SEJOUR A I.A CAMPAGNE, A HIETZING
1244. Arrivée du Roi de Naples. — Nouvelles de Paris. — Fête à Hiitteldorf. — Attentat contre la vie de Louis-Philippe. — ■ Présent destiné par l'Empereur à Dom Pedro. — Tliikworth. — Le duc de Brunswick, — Marie-Louise. — Décoration de l'Ordre de Malte. — Blacas. — Concert à la Cour. — Nouvelles de Paris. — L'Arcliiduchesse Sophie. — Easumowsky.
Hietzing , 26 juin.
V24.4:. Le Roi de Naples est arrivé hier à deux heures avec le prince Léopold. On ne sait rien des projets du Roi ; il a eu même de la peine à se décider à laisser défaire ses malles. On lui a offert ici deux chambres de l'appartement de 1 Impératrice.
Clément s'est rendu à une heure chez le Roi. Il ne l'avai-t pas vu depuis longtemps; mais il a été satisfait de lui et de son attitude, qu'il qualifie de royale.
28 juin.
Ce soir, j'ai eu de nombreuses visites. Fanny Liechtenstein était la seule femme présente; mais il est venu une foule de messieurs, parmi lesquels le Roi de Naples et le prince Léopold avec leur suite, qui nous ont fait l'honneur de venir nous surprendre. Le Roi est un bel homme , il est grand et fort ; on dit qu'il a quelque ressemblance avec Napoléon, mais il est timide à l'excès : souvent il reste un quart d'heure en face de quelqu'un sans trouver un mot à lui dire.
JOURNAL DE lA PRINCESSE MÉLANIE (1836). lOT
29 juin.
Clément a reçu de Paris des dépêches que j'ai lues avec lui. Louis-Philippe ne cesse d'assurer que Taffaire d'Espagne et la reconnaissance de Don Carlos forment l'objet de ses plus sérieuses préoccupations. Il ressort de toutes les nouvelles venant de Paris que les princes français se sont exprimés en termes très-favorables sur l'accueil qu'ils ont reçu à Vienne.
A six heures nous étions à Hûtteldorf. La princesse Marie Esterhazy y donnait une fête en l'honneur de son fils Paul.
30 juin.
Une dépêche télégraphique nous annonce un nouvel attentat contre la vie de Louis-Philippe. Le télégraphe se borne à dire que, le 2G , on a tiré sur le Roi sans l'atteindre, que Paris est agité, mais que la tranquillité n'a été troublée nulle part. Quelle vie que celle que mène ce malheureux Prince!
Hoyos a été chez moi; il a apporté à Clément six fusils dont l'Empereur veut faire présent au petit Dom Pedro.
l^'- juillet.
Un Américain et Clément Iliigel sont venus nous voir. On a accablé l'Américain de questions; il est très-loquace et presque aimable. Il s'appelle, je crois, Thikvvorth ; M. de Humboldt l'a recommandé chaudement à mon mari.
Les princes français ont reçu à Milan la nouvelle de l'attentat; ils ont quitté celte ville le même jour, pour retourner à Paris. Le duc de Brunswick est également venu en visite à Vienne. Clément est allé en ville pour lui présenter ses devoirs.
Le soir nous avons eu une épouvantable tempête, mais sans
pluie. Cette année encore, la sécheresse est extrême. Il est venu de nombreuses visites, parmi lesquelles le duc de Brunswick, qui est jeune et très-bel homme.
5 juillet.
J'ai été chez Marie-Louise, qui avait désiré me voir; c'est une bonne et aimable femme. Elle exprime d une manière touchante les regrets que lui cause la mort de son père, et elle a les meilleurs sentiments pour Clément.
6 juillet.
Le comte de IvlievenhuUer, bailli de TOrdre de Malte, m'a apporté la décoration au nom de 1 Ordre.
Du 18 au 19 juillet.
Ce soir j'ai eu plusieurs visites, entre autres celle de M. de Blacas, qui a encore fait un trait digne de lui. Il s'est rendu auprès du Roi à Budweis, où toute la famille royale est parquée dans un affreux hôtel. Ne voulant pas voir se prolonger cet état d'incertitude dans lequel la famille royale se trouve au sujet de son sort futur, et pressé de savoir où le Roi trouverait un asile pendant les dernières semaines de l'été et toute la saison de l'automne, le duc a eu l'idée d'acheter le château de Kirchberg, qu'il a payé un prix beaucoup troj) élevé. Ce château appartient aux d'Orsay ; il est situé à cinq lieues de Budweis, bien construit, pas grand, il est vrai, mais arrangé de manière à pouvoir recevoir le Roi immédiatement. Il a cédé aux d'Orsay son château d'Erlaa, en les priant d'y séjourner jusqu'à ce qu'ils trouvent quelque chose de convenable. Après son retour de Budweis, le. duc a passé quelques heures à Vienne pour acheter tous les meubles nécessaires, afin que la famille royale ne se sente pas trop m,il dans ce cbâteau.
22 juillet.
A huit heures et demie nous sommes allés à la Cour. La société se composait de TEmpereur, de l'Impératrice, de rimpératrice mère, de 1 Archiduchesse Sophie et de l'Archiduc François, du prince Léopold et de sa femme avec leur fdle, qui est malheureusement très-petite, mais {ji'acieuse et spirituelle; il y avait aussi Marie-Louise, le Roi de Naples et l'Archiduc Louis. Clément et moi, nous étions les seuls invités qui ne fissent pas directement partie de la Cour ou de la suite des Archiduchesses. Nous avons d'ahord entendu madame Cari, une chanteuse qui a fait fureur en Hongrie et qui y a été couverte de lauriers, mais qui n'en est pas moins très-médiocre. Elle avait été chaudement recommandée par l'Archiduchesse Joseph. Elle a chanté avec Schœnstein, qui a sensiblement baissé. Il nous a régalés de quelques élégies de Schubert, qui sont pour le moins très-ennuyeuses. Thalherg a joué deux morceaux de sa composition; ce sont des oeuvres admirables; il est coiffé à la française, ce qui n'est pas de mon goût. On avait fait aussi venir un improvisateur italien dont on vantait le mérite, mais qui m'a paru tout simplement ridicule, parce que je ne comprenais pas un mot à ce qu'il disait et qu'il faisait les plus é|)Ouvantables grimaces. L'Impératrice s'est • occupée de llmpératrice mère, que j'ai vue pour la première fois dans sa société depuis que nous avons eu le malheur de perdre notre Empereur.
24 juillet.
Je suis allée chercher Clément à la chancellerie d'État. Il était engagé dans une conversation animée avec Lamb, dont j'ai été très-contente.
27 juillet.
Clément a eu aujourd'hui la bonté de me lire des dépêches de Paris, dans lesquelles il est question de l'affaire du ma-
110 RECUEIL DE DOCUMENTS (1835-I8i8).
liage*, ainsi que du terrible effet du dernier attentat, qui a privé Louis-Philippe du semblant de repos qui lui restait encore. On annonce un nouvel attentat pour le 29, jour où doit avoir lieu une grande revue. Il paraît qu'on n'est plus sûr de la garde nationale, et que même dans ce corps il se trouve des assassins.
2 août.
A une heure, il m'a fallu aller chez l'Archiduchesse Sophie, qui a été très-bonne et très-aimable pour moi. Elle m'a parlé encore une fois des princes français. Elle reconnaissait qu'ils étaient charmants. Elle ma dit qu'elle était contente du Roi de Naples comme parent et comme ami; elle a qualifié d'agréables les relations qu'on avait avec lui, bien qu'elle n'ignore nullement sa manière de vivre habituelle. Lorsque je pris congé d'elle, l'Archiduchesse me donna une assiette en laque ancienne, qui avait appartenu à 1 Empereur Fraiïçois, et un éventail delà femme du Souverain défunt, en ajoutant ffracieusement qu'elle savait bien que personne n'était plus digne que moi de recevoir ces souvenirs qui provenaient de notre Empereur bien-aimé.
3 août.
Clément et moi, nous sommes allés voir le vieux prince Rasumowsky, qui nous avait priés de venir encore une fois chez lui. Nous l'avons trouvé mourant, et nous avons eu la douleur de nous dire que nous ne le reverrions plus.
4 août.
Cette après-midi j'ai été chez l'Impératrice mère, qui m'avait fait appeler. Elle voulait me faire ses adieux ; elle a été on ne peut plus gracieuse et plus aimable.
* Voir « Réflexions sur une alliance de famille entre l'Autiiche et la France », n" 1267. (Note de l'Édlleur.)
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VO\AGF, EN BOHEME; SEJOUR DANS LES TERRES DE LA FAMILLE; VO\AGE A PRAGUE.
1245. Voyage en lîolième. — Stieckna. — Séjour ;i Kœnigswart. — Eger. — La Reine de Bavière et le Roi Othon. — Le Grand-Duc et la Grande- Duchesse d'Oldenburg. — Retour. — Ellbogen. — Carisbad. — Lady Jersey etsa fille. — Plass. — Dans la chapelle du caveau de famille. — Notre-Dame deTeinitz. — Le caveau des Grisbcck à Kralowitz. — Costume national. — Séjour à Prague. — Entrée de l'Empereur. — Kolowrat. — Fêtes. — Couronnement. — Ran(|uet. — Présent de l'Empereur. — Dîner à la Cour. — Distinctions. — Le choléra. — Couronnement de l'Impératrice. — Fête populaire.
124o. Nous nous sommes mis en route à six heures du matin. Clément, la petite Mélanie et moi, nous étions dans une voiture; derrière nous venaient, dans une seconde voiture, Richard, la bonne et deux femmes de chambre de maman. Une troisième contenait maman avec Caroline et Clément Hiigel ; une quatrième, ma femme de chambre et Raymond; une cinquième, oîi se trouvaient les valets de chambre, fermait le cortège. C'est à Gœpfritz que nous avons fait notre première halte pour dîner. Nous avons couché à Schrems, ])endant que les deux Clément se mettaient en route pour Teplitz.
j 6 août.
A onze heures nous sommes arrivés à Wittingau, où nous avons rencontré le Dauphin et la Dauphine, qui sont immédiatement descendus de voiture poui' nous saluer de la manière la plus affable. Ils se rendaient à Kirchberg, et ils nous dirent que le duc de Bordeaux se portait bien et qu'il nous verrait à Budweis, où madame d'Agoult et Mademoiselle * nous attendraient aussi. En arrivant dans cette ville, nous trouvâmes toute la famille rovale installée dans un affreux hôtel,
* Mademoiselle de France, petitc-fille du Roi Charles X.
{AntL- (le r Éditeur.)
occupant de petites chambres malpropres où Ton ne pouvait se retourner, en un mot logée de manière à exciter plus que de la pitié. Madame d'Agoult nous l'eçut d'abord et nous conduisit auprès de Ciiarles X, que je trouvai très-bien portant et qui avait beaucoup meilleure mine qu'à Buscbtiebrad. 11 parla longuement de sa triste situation et nous dit que surtout depuis trois ans il avait été très-malheureux. Je crois qu'au fond il est très-aigri, ainsi que tout son entourage. Du reste, il est bon, paternel, extrêmement affable, et il m'a comblé d'amabilités. Ensuite nous sommes allés voir Mademoiselle, qui est jolie et gracieuse. Elle s'est longuement entretenue avec nous. Enfin nous nous sommes rendus chez le duc de Bordeaux, qui n'est pas encore complètement remis d'une grave maladie et qui a été très-embarrassé. Cependant il a fait une très-bonne impression sur moi, car il est charmant, gai, doux; il a un extérieur agréable, des traits séduisants et un grand air de distinction. Il était en robe de chambre ; néanmoins ce simple costume lui allait très-bien. Nous nous sommes arrêtés beaucoup trop longtemps pour l'estomac de mes pauvres enfants, qui soupiraient après le dîner. A sept heures et demie nous arrivâmes à Stieckna, où Alfred Windischgraetz, Eléonore et toute la famille nous accueillirent on ne peut mieux.
Kœiii{»swart, le 9 août.
Après avou" été en route depuis sept heures du matin jus- (ju'à neuf heures du soir, nous sommes arrivés ici sans accident. Clément nous attendait déjà avec Hùgel ; Werner, Reymond, Sieber et de Pont arrivèrent successivement de Vienne. Clément commença par montrer tout le château à maman. Il se sent si bien et si content ici, et personne ne sait jouir d'un pareil bonheur aussi pleinement que lui.
10 août.
Clément s'est rendu à Marienbad auprès du Roi Othon. Après le dîner, Redern est venu ici. Tatistscheff et M. de
Struve sont arrivés pendant que nous étions à table. La soirée s'est passée à attendre vainement Tarrivée de Léontine, de Sândor et d'Herminie. Mon premier soin après mon arrivée a été d'aller prier à la Croix, cet endroit qui m'est si clier.
Du 12 au 22 août.
Nous nous levons de bonne heure et nous ne cessons de nous promener dans le jardin. Clément se livre à cet exercice avec une ardeur infatigable, et il s'en trouve bien. L'obélisque à ériger en mémoire de l'Empereur François ne sera achevé que dans un an. En ce moment on bâtit dans le château ; c'est la seule chose qui manque encore pour faire de Kœnigswart un séjour charmant. Clément l'a réellement bien embelli, et cela lui fait plaisir. Il est ici un autre homme que partout ailleurs. Le 13, nous avons dîné à Marienbad, où nous sommes allés voir la princesse de Reuss et sa mère, la princesse de Rohan.
Le 15, jour de l'Assomption, nous avons fait nos dévotions dans la chapelle, où nous avions à gagner une indulgence plénière, comme tous les jours de grande fête. Plus de trois cents personnes ont communié avec nous. La croix de Kœnigswart, que viennent visiter tant de pèlerins, et la chapelle, où l'on vient gagner avec un si pieux empressement les indulgences du Saint-Père, font réellement de ce lieu un sanctuaire où l'on aime à s'arrêter avec les siens.
Nous avons passé la journée du 17 à Egeret à Franzensbad. Nous avons commencé par visiter toutes les curiosités d'Eger, par exemple, une chapelle des Templiers, qui est magnifique, mais pour la conservation de laquelle on ne fait rien. Dans la maison où fut assassiné Wallenstein, l'escalier est intact, il est vrai, mais la chambre même où le meurtre fut commis a été arrangée de manière à servir d'habitation à quelque fonctionnaire. La ville a un caractère à part. Tout a un cachet étrange : les maisons, les décorations des édifices, le costume des habitants. Malheureusement la manie d'innover a fait irruption ici comme ailleurs, et bientôt toute trace du passé sera effacée VI. 8
comme partout. A Franzensbad il m'a fallu faire grande toilette pour assister, avec Clément et maman, à un dîner donné par la Reine de Bavière et son fils, le Roi Othon. Ce prince ressemble beaucoup à son frère le prince héritier; il fait une impression très-agréable, paraît bon et résolu à faire le bien, mais surtout à s'instruire partout oîi il peut. Parmi sa suite se trouve un Grec en costume national ; c'est un homme d'une beauté remarquable. Le Roi a tort de ne pas toujours porter ce costume ; chacun doit être fier de porter le costume de son pays, surtout quand il est joli. La Reine nous a invités à faire une promenade en voiture. Elle m'a fait monter auprès d'elle, et Clément est resté en compagnie du Roi. Nous avons visité un ancien cratère fort intéressant, le Kamerpiel, volcan éteint qui se trouve dans le voisinage d'Eger.
Comme nous avions appris que la Grande-Duchesse d'Oldenburg, sœur du prince de Wasa, était ici, maman est allée lui rendre visite, et j'ai cru devoir également lui présenter mes hommages. J'ai quitté Franzensl)ad sans y avoir vu autre chose que des têtes couronnées. A notre retour à Kœnigsnart, nous avons trouvé Tatistscheff installé. 11 est resté jusqu'à aujourd'hui (22).
Carlsbad, le 23 août.
Nous nous sommes mis en route à septheures. Cette année, j'ai quitté Kœnigswart avec beaucoup de regret. Nous ne sommes arrivés qu'à deux heures à Ellbogen, où le commissaire de police nous a reçus avec une foule d'employés de tout genre. Il nous a fallu visiter le nouveau pont en fer que l'on construit pour relier deux montagnes. C'est un vrai travail de Romains; la vue en est magnifique. On avait posté la musique du bataillon de chasseurs derrière les buissons. La contrée est jolie, et l'ensemble faisait une impression pittoresque et poétique. Cette impression ne fut gâtée que par une seule circonstance : il nous fallut marcher pendant trois heures, par une chaleur épouvantable, pour jouir des beaux points de vue de la promenade d'EUbogen. Nous étions épuisés en arrivant à la fabrique de porcelaine. 11 y avait là de jolis objets; après en
JOURNAL DE LA TRINCESSE MÉLAME (1836). 115
avoir aclieté quelques-uns, nous nous sommes remis en route. A quatre heures, nous arrivâmes à Carlsbad, où Tatistscheff nous offrit Thospitalité. Nous avons dîné chez lui en compagnie de lord et de lady Jersey. Cette dernière est une très-belle femme. H y a dix ans, elle était radicale; aujourd'hui, elle compte parmi les torys exaltés. Madame de Schrœder, la princesse Radziwill, madame de Kisseleff, assistaient également au dîner. Parmi les convives se trouvait aussi Adolphe Schwarzenberg, à qui les médecins ont conseillé les eaux de Carlsbad. Tatistscheff nous a donné dans la salle de Saxe une soirée, dont le plus bel ornement était la fdle de lady Jersey. Elle a quatorze ans, est jolie et gracieuse au possible, et danse réellement à ravir. Nous avons séjourné dans la maison où Clément avait demeuré pendant le célèbre Congrès de Carlsbad.
Plass, le 21 août.
Mon arrivée dans ce lieu, où sont déjà enterrés deux de mes enfants, a été bien pénible à mon cœur. Demain je veux entendre la messe dans la chapelle du caveau. Après avoir visité la maison, que Clément a fait arranger d'une manière confortable, et après avoir dîné, nous sommes allés voir l'ancienne abbaye. Clément a fait restaurer quelques chapelles, l'église paroissiale et celle où se trouve le caveau ; les autres bâtiments, qui sont magnifiques, servent en partie de greniers et sont habités par une foule d'ouvriers et de gens de toute espèce, sans compter les employés, qui forment ici toute une légion.
25 août.
A neuf heures je suis allée dans la chapelle funéraire; l'intérieur en est joli, sans luxe, simple, correct et agréable. Quand le premier moment, le moment terrible est passé, on se sent consolé et heureux de savoir que ceux qui nous étaient chers et que nous avons perdus ont trouvé un asile aussi paisible. Clément a fait convertir le terrain qui s'étend autour de l'église en jardin anglais, ce qui fait une impression douce et
agréable. Je n'en ai pas moins versé des larmes abondantes : cette église renferme tant de souvenirs de ce qui a été pour moi une source de chagrin et d'amères douleurs ! C'est ici que repose l'être qui a causé à mon cœur la première souffrance sérieuse qui l'ait atteint; c'est ici que je pleurerai ceux que l'avenir m'enlèvera encore, jusqu'à ce que moi-même je vienne dormir de l'éternel repos dans cet asile de la paix et de l'oubli où toutes les choses terrestres paraissent indifférentes.
28 août.
Après le dhier, nous sommes allés à Noire-Dame de Teinitz ; c'est une belle église, qui est en ruine. Clément se voit forcé de la faire démohr, parce que l'entretien de ces grands et inutiles bâtiments coûte fort cher. 11 veut y faire construire une raffinerie de sucre ; il a parlé de ce projet d'un air un peu maussade, parce qu'il croit que son régisseur, qui est un trèsbrave homme, et moi, nous sommes prévenus contre ce dessein. Je m'accommode de toutes les branches d industrie qui peuvent rapporter quelque chose, mais je n'ai pas confiance dans les gens qui en sont occupés ; ce qui m'attriste le plus, ce sont les ennuis que tout cela cause à Clément.
Nous avons été à Kralowitz pour voir l'église dans laquelle on a transféré l'image miraculeuse de Notre-Dame de Teinitz. Nous y avons reçu la bénédiction, ce qui fait toujours une impression bienfaisante, et l'on nous y a montré le caveau des Grisbeek. 11 y a là quatorze membres de cette famille, qui sont enterrés depuis trois cents ans, mais qui n'ont pas été atteints par la décomposition : c'est un spectacle qui glace d'effroi, mais qui est bien étrange.
28 août.
Nous avons entendu dans l'église paroissiale une grand'messe à laquelle assistaient les mineurs en uniforme, ce qui formait un aspect très-original. Le costume qui se porte ici est trèspittoresque. Nous avons eu à dîner un de nos voisins, le comte
de Kokorsowa. Puis nous avons fait une promenade et nous avons fini par visiter le haut fourneau.
29 août.
Après le dîner, Clément est allé avec Hiigel à Prague. Demain, des conférences doivent avoir lieu à Brandeis, où l'Empereur séjourne en ce moment.
Piagae, le 30 août.
Après avoir pris congé de tous les employés de Plass, je suis partie à six heures du matin avec maman et les enfants. Nous avons voyagé ensemble jusqu'à Pilsen ; là, ma mère a pris avec Caroline la route devienne. Je suis arrivée à Prague à sept heures et demie du soir. Clément m'attendait; il avait passé la journée chez l'Empereur. Nous avons parlé de la situation de ce pays et de Kolowrat. Que Dieu assiste Clément et lui accorde la force nécessaire !
3i août.
Après la messe, je suis allée à Bubentz pour rendre visite à la femme du gouverneur; mais je n'ai pas été reçue. La pauvre femme a vu récemment tous ses enfants atteints d'une espèce de choléra. Cette maladie règne ici à l'état épidémique et m'inspire parfois des craintes. Je n'ai été reçue que chez la princesse Charles Taxis et chez la comtesse Waldstein de Mûnchengraetz, dont les enfants sont également malades de la cholérine. Après avoir fait toutes mes visites dans ce quartier de la ville, je suis rentrée pour le dîner. Ensuite Clément nous a montré toutes les belles salles et l'église oii aura lieu le couronnement.
, l^"" septembre.
Dès le matin nous sommes allés au palais Schwarzenberg, où nous avons rencontré Bertha Lobkowitz, lady Jersey, les ambassadeurs, etc. Nous y avons vu l'entrée de l'Empereur, qui n'a rien présenté d'extraordinaire. Je citerai seulement vingt-
quatre postillons qui piécédaient à cheval le prince de Paar, qui était dans une berline de voyage attelée de six chevaux de poste, sur le siège de laquelle se trouvaient deux chasseurs. L'Empereur n'était précédé que de quelques membres des Etats, qui étaient à cheval. Une voiture à six chevaux, avec Esterhazy et Moll ; une seconde, qui contenait Dietrichstein et Eugène Wrbna ; une troisième, où était Salis; une quatrième, où se trouvaient l'Empereur et l'Impératrice ; une cinquième, dans laquelle était assise Thérèse Fùrstenberg; une sixième, avec Eléonore Schwarzenbei'g et IMarie Lobkowitz; une septième, avec Eléonore Windischgraelz et la princesse de Taxis; enfin une huitième, avec les comtesses Chotek et Kolowrat, formaient le cortège. Un pauvre officier de cuirassiers se cassa la jambe en tombant de cheval, à côté de la voiture de l'Impératrice. Nous avons dîné chez Windischgraelz. J'ai fait de nombreuses visites, mais je n'ai été reçue que par la comtesse de Thun, née de Latour, A sept heures je rentrai, et je laissai les enfants aller au théâtre. Clément était très-occupé. KoloAvrat, qui avait commencé par déclarer qu il voulait renoncer à un service qui le tuait, pria Clément de prendre les dispositions nécessaires pour qu'il fût moins accablé de besogne*. Il a voulu tout absorber, et maintenant il ne peut plus venir à bout de tant d'affaires. Il veut prendre un congé d'un an et rester tout au plus trois mois à Vienne. C est un homme malade, il est vrai; mais tous ceux qui ont affaire à lui en sont fatigués au plus haut point. D'autre part, Clément a reçu la nouvelle de la chute de M. Thiers. Tout cela n'est pas agréable.
* Une lettre écrite parMetternich à Kœnigswart, le 11 août, et adressée à Clam, facilitera peut-être rintelligence des faits. Voici ce qu'elle contient : '• J'ai également trouvé ici une lettre du comte Kolowrat, dans laquelle il parle aussi ù^ arrangements à prendre à Pratjue pour ce rjui concerne sa propre personne, et se livre à une longue jérémiade sur l'écoulement du trésor de la Banque. Je connais cette dernière affaire, et je partage l'opinion du banquier, qui voit dans ce fait un symptôme favorable. Le parti opposé, à la tète duquel se trouve Eskeles, qui est vieux, usé, et qui de tout temps a été un homme craintif, semble influencer le comte Kolowrat.
« La vérité est que, les finances de l'Etat ne peuvent pas être gouvernées par une main capricieuse; que la bonne gestion des deniers publics demande au contraire qu'on suive fidèlement un système bien arrêté ; qu'en celte matière
3 septembre.
On nous avait averties de paraître en toilette du matin à la cérémonie de l'hommage. Nous avons assisté dans la tribune du corps diplomatique à une grand'messe, et ensuite à la cérémonie de l'hommage, que l'Impératrice, habillée d'une robe à queue, a vue dans une tribune en face de nous. Les Etats ont prononcé plusieurs discours en langue tchèque; l'Empereur y a répondu en allemand. Nous avons vu défiler les équipages des États ; ceux de Sch%varzenberg, de Chotek et de l'archevêque de Prague sont beaux, parce qu'ils sont anciens et, par conséquent, caractéristiques.
Le soir, Bertha LobkoAvitz a donné ime grande soirée, où tout Prague était réuni.
4 septembre.
Cette après-midi, je me suis mise en grande toilette pour présenter lady Jersey à l'Impératrice. Celle-ci tenait un cercle diplomatique; mais elle nous a reçues à part et a été on ne peut plus aimable et gracieuse. Deux heures après, il m'a fallu aller chez Bertha Lobko'vvitz ; elle donnait un grand dîner diplomatique, qui a été très-beau et parfaitement ordonné. On n'y avait invité que des hommes. Après le dîner, nous avons visité une partie du palais Lobkowitz, qui est vraiment fort beau. Lamb, mon voisin de table, a été aimable et cau-
chacun fasse son devoir dans la sphère (faction qui lui est assignée, et f|ue tous l'accomplissent en concentrant sans inlerruplion sur un même but leur zèle et leurs efforts. Mais c'est là précisément ce que le comte Ivoluwrat ne comprend pas, lui qui n'agit jamais qu'en obéissant à des influences de tempérament.
11 Je recevrai votre travail avec beaucoup d'intérêt; je suis certain d'avance que j'y trouverai mes sentiments nettement exprimés. A Prague, nous l'examinerons, et cela sera d'autant |)lus nécessaiie que nous n'éviterons pas une scène avec le comte Kolowrat. Mes idées sur le quid faciendum sont, du reste, si arrêtées, que leur mise en pratique ne m'inquiète pas. Les choses s'arrangeront d'elles-mêmes; car, lorsqu'il y a d'un côté le bien et de l'autre coté le vide, le résultat n'est jamais douteux. ]1 n'y a qu'à marcher tranquillement de l'avant. » (^Note de l'Éditeur.)
seur. Après mètre reposée un peu chez moi, il m'a fallu me mettre en grande toilette de bal, avec robe de dentelle et diamants, pour aller à la Cour, où avait lieu un bal auquel le corps diplomatique était invité. J'ai présenté lady Jersey aux Archiduchesses. Toute la société de Prague était réunie; il y a de belles femmes dans le nombre. La chaleur était insupportable ; aussi à dix heures je me sentais tout épuisée, et je me serais volontiers retirée en même temps que l'Empereur et rimpératrice. Le premier avait tenu un cercle fort brillant. L'Impératrice a beaucoup causé ce soir, et elle a même dansé un quadrille français. Après la retraite de Leurs Majestés, FArchiduchesse Sophie est restée pour faire les honneurs du bal.
7 septembre.
Dès huit heures du matin, j'étais déjà en manteau de cour rose brodé d'argent, avec des diamants dans les cheveux, assise dans une tribune d'où l'on pouvait admirablement voir les cérémonies du couronnement. Voici en quoi consistait le cérémonial de la fête : avant l'acte solennel du sacre et du couronnement, qui fut accompli par l'archevêque de Prague dans la cathédrale, le prélat demanda en latin au Roi : « Veux-tu rester fidèle à notre sainte religion? Veux-tu gouverner et défendre le Royaume selon la justice exercée partes pères?» Le Roi répondit : « Je le veux » ;puis, s'agenouillant,il prêta serment entre les mains de rarchevêque. L'onction se fit sur le bras droit, sur les deux épaules et sur la poitrine. Après l'onction, le Roi fut ceint de l'épée de saint Wenceslas par le land-maréchal, qui lui mit le sceptre dans la main droite et la pomme d'or dans la main gauche ; puis l'archevêque lui posa la couronne royale sur la tète. Ensuite les Etats vinrent lui prêter le sermentde fidélité. C'était un spectacle magnifique. L'ordre le plus parfait n'a cessé de régner.
L'Empereur s'est fait remarquer par son attitude : il avait l'air heureux et ne semblait nullement fatigué. Il m'a vraiment étonnée. De la tribune où nous étions, l'œil embrassait toute l'église. Devant nous se dressait le maître-autel,
derrière nous était réunie la Cour. L'Impératrice était pâîe et avait Tair souffrant. L'Archiduchesse Sophie, sa sœur la Reine de Saxe, les Archiduchesses Thérèse et Clémentine et plusieurs Archiducs avaient pris place en cet endroit. La cérémonie a été couronnée par un hanquet royal. La salle du hanquet était splendide. L'Empereur était seul à sa table avec l'archevêque de Prague; de plus, il y avait encore douze tables, chacune de douze couverts. Nous sommes rentrés à deux heures. Les ambassadeurs n'ont pas vu le hanquet, parce qu'ils croyaient qu'ils avaient droit à une place à la table de l'Empereur ; mais, comme on n'avait pu les contenter à cet égard, ils n'ont pas accepté l'invitation du gouverneur de la Bohème et n'ont pas assisté au hanquet. Le soir, il devait y avoir une illumination ; mais elle a été empêchée par un violent orage et par une averse. Comme l'Empereur avait appris que Clément désirait lire le journal d'un de ses ancêtres, du comte Ernest de Metternich, qui se trouvait en manuscrit à Olmùtz, il a écrit aujourd'hui à mon mari pour lui annoncer qu'il lui faisait cadeau de ce livre; c'est une attention qui naturellement a fait grand plaisir à Clément. L'Empereur fait observer dans son hillet autographe que le cadeau de ce manuscrit date du jour de son couronnement en Bohême. Nous avons passé la soirée à lire dans ce journal, qui est très-intéressant *.
8 septembre.
Clément a été en conférence pendant toute la matinée. A la Cour il y avait un dîner de soixante couverts. Je portais un heau turban en étoffe lamée d'or et une magnifique rohe de brocart. L'Impératrice donnait le bras au Roi de Saxe, l'Empereur conduisait la Reine; les autres couples étaient l'Archiduchesse Sophie et l'Archiduc Charles, l'Archiduc François et l'Archiduchesse Clémentine, l'Archiduc Jean et l'Archiduchesse Thérèse, l'Archiduc Louis et Thérèse Fûrstenberg, l'Archiduc Albert et Marie LobkoAvitz, son frère et Éléonore
* Le manuscrit se trouve dans les archives de famille, à Plass.
{Note de l'Éditeur.)
Schwarzenber^]. Quant à moi, j'ai donné le bras à l'Archiduc Ferdinand, qui a été aimable et causeur. Le dîner présentait un beau coup d'œil ; la soirée qui l'a suivi s'est prolongée. La ressemblance de la Reine de Saxe avec notre Archiduchesse Sophie est frappante. Elle parle agréablement, et Ton ne tarde pas à se convaincre que les deux sœurs ont les mêmes idées.
A la maison, j'ai tenu compagnie à Clément, qui s'occupait des promotions qui doivent avoir lieu. Il veut faire nommer Mercy conseiller intime. Louis Liechtenstein, Ferdinand Lobkowitz, Adolphe Sclnvarzenberg, le prince de Fûrstenberg, l'ambassadeur Apponyi, Gsaky et d'autres recevront l'ordre de la Toison d Or.
Comme Clément était resté jusqu'à neuf heures et demie chez Kolowrat, j'ai renoncé, conformément à son désir, au projet d'assister à une soirée chez Eléonore Windischgrgetz, et nous sommes restés à la maison pour lire le journal du comte de Metternich.
9 septembre.
Toute la journée il a plu d'une manière épouvantable ; le choléra continue toujours à sévir; la maison de la comtesse de Waldstein est pleine de malades et de mourants. Je crois qu'il y a eu deux décès la nuit dernière ; chez Fanny Liechtenstein il est mort aussi une femme, qui a succombé après douze heures de maladie.
A huit heures du matin j'étais prête pour la cérémonie du couronnement de ITmpératrice. J'avais mis une toilette magnifique : je portais tous mes diamants dans les cheveux, et j'avais ma belle robe blanche brodée d'or et une traîne rouge brodée d'or également, que j'avais fait venir aussi de Paris et dont le dessin était vraiment d une beauté remarquable. Nous nous sommes réunies dans les appartements de l'Empereur. Fritz Fûrstenberg vint nous dire qu'immédiatement après l'Impératrice marcheraient les deux dames du palais actuellement de service; qu'ensuite viendraient les princesses, les dames du palais, la femme du gouverneur de la Bohême, puis celles des dignitaires héréditaires de la Bohème, parmi lesquelles se
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trouvaient Bertha LobkoAvitz, Caroline Lobkowitz et d'autres. Nous formâmes immédiatement notre cortège derrière l'Impératrice, à qui la couronne allait à ravir. C'était un spectacle inerveilleux. Jamais on n'a vu tant de dames réunies ni tant de splendeur. La cérémonie a été de toute beauté. L'Impératrice faisait l'effet d'une sainte, tandis que l'Archiduchesse Thérèse était charmante comme un ange. Au moment où elle plaça la couronne sur la tête de l'Impératrice*, elle avait l'air d'un chérubin couronnant une sainte. Le moment où 1 Impératrice communia fut surtout saisissant par le silence solennel, la ferveur profonde et l'émotion grave et religieuse qui régnaient parmi les assistants. L'Impératrice est restée certainement pendant dix minutes absorbée en elle-mên)e ; elle a fait attendre l'archevêque, qui, le calice en main, était tourné de son côté pour lui offrir l'ablution (et non, comme on l'a cru généralement ici, pour lui offrir la communion sous les deux espèces) **. Même les hommes froids et insensibles qui se trouvaient réunis dans l'église n'ont pu se soustraire à l'impression que faisait l'attitude de cette belle et pieuse Reine. Après la cérémonie a eu lieu le banquet, auquel n'assistaient que des femmes, tandis qu'au couronnement de l'Empereur n'avaient assisté que des hommes. C'était un spectacle magnifique. Après le banquet» l'Impératrice s'est montrée sur le balcon ; mais il pleuvait juste en ce moment; nous n'avons donc fait que jeter uncoupd'œil sur la foule joyeuse et enthousiaste qui se pressait dans la cour, c equi était également un intéressant spectacle.
11 septembre.
Je devais partir demain, mais une indisposition de l'Empereur me retient encore ici. Il fait un froid épouvantable, ce qui ne nous a pas empêchés d'aller voir la grande fête populaire sur
* L'Arcliiducliesse Thérèse avait à couronner la Reine, en qualité d'abbesse du couvent de dames du Hradschin. (Note de l'Editeur.)
** Même V Observateur autrichien (n» 236, du 12 septembre 1826) raconte que, lors du couronnement, l'Empereur a communié sous les deux espèces; mais l'erreur a été rectifiée plus tard (n^ 262). (Note de f Éditeur.)
la grande pelouse derrière Tliôtel des Invalides. Cette fête a été réellement splendide ; le coup d'oeil était grandiose, la journée très-belle; bref, toutes les circonstances favorables étaient réunies. Nous ne sommes rentrés qu'à deux heures. J'ai vu défiler sous mes fenêtres trois cents mineurs avec des torches et des lampes, qui se sont joints aux cortèges qui se formaient pour défiler devant la Cour. Le soir, j'ai assisté à un joli bal chez Caroline Lobkowitz. La salle des fêtes est une merveille. Les Archiduchesses et les Archiducs étaient là, et toute la jeunesse s'est livrée au plaisir de la danse, malgré la chaleur étouffante.
UETOIR A V'IENNE
1246. Tietour à Vienne. — Un pani}ililet. — Séjour à Cnrlbnrg. — Kolowrat.
— Reiryer. — Enrôlements napolitains. — Accès de découragement. — Affaires intérieures. — Rerryer et Victor Hugo. — Madame Trollope. — Mort de Charles X. — Kolowrat. — Promenade dans Vienne. — Clam.
— Présents du Sultan. — Fête du prince. — Collection de portraits.
— Indisposition du prince. — Portrait du prince par Daffinger. — Soirée chez l'Impératrice mère. — L'Archiduchesse Thérèse.
Vienne, le 19 septembre.
1246. Nous avons passé trente-deux heures en voiture, et nous n'avons mis pied à terre que pour dîner à Tabor et pour déjeuner à Horn. A quatre heures, nous sommes ariivés à Vienne, et bientôt après à Schœnbrunn.
21 septembre.
Nous nous sommes transportés à Vienne, où il ne s'est rien passé d'extraordinaire. La ville est encore déserte ; le jardin du Rennweg a beaucoup souffert de la sécheresse, mais la maison est près d'être achevée et réellement jolie.
Cariburg, le 23 septembre.
Nous avons quitté Vienne à quatre heures. En route, nous avons lu un abominable livre allemand intitulé : «Détails secrets
sur Vienne et sur rAulriche, par un prince médiatisé. » Je crois avoir deviné quel en est Tauteur ; j'attribue cet odieux pamphlet à M. Langenscliwarz, inepte et ridicule improvisateur que le comte de Ficquelmont nous a envoyé il y a quelques années.
26 septembre,
A[)rès le déjeuner, nous sommes restés dans le salon du rezde-chaussée. Clément a causé avec les deux Redern et a raconté des anecdotes de sa vie, des traits de FEmpereur Alexandre et de Napoléon. Je n'ai jamais vu personne écouter avec un intérêt plus vif que l'aîné des Redern ; il dévorait les paroles de mon mari, et il n'a pu maîtriser son impatience lorsqu'on l'invita à signer et surtout à lire le contrat *. La cérémonie s'est effectuée avec une ordre parfait; l'allocution a été irréprochable.
Vienne, le 27 septembre.
Nous avons quitté Carlburgj après le déjeuner, et nous sommes arrivés au jardin du Rennweg à deux heures.
28 septembre.
Clément a été absorbé ces jours-ci par bien des préoccupations. Il faut qu'il travaille à tout organiser pendant l'absence de Kolowrat, ce qui n'est pas une mince besogne, d'autant plus qu'il a fort à cœur d'éviter tout ce qui pourrait foire supposer qu'il médite des empiétements quelconques. Sa conduite en cette occurrence est admirable; aussi trouve-t-elle une complète approbation auprès du public, qui n'a jamais osé dire que ce soit lui qui veuille écarter Kolowrat. Cette affaire l'a péniblement affecté , elle l'a souvent empêché de dormir, et parfois il se sent tout découragé.
* Il s'agit du contrat de mariage de son fière cadet, le comte Henri- Alexandre de Redern, avec la princesse Victoire Odescalclii. Le comte Guillaume-Frcdéric de Redern assistait comme témoin au mariage, qui a eu lieu à Carlburg. (Note de l'Éditeur.)
3 octoln-e.
Clément me semble plus tranquille aujourd'hui relativement aux affaires intérieures. Nous avons longuement causé avec plusieurs personnes, entre autres avec lord Alvanley, qui est ici, et qui amuse Clément. Il est très-aim.able et très-gai.
6 octoljre.
Cette après-midi, il m'a fallu aller chez l'Impératrice pour remplir roifice de grande-maîtresse à l'occasion de l'audience de l'ambassadeur de Turquie. Celui-ci a fait une longue allocution, à laquelle l'Impératrice a répondu suivant l'usage. Elle m'a dit qu'elle était heureuse de m'avoir près d'elle; en un mot, elle a été très-bonne pour moi.
9 octobre.
M. Berryer est venu nous voir «près le dîner; cet homme possède le don de l'éloquence à un degré incroyable. Il choisit toujours les termes les plus clairs, les plus simples et les plus harmonieux, et cela sans la moindre prétention à l'effet. On voudrait savoir parler comme lui. Il a causé de quelques procès qu'il a gagnés pour ses clients, ce qui le rend heureux et fier. Il n'y a pas longtemps qu'il a sauvé la vie à un homme qui avait été condamné injustement ; cela doit faire du bien de pouvoir se dire cela.
^ 10 octobre.
Berryer a parlé d'une manière intéressante sur les événements qui se sont passés en France pendant et après la Restauration. Il est très-attachant, il est même entraînant et sait captiver ses interlocuteurs ; avec cela il a de l'esprit, de l'intelligence, un jugement sain et droit ; bref, on l'écoute avec beaucoup de plaisir.
i 1 octobre.
Clément a voulu profiter du beau temps et a fait avec moi une assez longue promenade. Il m'a raconté que le Roi de Naples paraissait décidé à épouser l'Archiduchesse Thérèse, et qu'il avait déjà fait la demande de mariage, mais pas encore officiellement. Il parait que le mariage doit avoir lieu ici, et l'on dit qu'il désire que son frère cadet se marie en même temps que lui, et qu'il épouse la fille de l'Archiduc Répnier.
14 octoljre.
Il m'arrive parfois d'avoir de vives appréhensions au sujet de mon mari. Je le trouve inquiet et triste, tourmenté par des idées lugubres, qui me semblent avoir trait à sa personne. Je crains qu'il ne soit préoccupé à cause de son âge et qu'il ne s'abandonne à des pressentiments sinistres. Dieu sait que tout cela m'inquiète au plus haut point; mais plus je suis frappée de l'abattement que j'ai la douleur de constater chez lui, moins je fais semblant de le remarquer; j'affecte même d être gaie. Nous sommes à la veille d'une crise terrible; ah! si j'avais le cœur moins serré, je me laisserais aller à l'espérance et je révérais un avenir plus tranquille et plus heureux. Cependant il me semble que les dispositions qu'on prend actuellement sont eu train de réussir. Peut-éire Dieu aura pitié de nous ! Le pauvre Clément est abattu surtout à cause des affaires intérieures et de la crise d'Espagne ; en France aussi, des complications sont imminentes, et je crois bien que ie mariage du Roi de Naples déplaira fort dans ce pays et qu'il refroidira singulièrement nos relations. Enfin ce sont aussi les affaires personnelles de mon mari qui le tourmentent beaucoup. L'éloignement de son intendant et les difficultés qui en résultent lui donnent du souci. Que Dieu détourne ces orages de nos tètes et qu'il le conserve; il est si nécessaire! Que Dieu lui conserve aussi cet esprit toujours jeune et cette sérénité dont il a besoin pour vivre et pour travailler !
128 RECrElL DE DOCUMENTS (1835-18i8).
18 octobre.
J'ai fait une promenade avec Clément, qui est content de la tournure que prennent les affaires intérieures. Que Dieu en soit loué!
21 octobre.
J'ai été avec Clément à Schœnbrunn, par un temps épouvantable. Il avait à parler à Tlmpératrice mère et à rArchiduc Louis.
22 octobre.
Clément a de nouveau passé la soirée à travailler à propos de cette ennuyeuse affaire de conférence et de la marche à adopter pour l'administration de l'intérieur. Je ne puis prier Dieu avec assez de ferveur pour que cette affaire se termine enfin, car ce serait on ne peut plus nécessaire pour la tranquillité de mon pauvre mari.
29 octobre.
Clément a mené à bonne fin la grande affaire de la conférence, qui doit prévenir toutes les complications futures*. Cette question, qui le maintenait dans un état de surexcitation d'autant plus pénible que l'affaire est plus importante, est maintenant résolue. C'est un grand bonlieui !
J'ai donné en l'honneur de Berryer un dîner auquel j'avais invité les personnes qui désiraient faire sa connaissance. Dans
* Sur la proposition de Metternich, la conférence instituée par l'eu l'Empereur François fut étendue et reçut une forme plus régulière sous la dénomination de Conférence d'Etat. Cette conférence était présidée par l'Empereur et se composait de membres permanents et de membres temporaires. Les membres permanents étaient : les Archiducs François et Louis, le chancelier de Cour et d'Etat prince de Metternich, et le ministre d'État et de conférence comte Kolowrat. Comme membres temporaires devaient y figurer, suivant le nombre et l'importance des affaires à traiter, les autres ministres d'État et de conférence, les chefs de section du Conseil d'État, les conseillers d'État, ainsi que les chanceliers et présidents des Conseils auliques.
[Note de l'Editeur.)
le nombre se trouvaient mes sœurs, les Hardenberg, la comtesse de Lanckoronska. Il possède un charme de conversation irrésistible, cela est hors de doute, mais cependant tout ce qu'il dit porte un caiactère éminemment français. Il m'a raconté que les écrivains à la mode se rendaient ridicules par leur orgueil et leurs prétentions, ce qui lui faisait de la peine, parce qu'il y a parmi eux des esprits distingués. Il a avoué qu'il souffrait des travers de ces hommes , parce qu'ils étaient de ses amis. « Figurez-vous, dit-il, qu'il y a peu de temps j'ai rencontré Victor Hugo chez une de mes amies : — Eh bien, Victor, lui dis-je, comment cela va-t-il? A quoi il me répondit qu'il était presque aveugle. Je fus effrayé, et je lui en exprimai mon vif regret; mais il répliqua : — INIon Dieu, nous le sommes tous! M. Berryer se mit à rire, et j'avoue que je n'y comprenais rien. Je demandai alors : — Tous les Hugo sont donc aveugles? — Pas le moins du monde, repartit Berryer; il voulait dire : nous, c'est-à-dire Homère, Millon et moi Victor Hugo. 1)
3 novembre.
Clément, Herminie et moi, nous avons dîné chez l'ambassadeur d'Angleterre. Parmi les invités se trouvait mistress Trollope. C'est une bonne femme très-simple et très-naturelle, qui vous écoute avec attention et qui est reconnaissante de la moindre marque de sympathie qu'on lui donne. Elle a de quarante-cinq à cinquante ans; elle a un air un peu vulgaire, bien que sa conversation porte le cachet d'une parfaite éducation. Elle a fait la conquête de mon mari, et lui, de son côté, me fait l'effet d'avoir fait la sienne.
10 novembre.
Clément a reçu les premières lettres du duc de Blacas et de Montbel qui annoncent la maladie et la mort du Roi (Charles X). Montbel raconte des traits touchants à propos des derniers instants de ce Prince. Le jeune Blacas est venu chez moi; Clément l'envoie à Goritz, ce qui fera plaisir à son père. VI. 9
On a proposé à la famille de Bourbon de revenir immédiatement à Prague, en ajoutant qu'on était prêt à faire pour elle tout ce qu'elle pourrait désirer et tout ce qui serait possible. On ne lui pas a offert de faire ensevelir le corps du Roi dans le caveau impérial, parce qu'on ne veut pas avoir l'air de prouver ainsi que les Bourbons ont renoncé à la sépulture de Saint- Denis; toutefois on leur fait savoir que, s'ils le désirent, on admettra la dépouille de Cbarles X dans le caveau impérial. Bref, on fait ce qu'on peut pour alléger l'affreux coup qui vient de frapper cette famille. Mais il y aura sans doute encore beaucoup de dillicultés à surmonter.
15 novemljie.
Ce matin, le comte Ivolowrat est venu cbez Clément et lui a affirmé qu'il avait trouvé tout naturel qu'on réglât la question du Conseil d'Etat, que les choses ne pouvaient pas continuer d aller comme maintenant, qu'il voulait pour luimême une situation bien définie, et qu'il demandait à être simple ministre d'Etat et de Conférence. Il paraît que tout est arrangé à présent, bien que je n'aie pas grande confiance dans la situation.
17 novembre.
Je me suis promenée avec Clément dans les rues de Vienne. Ces expéditions lui font plaisir, parce qu'il rencontre des maisons neuves qui sont vraiment très-jolies. L'aspect de Vienne a beaucoup changé depuis quelques années; cela est vrai surtout de la Rothenthurmstrasse.
19 novembre.
J'ai prié à l'église de Notre-Dame de Bon-Secours pendant que Clément avait un long entretien avec le comte Ivolowrat. Cet entretien ne fut rien moins que satisfaisant à mon avis, car le comte déclara qu'il ne pouvait se décider à prendre l'initiative des changements qu'il reconnaissait lui-même comme
JOURNAL DE LA PRINCESSE MÉLANIE (l836). 131
nécessaires pour le bien de TEtat. Cle'ment a dit au comte de dures vérités ; il lui a fait observer entre autres qu'il n'était pas le seul qui pût se retirer, que lui-même pouvait le faire aussi. 11 avait passé sa vie au service de l'Empereur et de l'État, et il avait juré, au lit de son maître, de mourir sur la brèche : pourtant il ne persévérerait dans sa situation que s'il avait la conviction de bien faire et de défendre les principes qui seuls ont fait notre force pendant une période de vingthuit années, si féconde en crises et en luttes. Aussi le jour où il aurait acquiescé à la ruine de la machine gouvernementale, il serait pénétré du sentiment qu il agit mal, et ce jour-là il se retirerait, pour remettre les affaires entre des mains plus habiles que les siennes, car il n'était pas ambitieux.
Ma belle-sœur a été chez moi ; elle aussi est frappée de la mauvaise mine de mon mari, qui soulfre extrêmement de ces fâcheuses complications. Les affaires qui le concernent personnellement, c est-à-dire le ministère des affaires étrangères, sont actuellement une distraction pour lui.
Clam est en ce moment une consolation pour moi ; il soutient Clément avec une énergie, une loyauté comme on en voit rarement, mais dont on a l)ien besoin dans des moments pareils. Tous deux ont encore été chez l'Archiduc Louis, qui est également on ne peut plus ennuyé de cette affaire, mais qui n'a pas la force de dire : Il faut que cela cesse, je le veux. Mon Dieu, mon Dieu, où est notre Empereur?
ovemDre.
Clément se porte mieux aujourd hui, et il a aussi bien meilleure mine. Dieu merci. L'ambassadeur de Turquie m'a envoyé au nom du Sultan un beau cbàle et des contitures.
28 novembre.
Lord Alvanley m'a apporté son portrait peint par Daffinger. Ce sera le commencement d'une intéressante collection que je veux faire et à laquelle je trouverai infiniment de plaisir.
132 RECUEIL DE DOCCMENTS (1835-1S48).
17 décembre.
Daffinger est venu de bonne heure et a commencé le j)ortrait de mon mari. Le début a été très-heureux; j'en suis enchantée, et cette parfaite ressemblance me touche jusqu'aux larmes. J'ai fait la lecture à Clément pour lui faire prendre patience.
19 décembre.
A sept heures et demie nous avons assisté à une soirée chez l'Impératrice mère. Il n'y avait là que l'Impératrice, l'Archiduchesse Sophie, les Dietrichstein, Thérèse Fiirstenberg, la comtesse Lazansky, les dames d'honneur et Hoyos. La conversation a été aussi agréable qu'animée; j'avais apporté mes portraits. Clément a causé beaucoup et d'ime manière trèsintéressante.
26 décembre.
Clément s'est rendu de bonne heure chez l'Archiduc Charles, et il a eu un long entretien avec l'Archiduchesse Thérèse, à laquelle il a donné de bons conseils. Il a été enchanté d'elle.
EXTRAITS DE LETTRES CONFIDENTIELLES DE METTEItNICH A APPONYI , A PARIS,