‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich, chancelier de cour et d'État; pub. par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunisChapitre 31 sur 45 · RÉCEPTION DES DIPLOMATES APRÈS LE RETOUR DE NAPOLÉON DE TILSIT · texte numérisé non relu

RÉCEPTION DES DIPLOMATES APRÈS LE RETOUR DE NAPOLÉON DE TILSIT

L'Empereur parut à l'audience diplomatique du 2 août de bonne humeur; on s'était dit assez généralement à l'oreille, depuis son arrivée à Paris, que ses manières avaient beaucoup changé, et qu'on ne serait probablement plus exposé aux incartades trop connues qu'il faisait subir au corps diplomatique. La petite description suivante prouvera à quel point cette attente a été fondée.

L'Empereur, comme de coutume, commença sa ronde par le cardinal-légat, mais ne lui dit rien; il s'’avança droit vers moi et m'entretint très-gracieusement sur divers sujets. Il me demanda des nouvelles de Sa Majesté Impériale, des détails sur son séjour à Baden, etc. En s'approchant du prince de Masserano, il lui dit: « J'apprends que le Roi d'Espagne a été

indisposé; cela ne l'aura pas empêché de chasser comme à l'ordinaire deux fois par jour. »

Puis, s'adressant au ministre de Danemark : « Vous avez donc laissé violer la Baltique? Nous posions en principe que vous en étiez les gardiens. » Le baron de Dreger ayant répondu une assez longue phrase que je ne pus entendre: « La chose sera, j'espère, arrangée à l'heure qu'il est », lui répondit l'Empereur.

Au général Armstrong, ministre des États-Unis : « Avezvous appris le français depuis? » Ce ministre ne parle et ne comprend que l'anglais.

L'Empereur, en revenant sur ses pas, ayant l'habitude de faire toujours deux fois le tour du cercle, et s’approchant de nouveau de lui, le général détourna la tête pour éviter la discussion grammaticale que probablement il craignait.

Après une longue phrase à l'ambassadeur de Portugal, il finit par lui dire : « Cela ne peut pas durer; il nous faut la paix ou la guerre. »

En revenant, il causa encore avec moi, et termina le cercle par la sortie suivante, adressée en italien au nonce : « Vous étes mauvais chrétiens, vous autres, à Rome; vous laissez quinze siéges épiscopaux vacants. Et cette prétention de faire aller à Rome les évêques du royaume d'Italie pour y chercher l'investiture! L'Empereur Joseph s'y était déjà opposé : comment peut-on croire que j'y consentirai actuellement ! Si Jésus- Christ avait institué le pèlerinage de Rome comme Mahomet celui de la Mecque, tout le monde irait; mais où cela est-il écrit ? et ce qu'on n'exige ni de l’archevéque de Paris, ni de celui de Vienne, pourquoi le veut-on de celui de Milan?» Le nonce voulut dire un mot: « Le Saint-Père, interrompit l'Empereur, est un brave homme, mais tous ceux qui l'entourent n'ont point de tête. Eh bien! qu'il se dépouille de toute souveraineté, et qu'il se borne à la puissance spirituelle comme saint Pierre; on pourra alors souffrir qu'ils y aillent : mais je ne permettrai jamais que mes sujets aillent prêter foi et hommage à un prince étranger ! » Le nonce fit encore semblant de vouloir parler : « Tout ce qui se fait là n’a pas le sens commun»,

reprit l'Empereur; et se montant de plus en plus, il finit par dire : « Ehbien, on me forcera à vous mettre à l'ordre, et alors je vous serrerai tellement, que je vous réduirai à la besace. » Il fit, en achevant cette phrase, son salut de congé au cercle, et le corps diplomatique s’'éloigna.

LA COPR A FONTAINEBLEAU (1807).

L'aspect de la Cour à Fontainebleau ne laisse pas que d'offrir plusieurs objets de curiosité à l'observateur impartial. |

La Cour tantôt cherche à se rapprocher des anciennes formes et tantôt les rejette comme au-dessous de la hauteur du moment. L'Empereur chasse une quarantaine de mauvais cerfs qui ont été apportés du Hanovre et du reste de l'Allemagne pour repeupler une forêt de vingt lieues de tour, parce que les Rois avaient également des jours fixes pour la chasse. Il n'aime au fond de ce plaisir que l'exercice violent qui convient à sa santé, et aussi ne fait-il que courir ventre à terre à droite et à gauche dans la forét, sans suivre régulièrement la chasse. Il désespère sous ce rapport le maréchal Berthier, qui voudrait rétablir de l'ordre dans son département de grand veneur. Le nombre de chevaux et d'équipages étant complétement insuffisant, personne, excepté les princes étrangers, n'est admis à ces parties.

Il y a trois fois par semaine spectacle à la Cour. Les acteurs de la Comédie française reçoivent mille écus par représentation; ce taux est celui de l’ancien temps. Le reste des soirées est réparti entre les Cours de la Reine de Hollande, du Roi de Westphalie, de la grande-duchesse de Berg et de la princesse de Bade. Il y a cercle chez l'Impératrice les dimanches. Le corps diplomatique n'est admis que de temps en temps chez les princes, et ils choisissent pour cela les jours où l'Empereur ne s'y trouve pas; ni moi ni aucun de mes collègues ne l'avons encore aperçu que de loin.

Les secrétaires d'État de France et d'Italie et les deux ministres des relations extérieures et de l’intérieur sont établis à

Fontainebleau et tiennent maison ouverte pour tous les étrangers. Il serait difficile de se faire une idée de la dépense prodigieuse que font la Cour et les ministres; le château était délabré, les meubles vendus; tout est réparé, et tandis que tous les coins de Paris, toutes les principales villes de la France n’offrent que constructions nouvelles, on emploie des millions pour des objets de pur luxe et de simple fantaisie. On célébrera le 14 de ce mois les fêtes en l'honneur du mariage du prince Jérôme avec la princesse de Wurtemberg. On donnera à cette même occasion à Paris le Triomphe de Trajan, grand opéra qu'on prépare depuis plusieurs mois.

Le mariage du duc d'Arenberg et celui du prince héréditaire de Hohenzollern-Sigmaringen avec mesdemoiselles Tascher et Bonafoux, la première, nièce de l’Impératrice, et la seconde, nièce du prince Murat, dont elle porte maintenant le nom, devaient se faire le même jour; ils viennent d'être retardés encore d'une ou deux semaines. Rien n'annonce que la première obtienne le titre d’Altesse Impériale, ce dont la famille de son futur s'était flattée. |

Mgr le grand-duc de Wurzbourg, le prince primat, les princes de Nassau et de Waldeck, sont logés au château. On accorde äu premier tous les honneurs et égards dus à son rang, et Son Altesse Impériale ne cesse de se concilier généralement tous les suffrages.

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