‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich. Publiés par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 2)Chapitre 21 sur 91 · II · texte numérisé non relu

II

1256. Sur la réception et le séjour des princes français à Vienne. — 1257. Attentat d'Alibaud. — 1258. Sur le même sujet. — Les quatre articles de Thiers. — Séjour des princes français à Milan. — 1259. L'attentat et les sectes en Suisse. — Suppression des fêtes de Juillet. — 4 260. Projet d'un mariage entre le duc d'Orléans et une Archiduchesse autrichienne. — Vues

SUR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (l836). 147

de sir Frédéric Lamb au sujet de l'alliance anglo-française.^ — 1261. Attitude de Louis-Philippe dans l'affaire d'Espagne. — Portrait de Tliiers. — 1262. Mole chargé de former un ministère. — 1263. Vœuv de Mole relativement à une intervention autrichienne à Naples et à l'appui à prêter par la France au Roi de Sardaigne. — 1264. Coup de main tenté par Louis lîonaparte à Strasbourg. — 1265. Mariage du Roi de Naples avec l'Archiduchesse Thérèse.

1266. Situation difficile de Louis-Philippe. — Conduite pleine de tact du

duc d'Orléans.

Metternich à Apponyi. Vienne, 5 juin 1836.

1256. Ce que je vous dis en toute franchise et ce que Sa Majesté apprendra sans doute avec une véritable satisfaction, c'est rhommage que la Cour et la société rendent aux qualités distinguées de Leurs Altesses Royales *. Il serait impossible de faire preuve de plus de tact que les Princes. Leur tenue est excellente, et l'impression à ce sujet est générale.

Le temps a jusqu'à présent singulièrement favorisé les vues de l'Empereur, qui tendent bien sincèrement à laisser à Leurs Altesses Royales un souvenir agréable de leur séjour à Vienne. La Cour étant établie à Schœnbrunn, la plupart des réunions se passent en plein air et avec le concours d'un nombreux public, dont l'aspect doit satisfaire les augustes étrangers. Le fait de réunions aussi nombreuses de peuple, sans mélange de populace, n'a effectivement point échappé à Mgr le duc d'Orléans. Le jour de la visite des jardins de Schœnbrunn, le nombre des gens accourus doit avoir dépassé celui de trente mille ; parmi cette foule il ne s'est pas trouvé un individu ma} vêtu, et pas un seul inspecteur de police. La journée que la Cour a passée hier à Laxenbourg n'a pas été moins remarquable. Une foule d'habitants de la capitale s'y étaient transportés, et le nombre des hommes de la campagne était très-grand. Il est de fait qu'il est plus facile de se mouvoir ici au milieu de vingt mille individus de toutes les classes que dans les salons les mieux choisis d'autres pays et même du nôtre !

Les Princes ont fixé leur départ au 11 de ce mois.

* Le duc d'Orléans et le duc de Nemours. (Note de l'Éditeur.)

U8 RECUEIL DE DOCUMENTS (l835-1848).

Metternich à Sainte-Aulaire. Vienne, 30 juin.

1237. Quel affreux événement*, mon cher ambassadeur! Vous êtes le premier à me l'apprendre; mais un courrier que j'ai reçu de Paris hier avec des rapports du 20 juin, m'avait apporté des données de police qui me font trouver le fd de cet événement.

L'affaire Fieschi a toujours encore une queue, ou, pour parler plus juste, cette affaire était la queue d'un corps qui est toujours vivant, qui se meut dans des voies souterraines et qui a des ramifications étendues. C'est du choléra moral. Je vous ai parlé de l'affaire des cartouches, et les gazettes en ont été remplies. Cette conjuration est en partie découverte; — c'est toujours du Fieschi et du Peupin, — c'est-à-dire une société seci'ète fortement organisée et dont les fils sont difficiles à saisir, parce que l'association se compose de clubs formés de trois et tout au plus de cinq membres, sur lesquels quatre ou deux ne font qu'obéir à un chef. Il y a une quantité d'arrestations faites , et ce qui me parait le plus vraisemblable , c'est que , de crainte de voir la police toujours avancer de découverte en découverte, l'un des coryphées aura été chargé de couper le fil à la racine même. On était fort inquiet pour l'anniversaire des fêtes de Juillet ; beaucoup de précautions étaient prises pour ces journées ; un essai [a été tenté avant cette époque prévue ; c'est pour le moins ce qui me semble vraisemblable. Le procès nous en dira plus long.

Mes rapports de Paris sont d'un haut intérêt. Si vous n'avez pas d'autre engagement, veuillez me faire l'honneur de venir dîner chez moi à quatre heures; bien entendu à Hietzing, car je n'irai pas en ville aujourd'hui.

Metternich à Apponyi. Vienne, ce 5 juillet.

1258. Il parait que les félicitations adressées au Souverain après un attentat manqué deviennent stéréotypes en France.

* L'attentat commis par Alibaud contre la vie du Roi Louis-Philippe, le 25 juin 1836. {Note de V Éditeur.)

Cette mode est bien triste, et elle marque le danger le plus incessant pour l'ordre de choses existant !

Ce qui est clair, c'est que le Roi n'a qu'une manière de s'assurer des chances de vie, celle d'avancer d'un pas ferme. Chaque mouvement en arrière le perdra infailliblement. Quelle leçon, au reste, pour les idées de mariage ! Comment un père et une fille pourraient-ils se décider à un établissement soumis à des chances comme celles auxquelles sont exposés les chefs du Gouvernement français? Et, par contre, quel embarras pour le Roi que la difficulté d'établir son fils d'une manière convenable !

Le Roi ne peut plus tergiverser dans l'affaire espagnole. Il devra s'y jeter à corps perdu, ou s'en retirer et venir regagner le terrain que les puissances conservatrices ont eu la sagesse de ne pas quitter et sur lequel elles pourront, en se concertant, conduire les affaires à une fin.

L'attentat du 25 juin donnera une grande force au Roi s'il sait s'en servir pour 1 utiliser dans la véritable direction. S'il sait le faire, alors nous nous entendrons facilement. Je fais, en attendant, un mystère aux Cabinets prussien et russe des détails de nos derniers pourparlers avec le Cabinet français sur l'affaire espagnole, car je veux éviter les commérages.

M. Thiers ne me semble pas également scrupuleux; il me revient de tous les côtés des étincelles qui réunies forment une lumière. Je ne doute pas que les quatre articles de M. Thiers* ne soient le produit d'une impulsion de Madrid ou

* Ces quatre articles étaient ainsi conçus :

« 1° Mnria{;e entre la Heine Isaljelle et le fils de Don Carlos;

« 2° Le jeune Prince non pas mari de la Reine, mais Roi. La loi salique par conséquent rétablie;

« 3° La Reine Christine régente;

« 4" Une constitution, le Statut royal, ou tel quel, ou modifié de manière à ressembler le plus possible à la constitution française. Ces deux premières conditions sine qua non pour la France.

« Si le prince de Metternich trouvait ce plan convenable et s'engageait à l'accepter, on travaillerait sur ce plan à Londres et à Madrid; sinon, on ensevelira le tout dans un secret absolu. »

Le texte des quatre articles, ainsi que l'observation qui les suit, avaient été dictés par M. Thiers au comte Apponyi à l'occasion d'un entretien confidentiel. Le prince de Metternich trouva que le projet était inaccep-

du général Cordova. Il y a trop d'analogie dans les pensées pour qu'il puisse en être autrement, et tout ce qui vient d'au delà des Pyrénées manque toujours de saine pratique.

Le séjour des princes à Milan a été court et y a produit l'effet auquel je m'attendais. Ils ont été battus froid par les hommes qui veulent prouver leur dévouement à l'Autriclie, et

table, surtout à cause de la contradiction qui existait entre l'article 2 et l'article 3, et qui empêchait de concilier ces deux articles. « Dans ce projet », écrit le prince de Metternich à Apponyi, « deux principes opposés se trouvent évidemment en présence : la praf|matique de Phili|)pe V et la régence de la l>eine Christine. La loi de succession qui appelle les mâles au trône ne peut être maintenue que par le règne de Don Carlos, ou par son abdication comme Roi en laveur du Prince des Asturies. Une renonciation pure et simple de Don Carlos au trône ne serait plus possible, vu qu'il s'est déclaré Roi. De son côté, le fils de Don Carlos ne peut devenir l>oi qu'en vertu de la loi qui l'appelle à succéder directement à son père, et non comme une conséquence de son mariage avec la Reine Isabelle; ainsi, dans le cas où le ])lan, tel qu'il a été proposé par M. Thiers, devrait servir de base à un arrangement, la pragmatique de Philippe V ne serait pas maintenue. Si on veut qu'elle le soit, il ne saurait être question de la régence de la Reine Christine, ni même d'aucune régence, car le Hls de Don Carlos a atteint l'âge de majorité, et l'Infante Isabelle, en devenant Reine, non du chef du testament de son père, mais du chef de son mariage avec le Roi qui, dans l'ordre de la pragmatique de Philippe V, occuperait le trône, ne saurait être jilacée que sous une tutelle. »

Dans les différentes pièces de l'expédition du 5 juillet, qui se compose de trois longues dépêches (dont l'une était destinée à être mise sous les yeux du lîoi Louis- Philippe), le prince de Metternich expose les difHeultés qu'il y aurait à faire concorder la politique de la Fiance en Espagne avec celle des trois puissances du Nord, et il en conclut que le seul expédient possible, ce serait l'attitude passive du Roi; il écrit à ce propos : « Le Roi a reconnu la Reine Isabelle, et il est signataire du traité de Londres. Jamais le Cabinet impérial ne conseillera à d'autres ce qu'il ne croirait pas devoir faire lui-même. Le lîoi Louis-Philippe a pris des engagements, et nous ne saurions dès lors lui conseiller de les trahir

« Le Roi a eu la sagesse de se ménager relativement au traité de Londres une liberté d'action qu'il est en droit d'interpréter, de resserrer ou d'étendre à volonté. Que Sa Majesté commence par resserrer son action dans ses limites les plus étroites. Qu'Elle commence par prendre une position véritablement passive. La nullité du Gouvernement de Madrid se montrera bien plus à découvert que tel n'a été le cas jusqu'ici. Le Roi alors ne pourrait-il pas élever la voix et se prononcer en faveur d'une fin ? »

Le fait que, peu de temps après, le Roi Louis-Philippe retira d'Espagne la légion étrangère que la France y avait envoyée, et cela malgré la protestation de Thiers, et provoqua ainsi la démission de ce dernier, a peut-être quelque rapport avec le conseil donné par le chancelier d'Etat. ÇNote de l'Editeur.')

également par les libéraux, qui détestent Louls-Philij)pe. On les a trouvés très-bien personnellement, mais on ne leur a pas témoigné plus de sympathie pour cela.

12 juillet.

1259. Je présume que le Gouvernement français a été informé par ses missions en Suisse et en Piémont des circonstances qui devraient faire supposer qu'entre l'attentat du 25 juin et le travail des sectaires dans le premier de ces pays, il y a une certaine concordance. Un coup a été médité pour le mois de juillet, et saiis doute de préférence pour l'anniversaire des fêtes. La pensée du Roi s'est encore une fois rencontrée avec la mienne à l'égard de la nécessité de prendre une mesure catégorique au sujet de ces fêtes. J'ai éprouvé un soulagement véritable en apprenant qu'elles n'auront pas lieu.

Je n'ai pas voulu faire entrer dans la dépêche que je vous ai adressée le 5 de ce mois, une remarque qui a trait aux fêtes de Juillet; elle est cependant frappante de vérité. Cette remarque est la suivante.

De quoi s'agit-il ? La France entend-elle célébrer la chute du trône des Bourbons ou l'avènement des d'Orléans, la chute de la Charte de 1814 ou la proclamation de celle de 1830? Dans le premier cas, le 27 juillet est le jour à célébrer; dans le second, ce devrait être le 7 août. Dans le premier cas, c'est la mort; dans le second, c'est la renaissance que l'on tient en vue. Que veut-on en France? Veut-on la mort ou la vie, la cause ou l'effet, la perte ou l'acquisition? Ces questions sont fort importantes à résoudre, car elles ne se présentent pas aux esprits sérieux comme une thèse de simple polémique, mais comme une question de pratique qui se renouvelle chaque année. Un exemple rendra ma pensée fort claire. Le trône est occupé; plusieurs successeurs au trône sont en présence. Une maladie contagieuse enlève le Prince régnant et ses successeurs, à l'exception du dernier dans l'ordre de succession. Quel jour celui-ci choisira-t-il pour une fête nationale? sera-ce l'époque de la maladie ou le jour de

son avènement? Autre exemple : A est depuis longtemps épris de B, mais B est mariée. L'époux meurt, et A épousera B. Quel sera le jour anniversaire du bonheur domestique? sera-ce celui du décès du premier mari ou celui de la célébration des secondes noces? Quelqu'un en France a-t-il jamais pensé à ce petit détain Je ne demande pas mieux que vous en parliez au Roi.

30 juillet.

1260. Je ne vous ai entretenu jusqu'ici que fort sommairement de ce qui a rapport au projet d'union entre Mgr le duc d'Orléans et madame rArcliiducbesse Thérèse. Il me serait impossible d'user aujourd'hui de la même réserve.

Tout est dit en peu de mots à l'égard de l'affaire ellemême. Madame l'Archiduchesse ne s'est pas senti le courage de courir les chances auxquelles la famille royale est exposée. Il est assez naturel que bien des personnes qui savent quelque chose de l'affaire du mariage, cherchent des causes et des influences étrangères à la question telle que je viens de la poser. Eh bien, toutes ces personnes — et je mets de leur nombre également ÎSI. de Sainte-Aulaire — sont dans l'erreur. Pour décider d'une chose sans courir le risque de se tromper, il faut bien des conditions ; les propos sont ordinairement fort loin de la vérité dans les choses. Moi qui connais la position à fond, qui suis placé au milieu de la famille impériale comme au milieu de la mienne propre ; qui connais toutes les individualités mieux que bien des pères ne connaissent souvent celles de leurs enfants, je vous dis que rien au monde n'aurait pu faire céder la jeune princesse devant le sentiment de crainte qui la domine.

Aussi soyons justes. Les choses sont placées d'une manière grave relativement aux positions personnelles en France, et la vérité à cet égard est bien au-dessous des impressions auxquelles prêtent et la distance et les efforts de la presse périodique! L'un des éléments les plus perfides, ce sont les journaux; il faut, pour en prendre et en laisser ce qu'il est juste de laisser ou de prendre, une connaissance des choses que n'a

pas le public, et rien n'est public sous ce point de vue comme une jeune enfant! Moi qui suis placé fort près des affaires, nui ai la charge pénible d'en conduire plus que je n'en ai le {joût, je sais combien l'opinion est influencée par les efforts journaliers de la presse. En France et en Angleterre, le mal est moins senti, tout comme les hommes habitués au bruit savent dormir au milieu du fracas ; il en est autrement dans des endroits tranquilles. Aucun ne l'est certes plus que Vienne et la vallée de Sainte-Hélène*; il est dès lors tout à fait croyable qu'une jeune princesse née et élevée au centre du repos puisse reculer de peur devant un champ de bataille, et c'est ainsi que bien des personnages, grands et petits, regardent Paris, chez nous et autre part !

Sur ces prémisses, jugez de l'effet du crime d'Alibaud ! Voici ce que l'Archiduchesse Thérèse a dit au moment où elle l'a appris : Grand Dieu ! si j'avais dit oui, je serais morte aujourd'hui! Que l'on qualifie de faiblesse, d'enfantillage, de tout ce que l'on voudra une impression pareille, le fait qu'elle existe n'en sera pas moins vrai, tout comme celui que lien n'est affreux et dissolvant comme la cause qui lui sert de base !

Il est clair pour moi que le Roi a voulu lier l'affaire d'Espagne à celle du mariage. C'est vouloir accoupler des faits d'une nature toute différente. Ce n'est pas l'Autriche que dans l'affaire de la Péninsule nous voyons compromise en première ligne. Ce que je prêche, ce sont les conditions de la vie pour la France. Quand on me dit : Si vous faites l'un, je ferai l'autre, c'est tout comme si l'on ne disait rien.

Les enfants, pour punir leurs parents, disent souvent : Je ne mangerai pas! Aussi souvent que j'entends une menace pareille, je dis à l'enfant : Eh bien, ne mange pas! Veuillez saisir Vidée et l'appliquer utilement dans vos explications; je vous dispense de la citation de l'exemple **.

* Il s'a{;it du cLàteau arcliidiical de Weilburg, dans le Ilelenenthal, près de Baden, que l'Archiduc Charles habitait avec sa famille.

(Note de rEclUeuf.)

** Voir sur le même sujet les « Réflexions sur une alliance de famille entre l'Autriche et la France » , n° 1267,

Le 17 août, le prince de Metternich écrivit à Clam, relativement au dénoû-

15i RECUEIL DE DOCUMENTS (1835-1848).

Sir Frédéric Lamb, avec lequel je n'ai encore que fort peu voulu couler à fond les affaires depuis les huit jours qu'il est de retour à Vienne, m'en a assez dit pour me laisser voir clairement que rien ne ressemble moins à une alliance que ce qui porte ce nom entre l'Angleterre et la France. Jugez du fait par l'argument suivant : « L'affaire d'Espagne est odieuse et exécrable. L'Angleterre ne clierclie pas autre chose que d'empêcher que la France n en devienne la maîtresse. Notre force se trouve dans la Reine Isabelle, non qu'elle soit une force espagnole, mais parce que Don Carlos en serait une française. » Et puis, que l'on menace à Paris de ne pas m'écouter? Que Dieu garde les pauvres humains d'une politique libérale! On est toujours réduit à se demander qui Ion veut tromper! Ma vieille expérience et le sens commun, le plus commun, me crient : Ce sont les auteurs eux-mêmes qui se trompent, et ils ne trompent personne autre !

22 août.

1261. Vous trouverez que j ai forcé les couleurs sur ma palette, et je le fais parce que je suis convaincu que le moment est venu où il devient indispensable de prendre une attitude dans l'affaire espagnole. Vous ferez ])ien si vous rendez le Roi attentif à cette nécessité. La meilleure interprétation qu'il soit possible de donner encore à la politique de la France dans cette affaire, c'est de ne représenter le Roi que comme un instrument maniable entre les mains de son Conseil, et par conséquent de ne pas lui imputer personnellement l'ambiguïté de l'attitude du Gouvernement français. Tel est encore, en effet, mon sentiment, mais la cause de l'ordre n y gagne rien.

ment de cette affaire, le billet suivant : « Je vous envoie, mon cher Comte, sous forme d'annexé, une lettre du comte Apponyi fjiii contient la preuve que cette histoire d'un mariage entre un Prince français et une Archidiuiliesse autrichienne est définitivement enterrée.

«Je vous prie d'en informer Sa Majesté. Maintenant que cette désagréable affaire est terminée, l'honneur commande de garder un silence complet à cet égard. » {Note de l'Éditeur.)

SUR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (l83(i). 155

Le Roi impuissant ne sert pas mieux cette cause qu'un prince hypocrite.

M. Thiers est en tout état de cause un homme fort dangereux. II a certains défauts communs aux Français, et il manque d'expérience dans le maniement des affaires poHtiques. Le char qu'il dirige verse toujours à droite ou à gauche, et i' recevra encore de bien dures leçons s'il parvient à se soutenir. Thiers aurait dû rester ministre de l'intérieur; il entend le maniement des partis en France. Il en est différemment de l'Furope. Singulier amalgame de doctrines révolutionnaires, d'audaces de journaliste et de despotisme gouvernemental, ce ministre représente son pays vis-à-vis du pays ; il n'est pas fait pour le représenter en face de l'Europe. On n'y est pas dupe des situations; on y connaît les dangers auxquels est exposée la France et dont celle-ci menace le corps social. L'ère des phrases est généralement passée, et elles ne font plus le moindre effet.

Metternicli à Sainte-Aulaire. Vienne, le 3 septembre.

1262. Les rapports de Paris sont du 28 et arrivent avec les gazettes du 29. C'est Mole qui paraît chargé de la formation du nouveau ministère. Guizot et Duchàtel ont été cités par courrier et par le télégraphe. La position semhie difficile, surtout avant l'arrivée^ de Guizot, que l'on regarde comme la tète de toute nouvelle combinaison. Le comte Apponvi n'a pas vu le Roi, car il ne veut pas prêter à la calomnie, comme s'il se mêlait de quelque chose, et il a raison pour le fond et dans la forme. Il a vu M. Thiers, qui lui a dit qu'il allait partir pour l'Italie. Dans cet entretien, M. Thiers a soutenu la thèse que le Roi se perdrait en n'intervenant pas ; que la constitution de 1812 ne changeait rien à cette nécessité; qu'il aurait répondu du triomphe du juste miheu ; que la proclamation de la constitution était l'œuvre d'une soldatesque effrénée ; que l'Espagne ne voulait que d'un juste milieu, etc.

Il a dit à d'autres qu'il attendait le nouveau ministère à la prochaine session; qu'il ne ferait pas une opposition de salon,

mais de tribune ; qu'il formerait un parti nouveau dans la gauche, qu'il renforcerait par le tiers parti ; que dans six mois il serait de nouveau ministre, et qu'alors il conduirait la révolution de Juillet à ses fins ; qu'en France il n'v avait qu'un seul homme, et que cet homme, c'était lui!

Le conseil du 25 au soir n'a duré qu'une demi-heure. M. Thiers et le Roi y ont parlé seuls. I^e sujet a roulé sur larticle du Moniteur.

M. Thiers a seul donné sa démission, et c'est lui qui a fait insérer dans le Journal de Paris du 2G août celle de ses collègues, qui n'en savaient rien.

En Espagne, on s'égorge. La troupe à iNIadrid est continuellement en insurrection. Elle formule les demandes les moins possibles h satisfaire, comme, par exemple, celle de pain blanc au heu de pain noir, et des détachements ont voulu aller en chercher sur la table de la Reine. Les bataillons se battent entre eux, ils n'obéissent à personne.

Voilà l'histoire du jour et celle du testament de Ferdinand YII !

Aletternich à Apponyi. Vienne, le 16 octobre.

1265. Dans mon expédition de ce jour, je ne suis point entré en matière sur les points de vue exposés par M. Mole à l'égard des mesures que les circonstances pourraient nécessiter en Italie. Ce ministre fait allusion à une intervention autrichienne à Naples et à des secours à prêter par la France au Roi de Sardaigne. A toute idée pareille il n'y a qu'une réponse possible : c'est que nous ne laisserons pas la Révolution prendre pied en Ralie, de quelque côté qu'elle puisse essayer de le faire, et c'est ce que j'ai consigné dans ma dépêche à ]VI. le prince Esterhazy du 17 septembre demiier. A côté de cette décision, il reste un principe à sauver, c'est la liberté qu'a tout Gouvernement indépendant de réclamer de la part d'une puissance le secours qu'il regarde comme le plus utile. Gomme certainement Sa iNIajesté Sarde n'appellera pas secours ce qui n'en serait pas, nous pouvons nous appuyer,

sans courir de risques, sur une force des choses qui peut nous conduire à des complications que nous regretterions sans pouvoir nous empêcher de les hraver.

Dans ce peu de mots se trouve tout un système d action qui n'a pas besoin d'être développé par nous, sauf en temps utile. Le Cabinet français ne saurait avoir de doute sur la nature de notre décision; il n'y a ainsi point de nécessité à lui apprendre ce qu'il doit savoir. Aussi souvent que l'occasion de nous expliquer sur une aussi grave question pourra se présenter, veuillez le faire en conformité de notre principe et sans vous dire muni d'instructions. Ce qui s'entend de soi-même et ce qui a été dit vingt fois ne forme pas l'objet d'instructions renouvelées. Les entretiens que M. le prince Esterhazy aura eus avec le Roi nous éclaireront sur la pensée de Sa Majesté à l'égard de ce sujet délicat.

Il me paraît que Mqv le duc d'Orléans se remue plus qu'il n'est bien pour lui-même qu'il le fasse. Sa position est difficile, sans contredit, mais c'est dans des positions pareilles qu'il est prudent d'user de beaucoup de sagesse. Or, le duc est-il sage? Ce n'est certes pas moi qui déciderai de la question. S il y avait un calcul sérieux à fonder sur rien de ce qui constitue la France telle que l'ont faite le dix-huitième siècle, la Révolution, l'Empire, la Restauration et 1830, je me permettrais d'assurer que le Gouvernement est dans une bien mauvaise passe. Dans la situation actuelle, la France traînant à sa suite les conséquences de tant de passés et végétant sous un présent qui n'a rien su trouver de plus fort pour s'y appuyer qu'un juste milieu qui n'est rien du tout, — car une suite de négations ne constitue une attitude gouvernementale ni pour les gouvernants ni pour les gouvernés, — je ne sais sur quelle base asseoir un calcul sérieux. Livré à la seule ressource de l'instinct, je ne nie pas que le mien ne soit plein de doutes sur le lendemain d'une aussi pitoyable veille.

Adieu, mon cher Comte; que Dieu vous ait en sa sainte et digne garde. Si tous les hommes ont besoin d'une pareille garde, un ambassadeur d'Autriche à Paris ne peut décidément pas s'en passer.

9 novembre.

1264. L'action inqualifiable du jeune Bonaparte * a été jugée de prime abord ici à sa valeur véritable. Les recberches auxquelles elle prêtera conduiront en Suisse, sans expliquer davantaf;e comment un colonel, homme sérieux, ne fût-ce que parce qu'il a passé làge d'une effervescence puérile, a pu se joindre à une entreprise aussi imprudente. Parmi ceux qui ne reviennent pas de leur étonnement se trouve le prince de Salerne. Le colonel Yaudrev avait fait les honneurs des établissements d'artillerie de Strasbourg au Roi de Naples, et il n'avait en aucune manière fait sur ce prince et sur son oncle l'impression d un conspirateur.

Le parti que le Gouvernement a pris de ne pas retirer le procès du lieu du délit est fort sage. Il ne pourrait nulle part être mieux conduit que là où le ridicule s'est placé à côté du crime. Je regarderais comme fort utile que la question de la complicité du parti radical en Suisse ne fût jamais perdue de vue. Ce qui est certain, et ce qui n'a plus guère besoin d'être démontré à personne, c'est qu'un foyer toujours incandescent comme l'est la Suisse ne peut être toléré dans la partie du monde qui a tant de prétentions aux progrès de la civilisation **.

* Il s'agit de la tentative bien connue que fit \e prince Louis Bonaparte à Strasbourj;, le 29 octobre, pour renverser le Gouvernement de Louis- Philippe et se faire proclamer Empereur. (lYofe de l'Editeur.)

** Le 6 novemlire, le prince de Metternicli, écrivant à Sainte-Aulaire au sujet de cet événement, s'exprimait ainsi : « Je vous envoie, mon cher ambassadeur, au moment où je la reçois, l'expédition ci-jointe de Carlsruhe.

« Vous y trouverez les détails d'une tentative révolutionnaire faite à Strasbourg. C'est du jacol)inisme, poussé par les efforts des conjurés en Suisse, revêtu de bonapartisme et accommodé à la méthode péninsulaire. Ce que les frères et amis oublient, c'est que le bonapartisme sans ÎNapoiéon est comme l'Espagne sans l'esprit espagnol. Strasbourg a présenté une échauffourée ridicule jusqu'à l'absurde si elle est de provenance uniquement française. La conjuration a-t-elle des ramifications? Nous l'apprendrons tout à l'heure. Ce qui ressort de l'événement, quelque plat qu'il soit, c'est que les factieux travaillent des corps militaires, et c'est ce dont je vous prévenais. Tout cela,

ovemure.

1265. Le Roi de Naples vient de demander la main de Madame TArchiduchesse Thérèse, et Son Altesse Impériale la lui a accordée. Il y a plusieurs mois que le bruit de ce mariage s'est généralement répandu en Europe, et il a gagné en intensité dans les dernières semaines. Voici quelle est à cet égard la vérité.

Ni avant ni pendant le séjour qu'a fait à Vienne, l'été dernier, Sa Majesté Sicilienne, il n'avait été question de ce mariage. Le Roi a rencontré Madame l'Archiduchesse dans les occasions où toute la famille impériale était réunie. II ne s'est non-seulement pas ouvert sur ses intentions, mais je suis même assez tenté d'admettre qu'à cette époque elles n'étaient pas arrêtées. Ce que nous avons su, c'est que ce Souverain ne pensait pas alors à se remarier aussi promptement. C'est du moins ce qu'il a dit, avec l'intention assez marquée que ses paroles fussent répétées. Il y a à peu près quatre semaines que le Roi chargea son oncle, le prince de Salerne, de s'informer si la main de Madame l'Archiduchesse était libre et si Son Altesse Impériale serait disposée à la lui accorder. Simultanément avec cette commission, Mgr le prince Léopold reçut l'ordre exprès du Roi de ne formuler la demande que par les voies les plus directes et sous le sceau du secret

La réponse transmise par Mgr le prince de Salerne ayant paru satisfaisante au Roi son neveu, ce Souverain vient de lui annoncer qu'il fera faire, dans le courant du mois prochain, la demande formelle de la main de Madame l'Archiduchesse Thérèse, et qu'il désire que la cérémonie du mariage ait lieu à Trente dans les premiers jours du mois de janvier suivant.

au reste, est détestable, ou heureux si le peuple et les hommes de bien se remuent enfin contre de pareilles folies.

M Vous serez le premier à apprendre mes nouvelles, et j'espère ne plus en recevoir; je le crois même. J'attache moins de valeur à l'événement, vu son déploiement à Strasbourrj ; on y trouve directement \a jeune Suisse et le quartier général du bonapartisme sur le lac de Constance. >>

{Note de P Éditeur.)

Je VOUS mande ces détails, Monsieur le Comte, afin que vous puissiez en faire usage envers le Roi Louis-Philippe. J'ignore si Sa Majesté Sicilienne a déjà informé son auguste tante de ses intentions; ce qui est certain, c'est que ce n'est que dans ce moment que je puis vous mander comme une réalité ce qui jusqu'à ce jour, où le Roi de Naples s'est définilivement prononcé, n'était qu'un bruit public.

8 décembre.

1266. Il arrive aujourd'hui au Roi Louis-Philippe ce qui devait lui arriver. Les embarras de sa position grandissent à mesure que la Révolution recule en France. Je l'ai dit cent fois, parce que je regarde cela comme vrai : 1830 a été un accident, amené et consommé à partie égale par les innombrables bévues commises par la branche aînée et par la politique intéressée de la branche cadette. L'une comme l'autre des deux branches a joué avec le feu ; le feu a fini par prendre, et il a consumé l'édifice. Louis-Philippe a été appelé au trône quand celui-ci n'était plus ce qu'il aurait voulu qu'il fût resté. Charles X a perdu le trône que, sans les fautes commises, il n'aurait pas vu crouler sous lui. Je ne connais rien qui rende mieux la vérité qu'un mot qui, ces jours derniers, a échappé à un personnage politique français : « J'ai été franchement dans l'opposition contre les Rourbons ; j'ai cru le trône plus fort qu'il ne l'était. Si j'avais pu admettre que 7ious le ferions tomber, j'aurais été ministériel. Croyez que tous mes amis se sont trompés comme je me suis trompé ! »

Tel est, en effet, le cas des doctrinaires et de toute la secte libérale et moutonnière. Ces gens ont cru faire de l'esprit, et cet esprit a tourné en une effroyable sottise, parla raison toute simple que ce qu'avec une inconcevable légèreté ces hommes ont pris pour de l'esprit n'en approchait pas même de loin !

Aujourd hui, les mêmes honnnes voudraient pouvoir refaire ce qu'ils ont détruit; mais la chose est impossible. L'édifice a croulé, et une machine en carton l'a remplacé. Tout le monde

a le sentiment de la vérité de ce fait, mais personne ne peut faire que du carton devienne de la pierre. Le seul homme qui au milieu des sots n'a pas été un sot, c'est le Roi Louis- Philippe. Il a empoigné les rênes du Gouvernement, et il a mené les choses aussi bien qu'elles pouvaient être conduites. Mais à l'impossible nul n'est tenu. Le Roi le sent, car il a l'esprit droit ; il sent qu'il vit d'habileté, et il sent aussi qu'à mesure que les masses se livrent au sentiment que le repos leur est nécessaire, les côtés faibles de son existence gouvernementale se font jour.

Le voyage de Mgr le duc d'Orléans à Vienne a été une faute. C'est la légèreté française qui seule a pu le conseiller. Vous savez combien je rends justice à la conduite qu'a tenue ici ce jeune prince : chargé d'enlever d'assaut une Archiduchesse, il s'est conduit avec un tact parfait.

Je lai couvert de mon égide en Autriche, mais personne n'a pu l'aidera pallier la faute commise à l'égard de son propre pays. C'est cette faute qui pèse aujourd'hui de tout son poids sur le trône d'Août. Le mariage du Roi de Naples, sur lequel je me suis expliqué dernièrement avec vous, a réveillé la question d'une manière regrettable.

Je vois que l'ambassade ici est fort occupée de la chose. Elle tremble de tout ce qui se dira à ce sujet à la Chambre. Je ne partage pas ses frayeurs. La faute est commise, et elle est escomptée.

Une situation pareille est certes déplorable ; mais les hommes, que peuvent-ils pour la changer? Rien, absolument rien, car ce qu'ils peuvent ne touche pas la cause et la source du malaise. Il en est des positions sociales comme des situations individuelles. L'art n'est jamais arrivé et n'arrivera jamais à effacer les vices organiques dans le corps humain. Tout ce qu'il peut faire, c'est de les pallier, de suppléer à ce qui manque ; mais il ne saurait changer la cause du mal en une source pour le bien. Un tyran bossu peut ordonner à tout un peuple de s'affubler de manière à paraître bossu ; cela ne rendra pas droit le prince, ni le peuple bossu. Quand la France est libérale, elle a la prétention que l'Europe entière

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