HOROSCOPE POLITIQUE POUR VANNÉE
Moi, qui suis fort peu de chose, et le monde, qui est tout, nous avons certes besoin de vœux de prospérité et d'un appui solide afin de pouvoir être maintenus dans une direction supportable. Si je ne me trompe, Tannée 1848 mettra en lumière bien des choses qui , dans Tannée qui vient de finir, étaient enveloppées de brouillard. Gomme j'aime la lumière, malgré ma réputation d'archi-obscurantiste. Tannée nouvelle finira peut-être par être plus agréable pour moi que sa devancière, qui ne m'a laissé que des souvenirs pénibles. Placé entre un Pape faisant du libéralisme et un chef franchement radical de la politique anglaise , le chancelier d'État autrichien est dans une situation qui rappelle fort celle d'un homme qu'on veut faire asseoir entre deux chaises. Il ne peut être question ici de s'asseoir, tout au plus de rester debout.
L'histoire suisse n'est pas absolument mauvaise, car elle force le radicalisme à gouverner, c'est-à-dire à agir de manière à tuer Tordre du monde ou à être tué lui-même. Parmi les situations absurdes du jour et les symptômes les plus fâcheux d'une société bouleversée jusque dans ses bases, figurent l'attitude politique immorale de l'Angleterre et sa feçon de proclamer la politique d'Éole inaugurée par Ganning.
Juste comme Test Votre Majesté, vous avez, en faisant frapper cette médaille, honoré d'un beau monument M. Alexandre de Humboldt. Parmi les monuments, les médailles sont les plus durables ; seul , le nom qu'elles portent leur survit à ellesmêmes. Le nom d'Alexandre de Humboldt est si intimement lié à l'histoire des sciences, qu'il ne s'éteindra jamais. Personne sans doute ne sait autant de choses que lui, et il faudrait réunir les connaissances de bien des hommes pour former un total égal à celui des connaissances qu'il possède. L'épitaphe de Newton, à Stowe, semble avoir été faite pour lui : »Isaac Newtoriy whom God made to know his works. •
Que Votre Majesté daigne agréer les remerctments de mon entourage féminin pour son gracieux souvenir, ainsi que l'hommage de mon profond respect, etc. , etc.
1674. Metternich à Ficquelmont (Lettre confidentielle). Vienne, le S janyier 1848. — 1675. Metternich a Hartig, à Vienne (Lettre particulière). Vienne, le 18 janvier 1848. — 1676. Metternich ii Ficquelmont (E. Lettre confidentielle). Vienne, le 23 janvier iS48. -» 1677. Metternich k FEoipereur Ferdinand (Rapport). Vienne, le 29 janvier 1848. — 1678. Metternich à Ficquelmont ( E. Lettre confidentielle). Vienne, le 17 février 1848. — 1679. Metternich à Ficquelmont ( E. Lettre confidentielle). Vienne, le 1« mars 1848.
1674. Je mets à profit le départ d'un courrier militaire pour Milan, pour tous adresser ces lig^nes. A Theure où je TOUS ëcris, je suis encore privé de nouvelles de votre part. Ce que je vous dis est dès lors dû à mes impressions formées sur des rapports du maréchal au président du conseil aulique de la gfuerre; sur des billets adressés par M. de Grimm * à M. Pilât, pour être portés par lui à ma connaissance (fkit et forme également inexplicables); par une lettre que Mgr TAr^ chiduc Vice-Roi m'a fait Thonneur de m'adresser personnellement, et par des rapports sommaires et confus de la police. Le gouverneur de la Lombaixlie n'informe que de loin en loin et superficiellement la chancellerie, qui devrait être mieux tenue au courant
Vous jugez la situation gouvernementale comme je la juge moi-même et comme (je vous prie d'en être assuré) on la juge au centre du Gouvernement Notre machine gouvernementale est ancienne , et elle doit dès lors reposer sur une base pratique. Ce que la marche du temps parvient à invalider, ce n'est pas la base, mais bien la pratique.
La force et la faiblesse des Gouvernements se trouvent dans V habitude, et ce sont les habitudes qui, dans leur application, sont la cause première du mal qui a le nom de bureaucratie,
La bureaucratie ne marche pas, elle est stationnaire de sa
* Conseiller aulique L R., attaché au gouvernement civil de Milan.
(Noie de t Éditeur.)
nature; en elle les couches inférieures, au lieu de porter les supérieures, s'appuient sur celles-ci; Tadministration prend la place du gouYemement, et le gouvemement disparaît sous le poids des détails qui Técradent. Mais qu*advient-il de la couche qui devrait être celle de l'administra tion? Elle se charge du gouvernement, c'est-à-dire de ce qui n'est pas à sa portée; et quand elle en arrive là, elle Bnit par restreindre son action à demander des ordres aux supérieurs , ce qui , dans la forme d'une cascade ascendante (ce non-sens moral et matériel), finit par noyer le chef de l'État dans un déluge de questions de détail et prive l'État lui-même de toute action.
Tel est le mal dont souffre notre Empire et dont lliistoire du jour offre un second et déplorable exemple. Si les Lombards étaient des Polonais , nous aurions eu au commencement de Tannée 1848 les mêmes scènes au delà des Alpes que nous avons eu à déplorer en Galicie au commencement de l'année 1846. Tout alors était connu d'avance, comme tout ce qui arrive aujourd'hui Ta été, ou a pour le moins dû l'être, par tous ceux qui ont des yeux. Je vous prie de me mettre de leur nombre.
Où la cécité a-t-elle été complète? Ce n'est pas à Vienne, mais chez les gouvernants dans le Royaume lombard-vénitien ! et si leur cécité a été dépassée par un autre malheur, c'est par la pusillanimité, qui toujours conduit à l'inaction. Rien de ce qui aurait dû, selon d'évidentes exigences, être fait sur les lieux n'a été &it ; tout ce qui n'aurait pas dû avoir lieu a eu lieu. Au lieu d'agir, les autorités ont adressé à Vienne des demandes. Aujourd'hui encore, à Milan, on réclame des ordres dont l'arrivée n'a pas besoin d'être attendue , d'après les règlements de service existants ! L'autorité en Lombardie a-t-elle besoin, pour fermer les clubs, d'ordres souverains? A-t-elle besoin d'ordres pareils pour empêcher qu'un club n'expose la paix publique par une défense de fumer des cigares? Qui a permis les clubs? qui n'a rien opposé à l'essor révolutionnaire avoué qu'ils ont pris? Est-ce au centre du gouvernement de TEmpire à se charger de la direction de la police dans les TÎlles au delà des Alpes? Le Gouvernement peut-il descendre
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aux fonctions de magistrat chargé de veiller à la sûreté publique? On veut des lois pénales plus fortes pour les provinces italiennes , et je suis également de Tavis que notre loi est trop douce; cela doit-il empêcher que la loi existante ne soit mise en pratique? Le fomeux « Rien, n'en, rien », de la presse française s'applique bien mieux au Gouvemenient en Lombardie qu'aux ministres du 29 octobre. Tout dans la position est un tissu de £autes, en tête desquelles se trouvent les butes commises par l'administration locale.
Je vous ai déjà assuré que le Gouvernement est activement occupé des remèdes à apporter au mal. Ces remèdes sont et doivent nécessairement être partagés en mesures immédiatement requises et en règlements organiques
La Lombardie est malade, et sa guérison doit venir de l'intérieur et de l'extérieur. L'intérieur est entre les mains de ceux qui sont sur les lieux ; les remèdes extérieurs, c'est l'Italie centrale qui les offrira. Bien des positions y deviendront claires d'ici à la fin du mois de mars prochain. Gomme je préfère la lumière aux ténèbres, je crois qu'il sera plus faci/e de s'orienter sous peu, qu'il n'est possible de le faire aujourd'hui. Notre force, aujourd'hui, doit être cherchée, en lombardie, dans l'armée et dans l'aide que doit lui prêter l'autorité civile, car, sans cette aide, la force militaire n'est plus qu^une force brutale, et les forces de cette nature s'usent bien vite ellesmêmes. Il faut agir en faisant des exemples, et les plus fiructueux seraient, sans doute, ceux qui atteindraient la classe la plus gangrenée de la population en Lombardie : celle des fainéants, des lions, de cette race bâtarde d'une aristocratie déchue, et après, et avec elle, les avocats sans cause et les litterati sans science.
Je ne comprends pas, mon cher comte, comment je me trouve sans nouvelles de votre part. Ne vous consulte-t-6n pas et ne vous dit-on rien? Vous êtes un bien meilleur canal et une plus courte voie pour arriver à moi que M. Pilât !
J'ai vu, dans les rapports du 3 et du 4 janvier, qu'au nombre des morts, dans la première de ces journées, se trouvent un vieux conseiller aux appels et votre cuisinier. Rien ne
prouve mieux la mêlée. Les fumeurs de cigares doivent tout naturellement devenir les alliés de Tautorité; comment ne l'a-t-on pas immédiatement reconnu * ?
Veuillez, mon cher comte, vous emparer fortement de votre position. Elle est simple, et dès lors forte. Si Ton ne vous consulte pas, demandez à être consulté, et si Ton s'y refuse, alors protestez, et dites-le-nous.
Metternîch à Hartig, k Vienne (Lettre particulière). Vienne, le 18 janvier 1848.
1675. Je viens de recevoir les lettres ci-jointes du comte de Ficquelmont. Je vois par leur contenu que Vienne et Milan sont séparés par un abtme que je ne puis caractériser que par ce mot : « Défaut d'entente, » Les pouvoirs gouvernementaux de Milan et de Vienne ne s'entendent pas entre eux.; il en est de même du pouvoir civil et du pouvoir militaire dans le Royaume lombard-vénitien. Moi, du moins, je vois nettement la cause du mal ; elle m'apparatt « dans le manque d'action gouvernementale chez ceux qui sont chargés de gouverner » . Dans la situation, rien n^est debout, tout ne /ait que s'appuyer. Les deux gouvernements s'appuient sur le Vice-Roi, le Vice- Roi s appuie sur la chancellerie. La chancellerie regarde le Vice-Roi comme la partie agissante, et celui-ci considère la chancellerie comme Tautorité de laquelle les ordres doivent émaner. Toutes les parties ont raison et tort à la fois, et au Heu de porter de bon grain, le champ est couvert d'ivraie.
L'Archiduc Vice-Roi Fait, à ce qu'il parait, des représentations; avec des représentations on n'éteint pas les flammes dans une maison qui brûle. Or il me semble qu'on se figure à Milan que l'incendie n'a pas encore éclaté, et qu'il n'y a- pour le moment que des incendiaires. Sous ce rapport, je crois
* Allusion à Ténieate à propos de cigares, qui eut lieu à Milan le 2 janvier. De même que la loi sur le timbre était attaquée par la masse de la population, de même un certain nombre d'individus remuants avaient eu la singulière idée d'empêcher de fumer des cigares, sous prétexte que le Gou* vernement prélevait sur la vente des bénéfices exagérés.
( Note de t Éditeur. ) VII. 37
qu'on voit juste à Milan ; si cela est Trai, il en résulte qu^on devrait agir là-bas, au lieu de demander ici ce qu'on ne peut pas donner, c'çst-à-dire l'action!
Je ne crois pas me tromper en cherchant le remède à la situation dans les points arrêtés en dernier heu entre nous*, et non ailleurs :
1* Il faut que le Yice-Roi aille à Vérone ;
2* Il faut qu'il y soit bien entouré^ et pour cela il &ut d'autres personnes que des subordonnés ;
3* Il fiant que le gouvernement de Milan soit renforcé ;
4^ Il faut qu'on appelle à Vienne des députés de la congrégation centrale.
Voilà quels sont les quatre points principaux. C'est de là que viendra la lumière, car ils mènent à ce qui est indispensable, à gouverner.
Metternich \ Ficquelmont (Lettre conBd.). Vienne, le 23 janvier 1848.
1676. J'ai reçu hier le rapport que Votre Excellence m'a^ fait rhonneur de m'adresser en date du 18 janvier. Je ne relève de ce rapport que la première impression que Son
* Ces pointa avaient été arrêtés entre le prince de Metteraick et le comte de Hardg le 17 janvier. Voici comment ils étaient formulés :
I. Son Altesse Impériale 1* Archiduc Vice-Roi transférera sa ré^deoce à Vérone, parce qn'Elle y trouvera pins de sécurité personnelle et pins de liberté d'action; parce qu'Elle y sera placée à égale distance de Milan et de Venise, qu*£l]e sera plus rapprochée de Vienne, et qu'Elle aura à ses côtés le commandement général et le sénat de la haute cour de justice.
IL ▲ côté de ses attributions actuelles, Mgr TArchidac Vice>Roi sera chargé de régler aussi les questions judiciaires et militaires qui, dans la situa* tîon présente du Royaume lombard- vénitien, paraîtraient avoir un caracUrc d'ui^bnce et qui, dans les circonstances ordinaires, dépendraient de la baate cour de justice et du conseil de guerre aulique.
III. Son Altesse Impériale aura ainsi la position d'un aUer ego.
IV. Son Altesse Impériale sera assistée d'une Giuntay composée du ministre d*Etat et de conférence comte de Ficquelmont pour les affaires diplomntiqnc«; dn général comte de 'Wratislalv pour les affaires militaires; du conseiller aulique ItaronTorpesami pour l'intérieur; du vice-président de la cour d'appd de Salvotti pour les questions judiciaires.
V. Les mesures II prendre devront être discutées par cette Giunta sons la
Altesse Impériale le Vice-Roi, le Maréchal, M. le comte de Spaur et tous, avez été à même de recevoir de FefFet qu'a produit à Milan la déclaration impériale*. Cet effet est conforme à la situation de Tesprit qui prédomine actuellement dans le pays. Les paroles du Souverain ont été paternelles, mais sérieuses ; elles ont dès lors dû inspirer « du respect et de la crainte » . Ces sentiments s'ef&ceront s'ils ne sont point soutenus par la marche du Gouvernement local ; je réponds qu'ils le seront de notre part.
Je sépare en deux catégories les éléments qu'il incombe au Gouvernement de surveiller et de combattre. L*un de ces éléments est celui que je qualifie de maladie. L'autre est l'élément qui, sans aucun doute, prête à l'action gouvernementale. Ne nous occupons pas du premier de ces maux; nous ne pouvons rien contre son existence, contre la malignité de son caractère ; mais emparons-nous de l'action à opposer à l'aotre élément.
présidence de Son Altesse Impériale, qui n'en sera responsable que dans le cas d'une décision prise contrairement k la proposition de la majorité.
Les autres points, de VI à VIII, se rapportent à des questions de personnes qui sont de nature secondaire. {Note de V Éditeur»)
* La proclamation impériale est datée du 9 janvier; elle est ainsi conçue : • ...Considérant les tristes événements dont différentes parties de Notre Royaume lombard-vénitien viennent d*être le théâtre, et ne voulant laisser à la population aucun doute à Tégard des sentiments qu'ils Nous inspirent, Nous ordonnons qu'on lui Fasse connaître sans délai combien Nous sommes attristé de cet état d'agitation, dû aux menées d'une faction qui vise sans cesse à détruire l'ordre de choses ezisUnt. Que les habitants de Notre Royaume lombard-vénitien sachent que le premier but de Notre vie a toujours été la prospérité de Nos provinces lombardo-vénitiennes, et que jamais elle ne cessera d*étre l'objet de Nos efforts. Nous regardons comme un devoir sacré de protéger les provinces lombardo-vénitiennes par tous les moyens que la Providence a mis entre Nos mains, et de les défendre contre toutes les attaques, de quelque côté qu'elles viennent. A cette fin. Nous comptons sur le bon sens et sur la fidélité de la grande majorité de Nos bien-aimés sujets du Royaume lombard- vénitien, dont le bien-être et la sécurité dans la jouissance de leurs droits ont toujours été reconnus partout, i l'intérieur aussi bien qu'au dehors. Nous comptons aussi sur le courage et sur le fidèle attachement de Nos soldats, dont le plus beau titre de gloire a toujours été et sera toujours de se montrer le ferme appui de Notre Trône et les vaillants défenseurs de la personne et de la propriété des citoyens paisibles contre toutes les attaques que la révolte et l'anarchie pourraient diriger contre elles.