‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich. Publiés par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 2)Chapitre 30 sur 91 · LES TROUPES AUTRICHIENNES, ETC · texte numérisé non relu

LES TROUPES AUTRICHIENNES, ETC

A tous les égards, je considère le moment où nous obtiendrons la certitude que la Sicile ne se mettra pas en révolution comme étant celui où l'évacuation devra se faire. Mais pour ari'iver à cette certitude en suivant la voie de la raison ou, ce qui revient au même, de la prudence, il faudra toujours plus de temps qu'il n'en reste entre ce jour-ci et le 1" septembre. 11 est nécessaire, en effet, que le Pape nous adresse une demande formelle d'évacuation. Ce n'est pas à nous de décider si nous resterons ou si nous partirons, c'est au Saint-Père à provoquer notre départ, car autrement nous aurions l'air de cbasser la j^arnison française qui occupe Ancône, tandis qu'il rentrait dans noire politique sage et prudente de ne pas nous préoccuper de la garnison de cette place ; de tous les coups que nous pouvions porter à cette entreprise subversive de la politique des barricades, c'était le plus sensible, parce qu'il le présentait à la France elle-même comme un fait mesquin et méprisable.

Dans le temps, le Cabinet français avait cherché à donner à cette entreprise l'apparence d'une mesure devant contrecarrer le secours que nous avions prêté à la Cour de Rome. Mais tout ce beau plan a été déjoué par notre impassibilité.

Je vous prie de soumettre ce simple exposé du status quœstionis à tous les pouvoirs qui ont à prendre part à l'examen du c/uid Jaciendum. Une solution est nécessaire; la force des choses la commande. Quelle sera cette solution? Dans le cas où il faudrait considérer le dernier jour du mois d'août comme étant celui où les finances romaines cesseraient de pourvoir à l'entretien de nos troupes, si l'on veut décider l'évacuation immédiate sans tenir compte des événements de Sicile et de la solution imminente de la crise, solution favorable ou non au rétablissement de l'ordre, il faudra, à tous égards, prendre des mesures à un double point de vue :

1" A celui du délai qui devra s'écouler entre le 1" septembre et le jour du passage du Pô par nos troupes et leur entrée à Ferrare, quand même ce délai serait aussi court que possible ;

2" A celui de l'envoi des troupes nécessaires dans le voisinage du Pô, pour rétablir l'ordre dans les Légations, dans le

cas OÙ il serait troublé par suite de l'incertitude de l'issue des événements de Sicile et des conséquences qui pourraient ré^ilter pour le Royaume de Naples de cette situation défavorable. A ces deux points de vue, qui ne sont pas facultatifs, il est urgent de décider toutes les questions, et j'ai besoin de connaître aussitôt que possible ce qui aura été résolu dans l'intérêt de la marche que j'aurai à suivre.

Metternicli à Clam (Lettre). Vienne, le 28 août 1837.

1307. Jusqu'à présent, je suis encore sans nouvelles de Rome au sujet de l'accord conclu à Koenigswart avec Cappaccini, et s'il était question ici d'une autre Cour que de celle de Rome, je ne douterais pas que l'accord en question ne triomphât. Mais comme nous avons affaire à Rome, je ne puis avoir la même confiance, car là tout est possible, les résolutions sages aussi bien que les résolutions imprudentes.

Je m'entendrai immédiatement avec Hardegg au sujet des mesures à prendre dans le cas où les choses tourneraient mal, afin que rien ne compromette notre petit corps d'occupation.

Votre lettre ne m'a rien appris de nouveau, car je sais depuis longtemps que certaines gens sont placés sur le terrain le moins pratique, sur celui où tout, même les phénomènes naturels, devrait être subordonné à la crainte de mettre un homme de mauvaise Jnimeur. Je sais tout aussi bien que lorsqu'il ne sera plus question de tous ces inutiles bavardages, ce qui doit arriver fatalement arrivera. Il est un autre fait tout aussi positif, c'est qu'une pareille façon de conduire les affaires est une des plus fatigantes et des plus insupportables qu'il y ait. Mais, après tout, cette situation changera, car elle ne peut pas durer.

Si les observations que, dans votre lettre ostensible, vous mettez dans la bouche de Mgr l'Archiduc lui ont véritaldement été suggérées par ses propres réflexions, je m'en réjouis, car elles sont parfaitement justes. Aussi ne me suis-je pas contenté de les faire moi-même; mais mon plan, en ce qui concerne l'évacuation d'Ancône, repose sur la conviction qu'il

faut que les Français évacuent cette ville en même temps que nous. Je vous expliquerai verbalement comment ce résultat devra être amené, car je n'ai pas le temps de vous Fécrire ; nous nous verrons d'ailleurs d'ici à peu de jours.

P. S. — Ma négfociation avec Monsignor Cappaccini à Kœnigswart a parfaitement réussi. Ce à quoi je ne m'attendais pas, ce sont les remerciments du Gouvernement romain pour l'autorisation (ju'il a reçue d'avoir la satisfaction de payer encore pendant deux mois les frais d'occupation. Est tnodus in rehiis.

DÉTAILS BiOCliArmOUES.

1308. Vienne (du 8 jnnvier au 13 juin). — 1309. Pendant le voyage d'inspriick et de Milan (du 22 juin au 24 octobre). — 1310. Retour à Vienne (du 25 octobre au 16 décembre).

1308. Bunsen. — Incendie du palais d'hiver. — Dîner chez l'Impératrice régnante, — L'Archiduc François et le prince. — Bal à la Cour. — Toilettes des dames. — Jour de naissance et anniversaire. — Bal d'enfants.

— Conversation avec l'Arihiduc François. — Portrait et lettre de l'Empereur Nicolas. — Fête chez le prince Louis de Liechtenstein. — Dans le caveau des Capucins. — Situation intérieure. — Société d'horticulture. — Inondation en Hongrie. — Loterie. — L'Impératrice Marie- Anne. — Voyage de l'Empereur de Russie. — Course en chemin de fer. — Liszt. — Les salons du Rennweg. — Exposition de fleurs. — Mort de Talleyrand.

— Visite de l'Empereur et de l'Impératrice. — Concert. — Bal. — Visite de Marie-Louise. — Idées noires. — Clam. — L'Archiduc François.

Vienne, le 8 janvier 1838.

1508. Clément m'a dit avec un accent de conviction qui m'a frappée : « Dieu m'assistera, et la vieille Monarchie ne

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périra point. » Cette confiance fait du bien. Des nouvelles de Rome me prouvent qu'on cherchera à terminer l'affaire de Cologfne en sacrifiant M. de Bunsen, à qui l'on donnera tort en Prusse, en cherchant à faire croire que les intentions du Roi ont été mal remplies par son envové à Rome, qui a dirigé les affaires ecclésiastiques dès le principe.

11 janvier.

Clément a reçu la nouvelle d'un terrible incendie qui a détruit le palais d'hiver de Saint-Pétersbourg. L'Empereur sera certainement très-sensible à cette catastrophe. Clément a envové un courrier à Saint-Pétershourf^.

24 janvier.

Il m'a fallu me mettre en toilette pour aller chez l'Impératrice régnante, qui nous avait invités à diner. Clément a eu une longue et importante conversation avec l'Archiduc Louis ; ensuite il s'est rendu chez l'Empereur, où je l'ai trouvé. Les deux Impératrices, l'Empereur, l'Archiduc François, la marquise de Saint-Georges, la comtesse de Wallis, mon mari et moi, nous assistions au dîner. C'est surtout Clément qui a animé la conversation; il a lu aussi à l'Impératrice la lettre d'Orloff au sujet de l'incendie du palais d'hiver. L'Archiduc François m'a dit ensuite que l'Archiduchesse Sophie voulait me parler. Il m'a fait passer par un petit escalier intérieur, et lorsque nous étions à mi-chemin dans l'oratoire de la chapelle de Saint-Joseph, il m'a dit rju'il avait quelque chose sur le cœur et qu'il lui fallait absolument me le confier. Il me prit par la main et m'assura, les larmes aux veux, que Clément et moi nous pourrions toujours compter sur lui. « Depuis que mon père n'est plus, me dit-il, je n'ai qu'une pensée, je ne songe plus qu'au prince! Que Dieu daigne le conserver! Je le soutiendrai toujours, qu'il ait confiance en moi; les propos des autres ne peuvent avoir aucune influence sur moi. Je persiste dans mon opinion, car mon opinion n'a pas

été conçue à la légère. Personne ne peut me détourner du droit chemin; or, le droit chemin, c'est le prince de Metternich. » Bref, il a été si bon, il m'a parlé si longuement dans ce sens que j'ai eu de la peine à retenir mes larmes, et je ne pouvais cacher mon émotion en entrant chez T Archiduchesse. Elle a été, comme toujours, très-aimable, très-bonne et trèsgracieuse. Je trouve qu'elle a fort bonne mine, ce qui étonne vraiment, après tout ce qu'elle a souffert. Elle m'a montré la petite Archiduchesse, qui est charmante.

25 janvier.

J'ai élé prévenue de grand matin que ce soir j'aurais à remplir, au bal de la Cour, les fonctions de grande maîtresse auprès de l'Impératrice. Nous avons donc dîné un peu plus tôt, et je me suis rendue à la Cour en toilette magnifique. Le bal avait lieu dans le grand salon ; il s'entend de soi que le corps diplomatique était réuni au grand complet. Je priai l'Impératrice de dire quelques mots à la princesse Radziwill, nièce de l'ambassadeur (Tatistscheff) ; quand je vis qu'elle ne se la rappelait pas, je voulus la lui présenter; cependant, en s'approchant d'elle, elle la reconnut pour l'avoir vue à Teplitz. Je me suis donné toutes les peines du monde pour n'oublier personne, pour être polie avec tout le monde, et pour être tout à fait à la hauteur de mes fonctions. L'Impératrice dit hautement aux dames du palais sa façon de penser sur les toilettes des dames, et exprima le désir qu'on fît savoir à la société que les toilettes réellement indécentes, — car on va si loin qu'il ne reste presque plus rien à cacher, — lui étaient désagréables, et qu'elle voulait qu'on observât plus de retenue.

J'ai eu un rout complet; même toute la famille Wasa est venue. On m'a fait à minuit beaucoup de compliments plus ou moins sincères. J'ai maintenant trente-trois ans, ce qui

commence à compter ; une fête qui est déjà revenue si souvent ne fait plus plaisir.

39 janvier.

Il y a sept ans aiijoiu'd'hui que je suis mariée ; je ne puis que remercier Dieu pour toutes les grâces qu'il a daigné m'accorder pendant cette période.

l'^'^ février.

J'ai été au bal de la Cour, bien que je fusse souffrante. Les toilettes étaient beaucoup plus convenables, et l'Impératrice a remercié la princesse Esterhazy d'avoir taché de lui faire plaisir. L'Archiduchesse Sophie a fait sa première apparition. Elle a très-bonne mine, et elle a fait la meilleure impression. Toute la société réunie au bal discutait très-vivement un fait bizarre. On avait trouvé un papier dans lequel était enveloppée une boucle de cheveux noirs, et qui portait cette suscription : « Pour celui que j'aime le plus au monde. 24 janvier 1837 » , avec un nom supposé pour signature. On se passa le papier et la boucle de main en main, et l'on fit à ce propos mille réflexions scandaleuses. A la fin du bal, on vit un monsieur fort agité ramasser avec beaucoup d'ardeur tous les papiers épars dans la salle et chercher anxieusement le trésor qu'il avait perdu. Plus tard, nous apprîmes que la signature mystérieuse devait être lue à rebours, et que le nom réel qu'elle cachait était celui d'une cantatrice dont un jeune magnat était fort épris. Celui qui cherchait le papifn- était son ami intime et probablement son confident.

6 février.

A six heures et demie, j'ai eu un bal auquel j'avais invité tous les enfants de la société de Vienne. Les petits Archiducs sont aussi venus, et même l'Archiduchesse Sophie m'a fait l'honneur d'assister à cette soirée. Les enfants ont dansé trèsgentiment des quadrilles français et n'ont pas été gauches du tout. A huit heures et demie, on a soupe ; ensuite les Archiducs se sont retirés, et le bal a continué jusqu'à onze heures.

19 février.

Ce soir, j'ai été chez la princesse Wasa , où avait lieu un grand et beau bal, auquel la Cour assistait. L'Archiduchesse Sophie a été très-aimable pour moi. L'Archiduc François m'a parlé très-affectueusement de Clément; il est vraiment bon et ioyal, et il a les meilleures intentions; que Dieu le bénisse pour tor.t le bien qu'il voudrait faire ! Il m'a dit ce soir que l'entretien de mon mari avec l'Archiduc Louis avait eu les suites les plus heureuses, et m'a chargé de donner à Clément les meilleures espérances pour l'avenir.

24 février.

Tatistscheff m'a apporté le portrait de son Empereur, accompagné d'une lettre très-flatteuse du Czar.

J'ai dû déjà, dans la matinée, m'occuper d'une toilette pour le bal que Louis de Liechtenstein nous a donné dans le palais Rasumowsky. Ce palais, que Louis habite encore et qu'il veut continuer d'habiter jusqu'à ce que la maison qu il fait construire sur le bastion soit achevée, ce qui peut durer encore longtemps, était décoré avec un luxe merveilleux; tout était beau, splendide, et avait un caractère de fête. Aussi, grâce aux peines que Louis s'est données, a-t-il réussi à faire de cette fête la plus charmante et la plus magnifique que j aie vue de ma vie. Les femmes et les toilettes étaient ravissantes de fraîcheur, et l'aspect que la salle de danse présentait de jour avait un charme tout particulier. Je suis restée pour le dîner, et ce n'est qu'à trois heures et demie que j'ai fait à Clément le sacrifice de quitter ce lieu enchanteur, car on me disait que le grand salon, qui avait été disposé pour le bal du soir, aurait un aspect féerique. Je me retirai enfin, après avoir dansé lui quadrille avec le jeune prince d'Auersperg. A huit heures et demie, je suis retournée au bal chez Louis de Liechtenstein. On dansait dans le grand salon, qui était brillamment illuminé. Le souper n'a rien laissé à désirer; tout était ordonné

avec un soin parfait; tout était beau, magnifique. Louis a fait les honneurs d'une façon irréprochable ; Fanny est belle et aimable : il n'en faut pas plus, surtout quand on est secondé par Henriette Hunyady, Ida Paar et Mimi Liechtenstein*. On n'aurait pu mieux recevoir les invités qu'on ne l'a fait dans cette maison. Je l'ai quittée à regret, une demi -heure après minuit.

2 mars.

J'ai assisté au service funèbre qui a été célébré en mémoire de l'Empereur François; ensuite, j'ai été avec la comtesse Lanckoronska dans le caveau des Capucins, afin de prier sur la tombe de l'Empereur. Clément veut y envoyer des candélabres, qui devront servir les jours d'anniversaire près du tombeau de son Empereur, de son ami, de celui que lui seul sait apprécier et regretter comme il le mérite. Je vais me mettre aussitôt au travail et broder un tapis et un coussin pour ce caveau. C'est une pensée consolante de se dire qu'on peut encore faire quelque chose pour lui et qu'on lui apporte des hommages auxquels si peu de personnes pensent encore.

4 mars.

Clam a été chez nous. Il a longuement parlé du triste état des affaires intérieures. Clément persiste à espérer, mais Clam et moi, nous sommes d'avis qu'on ne saurait laisser aller les choses, et qu'il faut attaquer de temps en temps pour vaincre. Clément croit qu'il pourra convaincre ses adversaires euxmêmes. Nous, au contraire, nous sommes persuadés qu'il y a des gens qu'on ne pourra jamais convaincre et qui sont des ennemis jurés, des ennemis très-dangeréux.

7 mars.

Rothschild nous avait envoyé un turbot; ce cadeau a été l'occasion d'un dîner. Nous avons été très-gais; ensuite, il

* Les sœurs du prince de Liechtenstein. (Note de l'Éditeur.')

nous a fallu aller chez rArcliiduchesse Sophie , qui nous avait invités à un concert. Le matin, Clément avait été à la Cour, et il en était revenu très-satisfait de son entretien avec l'Archiduc et l'Archiduchesse, qui lui témoignent beaucoup de bonté.

11 mars.

J'ai assisté à une assemblée de la Société d'horticulture; Charles Hûgel présidait. On avait exposé une masse de fleurs de toute beauté. Hûgel a prononcé un discours, dans lequel il a dit qu'il proposerait de faire frapper les médailles données en prix à l'effigie de FAichiduc Antoine, parce que c'était à lui qu'on devait la création de cette société, qui n'a commencé d'exister réellement qu'après la mort de ce prince. Il a proposé en outre un prix de dix ducats pour l'horticulteur qui présenterait la plus belle rose mousseuse au mois de mai. Maman et moi, nous avons offert un prix pour la plus belle pensée, et j'en ai ajouté un autre pour le plus beau jasmin, parce que cette fleur est très-peu cultivée chez nous, et que je l'aime pour elle-même et à cause des souvenirs qu'elle mo rappelle.

18 mars,

Pesth est affligé d'une inondation comme on n'en a encore jamais vu. L'étendue de la catastrophe et les conséquences de ce terrible fléau sont incalculables. A Gran, des bâtiments se sont écroulés, des maisons ont été détruites, et, dans les environs , des villages entiers ont été engloutis. C'est affreux ! L'Empereur donne des sommes considérables pour les victimes; on veut envoyer des secours d'argent, mais ils arriveront sans doute trop tard pour sauver tous les malheureux qui meurent de faim par suite de l'inondation.

20 mars.

A midi , un congrès de famille s'est réuni chez moi pour discuter les moyens de procurer des secours d'argent aux

inondés, Charles Iliigel eut l'idée de faire une loterie; tout le monde pourrait contribuer à cette œuvre de charité en envoyant des dons, qui seraient exposés dans un local élégamment disposé. Les objets de prix seraient tirés au sort; les autres, ainsi que de menus objets, seraient vendus par les dames dans un bazar. J'ai été d'abord contraire à ce dernier projet, parce que je prévoyais une foule de difficultés et que, sans cela , il y en a déjà tant à surmonter qu'il n'est pas sage d'en provoquer de nouvelles. Cependant, lorsqu'on m'a parlé des serres du jardin du palais impérial comme du local où l'on pourrait installer les boutiques, la solution du problème m'a paru bien plus facile. Nous avons fait un plan, qui a eu l'approbation de Clément et qui a été soumis à l'Archiduc Louis; celui-ci nous a autorisés à disposer des serres et nous a promis que la Cour nous seconderait de son mieux.

21 mars.

Clément m'a fait écrire le programme d'une loterie, à laquelle devra se joindre tout au plus un concert; ensuite il l'a envoyé à l'Archiduc Louis, afin qu'on puisse prendre les dispositions ultérieures.

Douze dames se sont réunies chez moi ; ce sont celles qui consentent à fonctionner comme dames patronnesses de la grande loterie qu'on va organiser en faveur des victimes de l'inondation de Pestli. Lobkowitz et Charles Hùgel nous ont assistées de leurs conseils. Je suis allée remercier le prince Colloredo, qui a pris deux mille billets. Le soir, j'ai eu un rout ; j'ai exposé quelques lots qu'on m'avait envoyés pour la loterie. Cela a fait la meilleure impression sur le grand public; aussi j'espère qu'on m'en enverra encore beaucoup.

2() mars.

Clément a eu une conférence importante , dans laquelle il a dit de bonnes vérités. Pourtant, les résultats de cette séance

JOURNAL DE LA PRINCESSE MÉLANIE (l838). 241

sont insignifiants; si Dieu n'a pas pitié de nous, tout périra peu à peu.

27 mars.

L'Impératrice régnante nous a adressé une lettre fort belle, dans laquelle elle exprime le désir que nous lui apportions nous-mêmes nos offrandes pour les Hongrois victimes du fléau. Cette démarche est désapprouvée par quelques-uns; quanta moi , j'adhère pleinement à cette idée ; je suis toujours heureuse de voir une Souveraine se mettre à la tète d'une manifestation qui a pour objet de faire le bien. La princesse Wasa est venue chez moi .ce matin pour me dire que l'Impératrice l'avait fait informer qu'elle viendrait en personne chez elle pour lui demander son obole, si toutefois cela lui était agréable. Toutefois, la princesse croit qu'il sera plus convenable d'aller lui porter de cent à deux cents florins.

. 28 mars.

Un courrier de Saint-Pétersbourg annonce à Clément que l'Empereur de Russie veut accompagner sa femme à Salzbrunn, en Silésie, ce qui recule le moment de son arrivée ici et modifie nos projets ou plutôt les renverse tout à fait.

21 avril.

Comme Clément a appris aujourd'hui que le projet qu'il avait d'aller voir l'Empereur Nicolas en Silésie ne pourrait pas se réaliser, je lui ai proposé d'emmener avec nous les enfants; d'aller le 15 juillet à Teplitz , de nous y arrêter trois jours; de passer ensuite quinze jours au Johannisberg, et d'aller, de là, à Milan, etc. Il a été très-heureux de la perspective que je lui ouvrais d'aller au Johannisberg.

Il y a eu chez l'Impératrice régnante une soirée d'enfants, qui a été égayée par les tours d'un prestidigitateur. Clément y a conduit Richard et Mélanie.

8 mai.

Je suis allée, avec mes enfants et maman, regarder la locomotive. Clément avait fait la course en chemin de fer, avec l'Impératrice mère, l'Archiduchesse Sophie, les Archiducs, parmi lesquels se trouvait même le petit Archiduc François*, et le comte Kolowrat. Cette excursion d'un nouveau genre a très-hien réussi, et tout le monde en a été satisfait ; en outre, le temps était on ne peut plus favorable.

15 mai*.

Que Dieu répande ses bénédictions sur Clément! Les enfants lui ont débité une foule de compliments en français, en anglais et en allemand. Toute la famille était réunie, ce qui ne m'a pas empêchée d'aller chez le Père Schmidt et de communier ensuite à l'église de Saint-Etienne.

17 mal.

Nous avons assisté à un concert chez l'Impératrice régnante. Madame Brouville, la Schoberlechner et Poggi ont chanté très-agréablement. Liszt a joué deux fois, d'abord des variations de Rossini, puis d'autres variations sur un motif des Puritains. L'enthousiasme s'est contenu cette fois ; personne n'osait l'exprimer tout haut. Seule, l'Archiduchesse applaudissait avec ardeur ; elle a fait jouer un morceau de Schubert.

20 mai.

Nous avons ouvert nos salons du Renmveg; les personnes qui y sont venues les ont trouvés jolis.

* L'Empereur actuel. {Note de l'Éditeur.)

** Jour de naissance du prince. {Note de l'Éditeur.)

JOURNAL DE LA PRINCESSE MÉLANIE (l838). 243

23 mai.

J'ai été à l'exposition des fleurs ; elle a eu lieu pour la première fois dans le jardin de l'Empereur, qu'on a mis à la disposition de la Société d'horticulture. Après mon retour h la maison, j'ai lu à Clément quelques dépêches de Paris. On y trouve, entre autres, la nouvelle de la mort de Talleyrand, qui est mort, à ce qu'on dit, réconcilié avec l'Église *.

L'Empereur et l'Impératrice nous ont fait l'honneur de venir

* Le prince envoya la copie d'un rapport de l'ambassadeur d'Autriche à Paris, rapport qui contient des détails circonstanciés sur les derniers moments de Talleyrand, au comte de Lutzow, à Rome, avec prière de la communiquer au cardinal Lambruschini , et il y ajouta les réflexions suivantes : «Je n'avais jamais mis en doute que M. de Talleyrand finirait comme il vient de finir; ce que j'avais craint, c'est que le temps ne marchât plus vite que sa décision. C'est sans doute à madame de Dino qu'est dû raccoiiiplissement de la bonne œuvre.

«J'ai beaucoup connu le prince, et j'ai certes eu assez d'occasions pour l'observer dans le long cours de ma vie publique ; je ne crois pas qu'entre deux individualités il puisse exister plus de divergences qu'il n'en a existé entre nous ; cependant nos relations personnelles ont constamment été amicales, et même, sous plus d'un rapport, elles n'ont pas manqué d'une certaine intimité. Le prince de Talleyrand partageait, ait yb«J (/e /'«me, mes principes politiques; il les regardait comme établis sur une forte base, et en les comparant à ceux qu'il a défendus lui-même, il est plus d'une fois convenu, vis-à-vis de moi, qu'entre eux deux j'avais raison et lui tort.

«C'est dans l'été de 1825 que je l'ai vu pour la dernière fois à Paris. Nos entretiens ont roulé sur la position de la France et sur son attitude personnelle. Je lui ai prédit alors la catastrophe que, cinq années plus tard, j'ai eu le malheur de voir s'accomplir. Lui n'y croyait pas, car il était l'homme du monde qui se trompait avec le plus de facilité. Il n'était alors pas encore désabusé du système représentatif, de la fantasmagorie anglaise, du système absurde enfin des contre-poids. Je lui ai parlé de lui-même, et je me souviens de m'être servi dans l'un de nos colloques (qui jamais n'avaient manqué d'intimité) des paroles suivantes: « N'oubliez jamais qu'il vous reste un grand « exemple à donner au monde; il sera détestable ou salutaire, selon que vous « saurez vous décider. » Il me prit, à ce propos, par la main et me dit .- « Croyez, mon cher Prince, que je sais ce que je dois à Dieu et au monde, « et ayez l'âme en repos! »

« Ce qui pour moi est hors de doute, c'est que si le prince était mort d'une mort libérale, les ovations eussent été sans fin de la part du parti qui aujourd'hui le jette aux gémonies. Tel est le caractère de ce parti. »

( Note de l'Éditeur. )

nous voir au Rennweg; ils ont visité le pavillon dans tous ses détails. L'Impératrice a daigné prendre le café chez nous; ensuite tous deux sont ailés à Schœnbrunn, où ils passeront la belle saison cette année.

26 mai.

J'ai fait les préparatifs nécessaires pour un grand et beau concert, qui a été fort brillant. Les Belgiojoso ont cbanté, et Thalberg a joué deux fois avec une virtuosité extraordinaire. Tout le monde était enchanté, et avec raison.

30 mai.

J'ai passé la matinée à apprêter les salon^ our le bal. Un orage et une averse épouvantable nous ont causé de grandes appréhensions; mais à neuf heures le temps s'éclaircit; et la fête s'est passée le mieux du monde. Nous avons reçu nos invités dans le salon blanc; on a dansé dans le grand salon et soupe dans la salie du milieu; ensuite on a illuminé le petit jardin qui se trouve devant la salle de bal, ce qui a produit un très-joli effet. Marie-Louise et FArchiduchesse Sophie, avec tous les Archiducs, ont fait une apparition chez nous; le bal a eu beaucoup de succès.

le"" juin.

Tatistscheff et le maréchal Marmont ont passé chez nous une heure, qui a été remplie par des conversations dont M. de Talleyrand et sa vie formaient Tobjet ; Clément y a pris part.

Marie-Louise est venue avec sa suite, c'est-à-dire avec le comte Charles de Bombelles et la comtesse de Wailis. Elle a visité le pavillon et désiré voir le jardin. Après être arrivés jusqu'aux serres, nous avons été malheureusement surpris par une forte averse, et il nous a fallu rentrer en voiture. Sa Majesté ne s'est pas laissé effrayer par ce contre-temps ; elle

est restée encore une heure entière chez nous, et elle a examiné ma collection de portraits.

10 juin.

J'ai passé trois heures à la chancellerie d'Etat, où j'ai écrit des lettres. Clam y est venu ; il voit les affaires politiques sous un jour si somhre que j'en suis tout effrayée. Clément est si ahattu, si triste et parfois si découragé, que je meurs d'inquiétude. J'ai fait semblant de ne m'aperce voir de rien, et cependant je souffre quelquefois bien cruellement. Que Dieu ait pitié de nous !

11 juin.

Clément a reçu déjà dans la matinée la visite de Clam. Celuici a les meilleures intentions du monde, et cependant il est presque aussi agité que moi. Il est inquiet et cherche à faire partager ses inquiétudes aux autres; il veut notamment pousser Clément, auquel il reproche de manquer d'énergie, à agir avec vigueur. Il est convaincu que mon mari n'a qu'un mot à dire pour écarter ceux qui embarrassent son chemin, et il lui en veut de ne pas dire ce mot. Il en résulte qu'il tourmente Clément, qui n'est que trop tourmenté sans cela.

13 juin.

L'Archiduc François a été chez mon mari ; il s'exprime nettement en faveur de la bonne cause et montre réellement une grande fermeté. Il est un appui pour Clément; toutefois, il le blâme de ne pas déployer assez d'énergie contre ses ennemis.

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