PORTRAIT TRACÉ PAR LE PRINCE DE METTERNICH EN
Parmi les individus placés dans une situation indépendante de cet homme extraordinaire, il en est peu qui aient eu avec lui autant de points de contact et de relations directes que moi.
Mon opinion sur Napoléon n’a pas varié dans les différentes phases de ces relations. Je l'ai vu et étudié dans les moments de son plus grand éclat; je l'ai vu et suivi dans ceux de son déclin, et quoi qu'il ait pu tenter pour m'induire en erreur sur son compte, ce que dans bien des occasions il eut grand intérét à faire, il n'y a point réussi. Je puis donc me flatter d'avoir saisi les traits essentiels de son caractère et de l'avoir jugé: avec impartialité, pendant que l'immense majorité des contemporains n'a vu encore qu à travers un prisme et les côtés brillants et les côtés défectueux ou sinistres d'un homme que la force des choses, jointe à des qualités individuelles émi-
nentes, avait porté au faîtte d'un pouvoir sans exemple dans l'histoire moderne.
Appliqué avec une rare sagacité et une persévérance infatigable à recueillir ce qu'un demi-siècle d'événements semblait avoir préparé en sa faveur ; animé d'un esprit de domination également actif et clairvoyant ; habile à apprécier tout ce que les circonstances du moment offraient de moyens à son ambition ; sachant avec une adresse remarquable faire tourner à son avantage les fautes et les faiblesses des autres, Bona< parte est resté seul sur un champ de bataille que des passions aveugles et des factions féroces ou en délire s'étaient disputé pendant dix ans. Ayant fini par confisquer à son profit la Révo- Jution tout entière, il m'a paru dès lors le point indivisible sur lequel devaient se concentrer les regards d'un observateur, et ma nomination à l'ambassade en France m'a fourni à cet égard des facilités particulières que j'ai eu soin de ne pas négliger.
Le jugement est souvent influencé par de premières impressions. Je n’avais jamais vu Napoléon avant l'audience qu'il me donna à Saint-Cloud pour la remise de mes lettres de créance. Je le trouvai placé debout au milieu de l’un des salons, avec le ministre des affaires étrangères et six autres personnages de sa Cour. Il portait l'uniforme de l'infanterie de la garde et avait le chapeau sur la tête. Cette dernière circonstance, inconvenante sous tous les rapports, puisque l'audience n’était point publique, me frappa comme une prétention déplacée et sentant le parvenu; elle me fit même hésiter un moment si je ne me couvrirais pas à mon tour. Je débitai cependant une courte harangue, dont le texte serré et précis différait essentiellement de celles qui étaient devenues habituelles à la nouvelle Cour de France.
Son attitude me parut annoncer de la gène et même de l'embarras. Sa figure courte et carrée, une tenue négligée et néanmoins une recherche marquée à se rendre imposant, achevèrent d’affaiblir en moi le sentiment de grandeur que l'on attachait naturellement à l'idée de l'homme qui faisait trembler le monde. Cette impression ne s’est jamais entièrement effacée de mon esprit; elle m'a été présente dans. les
entrevues les plus importantes que j'ai eues avec Napoléon, aux différentes époques de sa carrière. Il est possible qu'elle ait contribué à me montrer l'homme tel qu'il était, à travers les masques dont il savait se couvrir. Dans ses boutades, dans ses accès de colère, dans ses brusques interpellations, je m'étais accoutumé à voir autant de scènes préparées, étudiées et calculées sur l'effet qu'il voulait produire sur l'interlocuteur.
Ce qui dans mes relations avec Napoléon, relations que dès mon début je tâchai de rendre fréquentes et confidentielles, ce qui, dis-je, me frappa d'abord le plus, ce fut la perspicacité éminente et la grande simplicité de la marche de son esprit. La conversation avec lui a toujours eu pour moi un charme difficile à définir. Saisissant les objets par leur point essentiel, les dépouillant des accessoires inutiles, développant sa pensée et ne cessant de l'élaborer qu'après l'avoir rendue parfaitement claire et concluante, trouvant toujours le mot propre à la chose, ou l’inventant là où l'usage de la langue ne l'avait pas créé, ses entretiens étaient toujours pleins d’intérét. Il ne causait pas, mais il parlait, moyennant l'abondance de ses idées et la facilité de son élocution, il savait adroitement s'emparer de la parole, et l'une de ses tournures de phrase habituelles était celle de vous dire : « Je vois ce que vous voulez ; vous désirez arriver à tel but; eh bien, allons droit à la question. »
Cependant il n'en écoutait pas moins les remarques et les objections qu'on lui adressait; il les accueillait, les débattait ou les repoussait, sans sortir ni du ton ni de la mesure d'une discussion d'affaires, et je n'ai jamais éprouvé le moindre embarras à lui dire ce que je croyais la vérité, lors même qu’elle n'était pas faite pour lui plaire.
De même que dans ses conceptions tout était clair et précis, ce qui réclamait de l'action ne lui présentait ni difficulté ni incertitude. Les règles reçues ne l'embarrassaient guère. Dans la pratique comme dans la discussion il marchait vers son but, sans s’arréter à des considérations qu'il traitait comme secondaires, et dont trop souvent peut-être il dédaignait l'importance. La ligne la plus droite pour arriver à Fobjet qu'il tenait
en vue, était celle qu'il choisissait de préférence et qu'il poursuivait jusqu'au bout, tant que rien ne l'engageait à s'en écarter ; mais aussi, sans étre l’esclave de ses plans, il savait les abandonner ou les modifier du moment que son point de vue venait à changer, ou lorsque de nouvelles combinaisons lui offraient le moyen de l'atteindre plus efficacement par des voies différentes.
Il possédait peu de Connaissances scientifiques. Ses partisans se sont appliqués plus spécialement à accréditer l'opinion qu'il était profond mathématicien. Ce qu'il connaissait des sciences mathématiques ne l'eût point élevé au-dessus de tout officier formé, comme lui, pour l'arme de l'artillerie ; mais ses facultés naturelles suppléaient au savoir. Il est devenu législateur et administrateur, comme grand capitaine, par suite de son seul instinct. La trempe de son esprit le conduisait toujours vers le positif; il repoussait les idées vagues, il abhorrait également les rêves des visionnaires et les abstractions des idéologues, et il traitait de rabâchage tout ce qui ne lui présentait pas des aperçus clairs et des résultats utiles. Il n'accordait réellement la valeur de sciences qu'aux seules connaissances que l'usage des sens peut servir à contrôler et à vérifier, à celles qui s'appuient sur des observations et des expériences. Il avait voué un profond mépris à la fausse philosophie comme à la fausse philanthropie du dix-huitième siècle. Parmi les coryphées de ces doctrines, Voltaire était surtout l'objet de son aversion, et il poussait ce sentiment au point d'attaquer même, à tout propos, l'opinion générale sur son mérite littéraire.
Napoléon n'était pas irréligieux dans le sens ordinaire de ce terme. Il n'admettait pas qu’il eût jamais existé un athée de bonne foi; il condamnait le déisme comme fruit d'une spéculation téméraire. Chrétien et catholique, ce n'est qu'à la religion positive qu'il reconnaissait le droit de gouverner les sociétés humaines. Il regardait le christianisme comme la base de toute civilisation véritable, le catholicisme comme le culte le plus favorable au maintien de l'ordre et de la tranquillité du monde moral, le protestantisme comme une source de
troubles et de déchirements. Indifférent quant à sa personne aux pratiques religieuses, il les respectait trop pour jamais. se permettre des plaisanteries sur ceux qui les suivaient. Il est possible que la religion ait été en lui moins une affaire de sentiment que le résultat d'une politique éclairée; mais, quel qu'ait été à cet égard le secret de son âme, il eut soin de ne point le trahir. Ses opinions sur les hommes se concentraient dans une idée qui, malheureusement pour lui, avait acquis dans sa pensée la force d'un axiome. Il était persuadé que nul homme, appelé à paraître sur la scène publique ou engagé seulement dans les poursuites actives de la vie, ne se conduisait ni ne pouvait étre conduit par un autre ressort que celui de l’intérét. Il ne niait pas la vertu et l'honneur, mais il prétendait que ni l’un ni l'autre de ces sentiments n'avait jamais servi de principal guide qu'à ceux qu'il qualifiait de réveurs et auxquels, à ce titre, il refusait dans sa pensée toute faculté requise pour prendre part avec succès aux affaires de la société. J'ai passé bien des moments à discuter avec lui cette thèse que repoussait ma conviction, et dont je tâchais de lui démontrer la fausseté, du moins dans la latitude qu'il donnait à son application. Je n'ai jamais réussi à le faire fléchir sur cet article ”.
Il était doué d'un tact particulier pour reconnattre les hommes qui pourraient lui étre utiles. Il découvrait bien vite en eux le côté par lequel il en tirerait le plus de parti. N'oubliant cependant jamais de rechercher le gage de leur fidélité dans un calcul d'intérét, il avait soin de les lier à sa propre
* Ce qui est dit ici des motifs peu louables auxquels Napoléon attribuait woutes les actions humaines, rappelle le jugement que Montaigne a porté sur le célèbre historien italien Guicciardini. Le passage suivant pourrait s'appliquer mot pour mot à Napoléon : « J’ai remarqué que de tant d'actes et d'effets qu'il juge, de tant de mouvements et conseils, il n'en rapporte jamais un seul à la vertu, religion et conscience, comme si ces parties-là étaient du tout éteintes au monde ; et de toutes les actions, pour belles par apparence qu'elles soient d’elles-mèmes, il en rejette la cause à quelque occasion vicieuse ou à quelque profit. Il est impossible d'imaginer que, parmi cet infini nombre d'actions de quoi il juge, il n’y en ait eu quelqu'une produite par la voie de la raison : nulle corruption ne peut avoir saisi les hommes si universellement, que quelqu'un n'échappe à la contagion. Cela me fait craindre qu’il y ait un
fortune, en les compromettant de manière à ce que tout rétour à d'autres engagements leur fût coupé. Il avait surtout étudié le caractère national des Français, et l’histoire de sa vie a prouvé qu'il l'avait bien saisi, Il regardait en particulier les Parisiens comme des enfants, et comparait souvent Paris au grand Opéra. Lui ayant reproché un jour les faussetés palpables dont fourmillaient la plupart de ses bulletins, il me dit en riant : « Ce n'est pas pour vous que je les écris; les Parisiens croient tout, et je pourrais leur conter de bien autres choses encore, qu'ils ne se refuseraient pas à les admettre. » Il lui arrivait fréquemment dans ses entretiens de se livrer à des discussions historiques. Ces discussions décelaient ordinairement chez lui une connaissance imparfaite des faits, mais une sagacité extrême à apprécier les causes et à prévoir les conséquences. Il devinait ainsi plus qu'il ne savait, et, tout en prétant aux personnes et aux événements la couleur de son propre esprit, il les expliquait d'une manière ingénieuse. Comme il revenait toujours sur les mêmes citations, il devait avoir puisé dans un petit nombre d'ouvrages, et particulièrement d'abrégés, les points les plus saillants de l’histoire ancienne et de l’histoire de France. Il portait cependant dans sa mémoire un recueil assez riche de noms et de faits, pour en imposer à ceux dont les études étaient moins solides encore que les siennes. Ses héros étaient Alexandre, César, et surtout Charlemagne. La prétention d'être le successeur de fait et de droit de celui-ci l'occupait singulièrement. Je l'ai vu se perdre avec moi dans des discussions interminables pour soutenir cet étrange para-
peu du vice de son goût ; et il peut être advenu qu'il ait estimé autrui selon soi. » (Essais, I, II, chap. x.) Je crois avoir lu quelque part que Napoléon faisait grand cas de Guicciardini. Ce qui est certain, c’est qu'il admirait sincèrement Machiavel. Or, il y a entre Guicciardini et Machiavel, quoique tous les deux vrais enfants de leur siècle, cette différence notable, que l’un se contentait de peindre la dépravation générale de ses contemporains sous les couleurs hideuses de la vérité, sans avoir l'air d'y applaudir, tandis que l’autre en était le plus zélé et le plus impudent panégyriste ; tout ce que l'on a fait pour absoudre Machiavel de ce reproche n’est qu'un tissu de mauvais sophismes. Il était l’homme de son temps, voilà tout ce que l'on peut dire pour l'excuser.
doxe par les plus faibles raisonnements. Ce fut apparemment ma qualité d’ambassadeur d'Autriche qui me valut son obstination sur ce chapitre.
Un de ses regrets les plus vifs et les plus constants était de ne pas pouvoir invoquer le principe de la légitimité comme base de sa puissance. Peu d'hommes ont plus profondément senti que lui combien l'autorité, privée de ce fondement, est précaire et fragile, et combien elle préte le flanc aux attaques. Toutefois 1l ne manquait aucune occasion pour protester envers moi, avec empressement, contre ceux qui pourraient s'imaginer qu’il occupait le trône en qualité d'usurpateur. a Le.trône de France, m'a-t-il dit plus d'une fois, était vacant. Louis XVI n'a pas su s'y maintenir. Si j'eusse été à sa place, la Révolution — malgré les progrès immenses qu'elle avait faits dans les esprits sous les règnes précédents — ne se serait jamais consommée. Le Roi tombé, la République s’est emparée du sol de la France; c’est elle que j'ai déplacée. L'ancien trône était enseveli sous ses décombres; j'ai dû en fonder un nouveau. Les Bourbons ne sauraient régner sur cette création ; ma force consiste dans ma fortune ; je suis nouveau comme l'Empire ; il y a donc entre l’Empire et moi homogénéité parfaite.»
Cependant j'ai souvent pensé qu'en s'exprimant ainsi, Napoléon ne cherchait qu'à s'étourdir ou à dérouter l'opinion, et la démarche directe qu'il fit envers Louis XVIII, en 1804, semble confirmer ce soupçon. Me parlant un jour de cette démarche, il me dit : « La réponse de Monsieur était noble, elle était pleine de fortes traditions. Il y a dans les légitimes quelque chose qui ne tient pas au seul esprit. Si Monsieur n'avait consulté que son esprit, il se serait arrangé avec moi, et je lui aurais fait un sort magnifique. »
Il était de même très-frappé de l'idée de ramener à la Divinité l’origine de l'autorité suprême. Il me dit un jour à Compiègne, peu après son mariage avec l’Archiduchesse : «Je vois que l'Impératrice, en écrivant à son père, met sur l'adresse : À Sa Sacrée Majesté Impériale. Ce titre est-il d'usage chez vous ? » Je lui dis qu'il l'était, par la tradition de l’ancien Empire germanique qui portait le titre de Saint-Empire, et
parce qu il était également attaché à la Couronne apostolique de Hongrie. Napoléon me répliqua alors d'un ton solennel : « L'usage est beau et bien entendu. Le pouvoir vient de Dieu, et c’est par là seulement qu'il. peut se trouver placé hors de l'atteinte des hommes. D'ici à quelque temps j'adopterai le même titre. »
Il attachait beaucoup de prix à la noblesse de sa naissance et à l'antiquité de sa famille. Plus d'une fois il a pris à tâche de me démontrer que l'envie et la calomnie seules avaient pu jeter du louche sur sa noblesse. « Je suis placé, me dit-il, dans une position singulière. Je trouve des généalogistes qui voudraient faire remonter ma race jusqu'au déluge, et il existe des partis qui prétendent que je suis né roturier. La vérité est entre les deux. Les Buonaparte sont de bons gentilshommes corses, peu illustres, puisque nous ne sortions guère de notre ile, mais bien meilleurs que beaucoup de freluquets qui s'avisent de nous ravaler. »
Napoléon se regardait comme un étre isolé dans le monde, fait pour le gouverner et pour diriger tous les esprits à son gré. Il n'avait d'autre considération pour les hommes que celle que peut avoir ua chef d'atelier pour ses ouvriers”. L'un de ceux auxquels il paraissait le plus attaché était Duroc. « Il m'aune comme un chien aime son maître.» C'est la phrase dont il se servit en me parlant de lui. 1] comparait le sentiment de Berthier pour sa personne à celui d'une bonne d'enfant. Ces comparaisons, loin d’être étrangères à sa théorie des mobiles qui font agir les hommes, en étaient une conséquence naturelle ; là où il rencontrait des sentiments auxquels il ne pouvait pas appliquer son calcul de pur intérêt, il ea cherchait la source dans une espèce d'instinct.
* Le maréchal Lannes fut blessé à mort à la journée d'Aspern. Les Lulletins de l’armée française relatent les paroles qu'il aurait prononcées. Voici ce que m'en a dit Napoléon lui-même : « Vous avez lu la phrase que j'ai mise dans la bouche de Lannes, — il n'y a pas pensé! Quand le maréchal prononça mon nom, on vint me Île dire, et sur-le-champ je le déclarai mort. Lannes me détestait cordialement. 1] m'a nommé, comme les athées nomment Dieu quand ils arrivent à l’article de la mort. Lannes m'ayant nommé, j'ai dû le regarder comme décidément perdu. »
On a beaucoup parlé de la superstition de Napoléon et presque autant de son manque de bravoure personnelle. L'une et l'autre de ces accusations reposaient, ou sur des notions fausses, ou sur des aperçus mal dirigés. Napoléon croyait à la fortune, et qui plus que lui en avait fait l'essai? Il aimait à vanter son étoile ; il était fort aise que le vulgaire ne répugnât pas à le croire un étre privilégié; mais il ne se trompait pas sur lui-même, et, qui plus est, il ne se souciait point d'accorder à la fortune une trop grande part dans son élévation. Je lui ai souvent entendu dire : «On m'appelle heureux parce que je suis habile ; ce sont les hommes faibles qui accusent de bonheur les hommes forts. »
Je citerai ici une anecdote qui prouve jusqu'à quel point il comptait sur l'énergie de son âme et se croyait au-dessus des accidents de la vie. Parmi les paradoxes qu'il se plaisait à soutenir sur des questions de médecine et de physiologie (sujets qu'il abordait avec une sorte de prédilection), il prétendait que la mort n'était souvent que l'effet d'une absence de volonté énergique dans les individus. Un jour, à Saint-Cloud, il avait fait une chute dangereuse (il avait été jeté d'une calèche sur une borne qui manqua lui enfoncer l'estomac)”; le lendemain, lorsque je lui demandai des nouvelles de sa santé, il me répondit avec un grand sérieux : «J'ai complété hier mes expériences sur le pouvoir de la: volonté; quand le coup a porté sur mon estomac, j'ai senti la vie m'échapper; j'ai tout juste eu le temps de me dire que je ne voulais pas mourir, et je vis ! tout autre à ma place serait mort.» Si l'on veut appeler cela superstition, il faut convenir au moins qu'elle était bien différente de celle qui lui a été attribuée.
Jl en est de même de sa bravoure. Il tenait fortement à la vie; mais une somme immense de destinées se trouvant liée à la sienne, il lui était permis, sans doute, d'y voir autre chose
© * Je ne suis point éloigné de croire que cet accident a pu contribuer à développer le germe de la maladie à laquelle Napoléon a succombé à Sainte- Hélène, et je suis surpris que cette remarque n'ait jamais été faite. Il est vrai, toutefois, qu’il m'a désigné plusieurs fois cette maladie comme héréditaire dans sa famille,
que la chétive existence d’un individu. Il ne se croyait donc point appelé à exposer « César et sa fortune » uniquement pour faire preuve de courage. D'autres grands capitaines ont pensé et agi comme lui. S’il manquait de cet aiguillon qui constitue les casse-cou, ce n’était certainement pas une raison pour le taxer de poltronnerie, comme quelques-uvs de ses ennemis n’ont pas hésité à le faire. L'histoire de ses campagnes a suffisamment prouvé qu'il était toujours à la place, dangereuse ou non, qui convenait au chef d'une grande armée.
Dans la vie privée, sans jamais avoir été d'un commerce aimable, il était facile, et il poussait même souvent l'indulgence jusqu'à la faiblesse. Bon fils et bon parent, avec ces nuances que l’on rencontre plus particulièrement dans l’intérieur des familles bourgeoises italiennes, il souffrait des débordements de quelques-uns des siens, sans déployer une force de volonté suffisante pour en arréter le cours, lors même qu'il aurait dû le faire dans son intérêt évident. Ses sœurs en particulier obtenaient de lui tout ce qu’elles voulaient.
Ni l’une ni l'autre de ses épouses n'ont jamais eu à se plaindre des procédés personnels de Napoléon. Bien que le fait soit assez constaté, un mot de l’Archiduchesse Marie-Louise Île mettra dans un nouveau jour. « Je suis sûre, me dit-elle quelque temps après son mariage, qu'à Vienne on s'occupe beaucoup de moi, et que l'opinion générale y est que je suis livrée à des angoisses journalières. C'est ainsi que la vérité n’est souvent
pas vraisemblable. Je n'ai pas peur de Napoléon, mais je commence à croire qu'il a peur de moi. »
Simple, et souvent même coulant comme il l'était dans la société privée, il se montrait peu à son avantage dans le grand monde. On imaginerait difficilement plus de gaucherie dans la tenue que Napoléon n en avait dans un salon. Les peines qu'il se donnait pour corriger les défauts de sa nature et de son éducation ne faisaient que d'autant plus ressortir tout ce qui lui manquait. Je suis persuadé qu'il eût fait de grands sacrifices pour pouvoir hausser sa taille et ennoblir sa tournure , qui, à mesure que son embonpoint augmentait, devenait plus commune. Îl marchait de préférence sur la pointe des pieds; il
s'était donné une espèce de mouvement de corps qu il avait copié des Bourbons. Ses costumes étaient étudiés pour faire contraste, dans leurs rapprochements, avec ceux du cercle qui l’entourait, ou par leur extrême simplicité ou par leur extrême magnificence. Il est certain qu'il a fait venir Talma pour apprendre des poses. Il protégeait beaucoup cet acteur, et son affection tenait en grande partie à une ressemblance qui, en effet, existait entre eux. Il était bien aise de voir Talma en scène; on eût dit qu'il se retrouvait en lui. Jamais il n'est sorti de sa bouche un mot gracieux ni seulement bien tourné vis-à-vis d’une femme, bien que l'effort pour en trouver s'exprimât souvent sur sa figure et dans le son de sa voix. ll ne parlait aux dames que de leur toilette, dont il se déclarait juge minutieux et sévère, ou bien du nombre de leurs enfants, et l’une de ses questions habituelles était si elles les avaient nourris elles-mêmes, question qu'il leur adressait ordinairement dans les termes les moins usités en bonne compagnie. Il s'avisait aussi parfois de leur faire subir en quelque sorte des interrogatoires sur des relations secrètes de société, ce qui donnait à ses entretiens plutôt l'air d'admonestations déplacées, au moins dans le choix du lieu et des formes, que le caractère poli des conversations d'un salon. Ce défaut de savoir-vivre lui attira plus d’une fois des réparties qu'il n’eut pas l'adresse de relever. Son sentiment contre les femmes se mélant de politique ou d'administration était poussé jusqu’à la haine”.
Pour juger cet homme extraordinaire, il faut le suivre sur le grand théâtre pour lequel il était né. La fortune avait sans doute beaucoup fait pour Napoléon , mais par la force de son caractère , par l’activité et la lucidité de son esprit, et par son
* Madame de Staël s'adressa à moi en 1810 pour obtenir de Napoléon, par mon intermédiaire, la permission d’habiter Paris. Tout le monde a connu le prix extraordinaire qu'elle attachait à cette faveur, et je puis me dispenser d'en retracer les motifs. Je n'avais pas de raison pour accorder un intérèt particulier à la sollicitation de madame de Staël; je savais d’ailleurs que ma protection lui serait peu utile. 1] se présenta cependant une occasion où je pus placer sous les yeux de Napoléon la demande de cette femme célèbre : «Je ne veux pas de madame de Staël à Paris, me dit-il, et j'ai pour cela de
génie pour les grandes combinaisons de l'art militaire , il s'était mis âu niveau de la place qu'elle lui avait destinée. N'ayant qu'une seule passion, celle du pouvoir, il ne perdait jamais ni son temps ni ses movens à des objets qui eussent pu l’éloigner de son but. Maitre de lui-même, il le devint bientôt des hommes et des événements. Dans quelque temps qu'il eût paru, il aurait joué un rôle marquant. Mais l’époque où il fit les premiers pas de sa carrière était particulièrement propre à faciliter son élévation. Entouré d'individus qui, au milieu d'un monde en dissolution, marchaient au hasard, sans direction fixe, et livrés à tous les genres d'ambition et de convoitise , lui seul sut former un plan, y tenir ferme et le conduire à sa fin. C'est dans le cours de sa seconde campagne d'Italie qu'il a conçu celui qui devait le porter au sommet de la puissance. « Jeune , m'a-t-il dit, j'ai été révolutionnaire par ignorance et par ambition. À l'âge de la raison, j'ai suivi ses conseils et mon instinct, et jai écrasé la Révolution. »
IL était tellement habitué à se regarder comme nécessaire au maintien du système qu'il avait créé, qu’à la fin il ne comprenait plus comment le monde pourrait aller sans lui. Je n'ai aucun doute que ce ne fût du fond de son âme et de pleine conviction que, dans notre entretien à Dresde en 1813, il me dit ces propres paroles : « Je périrai peut-être, mais j'entrainerai dans ma chute les trônes et la société tout entière. »
Les succès prodigieux dont sa vie était remplie avaient sans doute fini par l'aveugler; mais jusqu'à la campagne de 1812, où pour la première fois il succomba sous le poids des illusions, 1] n'avait jamais perdu de vue les calculs profondément réfléchis par lesquels il avait tant de fois triomphé. Méme après le désastre de Moscou, nous l'avons vu défendre son
bonnes raisons.» Je lui répondis que, s’il pouvait en être ainsi, il n'était pas moins certain que, par sa manière de traiter une femme, il lui donnait un relief que, sans cela, elle n'aurait peut-être pas. « Si madame de Staël, me répondit Napoléon, voulait ou savait être royaliste ou républicaine, je n’aurais ricn contre elle; mais elle est une machine à mouvement qui remue le:
salons. Ce n’est qu’en France qu’une pareille femme est à craindre, et je n'en veux pas. #
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existence avec autant de sang-froid que d'énergie, et sa campagne de 1814 fut sans contredit celle dans laquelle, avec des moyens fort réduits, il déploya le plus de talent militaire. Je n'ai jamais été de ceux, — et leur nombre était considérable ,— qui ont cru qu'après les événements de 1814 et 1815 il essayerait de se créer une nouvelle carrière, en descendant au rôle d'aventurier et en donnant dans des projets romanesques. Son esprit et la trempe de son âme lui faisaient mépriser tout ce qui était petit. Semblable aux gros joueurs, les chances d'une partie mesquine, au lieu de lui plaire, l’eussent abreuvé de dégoût.
On a souvent agité la question si Napoléon était foncièrement bon ou méchant. Il m'a toujours paru que ces épithètes, telles qu'on les entend ordinairement, ne sont point applicables à un caractère comme le sien. Constamment occupé d'un seul objet, hivré jour et nuit au soin de tenir le gouvernail d’un empire qui, dans ses accroissements progressifs, a fini par embrasser les intérêts d'une grande partie de l’Europe, il ne reculait jamais devant la crainte des froissements qu’il pouvait causer, ni même devant la somme immense de souffrances individuelles, inséparables de l'exécution de ses projets. Tel qu'un char lancé écrase ce qu'il rencontre sur sa route, Napoléon ne songeait qu'à avancer. Il ne tenait aucun compte de ceux qui n'avaient pas su se mettre en garde; il était tenté parfois de les accuser de stupidité. Impassible . pour tout ce qui se trouvait hors de la direction de sa route, il ne s’en occupait ni en bien ni en mal. Il a pu compatir aux malheurs bourgeois; il était indifférent aux malheurs politiques.
Il en était de même par rapport aux instruments dont il se servait. La générosité désintéressée n'était pas dans son âme; il ne dispensait ses faveurs et ses bienfaits qu’en raison du prix qu'il attachait à l'utilité de ceux qui les recevaient. Il traitait les autres comme il se croyait traité par eux. Il acceptait tous les services, sans scruter ni les motifs, ni les opinions, ni les antécédents de ceux qui les lui offraient, sauf à en faire usage dans le seul calcul de ses propres besoins. |
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Napoléon avait deux faces. Comme homme privé, il était facile et traitable, sans être hi bon ni méchant. En sa qualité d'homme d’État, il n'admettait aucun sentiment, il ne se décidait ni par affection ni par haine. Il écrasait ou écartait ses ennemis, sans consulter autre chose que la nécessité ou l’inté- -rêt de s'en défaire. Ge but atteint, il les oubliait et ne les persécutait pas.
On a fait bien des tentatives inutiles et dépensé vainement beaucoup d'érudition pour comparer Napoléon à tel ou tel de ses prédécesseurs dans la carrière des conquêtes et des bouleversements politiques. La manie des parallèles a fait un mal réel à l’histoire; elle a répandu un faux jour sur les caractères les plus marquants, et elle a souvent entièrement dénaturé le point de vue sous lequel il fallait les envisager. Il est impossible de juger un homme en le détachant du cadre dans lequel il s'est trouvé placé et de l'ensemble des circonstances qui ont agi sur lui. Quand même la nature se serait plu à créer deux individus absolument semblables, leur développement dans des temps et des situations qui n'admettraient aucuge analogie effacerait nécessairement leur ressemblance première et confondrait le peintre maladroit qui voudrait la reproduire avec son pinceau. Le véritable historien, celui qui sait tenir compte des éléments variés à l'infini qui doivent entrer dans la composition de ses tableaux, celui-là, dis-je, renoncera bien volontiers à la vaine prétention de comparer Napoléon, soit aux héros de l'antiquité, soit aux conquérants barbares du moyen âge, soit (excepté pour le talent militaire) à un grand Roi du siècle dernier, soit à un usurpateur de la trempe de Cromwell. Aucun de ces rapprochements hasardés ne saurait offrir de nouvelles lumières à l'instruction de la postérité, mais inévitablement ils fausseraient la vérité de l’histoire.
Le système de conquêtes de Napoléon était d’ailleurs d'un caractère tout particulier. La domination universelle à laquelle il visait n'avait pas pour objet de concentrer dans ses mains le gouvernement direct d'une masse énorme de pays, mais d'établir une suprématie centrale sur les États de l’Europe,
d’après l'idéal défiguré et exagéré de l’Empire de Charlemagne. Si des considérations momentanées lui ont fait abandonner ce système, si elles l'ont entraîné à s'approprier ou à incorporer au territoire français des contrées auxquelles, pour son intérêt bien entendu, il n'aurait pas dû toucher, ces mesures essentiellement nuisibles à l’affermissement de son pouvoir, loin d'avancer le développement du grand plan qui occupait le fond de sa pensée, n’ont servi qu'à le renverser et à le détruire. Ce plan se serait également étendu à l'Église. I voulait fixer à Paris le siége du catholicisme, et détacher le Pape de tout intérêt temporel en lui assurant la suprématie spirituelle sous l'égide de la France impériale.
Dans ses combinaisons politiques et militaires, Napoléon ne manquait pas de faire une large part à la faiblesse et aux fautes de ceux qu'il avait à combattre. Il faut convenir qu'une longue expérience ne l'autorisait que trop à suivre ce principe. Mais il est certain aussi qu'il en a abusé, et que l'habitude de mépriser les facultés et les moyens d'action de ses adversaires a été une des pricipales causes de sa chute. L'alliance de 1813 l'a tué, parce qu'il n'a jamais pu se persuader qu'une coalition pourrait maintenir l'esprit d'union parmi ses membres et persévérer dans le but de son action.
L'opinion du monde est partagée encore, et le sera peutétre toujours, sur la question si Napoléon a mérité en effet le titre de grand homme. Il serait impossible de disputer de grandes qualités à celui qui, sorti de l'obscurité, a pu, en peu d'années, devenir le plus fort et le plus puissant parmi ses contemporains. Mas force, puissance, supériorité, sont des termes plus ou moins relatifs. Pour apprécier au juste le degré de génie qu'il a fallu à un homme pour dominer son siécle, il faut avoir la mesure de ce siècle. Tel est le point de départ qui établit une divergence essentielle dans les jugements sur Napoléon. Si l'ère de la Révolution française a été, comme ses admirateurs le pensent, l'époque la plus brillante, la plus glorieuse de l'histoire moderne, Napoléon, qui a su y atteindre la première place et la conserver pendant quinze ans, a été, sans contredit, un des plus grands hommes qui jamais
aient paru. Si, au contraire, il n'a eu qu'à s'élever comme un météore au-dessus des brouillards d’une dissolution générale, s'il n'a trouvé autour de lui qu'un état social ruiné par l'excès d’une fausse civilisation; s'il n’a eu à combattre que des résistances amorties par la lassitude universelle, des rivalités impuissantes, des passions ignobles, enfin, au dehors comme au dedans, des adversaires désunis et paralysés par leur désunion, il est certain que l'éclat de ses succès diminue à proportion de la facilité qu'il a eue à les obtenir. Or, comme dans notre opinion telle a été en effet la position des choses, tout en reconnaissant ce qu il ya eu d’extraordinaire et d'imposant dans la carrière de Napoléon, nous ne sommes point en danger de nous exagérer l’idée de sa grandeur.
Le vaste édifice qu'il avait construit était exclusivement l'ouvrage de ses mains, et lui-même en a été la clef de voûte. Mais cette gigantesque construction manquait essentiellement de base; les matériaux qui la composaient n'étaient que les décombres d'autres édifices, les uns pourris, les autres sans consistance dès leur création. La clef de voûte a été soulevée, et le bâtiment a croulé de fond en comble.
Telle est, en peu de mots, l'histoire de l'Empire français. Conçu et créé par Napoléon, il n’a existé qu'en lui seul ; avec lui, il a dû s’éteindre ”.
* Dans les deux derniers mois de l'année 1853, parurent deux ouvrages qui, bien que d'importance différente, ont une valeur particulière pour celui qui veut bien juger la personnalité de Napoléon. Ces ouvrages sont : les Mémoires du Roi Joseph (de Naples et d'Espagne) et l'Histoire de Napoleon à Sainte-Hélène, d'après les écrits posthumes de sir Hudson Lowe. Les deux livres peignent l'esprit et le caractère du personnage dans les situations les plus opposées : dans celle de maitre du monde et dans celle d’un prisonnier d’État relégué dans une île de l'Océan: Non-seulement Napoléon fournit la matière des deux ouvrages, mais encore il y parait agissant lui-même. Quelle est l'impression que cette lecture laisse à l'observateur impartial? Certainement il ne se fait pas une idée exagérée de la grande figure de l'homme qui, pendant plusieurs années, a tenu dans ses mains les destinées de l'Europe.
Pour moi Dersonnellement, les écrits en question ne m'apprennent rien de rouveau; ils ne modifient pas même l'opinion que je m'étais faite sur Napoléon ; car cette opinion m'a été imposée en quelque sorte par les relations directes que j'ai eues avec lui pendant plusieurs années, relations sans exemple dans la vie d'un autre que d'un Français. J'ai toujours jugé sans
DÉTAILS CARACTÉRISTIQUES DESTINÉS A COMPLÉTER LE PORTRAIT DE NAPOLÉON D'APRÈS DES NOTES DU PRINCE DE METTERNICH.