RÉFLEXIONS SUR UNE ALLIANCE DE FAMILLE (183G
d'atteindre, c'est d'assurer aux Etats qui coiDposent l'Europe le maintien de la tranquillité intérieure, autant que nous pouvons y contribuer, ou de chercher à la rétablir là où elle est troublée.
Quant à la politique proprement dite, nous n'en faisons que tout juste autant qu'il en faut pour empêcher que des complit cations politiques ne viennent distraire les Gouvernements de la pénible besogne gouvernementale qui pèse sur eux. Nous sommes faciles à deviner, parce que nous savons bien exactement ce que nous voulons comme ce que nous devons vouloir pour être fidèles à nous-mêmes. Une grande puissance centrale placée comme l'Autriche n'exagère pas son influence si elle s'attribue la valeur d'un élément de salut commun*.
* Dans une dépêche secrète atlressée le même jour au comLe Apponyi, le prince de Mettefnicli traite aussi cette question. Il s'exprime à ce sujet dans les termes suivants : « La lettre de M. Tliiers vaut mieux que la marche qu'il a imprimée à l'aflaire du mariafje. Celle-ci eût été fausse à Téjjard de toute autre Cour ; mais elle l'a été bien spécialement à l'égard de la notre. On n'enlève lien d'assaut à Vienne, ni le Cabinet, ni une princesse. Dans sa lettre, M. Thiers aurait raisonné juste s'il n'avait point oublié que la position de la famille royale en France est fausse , et qu'en raison de cela, la sûreté personnelle du Roi et du successeur au trône est compromise. Personne ne mettra en doute que la Maison d'Orléans ne soit une grande et illustre Maison ; c'est le trône du 7 Août qui la rapetisse. Le duc de Chartres eût été un parti plus désirable ; le Prince Royal des Français ne l'est pas. «
(Note de l'Editeur.')
EXTRAITS DU JOURNAL DE LA PRINCESSE MÊLANTE. DÉTAILS BIOGKAPHIQUES
1268. Vienne (du l'"'' janvier au 31 décembre).
1268. Fêtes du nouvel an. — Le casino de la noblesse. — Le Vladica de Monténéfjro. — Bal chez l'ambassadeur turc. — Questions de préséance. — Le palais Esterhazy. — Trente-deuxième anniversaire de naissance. — Soirée chez l'impératrice ré{;nante. — Le livre de Fiévée sur Bonaparte. — Fête militaire d'enfants chez l'Archiduchesso Sophie. — Sombres pressentiments. — La situation en France. — Lord Palmerston. — Autrefois et aujourd'hui. — Maladie du Palatin. — • Détails d'intérieur. — Bétaljlissement du Palatin. — Mort d'Ancillon. — Le missionnaire Baraga. — La chapelle du Bennweg. — Soixante-cinquième anniversaire de la naissance du prince. — Concert chez l'Archiduchesse Sojihie. — Entrée du nonce. — — La Dauphine. — Le prédicateur de la Cour Strauss. — Le livre de Marmont sur ses voyages. — Mort du Boi d'Angleterre. — Départ du prince. — Son voyage et les succès qu'il y obtient. — Séjour de la princesse au pavillon. — Le comte de Scliulenburg. — Fanny Elssler. — Le duc de Bordeaux et lord Clanwilliam. — Betour du prince. — Charles de Liechtenstein et Beischach. — Les Archiducs Ferdinand, Maximilien et Jean. — Elections en Angleterre. — L'Electrice de Bavière. — Pourtalès. — Tristes dispositions. — Naissance d'un enfant. — Le petit Lothaire. — Acteurs français au théâtre du Kiernlnerthor. — Le prince Auguste de Prusse. — Contrariétés. — L'affaire du l'archevêque de Cologne. — Bunsen. — L'Impératrice mère. — Maladie de l'Archiduchesse Sophie. — Carrousel d'enfants. — Fin de l'année.
Vienne, le l" janvier 1837.
1268. Ce soir, toute la ville est venue chez nous; la scène des années précédentes s'est renouvelée au Ballplatz, c'està-dire qu'il y régnait une confusion extrême et qu'il y avait foule dans les salons, pendant que l'escalier était encore plus encombré. J'ai fait les honneurs jusqu'à huit heures, parée du grand cordon de l'ordre de Malte. Ma collection de portraits,
qui devient de plus en plus intéressante, trouve un succès extraordinaire auprès de la société.
3 janvier.
On veut fonder ici un casino de la noblesse, ce qui donnera le coup mortel aux salons et aux endroits oîi se réunit la bonne société, en tant qu'elle existe encore chez nous.
J'ai assisté à la bénédiction dans l'église de Saint-Pierre, puis j'ai eu à dîner l'archevêque et souverain du Monténégro, une espèce de géant, qui pense peu à son diocèse, mais qui songe d'autant plus à couper des têtes deTuixs. Il est toujours en guerre ouverte avec les Turcs, dont il parle avec beaucoup d'exaspération. M. de Lilienberg, celui de nos généraux qui commande en Dalmatie, et son aide de camp, nous ont servi d interprètes. Félix Schwarzenberg, Neumann et Ottenfels nous ont aidés à soutenir la conversation autant que cela a été possible. L'archevêque est partisan des Grecs et est placé, ainsi que son pays, sous la protection particulière de la Russie. Tout cela irrite les Turcs , et l'on dit que la résistance des Monténégrins donne beaucoup de soucis à l'ambassadeur turc.
22 janvier.
A neuf heures, il m'a fallu aller chez l'ambassadeur de Turquie, où j'avais à faire les honneurs du bal. Lorsque j'arrivai à Mariahilf, il y avait déjà quelques invités. Par contre, ceux qui comptent dans une soirée arrivèrent encore plus tard que d'ordinaire. Je me hâtai de faire commencer la polonaise lorsque les Archiducs et la princesse de Wasa eurent fait leur apparition, afin de prévenir les discussions de préséance entre certaines dames ; car des affaires de ce genre vous font entièrement perdie la tête. Après que les Archiducs eurent dansé une courte polonaise , il fallut attendre pour commencer la première valse , parce que personne ne
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venait. Mais enfin tout finit par marcher convenablement. C'était ce qu'on a l'habitude d'appeler un beau bal ; mais leS appartements du palais Esterhazy, à Manahilf, qu'habite l'ambassadeur, ne sont malheureusement pas bien tenus. Les tableaux les assombrissent; on ne peut pas les éclairer, et les meubles sont vraiment indignes d'y figurer. On a servi des mets froids; la foide était énorme; cependant tout s'est bien passé. L'ambassadeur de Turquie paraissait être sur les dents. Il commence déjà à parler assez bien le français.
Clément a lu avec intérêt les discours prononcés à la Chambre de Paris. Il a consacré une attention toute particulière à celui oîi M. Thiers a traité la question de l'intervention en Espagne*, et il m'a dicté des notes dont il a besoin pour une dépêche qu'il veut envover à Apponyi. Je suis restée dans son cabinet jusqu'à deux heures et demie, sans bouger.
28 janvier.
Je compte aujourd'hui trente-deux ans ; c'est ce qu'on peut appeler au moins un âge mûr. Clément m'a donné une jolie bonbonnière de jaspe ; mes enfants m'ont adressé leurs compliments habituels.
Après le dîner, il m'a fallu assister à une soirée chez l'Impératrice. L'Empereur nous a montré sa belle collection de dessins représentant les fleurs rares qu'on cultive à Schœnbrunn.
4 février.
Clément nous a lu quelques passages d'un livre qui vient de paraître et qui l'intéresse beaucoup : c'est la vie et la corres-
* Il s'agit (lu grand discours prononcé par Thiers, le 14 janvier, à la Chambre des députés.
(^A'ote de l'Editeur.^
JOURNAL DE LA PUINCESSE MÉLANIE (1837). Hl
pondance de Bonaparte par Fiévée *. C'est un ouvrage excellent, écrit avec un grand amour de la vérité.
10 ft'vrier.
J'ai été chez Clément; il est absorbé par des affaires péni- Ijles, qu'il me caclie pour ne pas m'attrister et ne pas m'inquiéter ; je ne puis cependant pas me dissimuler que les choses vont mal, et que l'état actuel n'offre guère de chances d'amélioration.
Le soir, Léopoldine Liechtensiein (née Eslerhazy) est venue; elle se tourmente beaucoup au sujet de Paul Esterhazy, qui, à ce qu'il semble, désire rester ambassadeur à Londres. Clément lui a écrit, par le dernier courrier, une lettre toute paternelle, par laquelle il le laisse libre d'agir à sa convenance. S'il reste ambassadeur, Clément en sera heureux ; s'il croit, au contraire, que ses affaires privées pourraient souffrir de son absence, il peut se retirer.
11 février.
Nous sommes allés chez l'Archiduchesse Sophie, qui donnait une seconde édition de la fête célébrée, il y a quelques jours, en l'honneur de l'Impératrice mère. La Cour seule était présente. Les Archiducs, les petits IJombelles, Salis et Richard entre autres, ont reproduit trois tableaux de la vie militaire, un camp, un assaut et un bivouac. Tous les enfants étaient en uniforme, et c'est ainsi qu'ils ont déPdé devant la Cour. C'était un très-joli spectacle ; aussi a-t-il eu beaucoup de succès. L'Archiduchesse a très-bonne mine.
23 février.
La situation générale inspire de grandes appréhensions à Clément. Une crise paraît imminente, et tout présage de vio-
* Corre<!po>idance el relations de Joseph Fiévée avec Bonaparte. Paris, 1837.
(^Note de l'Editeur.)
lentes commotions. Nous sommes tous bien malades, et j'avoue que je perds courage et que je reste bien tourmentée quand je me détourne un moment de la triste image de l'avenir. Clément envisage résolument les événements qu'il voit poindre à l'horizon, et s'apprête à lutter jusqu'au dernier soupir avec ce courage que donne la confiance qu'on défend la bonne cause.
29 mars.
Il est venu de Paris un courrier apportant des nouvelles qui prouvent que la situation de la Finance est très -alarmante. Louis-Philippe est tous les jours en danger d'être assassiné; on s'attend si positivement à l'événement fatal, qu'on dit tout haut que telle ou telle chose arrivera le jour de l'assassinat du Roi. Tous les partis sont déchaînés, on ne s'impose aucune contrainte; aussi n'est-ce qu'en tremblant qu'on peut envisager l'avenir prochain de ce pays, qui en entraînera tant d'autres dans sa ruine.
1" avril.
Clément a reçu un courrier de Londres, et il a feuilleté les dépêches jusqu'à dix heures du soir. Lord Pahnerston devient si traitable qu'on peut en conclure combien sa position est fragile.
3 avril.
Clément a eu au salon une intéressante conversation sur Napoléon et sur l'inquiétude que son existence inspirait au monde. Je crois toutefois qu'en ce temps-là l'inquiétude était moindre qu'aujourd hui. On connaissait du moins l'ennemi; actuellement, il faut craindre les amis autant que les ennemis, parce que les premiers sont faux et maladroits.
7 avril.
Clément est venu me chercher pour me faire faire un tour de promenade; mais, en passant par les salons, nous avons
JOURNAL DE LA PRINCESSE MÉLANIE (l83-,\ 173
rencontré le comte de Waldstein, aide de camp du Palatin*, qui venait nous annoncer que ce dernier était très-malade. Clément s'est rendu en toute hâte à la Cour; il a pris les mesures nécessaires, puis il est revenu dans un état d'extrême agitation; néanmoins, il a travaillé avec cette énergie que je lui connais dans les grands moments de crise.
8 avril.
Clément a été chez moi ; il en avait fini avec toutes ses conférences, et il était rassuré sur toutes les complications que pourrait faire naître la mort du Palatin. Après le dîner, je suis restée auprès de lui dans son cabinet. Le baron Moll , un des aides de camp de l'Empereur , a été envoyé à Pesth. Rien n'a été oublié , et je ne puis contenir mon admiration quand je vois le caractère de mon mari se révéler à l'occasion d'un événement important que rien ne faisait prévoir.
12 avril.
La journée s'est terminée par un rout monstre. Je n'ai encore jamais vu autant de monde réuni chez moi. Clément a eu la bonne idée de lire à nos invités un livre tout à fait curieux , qu'on lui a envoyé de Linz; nous n'avons pas discontinué de rire à la lecture des sottises qu'il contient.
19 avril.
Hier, Clément s'est arrangé avec Sina, et nous sommes aujourd'hui en possession de la maison Doblhof, avec le jardinil est notre voisin au Rennweg, et celte extension de terrain est un grand avantage pour nous. Clément est très-heureux de cette acquisition ; il est souvent venu chez moi pour discuter tous les arrangements qu'il projette . Nobile est venu égalemen nous soumettre des plans.
* L'Archiduc Joseph, oncle de l'Empereur. (Noie de l'Éditeur.)
jNIoII, un des aides de camp de rEmpereur, est revenu de Pestli. Le Palatin est rétabli. L'Arcliiduc Jean, qui se trouvait aussi à Pe>th , est allé voir mon mari. Il paraît que, depuis sa maladie, le Palatin voit les choses sous un jour plus vrai; il demande à Clément ses conseils et son appui.
23 avril.
Il y a eu un Te Deiun solennel à la Cour, pour remercier Dieu d'avoir conservé le Palatin. Six dames hongroises étaient de service comme dames du palais; on dit que le cortège était très-imposant et très-beau. Tous les vrais patriotes ont remercié le Ciel d'avoir rendu la santé au Palatin.