‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich. Publiés par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 2)Chapitre 25 sur 91 · VI · texte numérisé non relu

VI

par le Roi de Hanovre, afin d'annoncer son avènement au trône. Je l'ai invité à dîner avec Hardenberg, le gros Schulenburg et quelques autres. Il fait une impression agréable. D'ici il est parti pour Munich, vu que notre Empereur ne pouvait le recevoir à Iscbl , où l'Impératrice venait d'avoir la rougeole , et dans quelques jours il rentrera dans son pays.

Fanny Elssler a eu un succès tout à fait extraordinaire auprès du public de Vienne. L'enthousiasme a surtout dépassé toute mesure lorsqu'elle a exécuté une danse espagnole, la cachucha ; pendant le court séjour qu'elle a fait ici, il lui a bien fallu, je crois, la danser trente fois. Elle n'a paru qu'à cinq représentations. Sous ses fenêtres , il y a eu des sérénades , des vivat, des fanfares; bref, toutes sortes de choses qui contrastent singulièrement avec le calme qui régne d'ordinaire à Vienne.

Une après-midi, le duc de Bordeaux est venu chez moi, avec le duc de Blacas et deux messieurs qui l'accompagnent toujours. 11 m'a fallu quelque temps avant de le reconnaître. Il a un extérieur distingué , un profil remarquable et un regard très-sympathique. Cette excursion à Vienne l'enchante ; il n'était jamais venu ici; aussi tout l'étonné et le frappe. Il a déjà été pai'tout pour tout voir. Il est monté sur la tour de l'église Saint- Etienne et a visité le Belvédère, les arsenaux, les musées; bref, toutes les curiosités. Lorsqu'il m'honora de sa visite, il revenait de Schœnbrunn et voulait aller à Laxenburg pour revenir le soir à Erlaa , tout cela avec les méchants chevaux du loueur de voitures Jantschky, qui l'avaient promené toute la journée. Je le fis déjeuner, car il en avait grand besoin pour se restaurer; ensuite je lui donnai une voiture. Ayant remarqué que mes visiteurs désiraient que l'Impératiice mère fût informée de l'arrivée du duc , j'écrivis à sa dame d'honneur, et le lendemain l'Impératrice invita le jeune duc à venir à Schœnbrunn, ce qui a fait partout une bonne impression et beaucoup de plaisir.

Clanwilliam a également fait une courte apparition. Il est venu me rendre visite , et je l'ai encore rencontré chez Fanny de Liechtenstein. Il voit les affaires d'Angleterre sous un aspect

JOURNAL DE LA PRINCESSE MÉLANIE {l8;n). 170

couleur de rose et croit que la jeune Reine gouvernera avec sagesse. Dieu le veuille !

15 août.

Je voulais aller à la rencontre de Clément; mais je n'en ai rien fait, parce que j'ai trouvé que la chaleur était excessive et que j'avais peur d'être incommodée. A trois heures, il est arrivé avec papa. J'ai été très-émue, et j'ai remercié Dieu de m'avoir fait arriver enfin à ce moment tant désiré et si lent à venir. Je trouvai qu'il avait mauvaise mine, ainsi que papa; mais tous deux paraissent contents de leur excursion et de leurs différents voyages. Nous avons dîné avec Neumann et Ottenfels, après que Clément eut tout visité. Il est étonné des progiès des enfants. Mélanie parle un peu le français; Richard a grandi et me donne de la satisfaction ; son précepteur, bien que très-jeune , exerce sur lui une influence salutaire ; je ne puis assez en remercier Dieu. Après le dîner. Clément a passé son temps à circuler dans les deux jardins et dans les deux maisons. Il n'est pas resté tranquille un instant. Le soir, nous sommes allés en ville ; il voulait voir ce qui s'y était fait de nouveau.

16 août.

La famille Charles de Liechtenstein, le père, la mère et la fille, ainsi que Reischach , ont dîné chez nous. Charles va à Londres pour féliciter la Reine. Il emmène Reischach; tous deux sont enchantés de faire ce voyage. Le prince de Wasa et Tettenborn sont venus après le dîner; ils voulaient parler à Clément, mais celui-ci n'a pu les recevoir, parce que l'Archiduc Ferdinand se trouvait chez lui. L'Archiduc revient d'Hermannstadt et a très-bonne mine. L'Archiduc Maximilien a résolu de s'arrêter à Ischl pour tenir compagnie à l'Empereur.

19 août.

L'Archiduc Jean, qui va partir dans quelques jours pour se rendre au camp russe et ensuite à Constantinople, a passé une

heure ici. Il trouve, comme tout le monde, que notre installation est charmante.

Clément est très-satisfait des élections qui viennent d'avoir lieu en Angleterre, et qui ont donné une forte majorité au parti conservateur.

22 août.

J'ai dîné avec Sainte-Aulaire , le comte d'Estourmel , qui quitte Vienne pour aller en France, et un !M. Rogier, journaliste et propriétaire du journal la Paix. Plus tard sont venus Gyulai et Josika , et j étais en train de causer avec Fanny de Liechtenstein, dont la première sortie avait été pour moi , avec Louis et Henriette Hunyady, lorsque tout à coup entrèrent Clément, FArchiduc Ferdinand et rÉlectrice de Bavière. Je ne connaissais pas cette dernière; elle a de lesprit et elle cause bien.

J'ai dîné avec Clément et M. de Pourtalès, le frère de Frédéric de Pourtalès, que nous avons vu ici l'année dernière. C'est un homme foncièrement honnête ; il s'est fort bien conduit en Suisse ; bref, c'est un homme qu'on voudrait voir souvent chez soi. La conversation a roulé surtout sur la politique, et elle a été fort intéressante. Le soir, sont venues de nombreuses visites.

26 août.

L'Archiduc Maximilien est venu chez Clément. Son extrême bonté est vraiment touchante ; il fait du bien partout où il peut.

7 septembre.

J'ai encore passé une triste matinée, et je suis incapable de me livrer à une occupation suivie. Aussi ne puis-je suivre Clément comme j'étais habituée à le faire. Je le laisse donc seul et je reste dans ma chambre , ce qui rend ma situation fort pénible. En un mot, je ne suis, pour le moment, bonne à

rien dans ce monde , et je souffre beaucoup. Clément aussi est triste et inquiet ; mon état lui inspire des inquiétudes , et je n'ai pas la force de les dissiper, car je suis encore plus inquiète que lui.

9 septembre.

Dans la nuit du 9 septembre , j'ai donné le jour à un garçon ; cet événement a causé une grande joie à tous les membres de la famille.

J'ai quitté le lit le dixième jour; j'étais faible, mais je me sentais assez bien. Mon petit Lotbaire a l'air d'être robuste; j'espère qu'il continuera d'être bien portant, et que du moins il ne me donnera pas d'inquiétudes. Après être arrivée à la sixième semaine, alors que j'étais encore toute faible et épuisée par de longues souffrances, il m'a fallu subir une nouvelle épreuve, plus dure que les précédentes. Un matin, en traversant la cbambre des enfants, je vis la bonne et Marenzeller près du berceau du petit , et je ne tardai pas à apprendre que le pauvre enfant souffrait des mêmes convulsions que les deux petits anges qui m'ont été enlevés d'une manière si cruelle. Je me suis aussitôt résignée à faire encore ce sacrifice, et cela sans murmurer, Dieu le sait; mais j'ai ressenti, dans toute son borreur, la crainte de perdre ce petit être, qui a vu le jour au milieu de telles douleurs et de tels dangers, sans qu'il me reste de cette longue période de cruelles souffrances autre cbose que le regret de ne l'avoir plus.

10 novembre.

Nous avons été au tbéâtre du Kaerntnerlhor, où avait lieu la première représentation d'une troupe française, qui restera quelque temps ici. Clément l'a vue cbez Sainte-Aulaire , et elle lui a fait grand plaisir. La première pièce, Malvina, était triste et ennuyeuse ; les acteurs sont passal)lement médiocres. La seconde , un vaudeville intitulé Moiroud et Compagnie, est cbarmante et a tellement amusé Clément que j'en ai été tout beureuse. Je comptais me coucber de très-bonne heure, parce

que je me sentais très-fatiguée ; mais la visite des deux fils de l'Archiduc Charles, qui viennent de Gratz et de Briinn, où ils sont en garnison, m'a forcée de rester au salon jusqu'à minuit. Le jeune prince de Nassau est également venu ; il est très-beau garçon et a énormément grandi.

29 novembre.

Le prince Auguste de Prusse est venu me surprendre avant qu'il y eût une seule lampe allumée. Je me suis confondue en excuses, ce qui ne réparait pas le mal ; il a été aimable et gai, et a paru content de sa soirée. Ma collection de portraits a fait les principaux frais de la conversation ; le prince m'a promis le sien.

2 décembre.

Le monde m'inspire un tel dégoût que, si j'écoutais mon cœur, je chercherais à en dégoûter aussi Clément et à le déterminer à songer enfin à lui-même et à ses enfants. Mais que Dieu me préserve d'agir ainsi! Je fais semblant de croire tout ce qu'il me dit pour défendre ses misérables ennemis, parce que je sais pertinemment qu il ne se fait pas d'illusions et qu'il ne cherche qu'à en faire naître chez les autres, afin de soutenir le courage de tous. Que Dieu bénisse ce noble caractère !

Clément est très-occupé de l'affaire de l'archevêque de Cologne , qui lui inspire aussi des appréhensions pour notre Empire.

3 décembre.

Il m'a fallu faire grande toilette pour assister à un dîner donné en l'honneur du prince de Prusse. Tous les grands dignitaires de la Cour étaient invités , ainsi que le Corps diplomatique , la princesse Esterhazy, la comtesse de Hartig, la princesse de Dietrichstein, Thérèse Fûrstenberg et Panny Zichy. Le prince a causé beaucoup et bien.

lO décein!)re.

Mimcli, Marschall , Werner» le maréchal Marmont et M. de Bunsen ont dîné chez moi. Clément a eu un long entretien avec ce dernier. II paraît que ce ministre est embarrassé, malgré Tintérét évidemment très-vif qu'il prend à toute l'affaire de Cologne, et qu'il a un peu conscience de la faute qu'il a commise.

17 décembre.

Je me suis fait excuser auprès de l'Impératrice mère de n'avoir pu me rendre à une audience fixée pour quatre heures et demie, parce qu'il m'a fallu aller chez Tatistscheff. J'ai terminé la soirée par un rout tellement colossal qu'il m'a été presque impossible de pénétrer dans mon salon. J'avais déclaré assez haut que je ne recevrais pas avant le mois de janvier; cependant on force ma porte avant la date que j'avais fixée. Lamb m'a présenté une jolie Anglaise, lady Sterling.

19 d('ceinbre.

J'ai été avec Clément au Rennweg, puis il m'a lallu me mettre vite en toilette pour me rendre chez l'Impératrice mère. Je l'ai trouvée très-inquiète au sujet de l'Archiduchesse Sophie, qui a été prise, hier soir, d'un accès de fièvre, et qui a passé toute la journée dans une espèce de torpeur. L'Impératrice s'est montrée très-bonne pour moi ; j'ai beaucoup parlé de Clément, et je ne lui ai rien caché de ce que j'avais sur le cœur. J'ai été surprise de la voir si bien au courant de tout ce qui se passe, et en même temps j'ai été profondément touchée de trouver chez elle de si bons sentiments à l'égard de mou mari; elle m'a affirmé que l'Archiduc François connaissait toute la vérité, et que Clément trouverait toujours en lui un appui solide. Bref, j'ai été étonnée de la voir si bien comprendre et même partager mes appréhensions. L'audience a duré une heure et demie.

20 décembre.

J'ai été effrayée au plus haut point lorsque j'ai entendu Malfatti affirmer que rArchiduchesse Sophie était à la mort. Il était survenu un érysipèle; la torpeur était très-grande, ce qui indiquait que le cerveau était pris ; aussi Malfatti croyait-il que la mort pourrait venir d'un instant à l'autre. D'ahord l'inquiétude me fit perdre la tète, ensuite je réfléchis un peu et j'en vins à me dire que Malfatti, fâché d'avoir été laissé de côté, voulait prouver maintenant qu'il avait raison, et que, soit qu'il fût réellement inquiet, soit qu'il voulût pleinement justifier ses inquiétudes, il attribuait une gravité tout à fait exagérée à une maladie d'ailleurs très-sérieuse.

21 décembre.

L'Archiduchesse Sophie va beaucoup mieux aujourd'hui.

31 décembre.

On m'a conduite dans le grand salon, qui était entièrement éclairé et où se trouvaient déjà de nombreux invités , entre autres les petits Archiducs, fils de rArchiduchesse Sophie, et les enfants de l'Archiduc Charles. Henriette, Julie Hunyady et maman avaient organisé un petit tournoi , un carrousel d'enfants, dont les héros chevauchaient sur des chevaux de carton; c'était charmant. Plus tard on les a fait souper, ce qui a aussi offert un joli coup d'œil. La jeune génération, qui soupait avec ses futurs Empereurs, a fait naître dans les esprits plus d une pensée poétique.

J'ai terminé la soirée chez maman avec une société choisie. A minuit, tout le monde s'est embrassé. Que Dieu bénisse l'année 1838; qu'il la rende heureuse pour mon mari ; qu'il le fasse triompher de ses ennemis, qui sont les ennemis du bien; qu'il lui donne la force physique et morale qui lui est nécessaire; qu'il l'arme de courage et lui épargne les chagrins

domestiques; qu'il protépe mes enfants, ma famille, mes amis! Qu'il me préserve de tout danger moral et physique, et qu'il remplisse mon cœur de reconnaissance pour toutes les grâces qu'il m'accorde ! Ainsi soit-il.

EXTRAITS DE LETTRES CONFIDENTIELLES ÉCHITES PAR METTERMCII A APPONYI, A PARIS, ETA SAINTE-AULAIRE, A VIENNE, DU 2 JANVIER AU 18 NOVEMBRE 1837.

1269. Situation du Roi Louis- Pliilippe. — L'alliance anglaise. — Talleyrand.

— Poz/.o. — La princesse de Lieven. — 1270. Nouvel attentat contre Louis- Philippe. — Son discours du trône. — 1271. La Sainte-Alliance d'après les idées de Louis-Philippe et de Mole. — Rapports avec le premier. — Verdict de Strasbourg. — Valeur du jury. — 1272. Ce que l'Angleterre veut en Espagne. — Louis-Philippe et ses ministres. — Encore l'affaire de Strasbourg. — Il est à désirer que le duc d'Orléans soit appelé au Conseil des ministres. — 1273. Illusions de Louis-Philippe au sujet des lois de dotation. — 1274. Son erreur en ce qui concerne le ministère. — Mariage du duc d'Orléans avec une princesse de Mecklembourg. — L'importance de Bllbao pour Don Carlos. — 1275. La Monarchie des Tuileries et la Monarchie de Goritz. — 1276. Difficulté de former le ministère français. — 1277. Mort du baron de Plessen. — 1278. Confusion qui règne en France.

— Mole. — 1279. L'expédition de Constantine. — 1280. Retraite de Don Carlos de devant les portes de Madrid.

Metternich à Apponyi. Vienne, 2 janvier 1837.

1269. Je vous envoie le présent courrier dans le double but de répondre à vos intéressants rapports du 11 au 18 décembre et de mettre un courrier à votre disposition. Vous verrez que je m'explique envers le Roi avec une grande franchise, et il faut le faire on se taire. Le Roi Louis-Philippe a positivement une haute intelligence, et il a certes besoin de son concours pour pouvoir suffire à la charge qui pèse sur lui. Il a acquis bien de l'expérience sur un champ qui non-seulement n'avait pas été le sien, mais qu'il avait attaqué, tandis qu'aujourd'hui il doit le défendre. Ce que je réponds à la distinction que le Roi vous a faite, entre lui, — homme trituré dans les rouages révolutionnaires , — et moi qui n'ai point été trituré, me

1S6 RECLEIL DE DOCUMENTS (1835-1848)

seml^le non-seulement juste , mais utile à être placé sous ses yeux. Ce n'est ni un sentiment de fatuité ni une pensée exagérée quelconque qui me permet de croire qu'en fait de révolutions je ne suis pas moins savant que si j av.iis travaillé à Tœuvre de destruction. Je tiens à ce que Louis-Philippe sache que je sais beaucoup, et que dès lors je ne suis pas disposé à me laisser séduire par du clinquant. Le jour où il ne mettra pas en doute cette vérité, il ne pourra plus croire (si toutefois il devait le croire ) que je puisse me faire illusion sur les difficultés de sa position.

Personne, certes, n'est plus prêt que moi à regarder cette position comme éminemment difficile. Elle Test hien particulièrement, parce que, Tîo/ en vertu d'une révolution, Louis-Philippe doit, s'il veut régner, réformer les bases de son existence. Pour cela, il faut qu'il se mette en contradiction avec tous les précédents de sa vie publique et même privée. Toute entreprise de cette nature est pleine d'embarras et de dangers , mais elle n'oflre pas les chances d'un choix à faire ; elle est de celles qu'il faut tenter, car en ne le faisant pas on est sûr de périr. Si le Roi devait donc croire parfois que nous regardons sa position comme moins gênée qu'elle ne l'est, il se trompe.

C'est dans ses relations avec l'Angleterre que le Roi éprouvera encore bien des embarras ! La vérité est que ces relations se sont établies sur un point de départ qui a reposé sur une erreur. Les hommes de Juillet ont cru devoir garantir leur existence contre des attaques des puissances conservatrices, et ils ont jeté à cet effet leurs regards sur le libéralisme anglais. Celui-ci a accepté l'offre , et il n'est pas près de lâcher sa proie. Les lumières que Louis-Philippe a acijuises avec le temps lui ont fait comprendre que le danger n'était pas là où , au début de son règne, il avait cru l'entrevoir, et que le secours ne se trouvait également pas là où il l'avait cherché. Dès lors , tout est devenu difficile pour le Roi, qui, certes, n'avait pas besoin de cet embarras de plus pour se sentir mal placé! Ce qui est certain, c'est que la prétendue alliance anglaise pèsera chaque jour davantage sur le Roi co)iscrvateur , tandis que dans les occasions où il s'éloignerait de ce système, il ne trouvera dans

SUR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES Dl JOUR (1837). 187

les vvhigs que de faux frères qui voudront se servir de lui pour le gi'os ouvrage, ainsi qu'il en a déjà été des prétentions anglaises à l'intervention française dans les affaires d'Espagne. Je suis surpris, mon cher Comte, que vous ne me nommiez plus jamais ni le prince de Talleyrand, ni le comte Pozzo, ni la princesse de Lieven. Le premier doit nécessairement jouer un rôle ou vouloir en jouer un; le second doit se mêler de politique, car il lui serait impossible de ne pas le faire. La princesse, enfin, doit se remuer dans un sens quelconque, car il n'est pas dans sa nature de rester tranquille. Je conçois que le mouvement que ces trois personnages peuvent se donner ou qu'ils peuvent vouloir se donner ne les conduise pas à grand'chose, mais, ne fût-ce que comme autant de peines perdues, le fait pourrait encore avoir de l'intérêt pour moi.

Metternicli à Sainle-Aulaire. Vienne, le 5 janvier.

1270. Un nouvel attentat a eu lieu*. A la sortie du guichet sur le quai, un jeune homme a tiré un coup de pistolet sur le Roi. Le coup a heureusement manqué. Mgrleduc d'Orléans a été blessé légèrement au corps par des éclats de verre de la glace, qui était levée. L'assassin a été arrêté. Le Roi a été à la Chambre, où il a été reçu avec d'immenses applaudissements.

Le discours m'a frappé en bien à la rapide lecture que je viens d'en faire**. // est rond et sans jactance. Il est fort lonp-, et je crois qu'on aurait eu tort de le faire plus court.

Mais quelle habitude infernale, mon cher ambassadeur, que celle des assassins, qui en font un métier, une espèce de gloire! Un corps social est bien malade quand un courage aussi infernal s'empare déjeunes tètes.

* L'attentat de Meunier, commis le 27 décembre 1836.

{Note de V Éditeur.) ** Il s'agit du discours du Trùne, prononcé le même jour à l'ouverture des Chambres. {^Note de l'Éditeur.)

Metternich à Apponyi. Vienne, le 26 janvier.

1271. Mon expédition de ce jour offre un caractère qui n'est pas celui des travaux diplomatiques ordinaires, et la raison en est toute naturelle. Le corps social n'est point porté à la politique; les Cabinets ont le bon esprit de n'en point faire, et celle que font les oppositions tombe dans le domaine du simple mouvement révolutionnaire. C'est donc de celui-ci qu'il faut s'occuper, et ne point donner dans le panneau que les chefs de bande fendent aux Gouvernements dans l'espoir de les engager dans des affaires qui, en réalité, n'ont point de corps.

Une grande preuve que tel est l'état de la question est renfermée dans tout ce qui a trait à l'affaire espagnole. Cette affaire n'est que de la révolution mise en pratique, car il ne s'agit ni de personnes ni de nuances dans les formes administratives. Tout ce qui n'est pas cela est du mensonge, et n'a d'autre valeur que celle d'illusions.

M. Mole a eu grand tort de parler de la Sainte-Alliance ; il ne faut jamais jeter dans une discussion des paroles qui ne représentent rien. Le Roi Louis-Philippe fait de la Sainte- Alliance quand il ne veut pas que la France soit livrée à la fureur et à la convoitise des partis frénétiques. M. Mole en fait à son tour quand il n'entend pas se mêler de ce qui ne le touche pas, et qu'il se reconnaît le droit de se mêler de ce qui le touche. Comme en réalité la Sainte-Alliance ne dépasse pas la valeur d'une abstraction, pourquoi lui prêter un corps et pourquoi assigner à ce corps une place en face de la propagande révolutionnaire? C'est commettre une faute et se livrer à une erreur dont les conséquences sont graves. De deux choses l'une : ou la Sainte-Alliance a la valeur d'un corps, ou elle n'a pas cette valeur. Dans le premier cas, ce corps, s'il a le poids suffisant pour pouvoir servir de contrepoids à la propagande révolutionnaire, ne serait pas à dédaigner par le Gouvernement français, qui ne saurait se faire illusion sur les dangers journaliers auxquels l'expose la propagande.

Le juste milieu en France n'a point de cliances de salut en dehors de la vérité, et il a cela de commun avec tous les pouvoirs, quelle que soit leur dénomination. La plus vraie des vérités, c'est que l'on ne vit qu'avec l'aide des éléments de la vie, et que vouloir vivre avec ceux de la mort est une sottise. Je vous livre aujourd'hui un travail qui a directement pour but d'écarter entre le Roi Louis-Philippe et les puissances conservatrices un élément de mort, la polémique sur les origines! Le meilleur moyen pour éviter une chose, c'est sans contredit de ne pas la faire ; l'entreprise n'est souvent pas facile; pour qu'elle devienne possible, il faut se placer sur un point de départ fixe. Or, c'est un point pareil que mon travail tend à établir, et c'est dans ce but que j'ai remplacé les mots de légitimité et de droit divin par celui de droit (sans plus), et que je n'écarte pas la valeur des droits Jiistoriques, car sur ce terrain tout le monde peut se rencontrer et s'entendre. Yoilà l'origine du mot qui, lors de la lecture qu'il a faite de ma dépêche du 21 décembre, a fixé l'attention du lloi et qui lui a fait énoncer le vœu que, dans l'intérêt commun des amis de l'ordre, on sépare le trône d'Août de la Révolution. Ce vœu est juste ; mais pour qu'il devienne pratique, il faut que le Gouvernement français lui-même se sépare de la Révolution.

Cette nécessité est évidente, et ce sont, dans les temps comme les nôtres, des nécessités ptïreilles qui ordinairement sont les plus difficiles à satisfaire. C'e>t ce qui arrive, en effet, au Roi Louis-Philippe, et personne ne saurait plus que lui en avoir le sentiment. Cet objet abordé, il me reste à vous faire une remarque.

Rien n'est curieux comme les rapports qui se sont établis entre ce Prince et le chef du Cabinet autrichien, car ils prêtent lout naturellement à beaucoup de fausses interprétations. Le Roi des Français cherche-t-il à induire en erreur le ministre, ou bien e^t-ce celui-ci qui désire tromper le Roi? Le Roi veut-il se ménager des chances pour arriver à l'absolutisme, ou bien le ministre (qu'on ne peut soupçonner d'être devenu révolutionnaire) veut-il conduire le Roi sur une pente glissante qui le ferait tomber dans un abîme ?

Eh bien, mon cher Comte, de ces diverses suppositions il nV en a pas une qui soit vraie. La vérité est que le Roi Louis-Pliihppe ne veut pas la mort du corps social ^ que le ministre ne la veut pas davantage, et que si l'un ne veut pas de la Révolution, 1 autre ne veut pas davantage de l'absolutisme, qui conduit aux révolutions. Une autre vérité, c'est que, malgré des points de départ opposés ou différents, les hommes pratiques peuvent se rencontrer à l'égard du but, et c'est ce qui arrive aux deux hommes ! Le Roi Louis-Philippe ne veut pas m'enrôler sous le drapeau de la Révolution, tout comme je ne veux pas le pousser à l'absolutisme. Il veut régner pour pouvoir vivre, et je ne lui demande pas autre chose. Le jour où nous sommes d'accord sur ce fait, les moyens de nous entendre ne sauraient offrir d'autres difficultés que celles qui sont inhérentes aux choses elles-mêmes, et comme ni le Roi ni moi ne sommes des esprits légers et enclins à nous tromper sur les difficultés de mainte position, nous pouvons certainement courir le risque de ne point réussir, sans courir celui de ne pas nous entendre.

Je lui demande de la confiance dans la marche de mon esprit, et je me reconnais quelques droits à ce sentiment quand il s'agit de celle de notre politique.

L'acquittement des conjurés de Strasbourg est un événement déplorable*. Il ne pourra porter que de bien mauvais fruits. Celui qui renferme le plus de poison, c'est celui qui tue Vormée. Je suis persuadé que l'armée sera indignée, qu'elle protestera même contre la conduite de quelques-uns de ses membres; il pleuvra, — je regarde cela comme possible, — des adresses; eh bien, toutes ces démonstrations, et parmi elles les plus sincères, ne changent rien à la gravité de l'événement et à l'étendue de ses conséquences. Il n'y a pas d'armée possible sans une discipline sévère; celle qui en manque n'est qu'une horde; pour qu'il puisse y avoir de la discipline, il faut une base légale sur laquelle elle puisse s'appuyer. Le

* Après une courte ilélihération du jury, qui dura dix minutes à peine, tous les accusés impliqués dans l'affaire de Strasbourg furent déclarés non coupables du crime de haute trahison. (Note de rÉdileui.)

jour où la révolte contre le drapeau est couverte d'un verdict de non- culpabilité, la base se trouve détruite.

L'éloignement du chef de la conspiration a pu prêter des armes à la défense des complices ; il n'a rien de commun avec la culpabilité des individus. Que ressort-il du fait, si ce n'est une preuve nouvelle que l'institution du jury est antisociale? et cette vérité, pour me frapper, n'a pas eu besoin de cette démonstration nouvelle. Celte institution peut-elle être abolie là où elle s'est une fois établie? Non certes; il en est du jury comme de la liberté de la presse. Mais qu'en adviendra-t-il? La dissolution des Etats, l'impossibilité que la Monarchie se soutienne, un désordre sans fin, et à la suite du désordre, le despotisme, soit celui des masses, soit celui de quelques individualités.

Adieu, mon cher Comte. Aussi souvent que je signe une expédition comme celle de ce jour, je suis à me demander si je n'abuse pas des moments du Roi. Comme ma conscience m'absout, ne fût-ce que grâce à l'intention qui me guide, je me refuse à écouter mes scrupules.

28 janvier.

1272. Le Roi vous a dit qu'il ne parvient pas à savoir ce que le Cabinet anglais veut en Espagne? Que Sa Majesté ne se donne point à ce sujet une peine inutile. Le Cabinet anglais veut dans la Péninsule ce qui ne peut être combiné ; il y veut trois choses : assurer son ancienne domination sur le Portugal ; contre-balancer en Espagne l'influence française, et introduire dans la Péninsule le régime représentatif moderne. Or, en voulant ces trois choses, il ne peut arriver qu'à un désordre sans fin. La prépondérance du commerce anglais en Portugal élait possible sous le régime ancien ; elle ne l'est pas sous celui des Coitès. Il n'existera en Espagne ni une influence prépondérante anglaise, ni une force politique française, aussi longtemps que ce pays sera dans un état d'anarchie; or, anarchie et système représentatif sont aujourd'hui synonymes en Espagne. Là où les hommes veulent le pour et le contre à

Tégaid d'une même chose, ils ne savent pas eux-mêmes ce qu'ils veulent, et ils sont dès lors incompréhensibles pour les autres. Le traité de la quadruple alliance a été conçu dans trois buts différents : de la part de la F'rance, pour se donner une garantie contre les puissances du Nord, c est-à-dire contre les Cours soi-disant du Nord et soi-disant propagandistes en faveur de \ absolutisme; de la part de l'Angleterre, dans les trois buts ci-dessus énoncés ; par les deux puissances péninsulaires enfin, dans le but qui fait toujours désirer à des maisons en faillite flagrante de s'accrocher à des maisons plus solides. Si ce que veut l'Angleterre en Espagne est incompréhensible par la raison que je viens d'indiquer, il n'est guère plus facile de définir ce que veut la quadruple alliance, cette alliance qui se compose d'une Cour dont la tendance est conservatrice, d'un Cabinet qui fait de la politique radicale, et de deux Etats en faillite ouverte sur le terrain moral, financiej" et administratif! La conclusion de cette alliance de la part de la France a été une faute tout aussi naturelle dans son point de départ qu'elle est restée telle dans ses conséquences. Les hommes de Juillet, dans la première effervescence de la révolution, se sont trompés sur une bien importante question, qu'ils ne se sont pas même donné la peine d'examiner avant de prendre un parti ; à savoir, sur celle où se trouvaient les véritables ennemis et les amis du Gouvernement qui entend conserver la paix politique et le repos social. Ne se trouve-t-il pas aujourd'hui que les amis sont là où l'on a cru trouver les ennemis, et les adversaires là où l'on comptait sur des appuis? Qu'est-il arrivé de plus? L'un des alliés s'est toujours avancé davantage sur le terrain révolutionnaire, et les deux autres alliés ont tellement changé, — je ne dirai pas de nature, mais dans les formes, — que la France se trouve liée à des amis d'une fort mauvaise espèce !

Je remercie sincèrement le Roi des avis importants qu'il vous a donnés sur la situation où se trouve la Sicile. Ils sont conformes à nos notions, et ils ne diffèrent en rien de notre propre jugement sur ce que devrait faire le Gouvernement napolitain. Je regarde comme un devoir de tirer le

meilleur parti possible de la confirmation de ces importantes nouvelles.

Ce que Sa Majesté vous a confié au sujet de la gène qu'Elle éprouve dans l'adoption de mesures légales pour arrêter en France le mal le plus flagrant, me cause un chagrin profond, mais ne me surprend pas. Les factions ont toujours deux cordes à leur arc ; elles sont légales aussi souvent que les lois sont mauvaises ou insuffisantes, et elles font de Topposition aux bonnes lois avec un arbitraire qui ne les effraye pas. Les ministres ont peur des Chambres ; il serait impossible qu'il en fût autrement. Ce que ne parviendra pas à faire la sagesse du Roi aidée par la raison du pays, ne pourra être atteint. Je vous ai déjà parlé de l'affaire de Strasbourg. Je la regarde comme très-grave pour la France et comme portant dès lors le même caractère pour l'Europe. Que fera le Gouvernement pour circonscrire le danger dans les limites les plus étroites possibles? J'avoue ne pas pouvoir me l'imaginer. Le verdie du jury est contraire à toutes les saines idées du devoir d'un jury. C'est un acte de grâce, et non un jugement. Ce fait est un crime. L'holocauste du lendemain est un délit. Punirat-on le délit quand on ne peut atteindre le crime? On ne le punira donc pas; mais que pourra-t-on punir par la suite? Le chant de triomphe qu'élèvent déjà les feuilles radicales, — en tête desquelles je place la Gazette de France, — marque la valeur de l'événement. Il me serait difficile de vous rendre un compte exact de l'impression que celui-ci fait sur notre public, mais plus particulièrement sur l'armée. J'ai entendu dire à des officiers que ce que ne punissent pas les lois doit être tranohé par le sabre, et s'il s'agissait de faire courir notre armée sur des hommes tels que les Vaudrey et les Parquin, je ne sais l'officier autrichien qui ne demanderait pas à en faire partie !

Le Pioi vous ayant fait l'honneur de vous parler de l'altitude de Mgr le duc d'Orléans, je crois pouvoir supplier Sa Majesté de vouer tous ses efforts au soin de faire entrer Son Altesse Royale au conseil. Ce n'est pas là que les héritiers présomptifs du trône courent le risque de se compromettre : ^i. 13

c'est dans les Chambres, ou quand ils se trouvent en pleine liberté d'appréciation. Circonscrire cette liberté, c'est rendre aux princes, et à TEtat qui vit du présent et de l'avenir, un service certain. Si les premiers restent exclus de la connaissance des affaires, ils deviennent pour le moins des critiques fort dangereux, et la pâture des intrigants !

7 février.

1275. Je ne saurais vous dépeindre assez le sentiment pénible que j'éprouve aussi souvent que je suis appelé à m'occuper des affaires de la France. Je les regarde comme détestablement placées, et tout me dit que les hommes qui s'en occupent le plus en France sont tous livrés à l'erreur. Je commence à cet égard par le Roi Louis-Philippe même. Comment un homme de la portée indubitable de son esprit peut-il se faire sur sa position gouvernementale une illusion assez ."rande pour engager à la fois dans les Chambres un combat sur des lois qui décideront de la vie ou de la mort de l'ordre de choses existant, et sur de misérables questions d'argent pour ses enfants * ? Louis-Philippe cherche des ministres qui sachent lui obéir, et en cela il a parfaitement raison ; je sais obéir, et cependant, si j'étais ministre français, j'aurais mille fois préféré me retirer plutôt que de présenter la demande des dotations !

Ce sentiment, que je garde pour moi, ne m'empêche pas de me livrer à de louids travaux, et mon expédition de ce jour en renferme une preuve nouvelle. Ne vous y trompez pas, au reste ; des travaux pareils tournent bien véritablement en dégoût pour moi, car je sais qu'ils ne peuvent conduire à aucune saine pratique. Ijcur utilité est semblable à celle du lest dans les vaisseaux. Bien réparti, il sert à mieux régler leur marche, mais il n'empêche cependant pas les vaisseaux de

* Le 25 janvier, le comte Mole présenta à la Clinni])re deux projets de loi relatifs à des affaires de famille de la Maison d'Orléans : l'un proposait de donner un apanajje au duc de Nemours, l'autre un cadeau de noces à la Reine des Belfjes, fille de Louis-Philippe. {Noie de fÉclileur.)

chavirer; c'est plus que du lest qu'il faut pour une navigation heureuse! La barque de 1830 fait eau de toutes parts; il n'y a pas moyen de la tenir à flot en la calfeutrant; il faudrait la refaire pièce par pièce ; et où est le chantier sur lequel ce travail serait possible, si même les pièces de rechange devaient exister, — fait que je mets fortement en doute !

11 est certain que l'étranger partage uniformément les impressions que nous avons nous-mêmes sur la fâcheuse position dans laquelle le Gouvernement français se trouve renfermé. Les Cours allemandes en particulier sont fort préoccupées d'un avenir, plus ou moins prochain, plein de trouble et de confusion. Je ne suis pas aussi craintif que ces Cours, mais c'est peut-être pour cela que je m'ingénie plus que personne à la recherche des moyens d'empêcher un mal qui, à la longue, devra rompre toutes les digues.

17 février.

1274. J'ai peur que Sa Majesté Louis-Philippe ne se livre à des illusions, ou ne fasse semblant de s'y livrer, à l'égard de l'existence solide du ministère, assurément le meilleur qu'il ait encore eu. Je regarde comme possible qu'il puisse résister aux attaques de l'opposition dans la Chambre ; ce que je regarde comme moins probable, ce serait qu'il pût résister au manque d'homogénéité qui caractérise le Cabinet.

Si le mariage du duc d'Orléans avec la princesse de Mecklembourg devait être positivement arrêté, je n'aurais rien à y objecter. li faut que ce prince se marie, et son alliance avec une princesse d'une petite mais bonne Maison n'a aucune portée politique. Je n'ai, au reste, aucune trace de l'assentiment soit de la famille, soit de la fiancée en question. Le bruit en avait couru il y a cinq ou six mois, et alors on lui a opposé à Schwerin un démenti complet. Si l'affaire s'arrange, ce sera M. Bresson qui l'aura faite.

Je ne vous ai jamais parlé des affaires de Bilbao. Veuillez dire au Roi que c'est parce que je ny ai jamais attaché plus de valeur que Sa Majesté n'en attache elle-même. L'entreprise du siège de cette ville a toujours porté à mes yeux le

caractère d'une faute grave. Les mauvaises affaires sont toujours celles qui portent de mauvais fruits, quand elles manquent comme quand elles réussissent. De quelle utilité pourrait être Bilbao pour Don Carlos? Sa prise eût été pour lui une lourde charge, car il fallait Jiourrir et déjendre cette ville. Pampelune ou toute autre ville éloignée de la mer, et par conséquent du contact avec les Anglais, aurait une tout autre valeur. Ce qui manque à Durango, c'est ce qui manque à Madrid et dans toute l'Espagne, c'est V esprit. Il est prouvé que si Don Carlos avait su se conduire avec la moindre habileté, immédiatement après la révolte de la Granja il entrait triomphant dans Madrid. La difficulté d'entrer dans cette ville n'est, au reste, pas la plus grande ; c'est d'y rester, et le difficile sera, en tout état de cause, de gouverner l'Espagne.

25 mars.

1275. Le n" 37 du 17 mars du Journal de Paris renferme sous ce titre : « De la Monarchie des Tuileries et de celle de Goritz » , un article de M. Fonfrède que je vous signale si vous deviez ne pas l'avoir lu. Cet article dit la vérité sur les deux Monarchies, en tant qu'il les met en opposition et en rivalité entre elles. Ce qu'il ne dit pas, c'est que le mot àe Monarchie ne convient plus à la France, sous quelque dénomination qu'il soit possible de parler d'un régime sous un Roi, que ce soit un Roi de Juillet ou un Roi légitime, de fantaisie populaire ou de fortune. La royauté en France n'est plus qu'une affaire de titre, mais non de pouvoir, ou ce qui est la même chose, d'ordre public. Qu'un homme investi d'une fonction gouvernementale se nomme Roi, consul ou président, peu importe, le titre ne fait rien à la chose, tout comme il n'ajoute rien aux facultés du titulaire.

Le président des États-Unis d'Amérique a, par exemple, vu de près bien plus de pouvoir réel que le Roi des Français : il n'est tenu à aucun conseil ; la responsabilité de ses actes pèse sur lui directement ; c'est dès lors en toute réalité lui qui gouverne.

La question n'est donc pas dans le titre du premier personnage de l'Etat ; elle réside dans le principe de la souveraineté. C'est là ce que M. Fonfrède n'a point dit, et dans son système il a eu raison de placer les deux royautés, celle des Bourbons et celle d'Août, sur une même ligne, soit de puissance, soit d'impuissance. En scrutant les deux positions sous cet aspect, le Roi des barricades est certes plus fort que ne le serait celui de Goritz, et cette vérité est prouvée par le fait que le premier habite les Tuileries et que l'autre est en exil.

Tout ce que M. Fonfrède dit au sujet des maximes gouvernementales de la Gazette de France est parfaitement juste. Le Journal de Paris, qui soutient le Roi de 1830, est bien plus cori'ect sous le point de vue gouvernemental que la Gazette, qui prêche pour le trône des Bourbons et qui en même temps sape les fondements sur lesquels il devrait reposer; car le trône légitime ne peut, tout aussi peu que tout autre siège, être suspendu en l'air; il faut qu'il touche la terre.

Toute cette polémique prouve, au reste, combien les choses sont détestablement placées en France. Chaque parti veut y faire du pouvoir à sa guise, ce qui fait que Ton a beau chercher le pouvoir, on ne le trouve nulle part.

Metternich à Sainte-Aulairc. Vienne, le 18 avril.

1276. Ne me demandez pas, mon cher ambassadeur, ce qui se passe ; je suis à la lettre au bout de mon latin, et s'il m'en reste un souvenir, il me conduit à la supposition que le Roi pourrait bien ne pas être fàcbé de voir les tiotabilite's foui'nir à la France la preuve qu'elles ne savent pas se former en un corps suffisamment compacte pour représenter un Cabinet, et bien moins encore pour en être un*. Le Roi finira par nommer son monde. Il restera à résoudre la question de

* La crise ministérielle aboutit, le 16 avril, à la solution suivante : Mole resta président du Conseil et ministre des affaires étrangères; le général Bernard (guerre), l'amiral Rosamel (marine) et Martin (commerce) gardèrent leurs portefeuilles; Bartlie fut chargé du ministère de la justice et des cultes; Montalivet, de celui de l'intérieur, et Salvandy remplaça Guizot au ministère de l'instruction publique* [Note de l'Editeur.)

198 RECUEIL DE DOCCMENTS (1835-1848).

savoir si ces choix seront du goût de la Cliambre ; comme elle reste en repos quand il n'y a point de Cabinet, peut-être se contentera-t-elle de celui que lui présentera la volonté royale.

Je vous dis cela comme si je vous contais un rêve ; mais, faute de pouvoir penser, il doit être permis de rêver même à un homme qui n'a pas Fhabitude des rêves creux.

Le Journal des Débats a donné depuis deux jours de bons articles. Le fait me prouve qu il sent que le moment est grave.

1277. Vous apprendrez par le rapport ci-joint du baron de Marschall, le décès du baron de Plessen et quelques détails relatifs au voyage des princesses.

La mort de ^L de Plessen* est un véritable malheur pour le petit pavs dont il a su conduire les affaires avec autant de force que de probité. Je perds en lui, de mon côté, un ami de plus de quarante ans et l'homme qui a marché avec moi depuis la dernière paix générale comme peut-être jamais deux ministres, placés dans une indépendance entière et réciproque, ont su s'entendre dans une affaire aussi compliquée que la législation de la Confédération germanique.

On regrettera à Paris la perte de l'homme sans lequel le mariage ne se serait peut-être point arrangé.

Mctternicli à Apponyi. Vienne, le 14 octobre.

1278. Le moment est éminemment important, car tout se résume en une seule et même nécessité pour le Roi Louis- Philippe de prendre un parti. L'affaire d'Espagne tire à sa première fin; celle de Portugal est perdue pour les intrigues de lord Palmerston ; l'expédition de Constantine cloche ; les

* L. H. de Plessen, président du Conseil intime et ministre d'État de Mecklembourg-Schwenn, mourut le 25 avril 1837. Appelé au ministère dès l'année 1807, il jouit jusrju à la fin de sa vie de l'entière confiance de son Souverain. (Note de l'Édileur.)

élections vont commencer. Dans tout cela il y a de graves fautes d'un Gouvernement qui, sans vouloir d'une manière active le mal, ne sait pas faire le bien, et qui pèclie autant par ses faiblesses que par ses velléités. MoIé me paraît trop faible, et quand toute une machine pèche par la base, il faut plus que du courage ordinaire et de la modération véritable pour ne pas compromettre la chose publique comme elle l'est en France. Ce n'est pas que j'entrevoie des risques pour le repos à l'intérieur; personne ne songe à se remuer, car tout le monde est las. Ce qui attend le Gouvernement français, ce sont des compromissions qui le placeront plus mal qu'il n'est déjà. Il lui faut des conseils, je ne les épargne pas; mais ce qui manque, c'est l'organe pour les suivre.

15 novembre.

1279. L'affaire de Constantine est une mauvaise affaire, et je regrette sincèrement que le Cabinet français n'ait point déployé assez de force pour résister à l'expédition. On dira qu'il n'a pas pu résister au torrent de l'opinion publique du pays. Le jour où j'aurai la conviction que tous les moyens de résistance lui ont en effet manqué, cette certitude ne m'offrira point de consolation. Je suis trop au fait des embarras que peuvent éprouver les Gouvernements ; mais c'est tout juste parce que je sais ce que des embarras pareils peuvent offrir de gênant pour le pouvoir, que je dois regretter l'existence d'embarras pareils là où je désirerais qu'il n'en existât pas.

L'affaire de Constantine devra gêner pour longtemps la franchise de l'attitude de la France vis-à-vis de l'Angleterre et de la Porte Ottomane, et de plus elle pèsera sur la France d'un poids que chaque année verra s'augmenter. Ce n'est pas, mon cher Comte, en ennemi de cette puissance que je vous exprime ici mon sentiment ; c'est comme ami de l'autorité, en France comme en tout autre pays, que je pense à ce qui, à mes yeux, a la haute valeur d'un embarras sans issue facile Je sais qu'en disant cela je ne dis rien qui ait une valeur quelconque. Je ne fais que vous dire ce que je pense.

200 BECUEIL DE DOCUMENTS (1835-1848).

18 novembre.

1280. Ce qui m'est revenu sur la retraite de Don Carlos me prouve qu'il doit y avoir eu bien des dissentiments au quartier général. La retraite date du jour où tous les généraux voulaient que l'on s'emparât sans plus tarder de Madrid, et Moreno seul a été d'un avis contraire, auquel Don Carlos s'est rangé. La retraite une fois commencée, elle a été sans fin, c'est-à-dire qu'elle a été menée jusque dans les anciens foyers de l'insurrection, d'où l'armée, après s'être refaite, recommencera ses opérations actives, qu'elle entend couronner par la prise de Madrid. C'est ainsi que devra se jouer en deux actes une pièce qui originairement ne devait en avoir qu'un seul. Si l'on a eu des raisons valables pour admettre que rester à Madrid ne soit point la même chose qu'entrer dans la capitale, on a eu raison d'agir comme on l'a fait. Si ces raisons ne sont pas concluantes, on aura eu tort. Comment décider le pour et le contre? Ce n'est pas moi, placé comme je le suis à une énorme distance des événements, qui, certes, me permettrai de prononcer entre les deux opinions. Ce qui est clair, c'est que nous devons maintenant attendre le développement des événements et empêcher, autant que la chose est en notre pouvoir, que la France ne se laisse entraîner à des sottises.

VOYAGE A TEPLITZ PAR INIUNICH.

EXTRAITS DE LETTRES PARTICULIÈRES DE METTERNICH A SX FEMM/: , ÉCRITES DU G JUILLET AU 12 AOUT 1837.

1281. Voya{ie en compagnie du père de la princesse. — Arrivée à Isclil. — 1282. De Salzljoiuf;. — Les curiosités d'Ischl. — 1283. La princesse de Beira. — 1284. La Cour d'Espagne à la table impériale 1285. De Munich.

— Dîner cbez le lîoi. — Ses créations artistiques à Munich. — Chez la Reine à Biederstein. — La Bataille des Huns par Kaulbach. — Nos marbres.

— 1286. Arrivée à Plass. — Description du Walhalla. — 1287. De Teplit/.

— Entrevue avec le lîoi de Piusse. — Présent fait par ce Prince. — Le microscojjc de Ilumboldt. — 1288. Heureuse issue des affaires. — Con-

férences. — Vieilles connaissances. — 1289. l'ictour à Plass. — Nouvelles rassurantes pour Alcudia. — J290. Un travail pour Ischl. — 1291. De Kœnigswart. — 1292. Arran{;ement des tableaux dans le cliàteau. — Arrivée de Cappaccini. — Son rendez-vous avec le Roi de Prusse. — Concours de visiteurs. — 1293. Visites de Pahlen et de Lauib. — 1294. Bienêtre croissant des environs. — 1295. Voya{;e du duc de Bordeaux à Vienne. — 1296. Sur le voyage du Boi de Hanovre à Carlsbad. — 1297. Visites de curieux à la Van Aken.

Metternich à sa femme. Isclil, 6 juillet 1837.

1281. Nous avons fait aujourd'hui, votre père et moi, une forte , mais très-belle journée. Nous sommes partis d'Amstetten à cinq heures précises; M. de Kast étant venu m'inviter avec une extrême courtoisie à ne point passer par Ebersberg sans m'y arrêter, j'ai pris le parti d'y accepter un déjeuner excellent qui nous a dispensés du dîner à Lambach. A Gmunden, le directeur du Salzkammergut nous a fait une douce violence pour goûter chez lui. Après tout cela, nous sommes arrivés ici à neuf heures du soir. Nous avons eu un temps superbe, et voire père est dans l'enchantement du pays qu'il a traversé, de tout ce qu'il a vu, et même de tout ce qu'il a mangé. Il est occupé dans ce moment à souper; vous voyez qu'il ne mourra pas de faim. Aussi m'a-t-il assuré qu'il veut voyager le reste de sa vie avec moi, car, comme il a l'excellent esprit de s'amuser de tout, les réceptions mêmes lui font plaisir. Ce qui doit plaire à tout le monde, c'est la beauté des sites. On ne peut pas faire un plus charmant voyage que d'Amstetten à Ischl. Le château d'Ebersberg offre une vue admirable des Alpes et de tout ce beau pays de la Haute-Autriche. J'ai fait arrêter sur la route de Gmunden, afin de faire voir à votre père la chute de la Traun, qui est moins grandiose, mais plus pittoresque que celle du Rhin à Schaffhausen. Après nous être arrêtés sur la terrasse de Gmunden qui domine le lac, nous avons traversé celui-ci, accompagnés dune barque de Jodlerinnen et au milieu des coups de boîtes, qui grondent comme le tonnerre au milieu des montagnes. Tout cela est beau , et comme vous voyez, en somme, fort près de Vienne.

Salzljoiirj; , 8 juillet.

1282 Je suis arrivé ici à midi, comme je me l'ét.ais

proposé. L'Empereur n'a fait sou entrée qu'à cinq heures et demie cette après-midi. J'étais donc aiTivé à temps.

J'ai passé la journée d'hier à parcourir tout Ischl , qui a singuHèrement prospéré depuis les quatorze années que je n'y étais allé.

Parmi les progrès qui m'ont frappé , je citerai un établissement que Wierer a fondé à ses seuls frais , pour enseigner un métier aux jeunes enfants des pauvres montagnards. Il y a dans une maison destinée à ce but cent cinquante enfants des deux sexes. Les petites filles apprennent à filer, à coudre, enfin à faire une foule de travaux à l'usage des femmes de ménage, et les petits garçons, au lieu d'aller mendier, apprennent à gagner leur vie. De tout cela, il s'est déjà formé une petite filature de lin , que font aller deux métiers de tisserand établis dans la maison. Le produit est vendu au marché, et les enfants reçoivent pour la main-d'œuvre une petite somme qui est remise aux parents. Il v a dans tout l'établissement une propreté, un ordre admirables. Les enfants vont à l'école comme tous les enfants de l'endroit et des environs, mais ensuite ils passent dans l'établissement les heures d'oisiveté. On leur apprend à être propres , on les habille avec les produits de la fabrique , le tout de la manière la plus simple. On leur conte des fables, des histoires, comme Richard et Mélanie les aiment. J'ai demandé à Wierer le plan de l'établissement, car j ai bien envie d'en fonder un sous votre patronage à Kœnigswart. Jusqu'à présent, Wierer y dépense encore annuellement dovize cents florins ; mais bientôt l'établissement se soutiendra lui-même , et le profit, quand une fois il y en aura, sera employé à l'agrandissement de l'œuvre. Il faut voir l'ensemble pour en apprécier toute la perfection. Les prix y sont distribués en pommes de terre. Les enfants bien propres et bien diligents en reçoivent une pour le goûter. Ils ont tous une mine de prospérité et de tenue remarquable , et jeter une

VOYAGE A TEPLITZ PAR MUNICH (î831). 203

centaine de bonnes mères de famille dans une pauvre population, c'est améliorer toute une race.

Le second objet de mon admiration est une fontaine d'eau douce comme il n'y en a pas, ou pour le moins pas une meilleure. C'est un véritable puits artésien, capable de donner cinq barils par minute. On a analysé cette eau, elle est d'une purnîé absolue. On ne se fait pas une idée de la perfection de ce don du Ciel.

Wierer l'a découverte par basard. Se promenant un jour, il a rencontré des paysans cbercbant de l'eau au milieu d'un pays qui abonde en sources. Il leur en demande la raison, et il apprend que de temps immémorial on allait cbercher cette eau pour les malades et les convalescents : « Les malades guérissent vite ici » , lui ont répondu les paysans, qui l'ont conduit à un trou abominable, tout encombré de ruines et de décombres. En examinant la localité , il a trouvé que dans les siècles reculés il y avait une fontaine. Elle est aujourd'hui déblayée, et les vieilles inscriptions sont rétablies. Cette eau, été comme hiver, a sept degrés Réaumur.

Ce qui est fort curieux , c'est que quand il y a un fort orage à Gastein, la source d'Ischl, qui en est éloignée pour le moins de quinze à vingt lieues, s'arrête tout à coup. J'ai parlé avec Wierer pour organiser un transport de cette eau à Vienne.

J'ai remarqué enfin une villa que fait bâtir le comte Sickingen, et qui sera une chose réellement charniante, comme site et comme disposition générale. Son seul défaut sera de lui coûter pour le moins cent mille florins, ce qui est trop pour Ischl.

9 juillet.

1285. J'ai rendu visite hier, à sept heures, à la princesse de Beira. Je la trouve très-aimable; elle ressemble à son frère Dom Miguel, et cause très-bien. Alcudia était enchanté, et je suis resté plus de deux heures avec la princesse, sa belle-fille, son fils aîné et Alcudia.

J'ai fait durant mon lonjï entretien bien des réflexions sur le

204 TiECUEIL DE DOCUMENTS (1835-1848).

sort de l'élégante Espagnole. Les pauvres gens sont établis comme des pauvres, dans toute la force du terme; rien ne ressemble moins à une Cour. L'anticbambre est remplie de figures comme on n'en rencontre que dans les bois.

10 juillet.

1284 La Cour espagnole a dîné hier au palais. La

princesse de Beira a bien de l'esprit, et de cet esprit qui sait se faire valoir en restant toujours dans le vrai , sans aucune exagération. Nous parlons, dans ces soirées, de la Reine Christine, comme s'il n'y avait point de sœur au monde.

Municli, 14 jnllLt.

128^. Me voici, mon amie, à mon second jour à Munich, et le premier s'est passé entre la Cour et la ville. J'ai reçu le matin une foule de visites; ministres, corps diplomatique, vieilles connaissances et nouvelles figures, rien n'a manqué. Puis j'ai dîné chez le Roi, qui est expressément rentré en ville pour me voir. Après le dhier, j'ai été voir quelques objets curieux, puis je suis rentré avec la nuit pour ne plus sortir, J'ai écrit et fini la soirée dans le salon du comte CoUoredo.

Ce matin, je me suis mis en course de bonne heure, et tout ce que j'ai vu, sans compter ce qui me reste à voir, dépasse l'imagination même la plus exaltée. On ne comprend pas comment un homme peut admettre de sang-froid l'idée d'entreprendre à la fois ce que le Roi fait construire et faire, et je ne crois pas que jamais pareille œuvre ait été entreprise. On bâtit dans ce moment le palais, la bibliothèque, l'université, je ne sais combien d'autres établissements publics, et quatre églises immenses. Il ne s'agit pas, dans tout cela, de petits détails; tout est grand. Les vitraux d'une seule de ces églises coûteront trois cent mille florins, et cette église n'est que la paroisse d'un pauvre faubourg. La chapelle de la Cour, qui fait partie de la nouvelle construction du château, est d'une grande richesse en marbres et en peintures rares, et d'un beau style

byzantin; tout le fond de Tédifice intérieur est en or, et les fresques en couleurs. L'effet est admirable. Les ateliers des peintres et des sculpteurs sont encore encombres de commandes, statues de marbre, de bronze, et tout se fait par cinquantaine. Si Nobile est encore à Vienne, assurez-le qu'il ne m'en a pas trop dit, et que je pourrais même lui reprocher le contraire.

Aujourd'hui, j'ai dîné à Biederstein, chez la Reine douairière. C'est à un pas de la ville. La seule chose que j'y ai remarquée comme idée nouvelle, c'est une espèce de jardin d'hiver qui sert aussi de jardin d'été et que je trouve fort joli. C'est un conservatory à l'anglaise, qui l'hiver est tout en verre. L'été, les châssis supérieurs sont remplacés par des jalousies que l'on lève et ferme à volonté , et qui donnent ainsi un libre accès au soleil et garantissent de la pluie. L'invention en appartient au jardinier de la Reine , qui me paraît meilleur architecte que jardinier.

Il faut que je vous parle d'un tableau véritablement admirable, d'un nommé Kaulbach, jeune artiste plein de génie. Ce tableau , qui a quinze pieds de haut sur au moins dix-huit de large, représente la dernière bataille entre les Huns et les Romains, d'après une légende du cinquième siècle, selon laquelle le combat aurait été tellement acharné que pas un combattant n'aurait survécu; la troisième nuit, les guerriers morts se seraient réveillés et auraient recommencé la lutte, dont le prix était la possession de Rome ; combat entre les spectres, dans lequel les Romains ont été vaincus encore une seconde fois. Voilà le sujet du tableau, exécuté dans le genre de Michel-Ange. Le tableau n'est encore qu'en grisaille, et le comte Raczynski, à qui il appartient, ne veut pas le laisser achever, de peur qu'il ne devienne moins beau qu'il ne l'est actuellement. Je trouve qu'il a raison. Le peintre veut le copier dans une moindre dimension et l'achever, pour prouver que Raczynski et moi avons tort. Le sujet vaut tout un poëme épique du genre le plus grandiose, et le talent du peintre est digne du sujet.

J'ai monté, entre hier et aujourd'hui, pour le moins cinq à six mille marches dans les églises, sur vingt échafaudages.

pour voir les peintures à fresque, sans compter les escaliers d'un usage plus ordinaire. Ce qui me fait plaisir, c'est que je vois que si je deviens vieux, mes jambes ne suivent pas un aussi mauvais destin. Je fatigue tout ce qui nie suit, et je ne suis pas plus fatigué que si je ne faisais que le tour du pavillon au Rennvv'eg, que je ne donnerais pas, avec tout ce qu'il renferme , pour tous les trésors du monde ! Le pavillon , au reste , est confortable, et tout ce que je vois ne l'est pas ; le pavillon est joli, et tout ceci est magnifique. La seule chose que je voudrais avoir d'ici, ce sont les marbres, et tous ces marbres viennent de nos pnys , où personne ne les connaît ou n'en veut ! J'ai, du reste, fait un arrangement à Salzbourg, où l'on peut avoir des marbres superbes et, à la lettre, pour rien. J'y ai acheté une plaque pour table qui arrivera à Vienne à mon adresse. J en ferai faire une table de toilette pour moi, car la forme ne va pas à autre chose. Des colonnes comme celles qui se trouvent sur notre terrasse coûtent au Roi de Bavière entre soixante et quatre-vingts florins! Je suis curieux de comparer ce prix avec celui de nos belles pierres.

Je partirai demain à six heures du matin pour Ratisbonne, ou bien pour Donaustauf, selon que le prince de la Tour et Taxis, chez lequel je descendrai, sera dans l'un ou l'autre de ces endroits. Il m'a écrit pour m'engager à m'arréter chez lui , et j'ai accepté. Klenze (l'architecte du Roi de Bavière) vient me faire les honneurs du Walhalla. Le J7 au matin , je partirai de là, et je serai à Plass le 18, et le 19 à Teplitz.

J'ai vu ce matin ce qui me restait à voir; j'ai parcouru les nouveaux agrandissement? du palais , et tout cela est gigantesque.

J'ai visité la fabrique des vitraux peints par Boisséré. C'est la perfection.

Adieu , bonne chère amie ; je vous embrasse et vous bénis tous, grands, petits et en herbe ! Que Dieu vous garde, et que je reçoive bientôt de bonnes nouvelles de vous. 11 faut que je vous quitte pour aller dîner chez la Reine , à Nymphcnbourg, c'est-à-dire à une heure de chemin d ici.

Plass, 19 juillet.

1286. Nous sommes arrivés ici hier, à trois heures de l'après-midi.

A mon débotté, j'ai été reçu par cinquante employés et par le maréchal Marmont, ici depuis la veille. Nous avons dîné, et puis j'ai passé quelques heures aux forges , mais cette fois-ci non pour en faire les honneurs à des ignorantes comme vous autres, mais pour inspecter l'état des choses avec les hommes de l'art, que j'ai réunis ici de toutes les parties du monde. Ils m'assurent tous qu'en mettant à gauche ce qui est à droite, en avant ce qui est derrière , et en haut ce qui est en has, tout sera merveilleusement bien. Il n'y en a que quelques-uns qui prétendent qu'il faut faire le contraire , ce qui prouve en faveur du système représentatif. Je suis au milieu de tous ces conseillers un juge impartial, ignorant à la vérité, mais bien disposé , et en me guidant d'après le plus simple sens commun , — ce bon sens qui dit aux hommes que pour avancer il faut atteler les bœufs devant le chariot et non derrière , — j'espère prendre de bonnes décisions.

J'en reviens à mon voyage. Je suis parti de Munich à six heures du matin, ce qui m'a fait arriver à Ratisbonne entre six et sept heures du soir. Nous avons dîné à Landshut, où j'ai perdu une heure par suite de la quantité d'amis qui viennent obstruer mes voyages. Nous avons trouvé à la dernière poste avant Ratisbonne le prince de Taxis avec des équipages, et c'est ainsi que nous avons fait notre entrée triomphale dans le palais de Son Altesse , où nous avons trouvé les petits pots mis dans les grands.

Le lendemain, c'est-à-dire le 17 au matin, nous sommes partis à six heures de Ratisbonne , pour aller à Donaustauf voir le Walhalla. Figurez-vous une forte élévation sur laquelle se trouve un temple colossal , tout en marbre et en l)locs qui pèsent entre huit cents et quinze cents ou deux mille quintaux chacun. Tout cela est sculpté comme une boîte, l'intérieur formant une salle immense , autour de laquelle seront rangés

les qrands Allemands passés et présents, quand ceux-ci seront passés. L'intérieur de la salle sera revêtu de marbre rouge poli; une immense frise en bas-relief fera le pourtour de l'édifice. La toiture sera en fer et le plafond en bronze doré. L'avenue sera un immense escalier en marbre, qui servira de soubassement au temple , et qui descendra jusqu'au bas de la montagne, car c'est une montagne. Cette construction coûtera bien au delà de sept millions de florins, car c'est à cela qu'elle est taxée d'avance. Il faudra encore six ans pour la terminer, bien qu'elle soit arrivée à la bauteur de la frise.

Voilà le côté magnifique. Ce qui est inepte, à mon avis, c'est la dépense de tant de millions dans un lieu isolé, — sans aucune utilité réelle ; — une construction immense qui ne sera babitée que par des bustes; une forêt de têtes coupées ne saurait faire un bon effet. Le vide de la salle sera de ceux qu'abborre la nature. Je conçois un immense temple voué au culte, qui appelle des fidèles et non pas des curieux, car les curieux ne sont jamais en grand nombre à une grande distance de tout, excepté d'une ville en décadence et des bords du Danube peu riants ici. J'aurais compris la dépense à Munich, et je ne la comprends pas là où elle a lieu. Je ne l'eusse approuvée nulle part; il faut loger des bommes, et non pas des bustes. Un monument tel qu'une colonne, une pyramide; quelque chose qui aurait coûté un million, et non pas huit ou dix, eût mieux rempli le but de l'auteur. C'est une folie, une idée gigantesque, mais malheureuse, et comme je ne sais point élever mon âme à la bauteur d'une conception poétique aussi coûteuse, je ne saurais porter un jugement bienveillant sur le Walballa.

Teplitz, 22 juillet.

1287. Arrivé ici avant-hier à six heures du soir, je suis descendu chez les Clary.

Hier, j'ai, à la lettre, passé toute la matinée chez le Roi, qui m'a reçu avec une cordialité exceptionnelle. J'ai le sentiment que Sa Majesté a une véritable affection pour moi. Dans l'après-midi, j'ai été visiter le monument de Kulm, qui dans

quinze jours sera sur pied, c'est-à-dire quelques jours trop tard, soit pour être achevé pendant la présence du Roi, soit le 29 juillet, anniversaire de la bataille. C'est qu'en Autriche la chose la moins possil)Ie, c'est l'à-propos.

J'ai tant à travailler, et il y a tant de personnes ici avec lesquelles j'ai à causer, que je ne sais où prendre le temps nécessaire pour achever toute cette besogne. Aussi suis-je occupé depuis sept heures du matin jusqu'à minuit.

Le Roi voulant me donner une preuve de son attention, m'a fait cadeau , — de quoi? Vous ne le devinerez pas : — d'un microscope. C'est Humboldt qui est l'inventeur de cet instrument d'optique, et il me fera perdre pas mal de temps dans la journée pour admirer des infusoires. Le microscope est, au reste, charmant; il est dans une boîte au chiffre de Sa Majesté.

J'en étais ici de cette lettre , quand Humboldt est venu m'interrompre pour me faire les honneurs du cadeau royal, duquel il s'attribue le mérite de la conception. Vous connaissez son flux de paroles et l'immensité de ses explications; il m'a pris deux bonnes heures en démonstrations sur les infusoires. Ce qui est certain , c'est qu'il m'a montré les dents de ces animaux microscopiques, leurs intestins, et des mères enceintes dont les embryons renferment une seconde génération déjà formée. Tout cela se remue l'un dans l'autre.

Le Roi est venu me faire une visite et m'a pris une heure. Puis je suis resté en conférence avec Werther.

23 juillet.

1288. J'ai fini mon séjour et mes affaires, car pour moi il n'y a point de séjour sans les affaires. J'ai d'ailleurs tout lieu d'être parfaitement satisfait de celles que j'ai eu à traiter ici, et la confiance que le Roi de Prusse me témoigne ne peut que s'en accroître encore. Ce qui est certain, c'est que je suis arrivé à tout ce que j'ai désiré obtenir.

J'ai travaillé comme un forçat toute la matinée, et cette après-midi j'ai été, avec Tatistscheff et Nobile, inspecter les

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