‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich, chancelier de cour et d'État; pub. par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunisChapitre 32 sur 45 · L’ARISTOCRATIE NAPOLÉONIENNE · texte numérisé non relu

L’ARISTOCRATIE NAPOLÉONIENNE

.… L'Empereur Napoléon emploie les derniers moments de son séjour à Paris au déroulement successif de son vaste plan d'organisation. Les Moniteurs du 14 et du 16 mars renferment toutes les dispositions relatives à l'exécution de ce plan. Nous allons voir incessamment nombre d'individus titrés; tous les légionnaires prenant le titre de chevalier, il y aura de ces derniers dans les simples rangs de l'armée et dans les ateliers des artistes.

La dotation des titres est un objet d'intérét majeur pour l'observateur étranger. Le génie de Napoléon a saisi de nou-

velles chances de lier à sa personne, à sa succession, à l'étendue de ses conquêtes, méme l'intérêt particulier, ce puissant et premier mobile chez les individus surtout qui se trouvent déjà ou qui vont se trouver comblés des faveurs impériales. Il dispose maintenant de la masse immense de domaines qu'il s'est réservée dans tous les arrangements qui ont suivi la dernière guerre. Il me suffira sans doute de citer quelques exemples pour fournir les moyens de calculer le reste des faveurs qu'on va distribuer. Le maréchal Ney m'a dit lui-même que les différentes dotations en biens-fonds qu'il avait reçues en Italie, en Pologne, et qu'on venait de lui assurer en Westphalie et en Hanovre, se montaient à cinq cent mille livres de rentes en baux. En outre, ses appointements, la Légion d'honneur, ce qu’il perçoit des caisses de l’État sous plusieurs titres, le tout ensemble monte à trois cent mille francs. Il m'a assuré que ses revenus se trouvaient loin du maximum accordé à plusieurs de ses confrères.

L’archichancelier Cambacérès vient de recevoir une dotation de cent cinquante mille francs ad perpetuum sur les revenus de Parme, dont il va prendre le titre de duc. L’architrésorier Lebrun, en prenant celui de duc de Plaisance, y réunit un revenu égal. MM. de Ségur, de Champagny et Maret ont reçu chacun entre cinquante et cent mille francs de revenu en fonds de terre en Westphalie et cn Hanovre. On suppose que le titre ducal leur est réservé, ainsi qu'à MM. Duroc, Caulaincourt, Savary, etc., etc. Ce dernier a trouvé dans son bureau, au moment de son retour de Saint-Pétersbourg, une assignation de cinq cent mille francs sur le trésor public. Tout général qui revient ici de l'armée reçoit mille, deux et trois mille louis pour s'amuser pendant quelques jours à Paris ; c’est sous ce titre que le vice-connétable leur distribue cette pgratification. La garde impériale enfin a reçu une marque particulière de la bienveillance du Souverain, qui vient d’allouer à tous les officiers une pension perpétuelle, transmissible à leurs descendants en ligne directe, savoir : 500 francs aux sous-lieutenants, 1,000 aux lieutenants, 2,000 aux capitaines, et ainsi de suite.

Si le grand point de vue d'attacher à sa personne et à sa

dynastie un nombre prodigieux de citoyens de l'Empire ressort clairement de ces immenses concessions, il en est d’autres . qui n’échappent pas à l'observateur éclairé. La loi qui empêche les nouveaux titrés de vendre sans autorisation spéciale les dotations qu'ils reçoivent à l'étranger, tend visiblement à lier ces mêmes individus à la défense de ces territoires. La suprématie impériale ne s'étend pas seulement jusqu'au delà des rives de la Vistule; Napoléon a diminué la puissance et les moyens des Souverains qui, sous sa tutelle, régissent les provices du grand Empire, en les privant d’une masse importante de leur revenu. Il a augmenté sa puissance en plaçant ces mêmes richesses entre les mains de sujets français qui, avec ce titre, se trouveront les propriétaires les plus riches des États de la Confédération. Vingt millions afflueront tous les ans dans l’intérieur de la France ; la nouvelle noblesse les y versera dans les canaux de l’industrie, et cette seule considération établit un bilan de vingt millions en faveur de l'Empire. Que la France exporte de plus pour pareille somme dans les pays soumis à son influence, ou qu'elle lui arrive par d’autres motifs, le fait est et restera le même quant au résultat ; les biens-fonds, de leur côté, se soutiendront à un taux très-élevé si, peu à peu, on permet aux titrés de vendre à l'étranger et de s’arrondir en France, opération lente qui ne sort jamais des mains du gouvernement, et que des chances heureuses pour la dynastie nouvelle hâteront sans doute, de même qu’elle se trouverait arrétée au moment où le moindre danger menacerait l’ordre actuel des choses.

L'ancienne noblesse paraît aussi devoir être favorisée dans la distribution des nouveaux titres. Cette mesure doit essentiellement entrer dans les vues de l'Empereur. Assurément, rien n'est de nature à rallier plus complétement les différentes classes au régime impérial que de les faire toutes participer aux nouvelles distinctions. En effet, l'Empereur a l'intention de rattacher à son trône un grand nombre de citoyens par la création de titres héréditaires, par la concession de fiefs et par l'établissement de majorats dans les familles.

Les seules nominations à des titres de noblesse, en dehors de celles que renfermait le dernier message au Sénat, viennent d'avoir lieu pour des militaires." A peu près tous les maréchaux sont faits ducs.

Augereau' prend le titre de duc de Castiglione, Masséna celui de Rivoli, Ney celui d'Elchingen, Davoust celui d'Auerstædt, etc.; le maréchal Duroc a le titre de duc de Frioul, Caulaincourt celui de Vicence, le colonel Arrighi, cousin de l'Empereur, celui de Padoue; Junot celui d'Abrantès. Il est digne de remarque que le véritable marquis d'Abrantès est attendu ici d'un jour à l'autre avec une députation portugaise de laquelle M. de Lima fera partie.

Les ministres seront pour la plupart ducs; tous les titres «nt d'immenses dotations. À peu près tous les généraux de bri- “ade ont reçu 10,000 livres de rente à perpétuité ; les colonels, entre 2,000 et 8,000. Enfin toutes les passions sont mises en jeu par l'homme qui n’en connaît qu'une seule ; l'Europe a été chassée, forcée, et on en fait la curée dans le moment actuel: l'ambition, la vanité, la cupidité, tous les entrainements de l'âme sont mis en jeu auprès des complices de la grande œuvre de destruction. On en contentera beaucoup, on ne les contentera pas tous; il faut de l'appât pour la suite, on ira le chercher partout où on le trouvera, et le système de faire partager aux collaborateurs les dépouilles opimes offre trop d'exemples de succès dans l'histoire, pour qu'il ait pu échapper à Napoléon.

NAPOLÉON AU BAL DONNÉ PAR LE PRINCE DE SCHWARZENBERG A PARIS, LE ή JUILLET 1810. — ISSUE TRAGIQUE DE LA FÈTE.

(Extrait d'un rapport à l'Empereur François.) L'ambassadeur de Votre Majesté avait fixé le 1“ de juillet pour donner une fête à Leurs Majestés Impériales à l'occasion

de leur mariage. Toutes les dispositions étaient prises avec autant de magnificence que de goût. Le programme ci-joint *

* l’rogramme de la fête : un groupe de musique placé dans la cour d'hon-

ne donne qu'une faible idée de l'intention des auteurs et de la perfection de l'exécution dans tous les détails.

L'Empereur arriva à la barrière de Paris à neuf heures trois quarts. Leurs Majestés y changèrent d'équipages et furent reçues par l'ambassadeur, à peu près à dix heures, à la porte de son hôtel. L'Empereur portait le grand cordon de Saint-Étienne par-dessus l'habit. Il avait ordonné que toutes les personnes décorées d'ordres autrichiens les portassent de même; les chevaliers d'ordres français avaient les cordons sous l'habit.

Leurs Majestés, après avoir parcouru les jardins, après avoir assisté à l'exécution d'un charmant ballet sur une pelouse qui offrait comme perspective une des constructions du jardin

neur jouera des fanfares et autres airs choisis à l'arrivée de Leurs Majestés, de la famille impériale, des grands dignitaires, etc.

Les musiciens du concert seront placés dans l'orchestre à sept heures.

Le concert ne commencera que lorsque les dames invitées seront arrivées, et continuera jusqu’à l'arrivée de Leurs Majestés.

Lorsque Leurs Majestés entreront dans la galerie, l'orchestre jouera une fanfare. |

Leurs Majestés, conduites par Son Excellence, traverseront la salle de concert et passeront dans le jardin ; elles s'arrêteront un instant devant le temple d’Apollon : — les Muses qui l'entourent exécuteront un chœur.

Leurs Majestés passeront par l'allée de la cascade ; une harmonie placée dans la grotte souterraine s'y fera entendre.

De là Leurs Majestés iront sous le berceau de vigne, qui sera orné de chiffres, de fleurs, de guirlandes et de glaces. Au fond sera élevé un vaste buffet. En passant sous ce berceau, Leurs Majestés y entendront des concerts de musique vocale et instrumentale, l’un allemand et l’autre français, — plus un solo d'un instrument nommé glass-cord (instrument nouveau inventé par Franklin).

En continuant à circuler dans le jardin, Leurs Majestés arriveront en face d'un temple dédié à la Renommée. Trois figurants qui seront au faite représenteront : la Victoire, Clio, Muse de l'histoire, et, au milieu, la Renommée, Les trompettes y exécuteront des fanfares, et on y chantera un chœur. Devant .ce monument brillamment illuminé seront des trépieds, où l'on brülera des parfums,

Leurs Majestés se rendront au pavillon impérial, sur une estrade où il y aura des siéges pour Elles et leur famille.

Ici s’exécutera une fête de château, suivie du feu d'artifice.

Après le feu, Leurs Majestés et leur suite rentreront dans le salon d'honneur, et tout le monde se rendra par la galerie dans la salle de bal.

Leurs Majestés, après avoir pris des glaces, se rendront dans ladite salle.

Après Île bal, festin dans le temple de la Renommée.

de Laxenburg (das Ritterschloss), se rendirent par une vaste galerie nouvellement construite devant la façade de l'hôtel du côté du jardin, dans une salle faite pour contenir à peu près 1200 à 1500 personnes. Le bal s'ouvrit par une contredanse. Cette contredanse finie, l'Empereur descendit de la partie élevée de la salle pour faire sa tournée habituelle. Sa Majesté l'Impératrice, la Reine de Westphalie, la Reine de Naples et la Vice-Reine d'Italie restèrent à leurs places sur cette même estrade. Tout à coup, une guirlande prit feu dans la galerie et le communiqua à une des draperies. L'Empereur ne se trouvait qu'à peu de pas de cet endroit. Plusieurs personnes firent des efforts pour arracher la partie embrasée ; le mouvement qu'elles donnèrent aux draperies peut avoir contribué à étendre la flamme ; l'embrasement devint général.

Je me trouvais au pied de l'estrade; j'en montai sur-lechamp les degrés pour prévenir Sa Majesté l'Impératrice de l'accident, en l'engageant à me suivre dès que je croirais le moment venu. L’Empereur, avec lequel se trouvait le prince de Schwarzenberg, fut pour ainsi dire forcé par ce dernier à se retirer ; il traversa toute la salle, vint rejoindre l'Impératrice, et nous sortimes tous les quatre. Le prince de Schwarzenberg ne quitta plus Leurs Majestés jusqu'au moment où, après avoir traversé les jardins, Elles remontèrent dans leur voiture.

Voyant l'Empereur et son auguste épouse en sûreté, je voulus retourner dans la salle. Le feu était partout; la foule se précipitait à ma rencontre; je parvins jusqu'au haut des marches qu'il fallait monter pour entrer dans la salle ; j'aperçus la Reine de Westphalie qui se trouvait mal; je la saisis et l'emportai assez loin du feu pour qu'elle n'eût plus rien à craindre, et je l’abandonnai à quelques personnes de sa Cour.

La Reine de Naples, le Vice-Roi et la Vice-Reine d'Italie, grosse de six mois, étaient restés sur l’estrade, rassurés par le sang-froid du Vice-Roi. La première de ces Princesses voulut entreprendre de sortir par la grande porte, qu’avaient gagnée l'Empereur et l’Impératrice : elle fut bientôt tellement enveloppée par la foule, que, se trouvant à la queue, elle eût infailliblement été atteinte par le feu, comme plusieurs autres

personnes, sans le secours de Mgr l’archiduc grand-duc et du maréchal Moncey, qui la saisirent et lui firent jour. Le Vice- Roi, voyant tomber les lustres de la salle et ne pouvant par conséquent plus la traverser, fit gagner à son épouse l'intérieur de l'hôtel par une petite porte qui se trouvait non loin de lui. Il n'arriva donc aucun accident à la famille impériale, qui, à l'exemple de l'Empereur et de l'Impératrice, donna des preuves du plus grand sang-froid.

Sa Majesté l'Impératrice n'a pas été effrayée un seul instant, et je suis heureux de pouvoir assurer Votre Majesté que cet affreux accident n’a eu aucune prise sur Elle.

J'ai l'honneur de joindre au présent très-humble rapport le

Moniteur d'aujourd'hui, qui rend un compte détaillé de l'événement. Il serait difficile d'y ajouter quelque chose. J'ai toutefois fait rédiger une autre relation pour.étre insérée dans la Gazette de Vienne. I] m'a paru que nous devions payer un juste tribut à la manière dont l'Empereur s’est comporté dans cette occasion.

Il n'a reconduit son auguste épouse que jusqu’à l'endroit où, en arrivant, il avait changé d équipage. Il la fit monter dans le carrosse qui l'avait amenée de Saint-Cloud et revint lui-même à l'hôtel de l'ambassadeur. Présent partout, donnant des ordres tant pour sauver l'hôtel du feu que pour le garantir de tout désordre intérieur, dirigeant, ordonnant tout, il y demeura pendant plus de deux heures, tantôt exposé à une pluie affreuse qui était survenue, tantôt à tous les effets de la chaleur et de la fumée. Il était seul, sans garde quelconque, et prenant visiblement à tâche de prévenir toute fausse interprétation d'un événement dont le triste caractère n’eût peut-être pas empéché la malveillance de tirer quelque parti.

Plusieurs personnes retardées dans leur marche ou renversées furent grièvement atteintes par les flammes. Le prince Kourakin tomba sur les marches brûlantes de la salle et ne fut sauvé que par un homme qui le retira par les jambes. Il a tous les cheveux et la peau du front, des mains et des jambes brûlés. Les médecins ne le regardent pas comme dangereusement atteint. Madame la princesse de la Leyen mère fut

également renversée par la foule, et ses brûlures paraissent mortelles. La femme du consul de Russie, Labensky, atteinte par un lustre dans sa chute et affreusement grillée, est morte hier dans la journée.

Parmi les personnes les plus compromises doivent étre comptées la seconde des filles du prince Joseph de Schwarzenberg ; le préfet d'Istrie et sa femme; le général Tousard et sa femme ; madame de la Force et au moins une douzaine d’autres plus ou moins grièvement blessées. Une vingtaine d’individus ne sont que légèrement atteints; mais une victime à laquelle il serait difficile de vouer assez de regrets, et qui a péri en suivant le sentiment le plus invincible, celui d’une mère qui veut secourir ses enfants, la princesse Pauline de Schwarzenberg, épouse du prince Joseph, absorbe toutes les pensées. ‘ |

Placées au fond de la salle, à côté de madame de Metternich, près de l'estrade impériale, ces deux mères se précipitèrent dans la colonne de l'anglaise que l'on dansait à ce moment, pour se saisir de leurs filles heureusement placées près de la porte qui donnait sur le jardin, et sauvées de tout accident par ce hasard. Madame de Metternich fut entraînée par la foule dans le jardin, où elle fut rejointe sur-le-champ par sa fille et la fille aînée de la princesse de Schwarzenberg. Gette dernière aperçut sa fille cadette à une certaine distance sur les côtés de la grande salle. Elle courut à elle, l'entratna à sa suite; mais la mére fut bientôt jetée dans le jardin, séparée de son enfant, qui tomba privée de connaissance dans un coin. La mère éplorée demanda à tout le monde si on n'avait pas vu ses enfants. Elle parla dans le jardin au Roi de Westphalie, au ministre Regnauld, à deux ou trois autres personnes, et nous restämes jusqu'à quatre heures du matin dans des inquiétudes affreuses sur son sort, toutes les recherches pour la retrouver ayant été vaines jusqu’à cette heure. Comme elle avait été rencontrée dans le jardin, on ne craignait pas pour elle lus atteintes du feu. Couverte de diamants, elle pouvait avoir été saisie, dépouillée par des voleurs, dans la supposition qu’elle se fût risquée seule dans la rue. L'Empereur ordonna

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