion sur la nature du libéralisme et sur son pouvoir dans la Péninsule. Marcher avec son aide est aujourd'hui possible en France , parce que la France a fait sa révolution, et qu'à la suite des révolutions, le libéralisme n'est qu'une vaine formule, tandis qu'avant une révolution il est le bélier avec lequel le radicalisme bat en brèche l'ordre de choses légalement existant, une brèche par laquelle le radicalisme s'empare de la place , en passant sur le corps des libéraux de bonne foi et en accueillant dans ses rangs les peureux et les habiles de la secte libérale. Rien de ce qui arrive aujourd'hui en Italie n'est resté étranger à l'influence
* C*est la dernière expédition adressée an comte de Colloredo, qui éuit encore présent k Paris. Au commencement de la lettre, le chancelier d'Éiat confirme encore sa pleine adhésion aux résolutions prises par la conférence de Paris relativement à la SuLise; il en vient ensuite à parler de Tlulie.
{Note de tÊMieur,)
SUR LES ÉVÉNEMENTS P(»LniQUES DU JOUR (1848). 66S
de la France libérale et gouvernementale. M. Rossi a représente à Rome les deux influences, et il appartient, de plein grë ou non , soit par son influence personnelle , soit par son impuissance, au parti radical* Ce qui est arrivé dans TÉtat de rÉglise n'est pas ce qu'a voulu le Cabinet français ; il doit le sentir , et il le dira même ; ce qu'il ne dira pas , c'est qu'il s'est trompé dans ses prévisions, et je ne lui demande pas de me le dire. Ce que je lui demande , c'est de nous feire connaître ses déterminations et la portée de l'influence qu'il croit avoir , et qui, quoi qu'il en soit, pourra dépasser celle que je serais disposé à lui reconnaître.
M. Guizot doit s'attendre à quelque ouverture de ma part, car le sujet a été , il y a peu de temps , abordé dans un entretien sur les positions italiennes, entre M. de Flabault et moi, et je n'admets pas que celui-ci n'en ait rien dit à son cbef. Ce que j'ai dit dans cet entretien, et fort en passant, se résume dans les termes suivants.
Après la lecture des rapports qui venaient de m'arriver de Rome, de Florence et de Turin, M. de Flabault me dit : « Mais voilà une détestable position des cboses ! » Je lui ai répondu qu'elle était conforme à mes prévisions. « Mais les puissances ne peuvent pas souffrir que le Pape soit chassé ! »
— «Gela ne devrait point être possible, lui dis-je; mais de quels moyens les Cours disposent-elles pour ag^ir comme elles devraient le faire? L'Âutricbe est hors d'action; ceux qui ont à se reprocher le malheur n'ont qu'à réparer le mal qu'ils ont fait. » — « Il faut que le Pape adresse une réquisition simultanée à la France et à l'Autriche !» — « L'Autriche, repris-je, ne peut se charger seule de la besogne, car vous arriveriez avec un nouvel Ancône; la France, si elle s'avise d'agir seule, sera paralysée par l'Angleterre ; les deux Cours allant ensemble, le parti libéral, réuni aux radicaux, chassera M. Guizot, parce qu'il sera accusé de vouloir renouveler avec M. de Metternich la Sainte-Alliance! » — « Mais il faut se moquer d'une attaque pareille ; que le Pape s'adresse aux deux Cours , et nous irons ! »
— « C'est vous qui le dites ; étes-vous le Cabinet français ? »
— « Non, mais le Cabinet parlera. » — « S'il parle, nous
Terrons ce que nous aurons à répondre. Ne vous gênez pas, eo attendant , par égard pour nous ; tous ne courez pas le risque de nous Toir bire appel à la sottise de la non-interveniion. •
Si M. Guizot dcTait vous adresser, en dernier résultat, la question : a Que fera rÂutriche?» alors répondez-lui : «Pour le savoir, demandez-le-lui » , et ajoutez : « De la manière dont les dispositions de ma Cour me sont connues, je ne mets pas en doute qu'elle sera prête à épuiser le possible, qui à la fois sera le raisonnable, et qu'elle ne tentera jamais Timpossible. >
Les affaires d'Italie se compliquent d'une fort pénible manière. Le danger le plus immédiat pour nous nous vient du côté de la Sardaigne, qui s'est en entier placée sous le patronage de la politique anglaise. Le Roi Charles-Albert ne sait plus où donner de la tête ; le jeu politique qui lui est habituel lui feit défaut, et il a bien plus de chances de crouler personnellement que de se soutenir. Alors nous aurons affaire au radicalisme armé et allié avec la Suisse radicale. Telle est la vérité dans la situation du jour. Ne le cachez pas daos ros entretiens avec M. Guizot.
Veuillez, mon cher comte, déposer cette lettre aux archives secrètes de l'ambassade. Je désire qu'elle y reste, car elle servira à ré(;ler le langage de M. le comte Âpponyi et à le mettre en complet accord avec le vôtre.
Metternich à Ficquelniont. Vienne, le 23 janyier.
1664. ...Le pire de la situation n'est pas encore arrivé, il n'est qu'en perspective ; mais il ne tardera pas à se faire jour. Voici ce que j'en pense.
Les Gouvernements romain et toscan ne peuvent plus m avancer ni reculer dans la voie où ils se sont engagés. Us devront donc se laisser faire ou se jeter en dehors de cette voie. La Eacuité de suivre le premier de ces systèmes n'est même pas à la disposition ae la faiblesse du Souverain Pontife. Dans le poste qu'il occupe, il aura à revendiquer ses droits, et le titulaire de ce poste devra nécessairement entrer en conflit avec les meneurs du mouvement. Le conflit, à quoi aboutira*
SUR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (iftM). SSl
t-il? Je TigQore; mais ce qui est immanquable, c'est qu^il arrachera le masque à la réforme, et quHl montrera dans sa nudité le spectre du radicalisme, qui cherche encore à se couvrir de ce qui n*a jamais été et ne sera jamais pour lui qu'une phrase, un guet-apens pour les ntws.
Qu'arrivera- 1- il en Toscane? La grande* duchesse vient d'écrire à sa sœur, la duchesse de Berry, les paroles suivantes : K Nous nous trouvons ici dans une indicible position ; tout est perdu; nous sommes à la merci de la populace. Le sort qui nous attend est celui de Louis XYI et de sa famille. » Elle a ajouté que c'est par une personne sûre qu'elle adresse cette lettre à sa sœur, mais que ces occasions commencent ellesmêmes à lui feire défaut. Si la comparaison entre la position personnelle du grand-duc et celle de Louis XYI devait clocher, — et je l'admets, — la lettre n'en exprime pas moins l'impression de ce qui en Toscane porte encore le nom de pouvoir.
Le côté pour nous le plus dangereux, c'est le Piémont. On ne peut compter sur le Roi, parce qu'il est en perpétuelle contradiction avec lui-même. Il ne peut vouloir nous attaquer dans les voies de la guerre politique ; l'Europe ne le lui permettrait pas. Il peut y arriver sans le vouloir. Mais il y a guerre et guerre. Le Roi pourrait-il lancer hors de ses frontières l'armée, c'est-à-dire la seule force sur laquelle il appuie encore un pouvoir qui sert de leurre pour ses sujets, pour l'étranger et pour lui-même? Je ne crois pas qu'il puisse y songer; ce qu'il veut, c'est nous effrayer et se ménager, par des apparences de guerre, des moyens de frapper des coups chez lui. Les frappera-t-il ? Ce qui arrivera nécessairement dans l'Italie centrale devra réagir en bien sur nos propres provinces italiennes : ce ne sont pas leurs fortunes qu'entendent perdre ni même risquer les libéraux lombards. Si le Gouvernement sait traverser l'époque qui, à mes yeux, a la valeur d*un temps précurseur de l'orage, et si, à cet égard, il sait se conduire, alors les choses se placeront d'elles-mêmes autrement qu'elles ne le sont. Un parti raisonnable se fera jour, car la terreur qui pèse aujourd'hui sur ce parti s'effacera devant
une autre terreur. Sachons yivre plus longtemps que le mal du jour, et tenir en réserve nos forces pour le moment où une action réparatrice deviendra possible. Ce sera la feillite du libéralisme italien qui marquera ce jour. Où trouver le moyen pour arriver à ce moment? Je ne le cherche et ne le trouve que dans la résolution de gouverner. Que Ton gouverne donc dans le Royaume lombardo-vénitien 1
Metternich à Apponyi. Vienne, le 29 janTÎer.
1665. Je ne mets pas en doute que la situation de la péninsule Italienne ne fixe Tattention de M. Guizot. Elle en est tout à &it digne. Ce que j'admets d'autre part, c'est que les impressions puissent différer entre Parts et Vienne, et la raison en est toute simple. Nous connaissons lltalie telle qu^elle est ; en France, on a de longue main pris l'habitude de la croire telle que l'on voudrait qu'elle fût. On croit en France à la possibilité d'une Italie libérale ; nous ne l'avons jamais regardée ainsi, mais comme lancée sur la pente d'une indicible anarchie. Telle a été également l'opinion de Napoléon sur le sort de l'Italie, et cette opinion, personne ne la connaît mieux que moi, car cette question a été vingt fois débattue entre nous. Napoléon était grand connaisseur des hommes, et c'est lui qui m'a dit : « Jamais je ne donnerai aux Italiens un régime libéral ; je leur en ai octroyé les apparences ; ils se moquent de ce qui en effet n'est qu'une apparence, et ils ont inventé les Papatacci. Je n'ai rien contre; plus ils rendront ridicules leurs propres représentants, plus ils joueront mon jeu. Votre grand-duc Léopold n'était 'pas de force, et ce n'est que Marie- Thérèse qui a su gouverner la Lombardie par d'excellentes institutions ! »
Voilà de l'histoire ; toute autre chose est du roman ! Mais parlons de l'histoire du jour.
Je prie M. Guizot de tourner ses regards vers le Piémont. Sait-il ce que veut le Roi? Il me fera plaisir de me le dire. Que surtout il envoie le plus tôt possible à Turin un autre agent que le baron d'André. Le Roi est aussi ambitieux que
vacillant; il est plus despote que libéral; ce qu'il veut du libéralisme, c'est Tencens que lui jettent les litterati, dont au fond il se moque. 11 déteste la France, et il déteste TÂu triche parce que c'est elle qui lui barre le chemin du trône italien. Les seules alliances politiques qu'il recherche, ce sont celles de TÂngleterre et de la Prusse, auxquelles il attache la valeur de contre-poids contre les deux grandes puissances voisines. S'il ne se trompe pas sur FAngleterre, il se trompe sur les dispositions de la Prusse, qui d'ailleurs ne reste pas en retard pour lui prouver qu'il se trompe sur son compte. Un langage ferme du côté de la France l'intimidera. Dans la présente situation de l'Italie^ le Roi Charles-Albert est, en tout état de cause, un danger pour tout le monde et pour lui-même. Il me serait impossible de me rendre, à l'heure qu'il est, compte des relations qui existent entre le Roi et les conducteurs de la barque suisse. Je les crois plutôt amicales que le contraire. Le prochain avenir jettera du jour sur la vérité de la situation. Le mouvement dans nos provinces est un mouvement à la fois naturel et factice. Il est naturel, vu leur position géographique et les influences de l'époque à laquelle nous vivons ; il est, d'autre part, l'œuvre du travail des sectes et de la feicilité inhérente au caractère des Italiens de se livrer à de chaleureuses impressions. A la tète du mouvement se trouvent la classe la plus élevée de la société et celle des avocats sans cause, dont abondent les contrées italiennes, des litterati sans savoir, et des médecins. Le peuple proprement dit, c'est-àdire là bourgeoisie des villes et les habitants de la campagne, est ou contre le mouvement, qui tue le commerce et la vie paisible, ou pleinement indifférent. C'est la force militaire qui tient nos provinces italiennes en respect, et il en résulte une grande gène pour le Gouvernement. Cette gène se montre dans la double direction du civil et de la troupe. On ne gouverne pas avec des baïonnettes, et il est difficile d'empêcher leur action quand une faction prend à tâche de les exciter. Les pires des difficultés sont celles qui sont le produit de ce qui n'est pas la guerre et qui n'est rien moins que la paix ! Ce sont les régiments italiens qui sont les plus exaltés et qui, se
560 BEGUEIL DE DOCUMENTS (1835-1848).
voyant insultés par leurs compatriotes, sont les plus difficiles à maintenir dans une pénible passivité. Je prie M. Guizot de regarder tout ce qui s'écarterait des limites de ce tableau comme contraire à la vérité, quels que puissent être les rapports qui lui arrivent. Tout, en Italie, est aujourd'hui du mensonge calculé et propagé par le gouvernement des sectes.
Metternicli k Lûtzow. Vienne, le 30 janvier.
1666. Les nouvelles de Naples que vous venez de me transmettre complètent la situation dans laquelle de bien audacieuses erreurs de la part des Gouvernements et des gouvernés ont jeté la Péninsule. L'événement de Naples est, d'un autre côté, du nombre de ceux qui moralement sont depuis longtemps escomptés par moi. Il ne s'agit dés lors, à mes yeux, que de l'escompte matériel, et j'abandonne celui-ci au prochain avenir.
J'ai appris par vos avant-derniers rapports la nomination du cardinal Bofondi à la place de secrétaire d'État. Quelle est la raison qui éloigne son prédécesseur de la fonction de secrétaire des requêtes, qui l'aurait maintenu en relations directes avec Sa Sainteté? Un chef de ministère probe et à la fois entendu est une fort désirable chose. Il ne pourra cependant, ni avec ces qualités ni avec de bien autres encore, arrêter la barque de l'État sur la pente où elle est engagée.
Je vous envoie ci-joint un article de VObservateur d'hier qui traite de la lettre que Mazzini a adressée le 8 novembre dernier au Pape. Vous verrez ce que nous pensons de l'attentat le plus audacieux qu'un mortel ait encore jamais tenté contre la double qualité du Chef de l'Église catholique, et combien ce fait révolte notre sentiment religieux et nos convictions sociales*. Je sais que Mgr Viale Prela envoie par le présent
* VObservateur autrichien, écrit h ce sujet : « La lettre de Mauint ne contient pas moins sa profession de foi politique que sa profession de foi religieuse. Il dédaigne l'hypocrisie habituelle au parti révolutionnaire, ne fait pas de démonstration de modération mensongère et rebattue, et marche k son véritable but d*un pas ferme et sans détour. Mais Toffre d'abjurer la Foi de
^UR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (l848). 661
courrier une traduction des remarques dont notre feuille accompagne l'extrait de la missive. Elles seront par consé* quent connues à Rome, et le Cabinet pontifical sera forcé de remarquer la différence qui signale Tesprit qui préside au journalisme romain et le nôtre. Il serait assurément singulier que le premier de ces styles fût préféré par la Rome du jour à celui de la capitale de T Empire réputé ennemi de TËglise et du perfectionnement social 1 II dépendra de vous de donner lecture à qui bon vous semblera de notre manifestation. Si le cardinal Âltieri se souvient encore de nous, il pourra le lire en langue allemande.
"L'Observateur d^aujourd'hui renferme le texte de la déclaration que les grandes Cours continentales ont fait adresser, le 18 janvier dernier, par leurs envoyés en Suisse, réunis à Neufcbâtel, au directoire de la Confédération suisse. Cette déclaration fixe Tattitude que ces Cours entendent prendre dans les affieiires de cette Confédération. La manifestation que sir Stratford-Canning vient d'adresser au président Ochsenbein, et que toutes les feuilles publiques ont déjà publiée, offre un caractère fort singulier! Tout syllogisme se compose de trois membres : du grand terme, du petit terme, et de la conclusion. La manifestation anglaise se rencontre avec la déclaration des trois Cours continentales (je ne mets pas en doute que celle de Russie ne s'y joigne) dans les mêmes prémisses; la différence se réduit ainsi au fait que l'Angleterre ne conclut à rien, et que les autres Cours complètent le syllogisme. L'un ne dit rien, et les autres disent tout ce qui est nécessaire pour
rÉglifle, de quitter le pied de la croix et de se mettre pour toute la vie à la tête du panthéisme confus et mal digéré de la nouvelle religion humanitaire, afin d'amener une révolution générale en Europe, une offre pareille n'a pas encore été faite au Chef de l'Église, du moins sous une forme aussi crue, quelque haut qu'on remonte dans l'histoire. La lettre de Mazzini a été livrée à l'impression à Paris, le 25 novembre 1847 ; la réponse du Saint-Père se trouve dans son allocution du 17 décembre. Désormais tous, même les plus bornés, savent ce qu'il faut penser des procédés mensongers et coupables des meneurs du parti révolutionnaire, comme si Sa Sainteté était le moins du
monde favorable et sympathique à l'esprit qui anime ces hommes ■
(Noie de l'Éditeur.) vit. 36
fixer leur attitude ; l'un n'est pas une démarche^ et Tautre en est une, et elle sera suivie d'autres démarches !
Je pourrais vous écrire un volume qui ne vous apprendrait pas plus que cette courte lettre.
Mettemich à Apponyî. Vienne, le 6 février.
1667. Les révolutions marchent vite ! Ce mot me rappelle involontairement ceux du jeune poëte Bui^er, fort populaire en Allemagne : « Les morts vont vile « , dans la ballade de Lénore, Pendant que Ton copiait la dépêche que je vous adresse sous la date de ce jour, et qui est restée depuis le 4 de ce mois sur mon bureau, il m'est arrivé des nouvelles de Livoume et de Florence du 30 janvier, et aujourd'hui même des rapports très-circonstanciés de Naples du 28 janvier et de Gènes du 30. La révolution est consommée à Palerme et à Naples.
L'événement constaté ne saurait me feire rien changer au texte de ma dépêche.
M. Guizot est trop homme d'Etat pour ne point sentir l'extrême gravité de la situation. Moi qui ne sais que me placer en fece des situations, je me dis que ce qui occupe aujourd'hui le terrain dans la péninsule Italienne menace toutes les institutions existantes en Europe, quelle que puisse être leur forme, et que la conséquence voulue en sera que, si les Gouvernements encore debout ne prennent pas une position imposante pour la défense des principe;» d'ordre public, la cause la plus importante pour le repos du corps social sera *perdue. Je sais que l'anarchie n'a guère de durée ; ce que je sais également, par contre, c'est qu'il suffit de son seul passage sur un pays quelconque pour le couvrir de ruines ! Est>ce là ce que pourraient vouloir les Gouvernements et les nations?
De quels moyens le Gouvernement français croit-U pouvoir disposer pour remplir un rôle qui puisse se rencontrer avec celui des autres Gouvernements dévoués à la défense des principes conservateurs? Vous comprendrez l'importaiice que je dois, pour ma part, attacher à le savoir. La révolution dans le
Royaume de Naples sera immanquablement un danger flagrant pour rÉtat de TÉglise et pour le Piémont. Ni Tun ni Tautre n'échapperont au bouleversement.
L'ère du libéralisme et des réformes couvertes de son voile est finie ; elle fera place au règne de la jeune Italie et au radicalisme le plus avancé. Si dans son action il peut entrer une nuance, ce sera celle des rêves creux de Gioberti dans la direction du Primato (fltalia.
Que M. Guizot me Seisse connaître non ce qu'il pense, je le sais, mais jusqu'où il regardera comme possible d'étendre son pouvoir.
Metternîcli à Ficquelinont. Vienne, le iO février.
1668. Le comte de GoUoredo est arrivé ici avant-hier. Il a quitté Paris avec le général de Radowitz, en accord par&it avec M. Guizot. Celui-ci veut attendre la fin du débat de l'Adresse et la réponse du directoire helvétique avant de passer à la seconde période de l'action à entamer dans Taffaire suisse * . En cela, M. Guizot a raison.
Les dispositions personnelles du chef du Cabinet français sont aussi bonnes qu'elles peuvent l'être sous l'influence de sa position. Guizot est un honnête homme et franchement conservateur. Le conservatisme, toutefois, est une qualité qui, dans la pratique, est soumise à des conditions indépendantes de la volonté des conservateurs. Une fort mauvaise condition de cette espèce est pour ceux-ci la nécessité de vouer, en tout premier lieu, leurs eCForts au maintien de ce qui en soi-même ne vaut rien ; et telle est inévitablement la tâche que doit remplir tout ministre du jitsie milieu, cette expression fiàcheuse et à la fois niaise du produit de la révolution de Juillet.
La position ministérielle de M. Guizot est (les événements imprévus exceptés) assurée pour la présente session ; les oppositions le sentent ; aussi leur tactique est-elle dirigée dans le sens d'amoindrir la Chambre en la chargeant du reproche de
* Il s'agit de rinveryeniion armée des puissances limitrophes de la Suisse dans le sens de Tinstmction, n« 1653. {Noie de VÉditeur* )
soutenir ua ministère corrupteur. Cette tactique ne manque pas son objet, et ses conséquences pourront venir en aide au radicalisme.
M. Guizot voudrait nous voir intervenir en Italie, tout comme il avait désiré nous voir envoyer un corps d'armée en Suisse. « Allez, dit-il, nous viendrons après vous, et nous nous entendrons pour en finir avec la Révolutiou. » Nous nWons point voulu de ce mode d'action en Suisse, et nous n'en voulons pas davantage en Italie. Ce serait nous lancer dans on guet-apens. M. Guizot nous donne à entendre que, faute du mode d'action qui lui semblerait le meilleur, « il ira seul • . A cela nous répliquons qu'il en est le mattre, tout comme nous le resterons de le suivre ou de rester cbez nous. Au bout de ces bavardages se trouve l'appel qu'il désirerait voir adresser par le Pape à l'Europe. A cela je dis : « Que le Sou* verain Pontife fasse l'appel, et nous serons prêts à lui répondre, à la suite d'une entente entre les puissances, d'une entente prompte et honnêtement conçue. »
Telle est au fond la situation politique, et, vue de prés, ce qui lui manque, c'est le principe de l'activité. Aussi souvent . qu'une situation pareille se fait jour, sa contre-partie sait user de son droit ; son droit est d'agir, d'aller tête baissée son chemin, et de s'avancer ainsi vers le succès de ses entreprises ou vers leur défaite.
C'est la dernière de ces éventualités qui me parait la plus vraisemblable en Italie. Aussi n'est-ce pas dans ce qui adviendra des réformes dans les États de la Péninsule que se trouve la cause véritable de mes soucis; mais elle se trouve dans le calcul de la somme de moyens de défense dont nous aurons besoin pour ne point périr avant que l'anarchie arrive à son terme. Là se trouve la véritable difficulté, celle qui m'occupe jour et nuit, et que je ne puis résoudre pour moi-même d^une manière satisfaisante.
Je vous ai dit le 8 février tout ce que je pense, en somme, de l'avenir des réformes italiennes. Le système représentatif, tel que le Roi de Naples vient de l'adopter, ne convient ni à son pays ni à aucun autre, parce qu'il n*est qu'une pfaraséo-
logie au fond de laquelle se trouve la centralisation française, le pire des leurres pour les peuples qui veulent l'ordre et la liberté. La pièce secrète du correspondant d'Osimo renferme la véritable pensée italienne, qui est en opposition plus directe avec la forme constitutionnelle française que ne Test avec cette forme le système autocratique russe. L'utopie française est un rêve, qui sera sui^i d'un réveil en France ; mais elle échouera dans son application aux États de Tltalie. Le pays qui pourrait Tadmettre de préférence aux autres États de la Péninsule, c'est le Piémont; mais Gènes saura s'y opposer. Cette ville, plus riche que tout le reste de la Monarchie sarde, jouera immanquablement un grand rôle dans les destinées du Royaume ; toutefois, vu sa position continentale» ce rôle sera bien inférieur à celui qui est réservé à la Sicile, tant dans ses rapports avec la partie de TÉtat napolitain en deçà du Phare que dans ses aboutissants à la politique générale.
Yoîci ce que K... * me mande aujourd'hui de Paris, en date du 3 février :
« Dans la discussion sur l'Italie, M. Guizot a prononcé à la Chambre des députés, dans la séance du 31 janvier, un discours dans lequel il a dit que la présence des Autrichiens à Modène constituait un état de choses irrégulier. Le ministre fait savoir à Votre Altesse le vif regret qu'il éprouve de n'avoir pas songé, en parlant ainsi, aux traités qui autorisaient la présence des troupes impériales dans cet État. Ce mot <c irrégulier » lui est échappé, et il s'appliquera à réparer le mal à la première occasion, en expliquant la vérité sur cette affaire. »
Quoi qu'il puisse être du &it et de l'excuse, le premier a été parfeitement odieux. Notre réplique se trouvera dans la publication du traité avec Modène, publication qui aurait déjà eu lieu si je n'avais voulu y joindre celle du traité avec Parme**.
♦ Rlindwortli. {Note de VÊditeur,)
** Le texte allemand original da traité d'alliance offenaive et défensive
signé avec Parme le 4 février, a été publié dans la Gazette de Vienne du
13 février et dans VObservateur autrichien du 14 février. La convention
conclue avec Modène est conçue dans les mêmes termes que le traité susdit.
(Note de r Éditeur.)
Metternicli à Âpponyi. Vienne, le 13 février.
1669. L'Italie est aujourd'hui en proie à la Révolution. Gela devait être le résultat des événements.
La révolution italienne n'est pas une révolution libérale, elle est radicale. On se flatte du contraire à Paris, et Ton se trompe. La révolution en Italie ne peut être que radicale^ car les éléments pour une révolution libérale manquent dans la Péninsule.
Que fera aujourd'hui le Pape? Que fera le Gouvernement français? Que ferons-nous? La réponse à cette dernière question se trouve dans mon expédition du 6 février dernier.
Le Roi de Sardaigne a accordé à son pays une constitution conforme à celle qui existe en France. Le Gouvernement français devra l'approuver. Cette constitution ne convient pas aux États sardes ; elle y sera nécessairement amendée, et le Cait réagira d'une manière dangereuse sur la France.
Ce qui a le plus de chances d'arriver au pouvoir, c'est la faction radicale. Tout parle en faveur du triomphe de lanarchie : l'insuffisance des gouvernants, les conditions morales et matérielles sous lesquelles se trouvent placées les populations italiennes» et je dirai même, l'esprit qu'elles ont et celui qui leur manque!
L'Empereur de Russie s'est réuni à l'attitude des trois Cours dans l'affaire suisse. Vous m'avez vu ne jamais le mettre en doute. Cette affaire se fondra chaque jour davantage dans la question italienne. La Suisse est le foyer du radicalisme européen, et ce dernier réagira fortement contre les derniers restes des idées monarchiques dans la Péninsule.
MeCternich à Ficqnelmont. Vienne, le 19 février.
1670. J'ai l'honneur de vous envoyer ci-joint les copies de deux dépêches, qui renferment la preuve de notre commune impression sur l'influence que les événements du jour produiraient à Paris et à Londres.
Le rapport de Paris se fonde sur ce qu'à la suite de Téclat de la révolution dans le Royaume des Deux-Siciles j'ai écrit aux Coèrs de Prusse, de Russie, et communiqué à Paris. Vous verrez que le langage de M. Guizot ne laisse rien à désirer relativement au point de vue du Cabinet français. II en est autrement de la logique de sa situation, M. Guizot établit à juste titre, en thèse, que Naples et la Sicile ne peuvent rester unies, ni avec une, ni avec deux constitutions révolutionnaires. Il en ressort que, pour rester intact, le Royaume des Deux- Siciles doit se passer d'une constitution. Le Gouvernement français pourra-t-il soutenir cette thèse ?
Lord Palmerston devient caressant pour nous; il est le meilleur de nos alliés, mais il espère que nous resterons sages. Vous recevrez incessamment ce que je lui répondrai demain. Gomme les diverses pièces devront être soumises au Parlement, je ne crois pas que l'opinion se prononcera en faveur de ses œuvres.
Ce qui, en tout état de cause, est certain, c'est que la marche des événements en Sicile et à Naples a engagé la révolution italienne sur le terrain politique. Le Cabinet français marche aussi bien qu'il peut aller. Le Gouvernement est engagé dans une forte lutte avec le parti radical en France, et ce parti se meut en plein accord avec la faction en Italie et en Suisse. Je possède à cet égard plus de preuves qu'il n'est besoin pour constater la vérité du fait. Vous concevrez que je ne les ménage pas.
Le comte Pàlffy a envoyé ici le délégat Marzani , de Venise , soi-disant pour exposer ses idées au Gouvernement. Après un mûr examen , il se trouve qu'il n'en a pas. Un autre voyageur, avec lequel j'ai eu un long entretien, ne m'a rien appris sur la situation, mais j'ai le sentiment de lui avoir ouvert les yeux. Je lui ai demandé pourquoi , dans tout ce qui se dit et se fiait à Venise, on ne présente jamais au public vénitien le côté de rintérét de la ville et de la province, qui est placé en opposition évidente avec les idées italiennes à la mode. «Venise, — lui ai-je demandé, — peut-elle se soutenir séparée de TAutriche?»
II m'a répondu par un non catégorique. «Mais alors, ditesle à la ville et au pays. Depuis quand Venise est-elle d'accord avec Milan, et avec G^nes et Ancône?»
M — Vous avez raison , m*a-t-il répondu ; il fkut dire cela aux Vénitiens. » Je Tai invité à Tinscrire sur son carnet. Ce qui m'étonne toujours , dans des circonstances comme celles d'aujourd'hui, c'est la quantité de choses bonnes à dire et à fiadre qui ne se disent pas et ne se font pas !
!•' mars.
1671 La France est' rentrée dans les errements de
sa première révolution. L'année 1830 a offert la crise de la Restauration. Elle a été amenée par les fautes commises par la Restauration elle-même et par les intrigues de Louis-Philippe. II s'est placé entre la chute. du trône des Bourbons et la république , et a été ainsi l'héritier du trône et celui de la Révolution. Ce qui arrive aujourd'hui, c'est la crise du régime de Juillet; c'est le radicalisme qui l'a vaincu et les caresses que ce régime a été forcé de lui prodiguer dans les formes du libéralisme. Un autre Louis-Philippe n'étant pas là pour intervenir entre un trône fectice et la république, c'est celle-ci qui a dû se mettre en possession du pays. Vous savez ce que dans tous les temps j'ai pensé de la solidité du trône de Juillet; je ne suis pas surpris de sa chute. Ce que je n'ai point regardé comme probable, c'est que la France n'aurait pas la force (ou la patience, qui aussi est une force) d'attendre la mort de Louis-Philippe. L'événement a ainsi mis en déBeiut mes calculs, si des impressions méritent le nom de calculs.
L'Europe se trouve ramenée à 1791 et 1792! 1793 fera-t-il défeut?
L'Autriche n'est plus seule placée en &ce de la Révolution. Mais combien grand n'est pas le danger commun ! Il y a , en vérité , de quoi désespérer du salut du corps social 1
HOROSCOPE POLITIQUE POUR L'ANNÉE 1848 (l848). 569
HOROSCOPE POLITIQUE POUR l'aNNÉE 1848.
1672. Metternicli à Lûtzow, à Rome (E. D.). Vienne, le 2 janvier 1848. — 1673. Metternich an Roi Frédéric-Guiilaame IV de Prusse ( Lettre ). Vienne, ]e 11 janvier 1848.
1672. En prenant congé de Tannée qui vient cTarriver à sa fin, et en entrant dans celle qui commence, je me sens le besoin de rendre compte à Votre Excellence des impressions que m'a laissées Tannée qui vient de s^écouler, ainsi que de celles sous lesquelles nous abordons Tannée 1848.
Je vis depuis si longtemps dans la sphère la plus élevée des afiFaires publiques, que je me croisa même d'établir certains rapprochements entre les situations passée et présente. Les cinquante-neuf années de révolution que le monde vient de traverser ont changé sa £ace, sans pouvoir détruire les immuables conditions du bien et du mal ; elles se sont écoulées sous mes yeux, et la part active que , dans le cours des dernières trentehuit années, j'ai eu le devoir de prendre aux événements, ne saurait être perdue pour le jugement que je puis porter sur la situation du jour. Deux genres de questions se trouveront toujours placées en Cace des hommes chargés de la conduite des aCFaires publiques. Les unes, ce sont les questions sociales; les autres y les questions politiques et administratives. Entre les deux catégories il y a une différence fondamentale, que les innombrables points de contact qui existent entre elles ne peuvent non-seulement point effacer, mais dont Toubli par les gouvernants tourne , à chaque occasion , en une cause de perturbation plus ou moins sensible. Une différence qui est inhérente à la situation , et qui est &cile à saisir , se présente dans le fait que les questions sociales ne sont pas à laisser ou à prendre, tandis que celles qui rentrent dans Tautre catégorie ouvrent le champ à une appréciation bien autrement libre.
En appliquant celte règle, — et la logique de Thistoire lui sert de base, — à la situation dans laquelle se trouve aujourd'hui l'Europe , on arrive forcément à se rendre compte de la
nature du mouvement qui, pour ne pas se montrer partout avec une ëgale intensité , n'existe pas moins {jénéralement. Ce mouvement porte-t-il sur les intérêts politiques? Il a évidemment une valeur sociale. Il &ut dès lors ne point se faire illusion sur la réalité de son existence , ni se tromper sur sa tendance. Le mouvement social évoque par sa nature même la lutte, et la lutte évoque des combattants. Aussi TEurope est-elle partag[ée entre des partis qui , en somme , sont divisés en trois camps : celui des conservateurs, celui des libéraux, et enfin celui des radicaux. Quels sont les partis qui comptent le jour de Taction ? Ce ne peuvent être évidemment que les partis placés sur deux lignes franchement opposées ; le parti intermédiaire ne peut compter dans Faction que comme auxiliaire de Tun ou de l'autre parti réellement engagé dans le combat; il vit d'emprunts feits à droite et à gauche ; il n'a point de vitalité propre , et à cet égard il partage le sort de tous les partis intermédiaires, qui toujours disparaissent dans les luttes qu'ils ont contribué à engager
Quel pronostic est-il possible de tirer pour ce qui regarde l'année 1848? Le seul dont la réalisation me parait immanquable, c'est que bien des situations se dépouilleront des voiles qui les couvrent encore; voiles dont les partis ne manquent jamais de se couvrir, les uns pour masquer leur faiblesse, et les autres pour ne point efiFrayer par leur force les Gouvernements et la partie saine des populations. Le voile, c^est le libéralisme; il s'effacera en Italie, comme dans toute autre contrée , devant le radicalisme en action. Quelles seront les conséquences de l'événement? Ne me le demandez pas, car ma vue est trop courte pour les apercevoir avec une apparence de certitude. Ce qui est sûr, c'est que la lutte avec des corps est plus naturelle que la lutte avec des spectres, et le radicalisme a un corps que n'a pas le spectre du libéralisme.
L'État de TÉglise possède une force qui réside dans la double souveraineté de son Chef. Cette force manque aux autres Princes. Quel parti le Souverain Pontife croira-t-il pouvoir tirer de son attitude privilégiée? Ce n'est pas à moi qu'il pourrait appartenir de le savoir.