ÉPILOGUE
Mon tempérament est un tempérament historique, antipathique à tout ce qui tient du roman.
Ma manière d^agir est prosaïque et non poétique. Je suis rhomme du droity et je repousse en toutes choses Tapparence, quand à ce titre elle se sépare de la vérité et que, par suite, n'ayant pas pour base le droit, elle aboutit nécessairement à Terreur.
Je suis né, j'ai grandi au milieu d'une situation sociale qui a préparé la. révolution de 1789 en France; aussi je connais bien cette situation. Les éléments de force et de faiblesse qui ont produit les situations antérieures et postérieures, ne m'ont jamais échappé. Observateur à la fois sévère et calme des événements, je les ai toujours considérés et suivis dans leur origine et dans leur développement, soit naturel, soit artificiel.
Pendant les quarante-cinq années qu'a duré ma carrière active, j'ai été d'abord un témoin de la première Révolution française, un témoin placé à un point de vue social élevé, et plus tard j'ai joué un rôle actif dans les événements que cette révolution a provoqués.
En contact et en rapport direct ou indirect avec tous les Souverains, avec les premiers hommes d'État et les chefs de parti les plus considérables, j'ai connu, dans le cours de cette période qui embrasse près de trois générations, tous les faits importants qui ont influé sur le développement des événements historiques.
L'expérience ne m'a donc pas manqué.
Deux éléments sont et seront toujours en lutte dans la société humaine : l'élément positif et l'élément négatif, l'élément conservateur et l'élément destructeur. J'ai toujours considéré comme le premier devoir d*un homme d'État d'avoir Tœil fixé sur les phénomènes qui se produisent spontanément aussi bien que sur ceux qui, dans la suite des temps, se manifestent sous l'influence de l'esprit de parti, et de considérer chaque catégorie à part.
Le meilleur moyen de résoudre ce problème, c'est d'envisager et de fixer les mots d'après la valeur des choses qu'ils
sont appelés à désigner. Je me suis toujours fait une loi de procéder ainsi.
Je citerai quelques exemples pour expliquer ma manière de voir.
Le mot de « liberté » n'a pas pour moi la valeur d'un point de départ, mais celle d'un point d'arrivée réel. (Test le mot d' « ordre i» qui désigp[ie le point de départ. Ce n'est que sur l'idée d' «ordre » que peut reposer l'idée de « liberté ■ . Sans la base de V o ordre » , l'aspiration à la « liberté n n'est que l'effort d'un parti quelconque pour atteindre le but qu'il poursuit. Dans l'application à la vie positive, cette aspiration se traduira inévitablement par la tyrannie. À toutes les époques, dans toutes les situations j'ai été un homme d' « ordre » , et j'ai toujours visé à l'établissement de la « liberté » véritable et non d'une « liberté » mensongère. La « tyrannie » , quelle qu'elle soit, a toujours été pour moi synonyme de folie pure. Comme moyen d'arriver au but, elle est à mes yeux le plus absurde que les circonstances puissent mettre à la disposition des détenteurs du pouvoir.
L'idée d' « ordre » , considérée au point de vue de la législation, cette base de l'ordre, est susceptible des applications les plus diverses, par suite des conditions auxquelles est soumise la vie des États. Envisagé comme « constitution » , l'ordre le meilleur pour un État sera celui qui répond aux conditions matérielles et morales qui déterminent le caractère national. Il n'y a pas de recette universelle en fait de constitutions, aussi peu qu'il y a une panacée dans Tordre physique.
Le produit ayant la véritable valeur d'une « constitution s ne se forme et ne peut se former dans les États que de luimême. Les chartes ne sont pas des constitutions; leur valeur ne dépasse pas celle de bases d'un ordre défini dans l'État, ordre dont le développement repose sur ces bases.
Les constitutions ont une grande influence sur le développement de l'esprit national, cela est une vérité incontestable. La contre-partie de cette vérité, c'est que, pour avoir de la durée, une constitution doit être le produit de l'esprit national, mais non celui d'un esprit agité et par cela même éphémère.