DU 2 JANVIER AU 8 DECEMBRE 1836, EN DEUX PARTIES
1247. Instructions de Pahlen relativement à la reconnaissance éventuelle de Don Carlos. — Violente attaque des journaux anglais contre la France. — 1248. Indices d'un nouvel attentat contre Louis-Philippe. — Réflexions sur ce s*jet. — 1249. Faiblesse au point de vue positif et force au point de vue négatif du Cabinet français. — Thiers. — De Piroglie. — 1250. Evénements de Cracovie. — 1251. Le doctrinarisme dans le Cabinet français. — Aveux de Talleyrand à Apponyi. — Prochaine évacuation de Cracovie. — 1252. Règlement de l'affaire de la contribution de guerre entre la Russie et la Porte. — Conduite équivoque de l'Angleterre. — Evacuation des Etats pontificaux par les troupes françaises. — Expulsion de révolutionnaires réfugiés en Suisse. — Commencement de l'évacuation de Cracovie et réduction de l'armée autrichienne. — 1253. Illusions sur l'influence de la presse quotidienne de Paris. — Clôture de la Diète hongroise. — 1254. Réflexions sur le système représentatif. — Vues de Talleyrand. — L'anarchie ou Don Carlos. — 1255. Capefigue. — Guizot et Thiers.
Metternich à Apponyi. Vienne, 2 janvier 1836.
1247. M. le comte Pahlen vous aura sans doute fait part d'un ordre de sa Cour qui l'autorise à s'entendre avec vous et M. le baron de Werther pour déclarer, le cas échéant, au Roi Louis-Philippe que les tiois Cours trouvaient le moment venu pour procéder à la reconnaissance du Pioi d'Espagne.
Cet ordre a été provoqué par nous comme une mesure éventuelle, propre à nous faire gagner un temps précieux peut-être, et qui, vu la distance qui sépare les autres Cours de Saint-Pétersbourg, serait perdu sans cette prévoyance.
* Le comte de Sainte-Aulaire a été ambassadeur de France près la Cour d'Autriche, de l'année 1833 à l'année 1843. 11 était en intimes relations d'amitié avec le chancelier d'Etat. Les lettres adressées par Metternich au comte, que nous reproduisons ici et dans une autre partie de l'ouvrage, nous ont été communiquées de la manière la plus obligeante par les héritiers de M. de Sainte-Aulaire. (Note de l'Editeur.)
134 RECUEIL DE DOCUMENTS (1835-I8i8).
Vous ne serez toutefois pas dans le cas de faire usage de cette latitude donnée à M. Tambassadeur de Russie, à moins <jue vous n'en soyez prévenu par nous.
Le Roi Louis-Philippe vous a na^juère témoi^jné son inquiétude de ce que nous pourrions nous résoudre à reconnaître Don Carlos à la suite de la prise de Bilbao. Vous avez trèsbien fait de démentir cette supposition. Ce n'est pas, en effet, un événement pareil qui pourrait nous engager à changer l'attitude expectante que nous avons su maintenir jusqu'à cette heure, et qui, j'en suis convaincu , est dans l'intérêt même de Don Carlos. Il faudrait, pour nous décider, d'autres circonstances , comme la fuite de la Reine , sa déchéance , sa chute et celle de son Gouvernement.
Veuillez, mon cher Comte, ne point entrer même dans ces détails avec MM. vos collègues et dire à AL le comte Pahlen que l'instruction qu'il a reçue vous servira également de règle; mais que, pour faire tine démarche, vous devez attendre une indication pkis précise de la part de votre Cour, qui ne vous manquera certes pas, le cas échéant.
La virulence des attaques que les journaux anglais dirigent contre le Gouvernement français continue d'une manière qui devra déplaire beaucoup à Paris. Comme c'est surtout le ]\lorning Chronicle qui se distingue dans cette lutte de mauvais procédés, le Roi ne peut être dans le doute sur le côté d'où partent les traits envenimés. Plus lord Palmerston se sentira compromis personnellement par la tournure que prennent les affaires, plus il usera de violence. La comparaison que j'établis entre les résultats de la triple et de la quadruple alliance sera chaque jour justifiée davantage par les événements. Le caractère de lord Palmerston est celui de tous les hommes de son espèce; il a de l'aventureux dans l'esprit et manque de connaissances solides; la morgue et une certaine méchanceté remplacent chez lui la fermeté; il bat en retraite facilement et fait preuve d'une légèreté inconcevable dans le choix des moyens; tels sont les côtés dangereux de ce genre d'hommes d'État.
Mais quelle alliance, grand Dieu! que cette alliance pour
SUR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (1S36). \?ib
le Roi des Français ! Lui qui , avant tout , aurait besoin de repos et d appui, et qui ne recueille de cette prétendue amitié que de Tagitation et des menaces !
8 janvier.
1248. C'est une bien déplorable circonstance qui m'engage à vous envoyer sitôt un nouveau courrier. Nous qui frémissons d'horreur à la pensée de ces attentats , quels doivent être les sentiments de celui contre qui les coups sont dirigés* !
Il est certain que le remède à opposer au mal est bien difficile à trouver, et que si le mal devait ne point être détruit, le malade succombera. C'est donc à un perfectionnement social de cette espèce que la révolution de 1830 a conduit la France! Quand on est, comme moi, placé à distance, peu enclin à s'arrêter à la surface des choses et à même de pénétrer dans les replis secrets des affaires , il devient difficile de prendre pour raison ce qui n'est que de la folie et pour vérité ce qui n'est qu'un tissu d'erreurs.
La France ne restera pas telle que l'ont faite les niais de l'époque et de fort imprudents égoïstes. Elle ne restera pas ce qu'elle ne peut rester : un jouet perpétuel d'intrigues, de folies et de passions dont pas une ne s'élève au delà du péché de convoitise. Dans toute la boutique , il n'y a guère un homme de caractère, si ce n'est le Roi lui-même; et c'est pour cela que les énergumènes veulent s'en défaire à tout prix.
La lutte entre le ministère qui est au pouvoir et ceux qui voudraient y arriver est vive, et tous ces fous ne réHéchissent pas qu'aucun d'entre eux ne deviendra ministre le jour où le Roi sera assassiné. Tous, — les Thiers et les hommes du parti Tliiers, — seront écrasés, et ce seront les hommes d'une nouvelle Terreur qui viendront au gouvernail d'un État en combustion qui finira par subir le sort de l'Espagne. On est habitué
* La police de Paris avait découvert les traces d'un complot dirigé contre la vie de Louis-Philippe ; mais l'attentat lui-même fut déjoué , attendu qu'en se rendant en voiture à l'ouverture des Chauibres, le Roi changea brusquement d'itinéraire. ( JS'ote de l'Éditeur. )
en France à dormir au milieu du bruit et à ne pas lui attribuer une valeur véritable quand on est éveillé. C'est que ce qui fait du bruit n'est en effet que du bruit; ce qui n'en fait pas est la chose capitale , et je la regarde comme bien plus avancée qu'on ne le croit. Un grand Etat conduit comme l'est la France ne peut échapper à d'immenses secousses; ce ne seront ni les événements de 1789 ni ceux de 1793 ; les mêmes faits ne se répètent pas de la même manière. Les nouveaux riches y passeront; toute celte surface resplendissante d'industrie sera labourée et culbutée; le désordre le plus affreux succédera aux paroles mielleuses, et alors disparaîtra le libéralisme dans toutes ses subdivisions , comme les vents d'orage emportent la fumée. L'assassinat de Louis-Philippe ou la chute de l'Angleterre , le triomphe du radicalisme dans la Péninsule ou quelque guerre malheureuse entreprise par la France , donneront le signal de la perturbation. Si l'antique Monarchie avec ses traditions séculaires a péri entre les années 1789 et 1791 , ce qui se croit une Monarchie nouvelle périra avec moins de fracas. Dans un pareil bouleversement, que deviendra l'Europe? Je ne vous le dirai certes pas, mais elle fera l)ien, en tout état de cause, de ne pas se laisser surprendre par les événements.
Quand vous verrez M. le duc d'Orléans, ajoutez à la commission dont vous êtes chargé pour lui de la part de l'Empereur, quelques mots aussi de ma part. Le duc de Nemours a passé une vilaine fin d'année entre Constantine et le quai de la Terrasse! ^lais aussi comme tout cela est conduit!
Adieu, mon cher Comte. Recevez mes hommages sincères. Je signe cette lettre entre deux valses que je n'ai point dansées , mais auxquelles j'ai le malheur de devoir assister, car il v a bal chez moi.
10 mars.
1249. Mon expédition de ce jour a quelque poids. Elle porte sur trois objets importants :
1" Sur le changement du Cabinet en France ;
2" Sur le vœu du Roi d'arriver à l'union des cinq Cours ;
3» Sur le Portfolio *.
A l'égard de ces trois objets , je m'explique avec une franchise qui certes ne peut rien laisser à désirer au Roi, s'il veut — ainsi que je le crois — connaître mon sentiment. Sa Majesté y trouvera notre jugement en toute vérité , et comme mon style lui est connu , il devra me comprendre avec facilité.
Je regarde la position du Gouvernement comme positivement mauvaise et comme négativement forte. Le simple fait que le ministère dans sa composition actuelle est une nécessité, prouve en faveur du premier de ces jugements. Si cette néces-
* Ije 22 février, Thiers prit la présidence du Cabinet à la place du duc de Broglie, avec le portefeuille des affaires étrangères; Montalivet devint ministre de l'intérieur; Pelet, ministre de l'instruction publique; Durhàtel, ministi'C du commerce; Maison resta ministre de la guerre; de Broglie et Guizot se retirèrent. Le prince de Metternich écrit à ce sujet :
« La dissolution du dernier Cabinet ne nous a pas surjiris ; nous nous y attendions, par suite de la roideur des doctrinaires, de ce défaut que les hommes de cette coterie confondent avec le caractère. Nous espérons que le Roi trouvera plus de facilité dans la conduite des affaires politiques avec le nouveau ministre des affaires étiangères. Je considère, d'un autre cùté, l'élévation de M. Tbiers à la présidence du Conseil comme un véritable danger pour la durée du nouveau ministère. »
Relativement au second point, ort trouve dans l'expédition le passage suivant : u La réunion des cinq puissances est écrite dans l'avenir, car en elle se trouvera le rétablissement de la paix morale du corps social; mais ce n'est pas aujoin-d'hui qu'il serait possible de réunir les bommes qui sont assez franchement éclairés pour savoir discerner ce qui est véritablement bien et utile et dans quelles voies le bien peut et doit être fait; il n'est pas encore possible d'effectuer cette réunion , mais il est de la sagesse de ces mêmes bommes de la préparer avec zèle et constance. Les cinq puissances se trouvent placées dans des positions trop divergentes pour pouvoir arriver à un résultat aussi désirable que le serait leur réunion. Les trois puissances du Nord veulent non-seulement une même chose, mais il est dans la nature de leurs principes qu'elles les peuvent hautement avouer, et dans leur intérêt indubitable qu'elles doivent vouloir ce qu'elles veulent. Par contre, il existe dans la situation des deux puissances maritimes une dissemblance qui, selon moi, est, malgré leur prétendue alliance , plus positive que celle qui distingue encore la politique du Roi Louis-Philippe d'avec celle des trois autres Cours. »
Pour ce qui concerne le troisième point, relatif aux publications du Portfolio, le prince de Metternich donna connaissance à l'ambassadeur Apponyi de la dépêche adressée par lui, sur ce sujet, au comte de Ficquelmont, à la date du 1*'' mars 1836, Voir la note qui accompagne le Journal de la princesse Mélanie, p. 97. (^Nole de l'Éditeur.)
site devait néanmoins tourner en une impossibilité, qu'adviendrait-il de Tordre public en France? Ce que je pense de la position de M. Tbiers, vous le trouverez dans mes dépécbes ; je n'ai rien contre riiomnie personnellement ; mes doutes ne portent pas sur ses facultés intellectuelles, mais il me semble avoir trop peu de poids. Aussi ne lui vois-je pas d'autre soutien que celui que lui prêtera la Couronne, et les bommes qui vivent de fonds prêtés ne sont jamais forts par eux-mêmes. Il y a bien quelques observateurs qui admettent que M. Tbiers pourra se retourner vers la gaucbe ; je ne suis pas de leur nombre. Il le pourra, ?ans aucun doute; mais entre l'action et le succès, la différence est grande. Si c est la gaucbe qui jamais l'emporte de nouveau, elle brisera le renégat et voudra confier la conduite de ses intérêts à un de ses purs. Ce que je crains, c'est que M. Tbiers devra faire de la force , comme un ministre qui disposerait d'une ]>ase plus large que ne peut létre celle dont dispose M. Tbiers lui-même.
Mais tout en France est placé en debors des calculs ; j'accepte donc le nouveau président du Conseil , et j'attends l'événement.
1230. Je viens de recevoir des rapports de Cracovie qui ne me permettent pas de douter que le sentiment public s y prononce journellement davantage dans le sens des puissances*. Comme celles-ci ne chercbent et ne veulent que le repos de ce petit État, et comme le repos est la suite du bon ordre, il est naturel que les paisibles babitants d'une ville tout agricole et médiocrement commerçante doivent se sentir soulagés par
* Une note du 16 mars, émanant des plénipotenliaires de l'Autiiclie, de la Russie et de la Prusse, et adressée au Président et au Sénat de l'Etat libre de Cracovie, avertit ces derniers que des troupes, sous le commandement supérieur du major général Kaufmann, occuperaient la ville et le territoire de Cracovie au nom des trois puissances protectrices, afin d'assurer la dispersion des réfugiés révolutionnaires, des émissaires de la propagande et des gens sans aveu qui, de|)uis la révolution de Pologne, s'étaient concentrés à Cracovie, et qui, de là, étendaient leurs menées criminelles jusque dans les pays voisins. Dès que ce but serait atteint , les troupes des trois Cours se retireraient immédiatement. (^Nole de C Éditeur.)
le seul fait cFétre rendus à eux-mêmes. Les listes que j'ai remises à M. de Sainte-Aulaire renferment beaucoup de noms tout à fait inconnus. Il est difficile de constater d'une manière authentique les antécédents de ces aventuriers.
Les véritables chefs se sont enfuis ; ils ont trouvé la porte ouverte du côté de la Silésie. Plusieurs sont arrivés en Saxe; d'autres ont paru à Hambourg. Deux ont été saisis dans Tintérieur de nos pays, et parmi ces derniers se trouve, à ce qu'il paraît, Fun des membres, si ce n'est le président, du tribunal .secret qui a fait exécuter Pa^vlowski.
A^euillez dire à M. Thiers que dans les listes il n'a jusqu'à cette heure point paru de nom français. L'évacuation du territoire ne se fera pas attendre.
28 mars,
1231. Par mon expédition de ce jour, je m'adresse de nouveau au Roi avec une grande franchise. Veuillez lui faire senlir que dans cette franchise même se trouve le gage de la confiance que j'ai dans la qualité de son esprit. Je crois lui fournir, par ce que je lui dis sur les questions de Cabinet , un argument d'une gi'ande force, qu'il pourra faire valoir pour arrêter ses ministres dans une direction essentiellement fautive et qui repose sur des éléments détestables, tels que la vanité et l'esprit de domination des individus. C'est dans un monde qui n'existe pas dans la réalité , que certains ministres ont été chercher leur utopie d'omnipotence ministérielle. Je sais bien que le modèle leur en a été fourni par l'Angleterre ; mais s'ils avaient plus de pratique dans l'esprit, ils auraient découvert que les mœurs gouvernementales anglaises ne sont point et ne seront jamais véritablement applicables à la France.
La cause que nous désirons servir aujourdhui, c'est le rétablissement de l'autorité dans ce dernier pays, et Louis- Philippe doit, à cet égard, être de notre avis. La France a soif du pouvoir, et le pouvoir est un mot vide de sens s'il n'est fondé sur l'autorité. Qu'est-ce que V autorité ministérielle , surtout sous le régime représentatif moderne , qui est l'ennemi de tout maintien des hommes en place? Tout ministre français
peut être un homme de pouvoir sans pour cela pouvoir prétendre à être un homme (V autorité ; l'autorité ne se concède pas; elle réside dans des considérations diverses, dont l'une des plus nécessaires se trouve dans la marche du temps. Quel est le ministre qui depuis 1814 a pu profiter d'un seul de ses bénéfices? Je raisonne l)eaucoup dans les dépêches que j'envoie à Paris, parce que je trouve le raisonnement à sa place dans nos relations avec Louis-Philippe et avec un pays où l'ordre public est redevenu un objet à éducation .
Je ne puis assez vous exprimer combien les dernières confessions que M. de Talleyrand vous a faites sur la marche de l'opinion pul)lique en France m'ont intéressé. C'est une chose curieuse à suivre que le retour d'un vieux pécheur vers les bons principes. Une confession politique ou administrative du prince de Talleyrand vaut mieux et offre plus d intérêt que la lecture d'un produit littéraire, fût-il même de l'école romantique, — d heureuse mémoire, — car cette espèce d'antilittérature commence également à passer de mode.
P. S. — D'après les rapports les plus récents de Cracovie, les choses suivent la direction que nous leur avons donnée. On s'occupe avec zèle à amener la fm, c'est-à-dire l'évacuation. 11 se trouve que c'est aujourd hui la ville elle-même qui a peur d'être abandonnée trop tôt. Nous trouverons pour cela le moyen terme utile. Parlez seulement de la prochaine évacuation. Nous commencerons par renvoyer les Russes et les Prussiens de la campagne , et nous nous retirerons ensuite graduellement de la ville , à mesure que la milice se reformera.
14 avril.
1252. Les nouvelles les plus récentes de Constantinople sont pleines de la satisfaction qu'y produit Tarrangement qui vient d'y être conclu pour le règlement définitif de la contribution que la Porte doit encore à la Russie. H y a longtemps que la pensée de l'Empereur Nicolas à l'égard de cette fin de l'affaire nous était connue , et Sa ^lajesté Impériale nous a parfaitement tenus au courant de la négociation. Vous pourrez,
SUR LES EVENEMENTS POLITIQUES DU JOUR (183C.) Lil
sans vous tromper, croire que Tepli(z et Prague ne lui sont point restés étrangers. L'Empereur de Russie a voulu surprendre l'Europe et contrecarrer les mauvais procédés anglais par son attitude pacifique à l'égard de la Porte; je regrette que lord Ponsonby se donne aujourd'hui l'air d'avoir forcé la main. à l'Empereur de Russie. Cette prétention n'est pas légitime, et elle peut devenir dangereuse. Si l'Empereur apprend le fait, — et comment ne l'apprendrait-il pas? — il m'est difficile de calculer d'avance à quels effets il pourra conduire les affaires. Si le Roi Louis-Philippe devait connaître un moyen de faire sentir à Londres qu'une pareille politique est de nature à ne servir d'autre cause que celle du désordre. Sa Majesté ferait un bien véritable. Veuillez , mon cher Comte , lire cela au Roi. Une autre question bien délicate est celle que j'ai touchée dans ma dépêche réservée de ce jour"^. J'entends parler de celle de l'évacuation des Etats romains. Je n'ai rien à ajouter à ce que je vous ai dit dans cette dépêche; ce qu'il m'importe de savoir au plus tôt, c'est si le Roi ordonnera la sortie de ses troupes d'Ancône sur la simple sommation du Pape et si le Cabinet français entend se borner au simple énoncé du fait. Je ne connais que ce moyen pour empêcher de graves embarras, parmi lesquels la perspective d'une nouvelle révolte ne serait pas le moindre. Je n'ai rien dit au sujet de l'évacuation, ni à M. le comte de Sainte-Aulaire ni à personne autre. Je m'adresse directement au Roi , et Sa Majesté en fera ce qu'elle voudra ;
* Dans cette dépêche, le prince de Meiternicli écrit qu'il n'y a pas en ce moment de guerre politique à redouter entre les jjuissances; que l'ordre et le repos régnent partout en Europe; que lAutriche a réduit son effectif et qu'il serait aussi temps de faire évacuer les Etats pontificaux par les troupes étrangères. Puis il continue en ces termes : « Si le Pape devait juger le moment propice pour procéder dans ces voies, et s'il devait nous adresser la demande de rappeler nos troupes, noua nous bornerions au simple fait de leur rappel. INous ne parlerons pas, nous ne publierons rien, et nous nous bornerons ainsi à faire connaître, par la voie de notre gazette officielle, la demande adressée par le Saint-Père à l'Empereur du rappel des troupes aulrichiennes des Légations , et tes ordres conformes au désir de Sa Sainteté donnés en conséfjuence par Sa Majesté Impériale. Le Gouvernement français en fera-t-il autant? ?ie dira-t-il rien au delà? Se bornera-t-il au simple énoncé des faits? »
{Note de l'Éditeur.)
142 RECUEIL DE DOCUMENTS (1835-18-i8).
ce qu'il nous importe de savoir, avant de faire même une démarche à Rome , c'est ce que veut le Roi, Je connais , du reste , assez les dispositions du Saint-Père pour ne pas être en doute qu'il suivra nos indications.
En train de déblayer le terrain politique, il me reste encore à exprimer à Sa Majesté le vœu que les conspirateurs en Suisse, qu'un arrêté de la Diète fédérale de 1834 en a déjà bannis, finissent par être expulsés de ce pays. Nous ne voulons en cela que ce que l'honneur et l'intérêt de la Confédération suisse réclament évidemment autant que l'intérêt des Etats limitrophes en général. Les hommes qui ont fait l'invasion de la Savoie, et Mazzini à leur tête, se promènent en Suisse le front levé, malgré le décret fédéral. Mazzini ne se cache même plus. Je demande instamment au Roi de bien vouloir insister près de son Gouvernement pour qu'une franche entente s'établisse entre lui et les autres Gouvernements, dans l'intérêt de la Suisse et des Etats limitrophes.
Il me resterait encore à vous parler des affaires de la péninsule Ibérienne; mais comme il me faudrait pour cela retarder le départ du courrier, je renvoie cet objet à une trèsprochaine occasion. Veuillez, en attendant, remercier le Roi de la constance qu'il met à ne pas sortir de la ligne de conduite qu'il s'est prescrite ; ces remerciments doivent lui être adressés par tous les esprits non prévenus et par les cœurs droits.
L'évacuation du territoire de Cracovie a déjà commencé. Les Russes et les Prussiens doivent, à l'heure qu'il est, l'avoir quitté , et il ne se trouve plus dans la ville qu'un bataillon et un escadron auti'ichiens , pour suppléer à la garde urbaine , qui est en train de se former. Le séjour de cette dernière troupe n'a même eu lieu que sur la demande expresse du président et sur les représentations de la ville, qui n'a pas voulu rester sans garde de sûreté. La grande affaire de Cracovie sera ainsi réduite à des proportions bien minimes , et ce qui en restera bientôt, ce sera la paix de la ville, de bonnes relations avec les Etats voisins, et six à huit cents émeutiers de moins. Vous apprendrez incessamment, mon cher Comte, qu'une forte léduclion va s'opérer dans notre armée. Cette réduction nous
rapprochera beaucoup de notre pied de paix, et ce qui le dépassera encore n'est calculé que sur des nécessités que le Roi appréciera comme elles ont été appréciées par l'Empereur notre auguste Maître. Proportion gardée, ce sera dans nos provinces au delà des Alpes que , malgré la rentrée de plusieurs corps de troupes dans l'intérieur de la Monarchie , nous conserverons le plus de forces disponibles ; le corps stationné dans le Vorarlberg n'éprouvera aucun changement. La présence de forces respectables dans ces deux directions est évidemment urgente , à cause du danger que pourrait faire naître le jeu des factions dans les pays avoisinants. On peut faire usage des forces militaires dans deux buts différents : dans un but politique, et dans celui d'assurer le maintien de la sûreté publique. Nous désirons que les factieux ne se trompent pas sur la portée de la mesure que je vous annonce. Nous désirons, d'un autre côté, offrir à l'Europe une preuve de notre quiétude relativement au maintien de la paix politique , et en même temps de notre ferme détermination de ne point capituler avec les factieux.
30 avril.
1255. La France est le pays et Paris est la ville où Ton se livre avec le plus de facilité à des illusions; au nombre de ces illusions se trouve le peu de valeur que l'on a pris 1 habitude , à Paris, d'accorder à l'influence de la presse quotidienne. Le ridicule déversé, d'une part, et la haine qui, d'autre part, perce dans les produits de la presse française, disposent mal le public allemand pour des Princes qu'il voit traiter dans leur propre pays de la manière dont ils y sont journellement traités ! Les Français croient que ce qui ne les touche pas n'est point senti autre part; ils ont tort.
Je partirai demain pour assister à la clôture de la longue Diète hongroise. Elle aura lieu le 2 mai*.
* Voir sur ce sujet le « Journal de la princesse Mélanie » , page 98.
(Note de l'Éditeur.) .
30 avril.
1254. Plus je suis d'accord avec jNI. de Talleyrand sur l'affaissement de la fantasmagorie représentative , moms cependant il m'est donné de voir ce qui pourrait la remplacer dans les pavs où cette forme de gouvernement s'est une fois établie. Si les choses réelles dépérissent, il est bien plus naturel encore que celles qui n'ont pas de corps aient le même sort; la différence entre les positions est néanmoins celle-ci, que le passage de la raison à la folie est bien plus facile et surtout bien autrement prompt que ne saurait l'être celui de la folie à la raison. Il en est du corps social comme du corps humain; rien n'est prompt comme l'envahissement d'une maladie, tandis que la convalescence est constamment lente !
Le système représentatif moderne n'était point convenable à la France pour deux raisons : l'une, c'est que l'esprit français, pour rester réglé, a besoin de ne pas être abandonné à l'influence d'une tribune ; l'autre, — et c'est peut-être la plus catégorique , — c'est que ce système repose bien plus sur la théorie que sur la pratique , et que l'esprit français est bien plus pratique que disposé à vivre et à se nourrir de théories. M. de Talleyrand s'est servi du mot de Restaiwatioii épurée. Ce mot est certes le mieux conçu ; mais la chose sera-t-elle possible? N'importe; je l'épouse pour ma part, et le prince, s'il admet que l'Autricbe n avance jamais que dans une direction certaine et qui lui est parfaitement connue , devra ne pas mettre en doute que c est à l'appui de la prévision du prince lui-même que sont vouées notre marche et notre attitude politiques.
Veuillez donner connaissance à ^I. de Talleyrand, — si, comme je l'espère, il devait encore se trouver à Paris, — de mon expédition de ce jour. Il ne donnera pas un démenti à la suite des idées qu'il y trouvera développées. Le portrait que je fais de la Pologne et des Polonais lui paraîtra fidèle , et ce que je dis des affaires d'Espagne aura , je m'en flatte , le même sort. Ou l'anarchie, ou Don Carlos, telles sont les premières paroles
que j'ai prononcées en apprenant la malheureuse disposition testamentaire de Ferdinand VII. L'Espagne répond aujourd'hui de la même voix. Le juste milieu , dans ce pays à moitié arahe et à moitié chrétien , comme Tétait le moyen âge , équivaut à une nullité complète , au vide qu'abhorre la nature. Ce qui embarrasse la position du Gouvernement à l'égard des affaires d'Espagne , — et à mon avis bien autrement que la fumée de la quadruple alliance, — c'est le mot de Restauration au delà des Pyrénées , mot entièrement faux et dépourvu de toute signification juste. Don Carlos ne peut pas être restauré , car il n'a jamais régné ; l'ancien régime ne peut pas être restauré en Espagne , car il ne peut l'être nulle part , et bien moins là où ce que l'on se plaît à qualifier ainsi n'est que l'absence de tout régime. Ce qui doit et peut être restauré en Espagne, c'est V ordre de succession, que la Charte de 1830 a eu soin de conserver en France. Dans cette restauration, il n'y a non-seulement point de danger pour le dernier de ces pays , mais son repos intérieur y est grandement intéressé. Cet intérêt pour la France est aussi vif et aussi palpitant que l'exclusion des mâles de la Maison de Bourbon est une cause populaire en Angleterre. La vérité sur l'avenir de l'Espagne, et sur l'influence que l'avenir de ce malheureux pays exercera sur la France, est là.
Ne croyez pas que je voie le repos de l'Espagne dans le triomphe de Don Carlos ; il n'en est point ainsi. Ce que j'y cherche, c'est la direction conservatrice du Gouvernement en opposition avec l'influence funeste d'une Reine au maillot et de sa mère, plus remarquable par l'exubérance de son tempérament que par des qualités vraiment sérieuses. Je sais que le Roi Louis-Philippe aurait bien des embarras à surmonter pour regagner dans les affaires de la Péninsule un terrain solide ; mais les motifs sont si clairs, les embarras liés à toute marche contraire sont tellement inévitables, que le Roi devrait trouver de la force dans la vérité habilement ménagée et présentée. Don Carlos sera un bon voisin, tandis que le gouvernement des femmes restera livré à tout ce qu'il y a de plus plat et de plus détestable. Je crois que ce qu'il serait important de
146 RECLEIL DE DOCUMENTS (1835-1848).
faire en conside'ration de TAngleteiTe, ce serait de bien explicitement séparer la question de la succession d'Espagne de celle du Portugal. Que l'Europe laisse TAngleterre commanditer le désordre portugais, mais qu'elle protège l'ordre en Espagne. Qu'en pense M. de Talleyrand?
17 mai.
1255. Je lirai le livre de Capefigue, et je prévois que je partagerai le jugement que vous portez sur son compte. Le défaut de Capefigue, comme de tous les écrivains sur l'histoire du jour, est et sera toujours de tenir à un parti, ou, s'ils sont tout à fait impartiaux, de risquer de ne pouvoir dépasser le terrain des théories, c'est-à-dire le terrain sur lequel les hommes sont le plus exposés à des défaites que ne leur épargnent pas les événements.
II est possible que deux caractères comme ceux de Guizot et de Thiers puissent marcher ensemble; la fusion entre leurs natures me paraît cependant impossible. Guizot est un idéologue conservateur, et Thiers un révolutionnaire pratique. Leurs points de départ diffèrent ainsi essentiellement, comme idéologues ou comme gens pratiques ; s'ils étaient tous deux l'un ou Tautre , ils pourraient se rencontrer plus facilement que la chose n'est possible avec leurs points de départ différents. Tous deux veulent, sans aucun doute, conserver ce qui existe. Ils diffèrent et différeront toujours , soit aujourdhui , soit demain , sur le choix des moyens pour arriver au même but.