‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich, chancelier de cour et d'État; pub. par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 5)Chapitre 89 sur 96 · DERNIER CHAPITRE · texte numérisé non relu

DERNIER CHAPITRE

RETRAITE DE METTERNIGH.

« Aux époques de f^ande agitation, ceux qui sont toujours le plus haïs et calomniés sont ceux qui n'ont pas de haine dans le coeur et qui ne font de mal à personne. » Moi. *

Le cours de la maladie à laquelle TEmpereur François suo* comba le 2 mars 1835 a été rapide; il n'a eu le temps, quelques heures avant sa mort, que de dicter pour son successeur une exhortation où il lui recommandait de ne pas toucher aux bases de Tëdifice politique, de consulter dans tous les cas graves son oncle TArchiduc Louis et moi, qui avais ëté son ami le plus fidèle, et d'attacher la plus grande valeur à nos conseils.

* Les notes de l'Éditeur se trouvent à la fin du Mémoire, à la page 630, et forment suite à celles qui se trouvent dans le tome I*' de i*ouvrage.

(yote de r Éditeur,)

L'histoire pourrait difScilenienl citer un Prince plus doué de qualités brillantes que ne Fa été le défunt Empereur François. Pourquoi ces qualités n'ont-elles pas été mises en lumière comme elles le méritaient? Parce que l'Empereur François, par suite d'une organisation anormale des affaires qui confondait l'administration avec le gouvernement, s'était surchargé de soins sans nombre. Il en est résulté que la .marche de l'administration a été paralysée, pendant qu^il n*a pas su tenir un compte suffisant du vrai terrain gouvernemental sur lequel la position privilégiée du Souverain peut maintenir son droit.

Par suite du décès de ce Prince, qui avait réuni dans sa main les fils principaux de l'administration et du gouvernement, il s'est produit nécessairement dans la gestion des affaires de l'État une lacune qu'il a fallu combler. L'Empereur Ferdinand n'avait ni le désir ni la volonté de remplacer son illustre prédécesseur sur le terrain du gouvernement ni sur celui de l'administration. On a donc tâché de répartir convenablement les affaires les plus importantes en créant une Conférence d'État, institution dont le but était d'établir un centre pour la conduite des grandes affaires gouvernementales et de choisir pour cela la forme d'un Conseil, attendu qu'un centre pareil ne se conçoit pas sous celle d'un individu.

Trois hommes ont tenu, pendant ces temps difficiles, legou* vernail de l'État : l'Ârchiduc Louis, qui avait été depuis plusieurs années initié par le Souverain défunt à la marche des affaires; le comte de Kolowrat, qui était à la tète du Conseil d'État, et moi.

Indiquer le caractère de ces individualités, c'est faire ressortir le vrai caractère du Gouvernement pendant une période fatale.

Là' Archiduc Louis est orné des plus belles qualités de Pesprît et du cœur. Il connatt la Monarchie dans tous ses détails, ses besoins et les moyens de les satisfaire ; il est rigide en matière de principes. Mais son caractère présente une lacune : il ne sait pas se placer à la hauteur d'un Souverain. Sincère comme il l'est en tout, il a le sentiment de ce défaut et se l'avoue à

lui-même. L'Archiduc était le meilleur conseiller de l'Empereur défunt. II ne pouvait remplacer la force de volonté de ce Prince sous son successeur.

Le comte de Kolowratest foncièrement honnête. Grandi dans V administration de l'État et développé sous son influence, son esprit ne l'élève pas au-dessus de cette sphère. Le public a vu en lui l'adversaire déclaré de mes vues personnelles sur la situation générale et sur les mesures qu'elle exigeait. Cette opinion était fausse. Nous nous sommes souvent rencontrés dans nos appréciations sur les choses elles-mêmes, parfois aussi dans la manière de mettre nos idées à exécution ; c'est seulement dans l'énergie à montrer, dans le recours à une forme palpable, dans la discussion verbale des affaires, que nous avions de la peine à nous entendre. Il était incontestable que rbabitude de conduire les affaires par écrit devait, en raison de la lenteur et de la diffusion qui en est inséparable, entraîner inévitablement des suites fâcheuses; aussi le défeut d'entente rapide a-t-il paralysé au centre même du gouvernement l'activité qui aurait dû être déployée, et contribué pour une bonne part au renversement final des formes gouvernementales (87).

Ce n'est pas ici le lieu de faire mon portrait. Je me bornerai donc à une explication faite pour bien caractériser ma position.

Je voulais que le Gouvernement gouvernât; mes compagnons cherchaient la solution du problème dans Y administra^ tion conçue d'après les règles existantes. Si la foule égarée me reproche la stagnation du gouvernement, ce n'est pas moi qu'atteint ce reproche. Je voulais que le gouvernement mar^ cAdt d'une allure mesurée. Autant ma sphère d'action personnelle était étendue, sur le terrain politique, autant elle était restreinte sur le terrain de la situation intérieure du gouvernement de l'État.

' Par suite de la lenteur avec laquelle les affaires étaient conduites, les mesures gouvernementales n'arrivaient à ma connaissance^ que lorsqu'elles avaient parcouru toutes les phases inférieures, qu'elles étaient arrêtées définitivement ou qu'elles avaient besoin de l'être, vu leur urgence ou leur

6i2 MEMOIRE AUTOBIOGRAPHIQUE.

ipiportance. Il est difficile, même impossible en pareil cas, de donner à la mesure à décider une autre direction que celle qui est proposée ; c'est ce que ne peuvent réroquer en doute les gens habitués au maniement des affaires.

L'erreur la plus fâcheuse dans la situation de TEmpire d'Autriche pendant la période qui a précédé les événements de mars, a été de faire entrer dans la sphère du Gouvernement des affaires qui étaient du ressort de V administration. C'est là ce qui a paralysé le fonctionnement de la machine politique, inondé la région supérieure de questions hétérogènes, et supprimé la responsabilité des autorités inférieures.

Aurais-je dû conduire la machine politique dans une autre voie? Il me manquait pour cela le pouvoir. Âurais-je dû briser les rouages? Mais alors Tarrét de la machine aurait amené la révolution !

Ma tâche n'était ni de gouverner l'Empire, ni de Vadminis-trer. Pour pouvoir l'administrer, il aurait fallu d'abord qae tout l'organisme fût bouleversé. J'avais pour mission de représenter l'Empire vis-à-vis de l'étranger et de sauvegarder ses intérêts politiques au dedans et au dehors. Gomme membre du corps central le plus élevé, de la « Conférence d'État • , j'avais à émettre mon avis dans les afiaires gouvernementales qui arrivaient à ce centre ; naturellement ce ne pouvaient, ce ne devaient être que des objets de la catégorie la plus importante.

J'ai connu en tout temps la lutte que j'avais à soutenir ; j'ai ressenti cruellement le manque d'appui du côté où j'aurais dû trouver aide et assistance, et l'hostilité sourde et persistante des pouvoirs inférieurs; comment aurais-je pu échapper à ce sentiment? Mais j'ai persévéré, comme un homme doit le fisiire quand il connaît le devoir à remplir, et je ne me suis pas laissé dérouter. Si j'avais à recommencer ma carrière, je suivrais une seconde fois la voie que j'ai parcourue, et je n'en déyierais pas un seul instant.

Pendant les treize années du règne de l'Empereur Ferdinand, les dépositaires de l'autorité centrale ont eu à satisSedre à des exigences multiples. Les faits ont prouvé qu'ils n'ont pas été

RETRAITE DE METTERNIGH. 628

à la hauteur de leurs obligations ; en même temps ces foits ont témoigné de la marche logique de Fesprit des hommes qui, sciemment ou non, ont amené le bouleyersement, car ce sont eux qui m'ont désigné dès le principe comme Tobstacle & écarter avant tous les autres pour assurer le succès de leur entreprise.

Le danger de plus en plus menaçant avait imposé Tétude de la question d'une représentation centrale des diverses parties de la Monarchie. Le sentiment de la nécessité d'agir se produisit sous la forme d'une conception un peu différente. La réunion de députés des corps d'états provinciaux était décidée en principe lorsque l'ouragan du mois de mars 1848 renversa tout l'édiSce politique.

Je tire une ligne entre ce qui était et ce qui est. Cette démarcation commence à la onzième heure de la nuit du 13 au 14 mars 1848.

Je suis V homme de ce qui était.

Mais ici se pose tout d'abord une question. Tandis que je lire cette ligne et que mon activité dans le service de l'État appartient au passé, il s'agit de décider si, dans la dernière période de mon ministère de trente-neuf années, fai créé ou non ce passé avec ses vicissitudes. Quelque absurde que paraisse cette question, elle s'impose d'une manière absolue, parce que les partis révolutionnaires ont pris à tâche d'incarner le passé dans ma personne.

Les révolutions ne se déchaînent jamais sur les empires sans être préparées de loin. Il y a toujours et dans toutes les situations des éléments d'où le bouleversement sort à la longue. Ils ne mûrissent et n'amènent l'explosion que par la faute du pouvoir suprême qui doit protéger la société, lorsque celui-ci a été coupable d'abuser ou de ne pas user de son autorité. Les révoltes partent d'en bas, les révolutions partent d'en haut. Comment la révolution a-tp-elle pu envahir en un moment tout l'Empire d'Autriche?

Mon rôle personnel dans le drame a été trop marquant pour me permettre de ne pas en parler. Et si jamais j'avais pu avoir un doute à cet égard, il aurait été nécessairement effacé par

ce foit que Topinion publique, qui se laisse fecilement égarer, a désigne le « renversement de Vordre de choses historique dans TEmpire » sous le nom de « renversement du système de Metternich » .

L'expression de « système de Metternich » , qui repose sur une confusion d'idées illogique, ayant pris la valeur d'une formule inattaquable, je considère comme un devoir d'expliquer ce qui formait la base de ce système.

J'ai proclamé à la face du monde le « système de Metternich » en quelques mots : « la force dans le droit » ; c'est une devise que j'ai choisie pour moi et pour mes descendants. Fidèle à cette devise dans tous les actes de ma vie publique et privée, j'attends avec un calme parfait qu'on me prouve que dans la pratique je suis devenu infidèle à cette loi de ma conscience. Appliquée à l'Empire, elle a eu pour base constante son histoire.

Tous ceux qui ont jugé impartialement mes faits et gestes pendant ma longue carrière sont obligés de convenir que les accusations contenues dans l'usage des mots : obscurantisme, absolutisme, système abstrait de stabilité, mots dont mes adversaires politiques avaient fait leur cri de guerre, ne peuvent pas m'atteindre. J'étais au nombre des hommes d'action, je l'ai prouvé pendant mes longues années de service, en temps de guerre comme en temps de paix.

Pourquoi me suis-je alors retiré de la lutte en 1848?

On ne peut en rechercher la cause que dans ma conviction que je n'avais pas à ma disposition les moyens de tenir personnellement tête à la révolution qui éclatait, ensuite dans le sentiment qui me rendait incapable de me mettre en relation avec les auteurs du mal.

La situation intérieure de l'Empire n'a de commun avec celle d'un autre État que les bases générales. Ce n'est que dans leur manifestation extérieure que les éléments révolutionnaires ont pu se développer chez nous d'une manière identique avec celle dont ils ont su se faire jour dans d'autres

pay»;

Si l'on examine le fait dans toute sa simplicité, ma retraite

du service public a été la conséquence des temps et de certaines circonstances personnelles.

Protégé par une longue paix politique et par Tinfluence de nombreux éléments de perturbation qui existaient dans la plus haute région de la vie politique intérieure de TEmpire, Tesprit révolutionnaire avait pénétré dans la Monarchie. Cette invasion n'avait pas échappé à Tattention du Gouvernement; il avait le sentiment de la nécessité d'opposer une digue au fléau, et ce sentiment s'est fait jour dans les plus hautes sphères gouvernementales, à mesure que chacun reconnaissait la gravité du mal. Que mon esprit, qui s'était développé au milieu des souffrances sociales, fût capable autant que tout autre pour le moins déjuger la nature du mal et d'en trouver le remède, on le croira sans peine, même si les attaques des partis révolutionnaires, dirigées de préférence contre ma personne, ne l'affirmaient d'une manière péremptoire.

Pendant les années qui ont précédé la révolution de 1848, le Gouvernement impérial s'était, comme on le sait, occupé de mesures de réforme radicales (en prenant le mot de réforme dans son acception véritable). S'il fallait établir le fait par une preuve spéciale, on la trouverait dans les propositions royales faites lors de l'ouverture de la Diète hongroise dans l'automne de Tannée 1847(88).

L'ordre matériel maintenu dans l'Empire jusqu'au mois de mars 1848 a été la conséquence du respect que l'Empereur François professait pour tous les droits légitimes. Le point de départ du bouleversement a été l'affaiblissement de toutes les forces morales autour de l'Empire et dans son sein; l'absence d'une action gouvernementale dans les hautes régions du pouvoir central; enfin, certain penchant chez des personnes exerçant le pouvoir à caresser des tendances qui se cachaient sous l'esprit du temps et qui devinrent un jouet dangereux dans un État que les pouvoirs supérieurs croyaient préservé de tout bouleversement par des remparts indestructibles.

Il y a trois sortes de révolutions. Celles que l'on connaît sous la dénomination de révolutions de palais se font contre les personnes. Les révolutions politiques sont dirigées contre

les formes de l'État, La réToIution sociale attaque les bases de la société.

Le point de départ du bouleversement dont FEmpire d'Autriche a tant à soufFrir aujourd'hui, a été celui d'une révolution politique.

II n'entre pas dans mes intentions d'écrire l'histoire de cette révolution, dont la fin échappe encore à l'analyse; je me contenterai de désigner les éléments qui ont le plus contribué à la faire éclater,

' Ces éléments sont :

1* Les trente-quatre années de paix politique qui ont suivi brusquement une période de vingt-deux années de guerre et qui ont ouvert aux esprits montés par la révolution sociale de 1789 un champ où les pouvoirs conservateurs se reconnaissaient moins que leurs adversaires.

2' Les graves péchés d'omission que le Gouvernement impérial a commis pendant cette longue période, soit qu'il ignorât le danger, soit qu'il eût une confiance exagérée dans le calme de la population.

3° Les éléments de la révolution sociale, ces éléments comprimés momentanément par Napoléon, rendus à la liberté par Louis XVIII et développés par la direction équivoque de la politique française, au milieu de toutes les phases traversées par la situation intérieure du pays et des États étrangers.

4^ Les grossières erreurs dont les Princes allemands se sont rendus coupables depuis la période de la Restauration, et qui ont réagi principalement sur la situation de la Prusse avec une telle force que le principe fédéral en a été anéanti dans sa base.

5' Les menées des émigrations polonaise, italienne et allemande, qui, sous la protection d'un droit d'asile mal interprété en France, en Belgique, en Suisse et eu Angleterre, ont sa s'élever à la hauteur de pouvoirs gouvernementaux réguliers.

6^ Enfin l'extension que, par suite de la tiédeur des baots fonctionnaires du Gouvernement, les menées des partis ont prise dans l'intérieur de l'Empire grâce aux membres de l'en-

seignement, à la caste des écrivains et à Top position des corps d'états provinciaux.

II suffit d'énumérer ces feits pour faire comprendre la force toujours croissante des éléments subversifs et pour expliquer la faiblesse de résistance du Gouvernement dans les jours de danger.

Le rôle que la ville de Vienne a joué dans la révolution repose sur Fidée foncièrement fausse qu'elle avait de la situation. Vienne n'a rien de commun avec les autres capitales, si ce n'est qu'elle sert de résidence au Souverain et qu'elle jouit des avantages qui en résultent pour la ville. Dans un corps politique qui se compose de parties aussi distinctes que l'Empire d'Autriche, Vienne ne peut jouer d'autre rôle que la ville de Washington dans les États-Unis ou les trois villes qui sont alternativement le siège de l'autorité centrale dans la Confédération helvétique. Vienne n'a rien de commun avec Paris, Berlin, Munich, Madrid, etc. C'est l'Empereur, et non la ville où il tient sa Cour, qui forme le centre et en même temps le lien de l'Empire tout entier. C'est ce dont Vienne n'a pas tenu compte; aussi peut-elle expier par de lourds sacrifices les conséquences d'une vérité évidente. Pour mettre cette situation en lumière, il a suffi d'un seul fait : Téloignement de l'Empereur de Vienne ! Ce simple événement a produit sur la ville l'effet d'un coup de foudre et lui a montré à quel danger l'avaient exposée les folles menées des partis ei;i délire. Les événements de mars ont été Toeuvre d'étudiants égarés, de quelques esprits brouillons appartenant à difFérentes classes de la société, et d'un certain nombre de bourgeois ayant la manie de parler, sans connaître les événements qui intéressent le monde. II s'est trouvé des étrangers pour prendre la haute direction du mouvement et pour donner le ton, et des Polonais pour leur servir d'instruments.

A des époques d'agitation maladive, certains mots à effet allument fieicilement des incendies au moyen de simples étincelles, quand on n'a pas immédiatement sous la main les moyens nécessaires pour combattre le fléau. Les journées de mars ont prouvé une fois de plus cette vérité. On avait bien

les moyens d'éteindre le feu, mais ils n'étaient pas prêts, parce que ceux à qui ils étaient confiés, s'imaginant qu'il n'y avait aucun danger d'incendie dans la fidèle capitale, avaient négligé de se mettre en mesure d'agir au premier signal. Les événements de mai ont été la conséquence naturelle du succès de la première tentative. Ils ont ouvert les yeux aux bourgeois de Vienne. Le départ de la Cour a achevé de dessiner la situation. Il est intéressant de lire deux petits pamphlets récemment publiés à Paris : les Conspirateurs, par A. Chenu, et la Naissance de la République en février 1848, par L. de la Hodde. II ne faut pas se laisser eCFrayer par le fait que ces deux opuscules ont été écrits par des individus ayant des accointances avec la police, et que leurs auteurs appartiennent à la classe la plus méprisable de la société. La vérité ne cesse pas d'être elle-même, de quelque part qu'elle vienne.

Moi, qui depuis 1815 ai toujours eu les yeux fixés sur le terrain social et qui en ai étudié à fond les productions diverses, je réponds des vérités sur lesquelles reposent les faits révélés et décrits par les auteurs de ces pamphlets.

Les paroles suivantes de delà Hodde : «L'auteur véritable de la République, c'est la Monarchie, qui s'est retirée et qui lui a fait place » , et celles-ci : « La révolution de Février n'a pas été un accident, mais une escroquerie», sont parfEÛtement justes. Avant et après l'événement , je connaissais trop bien la situation de la France, je voyais mes vues confirmées par trop de faits, pour ne pas porter ce jugement sur elle, sans que ma conscience protestât contre l'arrêt.

Si je détourne mes regards de la France et que je considère notre situation à nous, le.tableau fait par de la Hodde s^applique également à la révolution de mars en Autriche. J'avais cette idée présente à l'esprit le 13 mars; c'est ce que prouvent les paroles que j'ai adressées, le soir de ce même jour, au club réuni dans les antichambres de l'Archiduc Louis (je dis club parce que je ne trouve pas d'autre terme pour désigner cette réunion ) , lorsque j'annonçai ma retraite à ce club :

«Vous qualifiez. Messieurs, dis-je, d'action généreuse la

démarche que je vous annonce. Je proteste solennellement contre ce mot. Dans TEmpire, c'est FEmpereur seul qui peut être généreux; j'agis conformément au sentiment que j'ai de la justice et de mon devoir. » Je ne sais lequel de ces parleurs insista sur Fidée de générosité; mais je répétai ma protestation et j'ajoutai : « A ma protestation contre une idée erronée, j'en ajoute une autre qui, je le prévois, sera bientôt justifiée par les &its ; cette protestation porte sur cette assertion probable, que j'aurais emporté la Monarchie avec moi. Ni moi ni personne nous n'avons les épaules assez fortes pour emporter une Monarchie. Si des Monarchies disparaissent, cela arrive parce qu'elles s'abandonnent elles-mêmes (89). »

Je trouve dans cette coïncidence de mes paroles avec celles de de la Hodde une confirmation du rapport entre les journées de Février à Paris et les journées de Mars à Vienne. D'autre part, mon amour pour la vérité me force à dire que notre Gouvernement a été bien plus coupable que cette apparence de Monarchie qui a été renversée en France.

Après avoir quitté le poste que j'occupais , je n'avais aucune raison de prolonger mon séjour à Vienne. Ma position vis-à-vis de la Révolution avait ceci de particulier, que cette dernière m'avait choisi personnellement comme point de mire ; or une individualité ne peut pas à elle seule résister avec succès à une révolution.

Après avoir, en parfaite connaissance de cause, adressé ma démission à Sa Majesté l'Empereur , à une heure avancée de la soirée du 13 mars, je remis, dans la matinée du 14 mars, la direction de la chancellerie intime de Cour et d'État au chef intérimaire de celle-ci, et je mis d'autres affaires en règle sans être dérangé en quoi que ce fût.

Plus tard , je me suis rendu avec ma femme chez le comte de TaafiFe; j'ai dtné avec lui et suis allé ensuite, en voiture, à Feldsberg, pour y rester quelque temps et mettre en ordre mes affaires particulières. Après m'étre arrêté plusieurs jours à Feldsberg, je suis allé, par le chemin de fer, à Prague, en passant par Olmiitz, et j'ai continué mon voyage, par la route postale, jusqu'à Dresde, en passant par Teplitz. A Dresde,

j'ai repris le chemin de fer et je me suis rendu, par Hanovre y à Minden , en voyag[eant à petites journées ; de cette dernière ville, la poste m'a transporté à Arnheim en Hollande. Après y avoir séjourné pendant huit jours, j*ai poursuivi mon voyage par Amsterdam et par la Haye ( où je me suis arrêté pendant plusieurs jours ) jusqu'à Londres.

Je consigne ici ces détails parce que tout ce qu'on a dit de mon voyage , ou plutôt de ma fuite , constitue autant d'anecdotes inventées ^ plaisir.

Ce n'est pas la crainte des dangers que j'aurais courus en restant à mon poste, qui m'a décidé à quitter le ministère; ce n'est pas la peur des hommes qui m*a éloigné de TEmpire; c'est uniquement la conviction qu'en restant à mon poste et dans mon pays j'aurais fourni des armes aux ennemis de Tordre et aggravé la situation de ses défenseurs.

Le moment où j'ai résigné des fdtictions que j'avais exercées pendant trente-neuf ans, en travaillant à maintenir le repos de l'Empire au milieu des orages d'une époque de violente agitation , a été celui où mon individualité a dû céder devant une puissance supérieure.

Ce qu'on appelle le système de Metternîch n'était pas un système, mais l'application des lois qui régissent le monde. Les révolutions reposent sur des systèmes, les lois étemelles sont en dehors et au-dessus de ce qui, à bon droit, n'a que la valeur d'un système.

Plus était nette ma situation dans l'ordre de choses antérieur, moins je pouvais occuper une place pendant cette période de transition, où un nouvel ordre de choses était à créer (90).

(87 ) p. 621. En présence du jugement si modéré du chancelier d'État, nous croyons devoir éclaircir davantage la question en publiant un mémoire secret qui s'est trouvé parmi les papiers de Metternich remontant à cette époque. Ce mémoire

NOTES DE L'ÉDITEUB 631

parle des rapports entre Metternich et Kolowrat, et dit en substance ce qui suit :

« La diyerg^ence et le caractère hétérogène qui séparent les vues et les tendances des deux ministres dirigeants, deviennent de jour en jour davantage le secret de tout le monde. On ne peut constater une direction ferme ni dans la manière de traiter les hommes ni dans celle de conduire les affaires. Des lenteurs résultant non d'études approfondies, mais de l'incertitude ou àfx manque de résolution, conduisent, dans la plupart des cas, à négliger le nécessaire; dans d'autres, à des demimesures, souvent à des actes de précipitation regrettables. Les institutions qui existent dans les régions supérieures perdent en dignité et en crédit : le Conseil d'État, parce qu'on voit sa sph.ère d'activité rétrécie, les questions, les plus importantes étrangères à sa compétence ou n'y rentrant que par fragments, et son organisation même mise en question ; la Conférence d'État, parce qu'il lui manque tout ce qui constitue une vie organique et un fonctionnement régulier. Tous les jours il devient plus évident que les affaires qui forment le nerf de la vie politique , c'est-à-dire la haute direction des finances, les questions de personnel et de système d'administration intérieure, ou bien ne sont pas traitées et discutées dans la haute sphère gouvernementale, ou ne le sont que partiellement ou par hasard. Le fait est qu'elles se trouvent de facto dans la main du ministre qui compte parmi ses attributions l'ensemble des grâces, des affaires de Cour, la police , la révision finale de tous les actes du Conseil d'État et l'influence la plus marquée sur la distribution, le choix des affaires soumises au Cabinet de l'Empereur, qui exerce ainsi un pouvoir qu'on qualifie tous les jours avec plus de raison d'absolutisme d'un ministère de Cabinet : absolutisme d'autant plus grave qu'il lui manque les compensations ordinaires d'un pareil régime de concentration et d'exclusion. En effet, quiconque voit clair sait bien que cet absolutisme n'est pas déterminé par l'idée positive, logique et ferme d'atteindre un grand but politique nettement défini, - mais par le désir capricieux de satisbire de petits calculs de vanité ; qu'il s'ap-

puie non sur une individualité libre, forte et imposante, mais plutôt qu'il relève de quelques intrigants et de quelques égoïstes

« Le prince de Mettemich a connu de tout temps les éléments du mal, il en a observé et calculé les dangers et les conséquences , et il a vivement déploré cette situation : tous ceux qui connaissent son esprit et son caractère n en ont jamais douté. Il ne lui a pas manqué non plus Fénergie et la persévérance nécessaires pour combattre le mal, et il Ta £ait, d'abord en prévenant le danger, plus tard en le combattant directement, par une voie qu'on pourrait appeler la voie de V organisation; c'est^-à-dire qu'il s'est placé sur le terrain des principes'et des institutions , qu'il a tâché de le maintenir dans toute son intégrité et de créer au centre de^ formes pour une discussion correcte et régulière des afiFaires; que, du reste, il a observé à l'égard des personnes une attitude toujours conciliante, et qu'à défaut de véritable union, il a toujours visé à établir une entente au moins apparente.

« Si cette marche n'a pas pu empêcher les progrès du mal ; si ce dernier a pris, au contraire, une extension plus considérable et jeté des racines plus profondes , il &ut en rechercher la cause dans le fait que la lutte a été et a dû être soutenue avec des armes trop inégales; car celles qu'avait choisies le prince étaient trop nobles, par rapport à ses véritables advei^ saires : par rapport à son allié naturel et indispensable, TArchiduc Louis, elles ne convenaient pas à la personnalité àvL prince, et, relativement à l'instrument essentiel, à Tinstrament matériel, la conférence d'État, elles n'étaient ni suffis samment préparées ni suffisamment efficaces.

M Ces appréciations demandent quelques éclaircissements.

« Nous disons d'abord que les armes choisies par le prince de Melternich étaient trop nobles en ce qui concernait ses adversaires; par là, nous entendons que la franchise et la loyauté du prince ont toujours eu à lutter contre la duplicité et la fausseté, soutenues par les moyens les plus condamnables, même la calomnie la plus éhontée; qu'aux efforts du prince pour arriver à l'entente et à la clarté , on n'a répondu que par

des réticences, par des cachoteries et par des contradictions ouvertes , des résistances publiques ; que même son intervention, toute correcte, toute régulière dans les questions administratives , a été traitée d^ingérence funeste et perturbatrice ; que, par contre, sa poljtique, ainsi que ses vues sur TÉglise, FÉtat et la législation, ont été qualifiées d*étroites, de rétrogrades , de jésuitiques ; qu'on Ta accusé d'avoir sacrifié son pays à l'étranger et les finances à la chancellerie d'État; qu'on a critiqué toute sa conduite en teimes réprouvés par les lois de la décence la plus vulgaire; et tout cela pendant que le prince accueillait avec la plus noble indifférence les propos de ses adversaires; que dis-je? pendant qu'il s'efforçait de faire disparaître l'apparence de cette opposition ! Étant donnée une pareille différence de sentiments, le parti qui ne recule devant aucun moyen, pourvu qu'il conduise au but, finit nécessairement par l'emporter !

« Nous disons que les armes choisies par le prince ne convenaient pas à la personnalité de l'allié qui lui était indispensable pour vaincre, de TArchiduc Louis ; nous pourrions même ajouter qu'elles ont été très-souvent tournées par l'Ârchiduc contre le prince, et cette assertion est motivée par les jugements portés par l'Archiduc Xouis lui-même sur les idées d'organisation du prince de Metternich et sur la part prise par lui à la conférence d'État. Loin de regarder cette dernière comme un rouage indispensable de la machine politique, il l'appelle une complication superflue, et il la trouve aussi gênante que Fhabitude de traiter les affaires sous forme de monologue, de conversation tout au plus, lui parait agréable. La tendance du chancelier d'État à chercher l'idée générale dans les questions soumises à la conférence, à les présenter dans leur connexité avec la situation de la Monarchie prise dans son ensemble et avec la situation du reste du monde, est une cause de perte de temps aux yeux de l'Archiduc, et l'attention du prince à avoir toujours en vue les liens qui rattachent la politique intérieure à la politique extérieure, nonseulement n'a pas de succès, mais encore elle provoque du mécontentement et des plaintes au sujet de l'inutile longueur

des discussions de la conférence, que, par suite, on éTite autant que possible.

« Enfin , nous avons dit que Tinstrument essentiel , rinstni* ment matériel dont le chancelier d'État voulait se servir pour jouer un rôle utile dans le gouvernement proprement dit, n'était ni suffisamment préparé ni suffisamment efficace. Nous entendons par là l'organisation de la conférence d'État, qui est absolument incomplète et en partie défectueuse; qui, au point de vue de la forme , n'est pas même convenablement instituée, et grâce à laquelle la plupart des aflhires sont réglées par la voie d'une circulation superficielle. Quand , enfin, des réunions ont lieu , il leur manque trop souvent les premiers éléments d'une discussion féconde, c'est-à-dire une information approfondie et un rapport fait en connaissance de cause. Que peut une institution aussi imparfaite , prêtant par tant de côtés le flanc à la critique de son adversaire , le comte Kolowrat , et mal vue, de parti pris , par l'Archiduc qui doit la convoquer et qui la préside? Quel contre-poids peut-elle opposer à cette énorme puissance de fait dont nous avons montré plus haut l'extension et les racines ? ... »

Jusqu'ici nous avons suivi l'auteur, si bien informé « du mémoire secret , qui discute ensuite les moyens de remédier au mal. Nous n'avons pas besoin d'affirmer que le seul besoin de rendre hommage à la vérité historique nous a poussé k reproduire ce document.

(88) P. 625. Les onze propositions royales, qui étaient accompagnées de projets de loi formels, portaient sur les objets suivants : P Élection du palatin; 2"^ subsistances militaires ; 3^ règlement du droit de vote pour les villes, les arrondissements libres et les chapitres ; 4* réforme de la police des villes; 5* suppression de l'activité et introduction des cadastres : 6* rachat des corvées ; ?• union douanière avec l'Autriche; 8* amélioration des moyens de communication; 9* incorporation des comitats faisant partie de la Hongrie, msgis incorporés de fait à la Transylvanie ; 10** achèvement du Code pénal ; et IP restitution au Trésor d'une somme d'environ

un million et demi de florins prêtée à la caisse des régnicoles. . Même d'après Springer (tome II, p. 125), «les propositions royales satisfirent les députés. On ne pouvait s'empêcher de reconnaître qu'elles avaient été inspirées par un esprit libéral, et que les réformes projetées répondaient aux besoins du pays. »

(89) P. 629. Ces paroles se retrouvent aussi dans les Histoires contemporaines de Scbmidt (p. 704) , qui ont paru en 1859. Dans une note marginale autographe , le prince £ait la remarque suivante : « Ces paroles sont les seules vraies dans cet exposé de fantaisie qui fourmille de bavardages d'antichambre , de café et de club. »

(90) P. 630. Ici se termine le fragment autobiographique que le défunt chancelier d'État a rédigé en 1852 sous le titre de : « Clef de ma manière devoir et d'agir pendant mes trente-neuf années de ministère » , et qu'il a déposé dans les archives de sa fiamille. Nous nous sommes expliqué à différentes reprises, et particulièrement dans l' Avant-propos de la deuxième partie de l'ouvrage, sur l'interruption survenue et sur la lacune qui en est résultée entre les neuf chapitres du livre I*' et ce chapitre final du livre IX. Voir aussi la note 86, page 275 du tome I**. Nous nous bornerons ici à répéter brièvement qu'il nous a paru convenable de compléter et de rendre plus intelligible la période sur laquelle le court chapitre final revient d'une manière générale, en reproduisant des documents que nous avions à notre disposition et qui mettent en lumière la vie et l'activité du chancelier d'État. Il s'en est suivi un intervalle dans la succession des chapitres de F Autobiographie, et une division qui non-seulement provient du fait de l'auteur, mais qui répond aussi à l'ordre chronologique comme à toute la disposition du recueil.

Le document qui suit, « Mon testament politique » , pourra servir d'épilogue à la vie publique et à l'activité officielle du chancelier d'État.

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