‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich. Publiés par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 2)Chapitre 31 sur 91 · PENDANT LE VOYAGE D INSPRUCK A MILAN · texte numérisé non relu

PENDANT LE VOYAGE D INSPRUCK A MILAN

1309. Maladie de la princesse. — Voyage du prince en Bohême. — Voyage en famille à Milan. — Séjour aux bords du Jac de Côme. — Thiers. — Fêtes à Milan. — Rossini. — Mademoiselle Mars. — Le Roi de Sardai{i[ne. — Gênes. — Lucques. — Pise. — Florence. — Les Bonaparte. — Affaires de Rome. — Le prince Poniatowski. — Bologne. — Venise. — Entrée de l'Empereur. — Fêtes. — Trieste. — Retour à Vienne.

1509. Pendant les deux mois que je suis restée sans écrire, il s'est passé bien des événements douloureux pour moi et pour les miens. Le 22 juin, j'ai été atteinte d'une grave maladie dans le pavillon du Rennweg. C'était une violente inflammation d'intestins, qui a donné, ajuste titre, de grandes inquiétudes à mon pauvre Clément. J'ai été au plus mal pendant quelques jours, et ensuite je suis restée pendant six semaines très-souffrante et très-faible. Maman a passé tout ce temps auprès de moi ; elle avait quitté Carlbur^j dans ce but. Cette maladie m'a surprise juste au moment oîi je devais partir avec Clément pour le Johannisberg et faire ce voyage dont il se réjouit d'avance depuis sept ans. C'est moi qui étais la cause de son chagrin; cette idée m'a vraiment déchiré le cœur; Dieu seul sait ce que j'ai souffert physiquement et moralement pendant cette longue épreuve.

Clément est parti pour la Bohème le IG juillet, et il est resté absent pendant quinze jours. C'est à Teplitz qu'il a vu le Roi de Prusse et l'Empereur de Russie; il est revenu complètement satisfait de cette entrevue *.

Après avoir passé huit jours avec moi dans le pavillon du Rennweg, Clément est reparti. Il devait se rencontrer avec notre Empereur à Inspruck **, et il croyait que

* Voir « Rendez-vous des Souverains à Teplitz, lettres de Metternicli à sa femme », n" 1328. (Note de ihdileur.)

** Pour la fête de la prestation solennelle de l'hommage, qui eut lieu à Inspruck le 12 août. L(î prince a décrit cette fête dans une lettre, du même jour, à sa femme; voici comment il s'exprime : «J'aurais voulu que vous eussiez passé la journée avec nous. Le spectacle était beau, et ce qui vaut mieux, il

je pourrais le rejoindre dans cette ville si je partais d'ici le 12. Je me sentais encore bien faible et je ne pouvais penser à ce voyage qu'en tremblant. J'étais affaiblie physiquement et moralement, j'avais cruellement souffert et je ne me sentais réellement capable de rien. Le séjour que j'ai fait cette année au Rennweg a été fort triste.

La Cour a eu beaucoup d'attentions pour moi pendant ma maladie; les deux Impératrices sontvenuesme voir, et l'Impératrice régnante a été réellement d'une bonté qui m'a touchée. J'ai éprouvé un profond chagrin en me séparant de mes enfants. Le 12, je suis partie avec Herminie etMélanie, que Clément m'avait permis d'emmener, afin de me rendre les adieux moins pénibles et le voyage plus supportable. On m'a confiée à la protection de Neumann; de plus, Lederer, mon médecin, m'accompagnait avec sa fille, âgée de douze ans. Je suis arrivée heureusement à Saint-Pœllen , le second jour à Enns et le troisième à Neumarkt , de telle sorte que j'ai gagné un jour et que je suis arrivée à Salzbourg le 15. Le pays m'a plu extraordinairement; j'ai assisté à une messe, et j'ai envoyé un courrier à Inspruck pour informer Clément que j'arriverais le 17 ou le 18. Ensuite, je suis allée rendre visite à la princesse de Beira, qui m'a reçue avec la plus grande bonté et qui a été très-aimable.

L'archevêque Schwarzenberg est venu chez la princesse pour me voir, attendu qu'il m'avait manquée à l'hôtel. II m'a proposé de faire dans l'après-midi une promenade à Aip^en.

a été touchant. Ce n'est pas la prestation de foi et d'hommage qui a mérité cette qualification, car c'est une cérémonie qui ressemble à toutes les autres. Ce qui porte un tout autre caractère, ce sont les compagnies de scharfschûtzen (chasseurs volontaires)qui ontdéfilé devant l'Empereur. Il y en avait plus de sept mille, et rien n'est à la fois originaletadmirahle comme cette troupe. Des hommes superbes, portant des costumes variés d'après les vallées, véritables soldats de la 7iatiire, joyeux et toujours prêts à se battre contre l'ennemi du Prince et du pays; des compagnies de vétérans ouvraient la marche, tous ayant deux, trois et plus de médailles et des croix de la Légion d'honneur qu'ils ont gagnées sur les champs de bataille, non pour Napoléon, mais contre lui. Les croix qu'ils portent sont celles qu'ils ont prises sur l'ennemi, et c'est ainsi qu'une comjîagnie a pour drapeau une aigle prise de même. Hofer a publié en 1809 un ordre dans lequel il a engagé ses compatriotes à se décorer, et l'Empereur, en

248 RECUEIL DE DOCLJMENTS (1835-1848).

J'ai dîné à la maison avec Neumaiin et loute ma suite; le soir, je suis revenue très-fatigue'e d'Aigen. Mais que Salzbourg est beau avec sa magnifique ceinture de montagnes !

Le lendemain , je me suis remise en route de bonne heure et j'ai passé la nuit à Sœlz , de manière à arriver pour deux heures de l'après-midi à la dernière station avant Inspruck; c'est là que Clément m'attendait. Il a été heureux de me retrouver en bonne santé ; en effet, je me sens toute vaillante, le mouvement et la fatigue me font du bien. J'avais cru voir à Salzbourg une belle contrée ; mais qu'est-ce à côté du Tyrol et d'hispruck! Je n'ai pas été maîtresse de mon admiration : le pays est d'une beauté ravissante. Clément a été bien heureux de me ravoir auprès de lui; il est enchanté de tout ce qu'il a vu à Inspruck. Les fêtes ont été superbes , et les Tyroliens se sont montrés admirables. Rien de touchant comme leur dévouement, leur affection pour l'Empereur, et la joie qu'ils cherchaient à exprimer de toutes les manières possibles. C'est un beau, un bon peuple. On dit que le défilé de quinze cents montagnards, qui étaient venus assister à la prestation solennelle de serment, a présenté le spectacle le plus attrayant et le plus grandiose qu'on puisse voir.

Clément a dû me quitter le 18 au matin, pour se rendre auprès de l'Empereur de Russie à Kreutz en Bavière, où Tîmpératrice prend les eaux. J'ai profité de son absence pour aller voir quelques curiosités. J'ai visité l'église des Franciscains, qui renferme des monuments remarqualdes , particulièrement le tombeau de l'Empereur Maximilien avec les merveilleux

reprenant le pays, leur a permis de porter leurs décorations. H y a aiijourd'liui en ville pins de douze mille paysans de toutes les parties du Tyrol; les rues sont remplies de monde, et l'on n'entend que des acclamations et des chants. Il n'y a pas un homme de police, car ces braves yens la font eux-mêmes. La fête passée, ils retournent dans leurs vallées et sur leurs montagnes, qu'ils cultivent comme des jardins. Ce soir, la ville a été illuminée; ce qui est admirable, ce sont les feux sur les montagnes, qui toutes ont de sept à dix mille pieds d'élévation. C'est sur ces cimes que brûlent des bûchers de huit ;» douze cordes de bois, qui ont 1 air d'étoiles de première grandeur. Si l'Empereur INicolas devait venir (ce que nous saurons au plus tard demain ou après-demain), je regretterai beaucoup qu'il n'ait point passé ici la journée d'aujourd'hui. »

( Note Je l'Editeur. )

bas-relîefs de Kollin. J'ai vu la Martinswand * et d'autres jolis points de vue. L'Archiduc François, qui était resté seul à Inspruck, a donné un dîner en mon honneur. La suite seule était présente-, il a été très-aimable et on ne peut plus affectueux. Clément est revenu le 19 au soir, et le lendemain nous avons continué ensemble notre voyage. Nous avons couché à Brixen, ensuite à Trente, et, le 22, nous sommes arrivés à Desenzano sur le lac de Garde. Notre hôtel était très-agréablement situé, et nous avons eu une vue charmante. A Brescia, nous avons visité les antiquités qu'on a découvertes en faisant des fouilles, entre autres une statue de la Victoire , en bronze, qui est admirablement conservée. A mon avis, on a poussé les restaurations trop loin ; on ne peut plus distinguer ce qui est ancien d'avec ce qui est moderne, et cela est certainement regrettable.

Nous sommes arrivés d'assez bonne heure à Bergame. C'est une très-jolie ville, délicieusement située, et qui fait une impression on ne peut plus agréable. J'ai vu la Poggi, qui a chanté le soir au théâtre, ^L Poggi et madame Garcia, qui a fait de grands progrès. Lucie de Lammermoor a été parfaitement interprétée. Nous sommes restés à Bergame jusqu'au lendemain à midi; je suis allée voir la partie de la ville qui est située sur la montagne ; on y jouit d'un coup d'œil splendide. Nous avons fait le tour de la foire, qui était fort brillante, et nous avons fait venir le ténor David , qui nous avait tant plu autrefois. Il a perdu sa voix et semble être dans une situation trèsprécaire. Il voudrait devenir professeur de chant; mais on dit que son caractère est devenu très-difficile , ce qui pourrait bien empêcher les gens de s'adresser à lui. J'aide la sympathie pour lui, en souvenir du plaisir qu'il m'a procuré jadis.

De Bergame, nous avons pris le chemin de Lecco , en passant par la Brianza, afin d'arriver au lac de Côme. Celui-ci est resté au-dessous de mon attente. Les montagnes qui encadrent le lac sont jolies, mais la végétation est maigre; c'est

* Montagne située près d'Inspruck, où, selon la li'f^ende, l'Empereur Maximilien !«'', qui s'était égaré en chassant, fut sauvé par un ange.

(lYo^c de l'Editeur.)

tout simplement de la mousse, encore n'a-t-elle pas une belle couleur. Mon imagination s'était représenté tout cela sous un aspect bien plus riant. Nous avons demeuré chez Tabbé Gonfigliaclii, professeur. On nous a accueillis à bras ouverts, et Ton a eu pour nous toutes les attentions imaginables. ïi'air était froid et horriblement humide. Nous sommes aiTivés le 24, et TEmpereur le 25. Nous sommes allés voir les Fontana, qui possèdent une villa sur les bords du lac ; c'est là que nous avons assisté à l'arrivée de l'Empereur, qui a été accueilli par des démonstrations d'enthousiasme tout italiennes , c'est-à-dire par des applaudissements. Nous étions sur le balcon avec une foule de monde, entre autres M. et madame Thiers avec la sœur et la mère de cette dernière. M. Thiers s'est fait présenter à mon mari.

Le soir, nous sommes retournés chez les Fontana pour voir l'illumination, qui a été féerique. Toutes les embarcations étaient ornées de lampions, ce qui produisait un effet ravissant. On ne peut voir ces choses-là qu'à Gôme, et pourtant je n'ai pu m'empêcher de comparer ce spectacle au décor final d'un ballet. L'Empereur a fait une promenade sur le lac, ce qui a beaucoup plu à la population. Ils applaudissent toujours comme au théâtre. Le 20, j'ai été chez l'Lnpératrice à la villa Raimondi, autrefois Odescalchi; la maison est belle, mais construite sans goût et peu commode ; elle renferme de grandes salles où il n'y a pas de meubles, mais, malgré tout, c'est une magnifique propriété. J'ai vu aussi la Vice-Reine.

M. de Brunnow, Nesselrode et son gendre Ghrepto^vitch sont venus également à Gôme; j'ai eu du plaisir à revoir mes amis de Mûnchengrœtz. La Gour est partie le 27, et nous avons profité de cette journée pour faire une promenade en bateau à vapeur et pour voir toutes ces villas dont on parle avec tant d'enthousiasme. Nous avons été d'abord à la villa Meizi, où nous avons rencontré la duchesse , qui est belle et intéressante. Elle nous a reçus avec une bonne grâce parfaite et nous a montré sa magnifique chapelle en marbre blanc et en bronze. Je n'ai jamais vu rien de plus simple et en même temps d'aussi parfaitement beau. Les autres parties de la villa sont fort jolies

à voir, et les salons renferment mainte peinture gracieuse; mais tout cela manque de confort, et même le style de ce palais, ainsi que de tous ceux que nous avons vus ensuite, est sans goût. On s'écrie, à première vue : Voilà qui est magnifique! et, en y regardant de plus près, on se dit qu'on ne voudrait pas posséder ce palais, ce qui prouve, à mon avis, qu'on ne peut pas l'admirer. Les arbres du jardin m'ont frappée d'étonnement. Nous avons vu, chez le professeur Configliaclii, quatre magnolias d'une beauté merveilleuse. Dans la villa Melzi, il y avait des mimosas et des camélias en pleine terre; mais le jardin n'est pas entretenu avec soin, les arbres s'étouffent les uns les autres, ce qui inspire plus de regret que d'admiration. Des gondoliers de la duchesse Melzi nous ont conduits à la villa Serbelloni. La maison tombe en ruine; aussi ne nous i'a-t-on pas montrée. Le jardin offre un coup d'œil splendide. Les trois lacs produisent un effet merveilleux, mais les chemins sont affreux, et cette belle végétation est abandonnée à elle-même, ce qui produit un pêle-mêle indescriptible. Enfin, nous nous sommes rendus à la plus belle de ces villas, à la villa Sommariva. Elle renferme beaucoup d'objets d'art. L'entrée en est ravissante : elle est ornée de deux myrtes aussi hauts que la maison, et l'on goûte, en traversant un petit bois de myrtes, l'ombre et le frais. Cependant, en somme, cette habitation ne me plaît pas. La villa est humide, les ornements qui la décorent sont sans goût. Dans un grand salon se trouvent des bas-reliefs de Thorvaldsen, qui ont été achevés par ordre de Napoléon; le salon est en stuc bleu d'une vilaine couleur. Tout est magnifique, mais il n'y a de goût nulle part; j'aime bien mieux nioi7 petit pavillon que tous ces palais. Sans doute il lui manque la vue sur le lac, dont l'eau brille des plus ravissantes couleurs; mais ses bords sont moins charmants que je ne me les étais figurés. Dans la villa Sommariva nous avons trouvé Lamb avec quelques Anglais; nous les avons quittés pour nous rembarquer sur notre bateau à vapeur, qui nous a amenés fort tard à Côme. Nous dînions avec les Fontana et les messieurs qui nous avaient accompagnés, lorsque M. Thiers est venu voir Clément. Ils ont eu

ensemble un long entrelien, que ^I. Thiers a cherché sans succès à diriger du côté de la politique, car mon mari le ramenait sans cesse à Fltalie et aux œuvres d'art, ce que son interlocuteur a fort mal pris. Clément a appris que la duchesse d'Orléans venait de donner le jour à un fils auquel on a donné le titre de comte de Paris, et il s'est liâté de communiquer cette agréable nouvelle à M. Thiers, qui n'a pas manqué de la faire publier par les journaux.

Mon mari est parti le 28 pour Monza, où se trouvait l'Empereur*. Ce jour-là j'ai fait avec les Fontana une promenade en bateau sur le lac. J'ai vu la villa d'un Anglais, qui paraît charmante, mais seulement de loin; ensuite j'ai visité la villa Pliniana, célèbre par les cyprès dont Pline parle dans une lettre qu'on a gravée sur le mur. On n'y voit plus que les ruines d'un beau château, à la place duquel s'élève aujourd hui une filature de soie. J'ai vu aussi la villa d'Esté, qui est en ruine; ensuite nous nous sommes arrêtés un instant près de la villa de madame ^Malibran , qui est venue nous voir dans notre bateau. Elle est bien conservée, ne chante plus et vit de ses revenus, qui sont considérables, dit-on. Il était huit heures quand nous nous sommes mis à table chez les Fontana, qui ont été très-aimables pour nous. J'ai fait la connaissance de toute leur famille; ce sont des gens d'un caractère parfait, pour lesquels j'ai beaucoup de sympathie. Le 29, il m'a fallu garder le lit pendant presque toute la journée, à cause d'un fort refroidissement. Le 30, je suis partie pour jMilan avec mon frère Victor, qui avait quitté Rome pour venir à Côme nous voir. Mon frère Emmanuel et Charlotte y étaient aussi, mais ils sont partis deux jours plus tôt pour Milan, afin de voir lord Hertford, qui était arrivé très-malade de Nice. A cinq heures,

* G est (le là qu'il écrivait, le 28, à sa femme : « Je vous préviens, pour vous réjouir le cœur, que la duchesse d'Orléans est accouchée d'un fils, qui se nomme Louis-Fliilippe-AUjert, comte de Paris. Cette qualification est un juste milieu entre les usajjes de la féodalité et de la popularité; elle n'a donc rien qui vaille. On assure que si la duchesse était accouchée d'une fille, elle aurait eu le nom de Mélanie-Louise-I^hilippine. Vous voyez que votre nom est en honneur dans le meilleur des pays de ce meilleur des mondes. »

{Note de l'Éditeur.)

j'arrivai à Milan. Clément s'y était déjà installé la veille. Nous sommes descendus dans un palais très-beau, mais très-mal entretenu. La dame du logis, la vieille marquise Busca, m'a reçue à bras ouverts. On prétend qu'elle a un caractère désagréable; quant à moi, je n'ai eu qu'à me louer de son amabilité et de ses attentions. Elle m'a apporté les plus beaux bouquets de fleurs et m'a même fait cadeau d'un petit tableau très-joli, représentant la Sainte Vierge avec l'Enfant Jésus. La Scala est magnifique; quand la salle est éclairée, elle présente le plus beau spectacle du monde. Il y a cent quatre-vingt-seize loges dans ce tbéàtre, et, ce qui est un mérite digne d'être apprécié , partout on y entend également bien.

Le 1", a eu lieu l'entrée de l'Empereur. Je l'ai vue de la fenêtre du palais Busca; la Vice-Reine et la famille impériale étaient sur le balcon. L'entrée a été très-belle : je connaissais les chevaux et les voitures, mais ce que je n'avais pas encore vu, c'étaient les hérauts d'armes, qui étaient magnifiques; l'ensemble de la scène faisait une impression solennelle. Nous avons eu le même jour chez lord Hertford un dîner qu'on avait qualifié du nom de déjeuner. Je me suis trouvée là avec Rossini, ce qui m'a fait grand plaisir; il a pris les manières françaises et est devenu élégant, ce qui pourtant ne fait point de tort à son amabilité. Toute la société de Milan était réunie chez lord Hertford. La fête devait se prolonger jusque dans la nuit, mais Clément et moi nous sommes rentrés pour nous reposer, et, le soir, nous sommes allés au théâtre de la Scala, qui était brillamment éclairé. Le 2, ont eu lieu les présentations; je suis restée à la maison, entourée de toute la famille et de nombreux amis. Je ne suis pas allée au Corso, mais au théâtre paré, où la Cour n'est arrivée que fort tard; il y avait dans le parterre une presse épouvantable, ce qui a rendu le public un peu impatient. Mais l'ensemble des spectateurs était si bien disposé qu'il n'en est rien résulté de fâcheux.

Le 3 s'est passé pour moi sans fêtes; j'ai visité plusieurs parties intéressantes de la ville, l'exposition de tableaux, qui n'avaient rien de bien remarquable, et l'atelier Marchesi, où il y a quelques jolies statues à voir. Le 4, il y a eu à la Cour

un grand bal auquel ont assisté quatre mille personnes , parmi lesquelles une foule d'Anglais de haut rang. Je citerai les Beaufort et ladv Elisabeth Harcourt, qui est à la fois belle, bonne et aimable, et qui réunit la simplicité à la distinction. A Milan, nous avons vu aussi lord Alvanley et lord Burghersh; ce dernier est aimable.

Le 5 a été un jour de repos ; le 6, a eu lieu le couronnement , auquel je n ai pas assisté. J'ai regardé le cortège, qui était magnifique , et ensuite le banquet. J'ai eu chez moi un dîner de quatre-vingts personnes , en majorité des diplomates et des étrangers. Au lieu d'aller voir l'illumination , j'ai reçu une foule de visites, ce qui m'a extrêmement fatiguée. Le 7, j'ai assisté au concert de la Cour, et j'ai fait la connaissance du duc de Modène.

Le 8, j'ai eu chez moi un magnifique concert. Rossini tenait le piano , accompagnant madame Pasta , mesdemoiselles Novello et Kemble, le prince Poniatowski, ténor, la basse Zuccoli et les deux Belgiojoso, qui chantaient. Madame Pasta a été admirable , et tout le concert a parfaitement réussi. La société était nombreuse ; elle a été enchantée du plaisir qu'elle a trouvé à cette soirée.

Le 9, il y a eu grand bal à la Scala ; le coup d'œil était splendide. Je me suis trouvée longtemps dans la loge de la duchesse de Litta , qui est on ne peut mieux placée. On ne peut pas se faire une idée de ce spectacle quand on ne l'a pas vu ; il a un caractère merveilleux de beauté et de grandeur. La Cour était présente; elle a traversé la salle et a été très-applaudie.

Le 10, il y a eu grandes manœuvres. Les troupes ont fort bon air; leur tenue est superbe. Aussi ont-elles fait la meilleure impression sur les étrangers ; je regrette fort que l'Empereur de Russie nait pas été là. Ce spectacle l'aurait beaucoup intéressé. Après la revue, on a béni le grand et magnifique arc de triomphe que Napoléon avait fait commencer pour lui , que l'Empereur François fit achever et auquel il a donné le nom d'Arc de la Paix {Ay^co délia Pace). C'est un monument admirable et parfait jusque dans les moindres détails.

Je suis aussi allée voir plusieurs fois mademoiselle Mars, qui

jouait dans un assez pauvre théâtre; cependant elle fait la meilleure impression, et Ton suit son jeu avec beaucoup de plaisir, malgré les acteurs plus que médiocres dont elle est entourée. La comtesse de Sainte-Aulaire me Fa amenée un jour; elle a des manières fort convenables, et on l'écoute avec plaisir. Le 13, j'ai dîné à la Cour; le 14 et le 15, j'ai passé mes matinées à faire des préparatifs pour un bal que je voudrais donner samedi, c'est-à-dire la veille du départ de l'Empereur, C'était une véritable improvisation. Le 15, j'ai dîné à la Cour, et, le soir, nous avons eu chez nous l'Empereur, l'Impératrice, la Vice-Reine avec toute sa famille, toute la famille de Modène, la duchesse de Lucques et tous les Archiducs, naturellement sans que j'eusse osé les inviter. Nous avons été d'abord très-embarrassés à cause du peu d'espace dont nous disposions, mais tout a fini par s'arranger. L'Impératrice et sa sœur m'ont témoigné une bonté touchante, qui m'a vivement émue; la société de Milan avait mis ses plus beaux atours, ce qui m'a fort amusée.

Le lendemain. Clément est parti pour Pavie, où le Roi de Sardaigne lui avait donné rendez-vous. Je suis restée à Milan un jour après mon mari. Avant son départ, nous sommes encore allés ensemble voir l'exposition des beaux-arts, où il n'y avait, en fait de tableaux, rien de remarqua])le. Le 17, je me suis mise en route, afin de me rencontrer avec Clément à Pavie : je me suis arrêtée pour voir en détail la Chartreuse. Je n'ai jamais rien vu d'aussi beau , d'aussi magnifique, d'aussi parfait que cette église. Tout y est admirable.

Clément a été très-content du Roi de Sardaigne. Ce Prince a été on ne peut plus aimable à son égard et a conféré à Radetzky l'ordre de l'Annonciade.

Nous avons quitté Pavie le 18 , et nous avons couché à Novi. L'endroit est affreux; je m'y suis refroidie, je crois, car j'ai été souffrante le lendemain, lors de mon arrivée à Gênes. Cela ne m'a pas empêchée toutefois de jouir de l'admirable spectacle que nous présentait la mer à notre entrée dans cette ville. C'est un aspect magique, sublime, qui a fait sur moi l'impression la plus profonde. Après le dîner, je me suis cou-

cliée, pendant que Clément et les enfants allaient visiter le port et entreprenaient même une promenade en bateau. Je regrettai de ne pouvoir prendre part ni à cette partie de plaisir ni à celles du lendemain; mais je me sentais si mal à mon aise que je n'ai pu bouger. Le géne'ral Paulucci, gouverneur de Gènes , voulait nous montrer l'arsenal. J'ai fait un effort sur moi-même pour suivre les miens; mais il a fallu bientôt revenir sur mes pas, parce que j'étais trop souffrante. Ce n'est que le dernier jour que j'ai pu voir une magnifique église et des palais merveilleux. Nous avons dîné chez Paulucci, qui a une trèsaimable femme, une Russe, et de beaux enfants. J'y ai vu le marquis de Brignole , qui est actuellement ambassadeur de Sardaigne à Paris.

Nous sommes partis le 21, et nous avons couché à Ghiavari. La route de la Uiviera di Levante, que nous avons prise, est de toute beauté. Elle suit constamment la mer et le golfe de Spezia, qui offre un coup d'œil ravissant; cette végétation luxuriante, ces bosquets d'orangers et de citronniers, tout se réunissait pour porter mon enthousiasme à son comble. Pour la première fois de ma vie, j ai trouvé le pays plus beau que je ne me l'étais figuré.

Le 22, nous avons eu, sur la route de Ghiavari à Sarzana, de si épouvantables averses qu'il fallait réellement quelque courage pour continuer notre route entre deux lignes de rochers et de montagnes. Paulucci avait reçu du Roi l'ordre de nous recevoir avec tous les honneurs possibles. On nous a donc donné pour nous escorter des gendarmes, qui nous ont rendu de grands services quand nous avons traversé la ^Nlagra ; en effet, ce passage est très-désagréable, surtout quand il faut l'effectuer de nuit. Il était fort tard quand nous arrivâmes à Sarzana. Le 23, nous étions à Carrare, qui est admirablement situé. Nous avons visité tous les travaux qu'on y exécute, ainsi que les différents ateliers, ce qui m'a donné du plaisir et m'a beaucoup intéressée. Clément a acheté une charmante petite statue représentant FAnge gardien qui préserve un enfant de la morsure d'un serpent. II a commandé aussi une cheminée et a acheté encore une table. J'ai fait également quelques

petites emplettes ; j'ai trouvé là des objets qui me plaisaient. A huit heures, nous sommes arrivés à Lucques, où il nous a fallu aller aussitôt au théâtre. Madame Unger chantait Lucrèce Borgia avec un ténor qui fait fureur en ce moment et qui s'appelle Moriani. Nous avons demeuré dans le château, qui est vraiment magnifique. Les appartements manquent un peu d'élégance, mais ils sont bien distribués, et Tensemble fait une impression grandiose. Pour arriver chez moi, il m'a fallu monter cent trente-six marches, ce qui n'est pas précisément très-agréable. Le château renferme des toiles très-belles et parfaitement restaurées; il se trouve dans le nombre des tableaux de grand prix. C'est là que j'ai vu pour la première fois des chefs-d'œuvre de Fra Bartolomeo et d'André del Sarto, qui sont toujours restés mes favoris. Ce qui m'a plu particulièrement, c'est une madone qui prend les affligés sous sa protection, et qu'on appelle Madonna delPopolo, ensuite une autre madone, placée sur un piédestal, ayant TEnfant Jésus dans ses bras; en bas se trouve un ange qui chante et qui s'accompagne du luth. Ce sont de délicieuses toiles de Fra Bartolomeo, qui se trouvent dans l'église des Franciscains. Nous avons visité encore quelques églises et, après avoir renoncé au projet de faire une course à Livourne, nous sommes allés voir les bains, qui sont très-beaux, mais qui ne peuvent cependant pas se comparer à maintes autres merveilles que j'ai vues pendant ce charmant voyage. Le jeune duc, qui habite malheureusement Marlia avec sa tante, ci-devant princesse de Saxe, actuellement comtesse de Rossi, nous a rendu une visite que mon mari lui avait faite à la campagne. Il a été très-spirituel et très-aimable. Le 25 , nous avons quitté Lucques pour aller à Pise ; là nous avons visité la Tour penchée et le Campo Santo , dont l'aspect est grandiose. Les croisés y ont apporté de la terre de Palestine , pour y être enterrés. Aujourd'hui ce magnifique emplacement, qui sert de sépulture à tant de héros, est devenu une espèce de musée. Les fenêtres du Campo Santo sont en style gothique et d'une beauté merveilleuse. Nous avons parcouru tout Pise à pied, suivis d'une tbule nombreuse qui se pressait sur les pas de Clément. Son voyage VI. 17

resseniLle vraiment à une marche triomphale, et j'en suis fière, bien que je sente combien il paye cher sa gloire et cette réputation européenne qui s'est répandue jusque dans les classes inférieures : il Ta acquise au prix de la vie épouvantable qu'il mène, vie toute de chagrins, de fatigues et d'amertumes. APise, nous avons rencontré les Maltzahn, qui font le même voyage que nous. Le comte se promenait tranquillement avec Adèle, lorsque tout à coup des gens du peuple leur crièrent de se hâter, afin de voir le prince de Metternich qui venait d'arriver; en voyantque cette nouvelle laissait ces étrangers indifférents, ils parurent très-mécontents et très-fâchés.

Nous sommes arrivés à Florence le même jour, c'est-à-dire le 25. Au dernier relais, notre secrétaire de légation, l'excellent Schnitzer, est venu à notre rencontre, et l'on nous a offert un bouquet plus grand que notre voiture et qui sentait tellement fort qu'on pouvait à peine y tenir. L'Hôtel de l'Europe, où nous sommes descendus à Florence , est magnifique : c'était autrefois le palais d'une famille considérable; on y est si bien qu'on se croirait à la maison. Le 26, nous avons commencé nos pérégrinations à travers la ville : nous avons d'abord visité le palais des Médicis, ou Palazzo Vecchio , et la place qui se trouve devant ; sur cette place on voit le fameux Persée de Benvenuto Cellini, une statue de Jean de Bologne, trois ou quatre de Michel-Ange , un Hercule de Bandinelli et une fontaine d'Ammanati. On ne peut se faire une idée de l'impression que produit la vue de tant de chefs-d'œuvre. Il faut pourtant que j'avoue que les statues de Michel-Ange m'ont inspiré moins d'admiration que je ne m'y étais attendue ; on dirait qu'il cherche là difficulté et qu'il vise à s'éloigner de la nature. Ensuite j'ai visité les collections du Palazzo Vecchio, dont la cour est grandiose; elle est ornée d'une fontaine en porphyre, surmontée d'une statue d'enfant due à Verrocchio. Les plus beaux chefs-d'œuvre se trouvent dans la Tribune; il y a dans le nombre de magnifiques tableaux de Baphaël. Toutefois, le tSamfJea/i dans le désertue me plaît pas extraordinairement: je le trouve trop noir; je ne puis pas davantage me passionner pour la belle Fornarina, dont la figure est très-

commune, tandis que les ombres me paraissent exagérées. On y voit cependant d'autres tableaux de Raphaël qui sont admirables, notamment la Vierge an Chardonneret ei le portrait du Pape Jules II. Ce qui m'a plu surtout, c'est un tableau du Corrége, représentant une Vierge qui adore l'Enfant Jésus et qui est plongée dans toute l'ivresse de l'amour maternel. Il faudrait écrire dix volumes pour énumérer toutes les merveilles dont ces salles sont remplies.

La veille de mon départ, j'ai visité en détail les deux palais, le Palazzo Vecchio et le palais Pitti, les anciens appartements des Médicis, ce qu'on appelle le trésor du Grand-Duc, qui renferme une foule d'objets précieux. Au Poggio impériale, château de plaisance du Grand-Duc, j'ai contemplé avec respect la chambre où est né l'Empereur François. J'ai été aussi à Bello Sguardo, promenade publique plantée de magnifiques pins à pignons. Il m'est resté du temps pour dîner à la Cour, avec la Grande-Duchesse douairière, (|ui est bonne et aimable. Elle s'est beaucoup occupée de ses nièces, filles de sa sœur, qui était la première femme du Grand-Duc. Ces jeunes princesses paraissent parfaitement élevées et sont très-jolies, La sœur du Grand-Duc a la taille un peu déformée, mais on dit beaucoup de bien de son caractère. Toute la famille paraît être un modèle d'union. La Grande-Duchesse actuelle est une princesse napolitaine. Le Grand-Duc et sa femme ne sont revenus à Florence que le jour de notre départ ; mon mari est allé seul leur présenter ses hommages. J'ai vu aussi l'endroit où se font les mosaïques en pierres dures, et j'ai trouvé ce spectacle rebutant. L'effet que produisent ces morceaux de marbre juxtaposés n'est nullement en rapport avec le travail extrêmement pénible qu'il faut pour les assembler. On ne devrait employer pour cela que des condamnés à mort, car ce travail est vraiment un supplice. J'ai dîné chez le prince Neri Corsini, ministre des affaires étrangères. Le vieux comte de Saint-Leu, frère de Napoléon et père du prince Louis, qui a beaucoup fait parler de lui dans les derniers temps, a fait des démarches auprès de Clément pour que son fils puisse quitter la Suisse et venir résider dans les États autrichiens. Il a obtenu

cette autorisation ; mais Louis Bonaparte est allé en Angleterre. Monsignor Gappaccini a été envoyé par le Pape à Florence, sur le désir de mon mari, qui veut régler une question importante en faisant évacuer Bologne par nos troupes, ce qui forcera les Français de quitter Ancône. Le Pape a demandé à rAutriche si elle regardait le moment comme convenable, et on lui a répondu par TafFirmative. Là-dessus le Pape a encore exprimé le vœu de voir les Autrichiens différer leur départ jusqu'à ce que les Français aient effectué le leur, ce qui a été également accordé. Le Saint-Père vient d'envoyer un courrier à Paris pour communiquer ses vues à Louis-Philippe. Tout cela a donné beaucoup de besogne à mon mari.

Le théâtre est joli, la salle assez grande et décorée avec élégance. Le jardin de madame de Butturlin mérite une mention particulière ; on y voit quantité de camélias en pleine terre et des fleurs d'une beauté ravissante. Le prince Poniatowski s'est donné beaucoup de peine pour nous faire les honneurs de Florence. Il nous a invités à un opéra, l'Elisir d'amore^ qu'il voulait faire jouer en famille ; mais, par suite de la maladie d'un ténor, on a voulu remplacer la représentation par un concert, et finalement tous ces projets ont abouti en réalité à un bal. J'y ai assisté la veille de mon départ. La jeunesse de Florence s'y trouvait réunie. J'ai vu quelques jolies figures; la maison était disposée avec élégance, elle était surtout égayée par des fleurs sans nombre ; je me suis retirée à minuit pour monter en voiture le lendemain, 2 octobre. Nous avons eu bien froid en passant les Apennins. A dix heures du soir, nous sommes arrivés à Bologne, dont l'aspect m'a surprise. I^es maisons sont magnifiques, et les arcades sont d'une beauté merveilleuse. Le bon général Puchner, qui a été un vrai père pour mon frère Victor pendant le temps que celui-ci a passé à Bologne, est venu nous voir avec le comte de Salis, commandant des troupes suisses. Rossini nous a aussi fait une visite. Il possède une maison à Bologne et vit actuellement dans cette ville.

Dès le matin, de bonne heure. Clément a fait de longues visites aux deux cardinaux; ensuite il a reçu toute la garnison autrichienne et pontificale.

Plus tard, nous sommes allés voir la magfnifique galerie de tableaux, où la belle toile de Sainte Cécile par Raphaël, la Transfiguration de Titien et tant d'autres chefs-d'œuvre ont excité notre admiration. Nous avons y\\ aussi la fameuse fontaine de Neptune avec des sculptures de Jean de Bologne ; elle se trouve en face du palais pontifical, où réside le cardinallégat et qui est un des jilus beaux édifices que j'aie jamais vus. A Ferrare, nous sommes descendus chez le cardinal délia Genga, et nous avons dîné chez lui avec le commandant des troupes autrichiennes et quelques officiers. Le dîner a été parfait, vraiment exquis et très-bien servi; aussitôt après avoir quitté la table, il nous a fallu partir pour nous remettre en route. 11 faisait nuit quand nous sommes arrivés sur les bords du Pô. Néanmoins la traversée s'est faite sans encombre, et à peine étions-nous sur l'autre rive que nous aperçûmes l'illumination que le duc de Modène avait organisée en l'honneur de l'Empereur dans sa charmante villa de Gattajo. On dit que le spectacle était magique, et ce que nous en avons vu permet de le croire. En arrivant au dernier relais avant Gattajo, nous avons trouvé une lettre du duc, qui nous invitait à faire une halte et à prendre part aux fêtes; il disait aussi qu'un dîner nous attendait. Cependant, comme nous avons traversé Gattajo à une heure de la nuit, nous avons préféré continuer notre route. A cinq heures du matin, nous sonnnes arrivés extrêmement fatigués à Padoue. On nous a installés dans une maison particulière, qui appartient à un banquier et qui est disposée avec une élégance remarquable; aussi nous nous y sommes trouvés admirablement bien. Dans la matinée, nous sommes allés visiter l'église de Sainte-Justine, qui est remarquable par son autel et par les reliques de martyrs qui s'y trouvent. Les grands caveaux souterrains qui renferment ces restes sacrés ont été, dit-on, découverts par miracle. Malheureusement je n'ai pas pu voir l'église de Saint-Antoine, parce qu'il était trop tard et que l'arrivée de Marie-Louise nous faisait craindre des difficultés relativement aux chevaux de poste. A midi, nous avons quitté notre riche banquier et son luxe, pour prendre le chemin de Venise. Les villas des environs de Fusine sont

toutes plus OU moins abandonnées. A Fusine, nous avons pris une barque de l'administration des postes, et, vers cinq heures, nous sommes arrivés heureusement à Venise. De ce côté, la mer ne fait pas une impression extraordinaire. Dans le lointain apparaît le spectacle grandiose de Venise ; mais, quand on entre dans les canaux, la première impiession est celle de la tristesse, parce qu'il y a là beaucoup de maisons en ruine. Nous n'avons pas passé par le Grand Canal ; aussi je répète qu'à première vue j'ai éprouvé un sentiment plus que mélancolique. Maman, Caroline, Neumann, Charlotte et Victor nous attendaient à la porte de notre demeure. Nous devions occuper le ci-devant palais Fini, qui appartient aujourd'hui au comte de Mocenigo. Le Canal Grande présentait un joli coup d'œil. Les gondoles m'ont fait une impression lugubre ; on dirait des cercueils flottants.

L'Empereur est arrivé un jour après nous. Comme il nous a fallu Fattendre longtemps, nous sommes allés dans l'intervalle voir les Procuraties avec leurs grandes et belles salles. Mais ce qui est merveilleux et ce qui m'a réconciUée avec Venise, c'est la place Saint-Marc. L'imagination la plus féconde ne peut rien rêver de plus magnifique. Je connaissais Venise par de nombreuses gravures que j'avais vues, et particulièrement la place Saint-Marc me faisait l'effet d'une vieille connaissance. L'entrée de FEmpereur a été unique dans son genre et a produit une impression magique. Les gondoles richement décorées; toutes ces embarcations ornées de belles draperies étincelantes d'or et d'argent, conduites par des gondoliers aux costumes les plus variés, à la fois originaux et bizarres; avec cela cette ceinture d'antiques etsuperl)es palais; letoutensemble formait un spectacle vraiment féerique. Tout le monde était heureux et content ; la joie se peignait sur tous les visages; c'était merveilleusement beau. L'Empereur s'est rendu dans Féglise de Saint-Marc, où nous ne l'avons pas suivi ; il y a fait une prière, et il a reçu la l>énédiction du cardinal-patriarche. Le soir, la ville a été illuminée pour fêter l'entrée du Souverain. La seconde fête a été la régate ; elle a été belle surtout parce qu'elle portait un cachet vraiment

JOURNAL DE LA PRINCESSE MELANTE (lS38). 263

national. Immédiatement avant le départ des gondoles, la mei* était comme parsemée d'embarcations sans n'ombre. On ne saurait se faire une idée de cette charmante confusion, de ce bruit, de cette allégresse générale, de cette agitation ; c'est un coup d'œil qu'on ne peut retrouver ailleurs. J'avoue que le souvenir de cette fête m'est plus agréable que ne l'a élé la réalité elle-même, car je tremblais en voyant notre gondole comme perdue dans une forêt d'autres gondoles qui ne pouvaient pas faire un mouvement. C'était curieux de voir avec quelle facilité tout ce chaos s'est débrouillé ; il faut dire aussi que cela a pu se faire grâce à l'esprit d'ordre et au caractère paisible de ce peuple d'ordinaire si animé, si bruyant et si mobile.

A Murano, on avait dressé un arc de triomphe; après le départ de l'Empereur, nous y sommes allés dans une embarcation que commandait notre célèbre Paulucci, qui s'est couvert de lauriers dans toutes les circonstances. Cette promenade a été charmante. Nous avons aussi été sur le Lido, pour y jouir du spectacle de la mer; nous y avons ramassé une masse de coquillages. Ensuite nous sommes allés visiter la fabrique de verre et de perles à Murano ; l'arc de triomphe qu'on y avait élevé avait coûté une somme considérable ; il était formé tout entier de perles de toutes sortes, ce qui pourtant ne produisait pas un effet remarquable. La manière de fabriquer ces perles est très-intéressante, et l'on ne peut assez s'étonner du travail difficile et pénible qu'il faut pour produire un aussi mince résultat. Il y a eu une grande fête dans la maison du peintre Schiavoni, qui a acheté un vieux palais et qui l'a admirablement transformé. Nous étions tout près de la Cour, qui se trouvait dans le palais Foscari, et nous avons pu très-bien tout voir. Nous n'avons pas assisté à une grande régate aux Murazzi, bien que tous les Archiducs m'eussent engagée à aller la voir. La mer était très-agitée, tout le monde se sentait incommodé, et il est survenu une tempête qui m'a donné beaucoup d'inquiétude, parce que Clément était de la partie. Cependant tout le monde est rentré sans accident à neuf heures du soir. J'ai joui de l'admirable coup d'œil qu'offrait l'illumi-

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nation de la place Saint-^Iarc ; c'était splendide. Tous les beaux édifices de cette place, avec les ornements qui les décorent, étaient garnis de lampions disposés en lignes architecturales, ce qui présentait un spectacle qui défie toute description. On pouvait lire sur la place comme en plein jour. Elle était couverte d'une foule immense, parmi laquelle j'ai circulé avec Clément et les enfants sans me trouver le moins du monde serrée ni poussée.

On a aussi célébré une messe militaire sur la place Saint- Marc ; ce spectacle a été insignifiant, parce que le patriarche a trouvé qu'il était au-dessous de sa dignité de dire la messe en plein air, et que c'était un non-sens de faire agenouiller les troupes devant une église sans qu'elles pussent assister au sacrifice lui-même. La tombola, qui est également une fête nationale, a excité peu d'intérêt. Je me suis abstenue d'aller au grand bal de la Cour, où il y avait une cohue épouvantable.

L'Empereur a produit à Venise une impression vraiment extraordinaire. Il a eu l'excellente idée de se promener souvent en gondole avec l'Impératrice ou l'Archiduchesse, sans aucune suite. C'est ainsi qu'il est allé presque tous les jours au jardin public ; une fois aussi il est entré dans une église pour assister à la bénédiction, et, lorsque des agents de police, qui l'avaient reconnu, voulurent éloigner la foule, il dit : « Devant Dieu nous sommes tous égaux » , et il resta entouré des gens du peuple, qui étaient assis sur le même banc que lui.

Après la proclamation de l'amnistie, qui a bien déi'angé les calculs de Louis-Philippe, Clément s'est mis en devoir de lui jouer un tour bien plus sensible encore. Il a pris toutes les mesures pour faire évacuer la lîomagne par nos troup(3s, ce qui aura nécessairement pour conséquence le départ des Français d'Ancône. Sainte-Aulaire a été tout hors de lui, pendant que son ami Lamb en versait des larmes de joie.

Ce voyage est une nouvelle source d'honneur et de gloire pour Clément. Le peuple, qui profite de l'heureux résultat de ses efforts, sait le reconnaître et le comble de ses bénédictions. On compte plus de trente mille étrangers à Venise, et l'on a

calculé que le séjour de l'Empereur a rapporté à la ville au moins quatre millions de florins. Venise commence à revivre, les ruines disparaissent peu à peu, et Ton dit que depuis quelques années le commerce se relève.

Clément a été heureux de retrouver dans la bibliothèque du palais des Doges un magnifique camée, une tête de Jupiter Olympien, qu'on prétend avoir été trouvé dans les ruines du temple d'Éphèse. Les Français l'avaient emporté ; Clément en a fait opérer la restitution, et il a fait déposer dans les archives un acte authentique constatant que c'est à lui qu'on la doit.

Nous avons généralement passé nos soirées à la Fenice ; c'est un théâtre charuiant, le plus joli de tous ceux que j'ai jamais vus. On jouait Lucrezia Borgia, avec le concours de madame Unger et de Moriani, qui possède une jolie voix, mais qui ne sait pas en tirer parti.

Le 18, nous sommes partis par la voie de terre. Maman avait eu la bonne idée d'aller par eau à Trieste en huit heures ; il nous a fallu près de deux jours pour faire le même trajet. Nous avons couché à Palmanuova, et nous sommes arrivés le 19 à Trieste, après un voyage ennuyeux. Nous nous sommes mis aussitôt à parcourir la ville, et bientôt nous avions toute la population sur nos talons. La situation de cette ville est charmante ; l'animation qu'on y remarque était chose toute nouvelle pour nous. Le jeune comte de Salm, second fils de notre vieux comte, nous a fait les honneurs de Trieste à la place du gouverneur Weingarten, qui s'était rendu à Udine avec une députation de la ville, afin de saluer l'Empereur. Notre ami Waldstein est conseiller du Gouvernement à Trieste ; il a voulu aussi nous accompagner partout. Toute la société du Lloyd autrichien, dont mon mari est le protecteur, l'attendait avec une vive impatience. Il a été accueilli à Trieste avec un enthousiasme qui m'a toujours touchée et souvent mise dans l'embarras. On nous a accompagnés dans la loge du gouverneur pour assister au spectacle, et lorsque nous y sommes entrés, toute la salle a retenti de tels vivat et de telles acclamations, que j'en ai été toute troublée. Clément a commencé ))ar se cacher, mais il a bien dû finir par se montrer et par

saluer, ce qui élait vraiment assez embarrassant. jNTon mari a rendu de grands services à Trieste ; c'est à lui principalement que cette ville doit l'extension de son commerce, qui augmente de jour en jour; mais ce qui a surtout porté Fentliousiasme au comble, c'est le nouveau traité de commerce avec l'Angleterre, qui par liasard s'est trouvé publié dans les journaux la veille de notre arrivée. Ce traité est trèsavantageux pour les intérêts de Trieste. Nous avons été dans beaucoup de magasins; les articles anglais abondent ici, et tout y est à bon marché. Le 20, nous avons fait en bateau à vapeur une jolie excursion à Pirano; le temps était magnifique, la mer calme; bref, la partie a été cbarmante. Le 21 au matin , nous avons quitté Trieste ; nous avons couché à Laybach, ensuite à Marburg et à Bruck, et nous sommes arrivés le 24 à Vienne.

RETOUR A VIENNE

1310. Clam. — Évacuation d'Ancône. — Arrivée de l'Empereur. — L'Archiducliesse Sophie. — L'Archiduc Albert. — Ficquelmont. — Fête du prince. — Evacuation des Légations.

25 octobre.

1310. Clément, à peine de retour à Vienne, est pris d'une sorte de désespoir; cet air lui pèse, bien qu'il règne un grand froid.

Clam est venu nous voir après le dîner. Il est heureux de la marche triomphale que nous avons faite ; mais néanmoins il se sent tout épuisé. J'admire cet homme : il possède une force de caractère remarquable et fait le bien avec un zèle infatigable.

Clément a reçu de Paris un courrier qui apporte des nouvelles très-satisfaisantes. On a donné à l'affaire d'Ancône, dont on était extrêmement contrarié en France, une tournure telle,

qu'il faudra liien que les Français fassent de nécessité vertu. Ils se résiffnent à révacualion, ne s'en plaignent même pas, et promettent de quitter Ancône d'ici à trois mois. Nos troupes n'évacueront pas Bologne avant qu'ils se soient mis en route.

Anna Herberstein est venue après le dîner pour me parler de notre voyage et des brillants résultats qu'il a produits. Ici aussi l'on rend justice à Clément; c'est une grande satisfaction pour nous.

L'arrivée de l'Empereur a pris les proportions d'une vraie marclie triomphale ; en tète du cortège se trouvait le corps de la garde bourgeoise.

31 octohre.

J'ai été chez l'Archiduchesse Sophie, qui est enchantée de notre voyage. Elle reconnaît parfaitement tous les avantages qui en résultent ; elle est très-bonne et favorise tout ce qui conduit au bien. J'ai eu une longue conversation avec elle, puis j'ai passé une soirée agréable avec Clément, que je vois peu en ce moment. Je me couche de meilleure heure et me lève tard, ce qui m'enlève les heures que j'avais généralement l'habitude de passer dans sa société. Le soir, j'ai, pour me distraire, de nombieuses réunions; il faut s'y résigner sans se plaindre, se soumettre à la volonté divine et accepter les désagréments de sa position.

9 novembre.

Ce soir, j'ai eu la visite du fils aîné de l'Archiduc Charles, qui va rejoindre son régiment à Gratz. C'est un jeune homme très-aimable.

19 novembre.

J'ai pris congé de Ficquelmont, qui va retourner demain à Saint-Pétersbourg. Je regrette son départ, parce que c'est un homme bon et aimable, et que Clément a du plaisir à s'entretenir avec lui.

23 novemijie.

Je me suis levée de bonne lieiire pour recevoir les compliments des enfants et des amis. Ce jour-là, le pauvre Clément est encore plus tourmenté que d'ordinaire, ce qui est beaucoup dire.

Richard a passé son jour de congé chez moi. Il m'est attaché, ce qui me fait du bien ; c'est la seule récompense que j'attende pour la sollicitude et l'affection que j'ai pour lui. H y a eu aussi, comme d'habitude, un grand dîner. Pepi et Paul Esterhazy, Sedlnitzky, Flore Wrbna, la comtesse Lanckoronska et un grand nombre de messieurs de la chancellerie d'Etat y assistaient. Plus tard, nous avons eu une jolie représentation théâtrale avec des artistes français; on a joué deux pièces fort gentilles, qui ont amusé Clément. Pour teiminer la soirée, Thalberg nous a joué en entier Lucrezia Borgia , dont nous avions reçu de Milan un méchant extrait pour piano. Malheureusement les cordes de l'instrument sautèrent quand il voulut nous faire entendre sa dernière composition, \a Donna delLago.

16 décembre.

Le général Auersperg, qui vient de Forli, dit qu'à Bologne et partout dans les Légations on a été très-attristé du départ des troupes autrichiennes. On a reconduit les officiers, des vivat ont retenti; liref, il y a eu des scènes uniques dans leur genre.

EXTRAITS DE LETTRES C0:NFIDENTIEI,LES DE AIETTERNICH A APPONYI , A PARIS, ET A SAIJSTE-AULAIRE , A VIENNE, ECRITES DU 3 JANVIER AU 26 DECEMBRE 1838, EN DEUX PARTIES.

1311. Débuts diplomatiques de Bunsen à Tlcjme. — Voya^je de Sainte-Aulaire à Paris. — 1312. Une lettre de cet ambassadeur et la réponse. — Le Cabinet whig en contradiction avec lui-même. — 1313. La royauté en Espagne. — L'affaire de Cologne. — 1314. Inondation à Pesth. — 1315. Faiblesse du ministère Mole. — Voyage de Thiers à Côme. — 1316. L'affaire hollandebelge. — Routes. — 1317. Invitation pour Sainte-Aulaire à venir au Joliannisberg. — 1318. Attitude menaçante de Méhémet-Ali vis-à-vis de la Porte.

Metternich à Apponyi. Vienne, 3 janvier 18.38.

1511. J'ai reçu hier les premiers rapports de Rome à la suite de l'arrivée de M. de Bunsen. Ce dernier a débuté par une faute. Il a adressé, soi-disant d'Ancône , au cardinal secrétaire d'État, une Note qui, en vérité, n'est pas bien forte, et qui prête le flanc à une réplique victorieuse de la part de la Cour de Rome *. Il faut laisser aller l'affaire jusqu'à ce que

* L'envoyé de Prusse, Chrétien-Cliarles, chevalier de Bunsen, était allé à Piome avec une mission particulière : il devait négocier avec le Gouvernement pontifical afin de régler l'affaire ecclésiastique de Cologne. Relativement aux circonstances qui ont amené cette affaire si connue, il suffira de rappeler que l'archevêque de Cologne, Clément, baron de Droste-Vischering, avait été arrêté par ordre du Gouvernement prussien, le 20 novembre 1837, à cause de son attitude dans des questions relatives aux mariages mixtes, et qu'il avait été enfermé dans la forteresse de Minden. Dans la Note mentionnée ci-dessus, qui est datée d'Ancône, le 17 décembre 1837, Bunsen déclarait que, pendant son voyage à Rome, aussitôt qu'il était entré dans les états de l'Église, il avait eu connaissance «par la voix publique » d'une allocution du Saint-Père (du 10 décembre) relative à l'affaire ecclésiastique en question; il regrettait profondément cette manifestation; il y voyait une nouvelle complication dans les rapports qui existent entre les deux Cours, et une rupture complète des relations diplomatiques était à craindre, dans le cas où l'allocution du Pape devrait être considérée comme son ultimatum et où un plus ample examen de rol)jet de sa mission deviendrait impossible par ce fait Le secrétaire d'État répondit, dans une note du 25 décembre, que l'allocution en question n'était pas autre chose qu'une protestation officielle contre un acte

Jes deux parties en contestation ne sachent plus par où se prendre, et nous verrons alors ce qu'il y aura à faire pour trouver une issue aux suites d'un conflit imprudemment amené par le Roi de Prusse. Ce ne sera pas l'Ef^flise qui perdra à la chose , mais la paix intérieure des Etats pourra en éprouver de fâcheuses atteintes. M. de Sainte-Aulaire , qui est parti d'ici ce matin, a encore pris connaissance des rapports du comte de Lûtzow. Il pourra vous en parler.

Je n'ai rien à vous apprendre sur le compte de cet ambassadeur. Vous le connaissez, lui et sa bienveillance. ISIontrezlui de la confiance, et vous pourrez lui donner à lire de mes dépêches. Il est, jusqu'à un certain point, dans le secret de mes rapports avec le Roi Louis-Philippe , et il les regarde aujourd'hui comme un bienfait pour la France.

21 février.

1512. Je A^ous envoie les copies ci-jointes d'une lettre particulière que m'a apportée M. de Langsdorff de la part de son beau-père, et de la réponse (n" 1313) que je vous prie de remettre à ce dernier.

La lettre de M. de Sainte-Aulaire est pleine de raison, et comme je coimais la marche de l'esprit de cet ambassadeur, son contenu me prouve que l'idée que je me fais de la disposition d'esprit du Roi et de la position générale des affaires est juste. Ce qui ressort, d'un autre côté, pour moi également de la lettre de M. de Sainte-Aulaire, c'est l'anxiété qu'on éprouA'e des succès possibles de Don Carlos et que l'on masque sous la nécessité de devoir prendre un parti dans le cas où ces succès ne se réaliseraient pas. A cet égard, je dois faire quelques remarques que, dans des circonstances données, vous pourrez

officiel, qu'une réclamation solennelle (^rcclaino solenne) contre une violation flagrante et injurieuse des droits sacrés de l'Eglise. Dès que l'archevêque de Cologne serait remis en liberté et qu'il aurait repris la direction de son diocèse, i-ien ne s'opposerait plus à ce que les négociations fussent reprises immédiatement avec les envoyés prussiens. Voir « Les diflérends ecclésiastiques en Prusse », n" 1337. (^ISotc de lEditeur.)

faire valoir clans vos entretiens avec le Roi ou avec M. Mole. Que ces entreliens ne soient point sans effet, le fait me semble prouvé par le refus du Roi de se lancer dans les secours pécuniaires; effet que j'attribue grandement à votre résistance personnelle, que M. de Sainte-Aulaire a eu le bon esprit de seconder.

Dans ma lettre particulière à cet ambassadeur, je traite la question de l'avenir de l'Espagne de la seule manière dont elle puisse être traitée; je la déclare parfaitement obscure, et c'est ce qu'elle est réellement. Je n'ai jamais confondu (mes écrits en font foi) V avènement de, Don Carlos au trône avec la prospérité de son règne, ni même avec la pacification du Royaume, et si l'on veut même, non plus avec la certitude que son règne offre des garanties de durée. Ce que je prétends (et ce que je prétends est la vérité), c'est que la Reine ne peut pas régner sur l'Espagne, mais que pour le Roi il existe d'autres chances. Or, comme les hommes ne sont jamais les maîtres de l'avenir et qu'ils ne peuvent influer sur lui que par une conduite habile dans le présent , il est clair que toute idée d'avenir que les deux Cours maritimes fondent sur la Reine Isabelle et tous les sacrifices qu'ils portent à son existence libérale , ne reposent que sur une erreur.

Il est clair pour moi, et la lettre de M. de Sainte-Aulaire en fait foi, que l'on se préoccupe à Paris (le Roi ou les ministres , peu importe) de ce qu'il y aura à faire si la prochaine campagne devait se terminer de nouveau sans un résultat patent. Je ne réponds pas à cette idée , car elle n'est pas sérieuse ; elle ne l'est pas, parce que le mal ne peut arriver à son terme dans l'espace de quelques semaines ; il peut s'approcher ou s'éloigner du terme sans qu'un changement notable soit apporté à l'égard des partis à prendre. Je saurai ce que je devrai dire le jour où il sera nécessaire déparier; aujourd'hui cette nécessité non-seulement n'existe pas, mais il pourrait être dangereux de parler, ne fût-ce que parce que tout ce qui dépasserait les limites de vaines paroles serait une compromission pour les partis qui se rendraient coupables de la faute.

N'oubliez jamais dans vos entretiens avec le Roi de lui faire

remarquer la flagrante contradiction où se trouve placé le Cabinet whig avec lui-même , quand on rapproche sa conduite dans l'affaire du Canada de celle qu'il a tenue jusqu'à présent dans toutes les affaires où des soulè%'ements ont eu lieu contre des autorités léjjalement existantes. Si l'on compare, en effet, les doctrines absolument correctes que les ministres anglais ont professées dans les dernières séances avec ce que les mêmes hommes ont dit et soutenu dans les discussions sur les affaires de Pologne et de la péninsule Ibérique, la contradiction est des plus évidentes.

Metternicli à Sainte-Aulaire. Vienne, 21 février.

1515. M. votre gendre m'a remis votre lettre de février (la date précise manque).

Vous avez voulu me dédommager de votre absence par une bonne causerie écrite. Je vous répondrai de même, et une dépêche que vous lira ^I. le comte Apponyi répond si complètement à ce que vous me dites relativement à l'Espagne, que je vous renvoie avec confiance à cette pièce, rédigée par moi bien avant l'arrivée de M. de Langsdorff.

Tous les esprits non prévenus savent ce qu'est l'affaire péninsulaire, et je dis au comte Apponyi ce que j'en pense. J'estime qu'à Paris et à Vienne le jugement est le même. vS'il existe une différence , elle ne tire sa source que de la situation ; mais une différence pareille n'influe pas sur le jugement, elle se borne au sentiment des convenances.

Il y a une seule nuance à l'égard de laquelle il me semble n'avoir jamais été bien compris à Paris. Je fais une différence (qui, du reste, réside dans la nature des choses) entre V avènement du seul pouvoir qui puisse , à mon avis , servir de point de cristallisation pour les conditions sur lesquelles reposent les idées d'ordre en Espagne, et les résultats certains de l'événement. Si on me dit : « INIais le Roi ne pourra pas se soutenir » , je réponds que si le pouvoir monarchique existe encore dans le pays, le lloi en est l'unique représentant /?055i^/e.

La question est ainsi catégoriquement posée, en face de ce

que Ton se plaît à nommer le pouvoir de la Reine; ce pouvoir est une illusion; il n'existe point aujourd'hui, et il n'existera pas davantage demain. Il en est ainsi parce que le pouvoir divisé n'est pas compris par le peuple espagnol. La chose est vraie dans la plus grande extension du terme. Les Espagnols comprennent l'unité de Dieu, celle de l'Eglise, et celle du Souverain temporel. Jamais ils ne seront protestants, mais ils peuvent être athées ; jamais ils n'auront une constitution représentative moderne, mais ils peuvent se dissoudre en de petites Monarchies, mêlées de villes placées sous le régime républicain, comme l'étaient les anciennes villes libres impériales en Allemagne, et comme le sont encore aujourd'hui les quatre villes libres hanséatiques. Voilà ce que je dis, et pas autre chose ; je dis que sous la Reine il n'y a pas de pacihcation possible , mais que sous le Roi il en est autrement. Je ne dis pas que sous le Roi la pacification soit certaine. Ce qui l'est, c'est que tous les partis peuvent se i^allier au Roi, et que la même possibilité n'existe pas à l'égard de la Reine ; il en est de même des puissances étrangères.

Vous avez touché l'affaire de Cologne , et à son égard vous et moi ne faisons qu'un. Vous la comprenez à merveille, parce que vous êtes catholique et que vous connaissez Rome.

Vous avez eu bien raison en ne regardant pas le moment actuel comme opportun pour que le Roi envoie quelqu'un à Rome.

Les choses ne sont pas assez avancées pour qu'une négociation soit possible ; les deux partis doivent encore se convaincre qu'ils ne peuvent ni avancer ni reculer. Et comme, d'un côté , il est en effet certain que la Cour de Rome ne peut céder sur la restitutio in integrum; comme, de l'autre, le renvoi de l'archevêque dans son diocèse ne me paraît point facultatif pour le Roi de Prusse, il faudra bien que les deux partis s'entendent sur une autre base. On se flatte encore à Berlin de la possibilité de laisser les choses m statu quo, si ce qu'on y qualifie d'entêtement devait durer à Rome; mais on s'y trompe. Ce que Ton regarde comme le statu quo n'est pas un état supportable; c'est le prélude d'une anarchie com- VI. 18

plète, et où la partie, entre les partisans des deux pouvoirs en litige, n'est point égale. La persécution est l'arme qui évoque le plus la réaction, et celle-ci a déjà lieu dans la partie occidentale du Royaume de Prusse, tandis que Tesprit catholique commence à se remuer également dans la partie orienlalc. Vous pouvez tenir pour certain que TAllemagne n'a jamais été plus catholique qu'elle ne l'est aujourd'hui, et ce n'est certes pas là ce qu'a voulu le Roi de Prusse, mais c'est là où il se trouve conduit par de fort mauvais conseils.

De ce que je viens de vous dire, il ressort que j'entrevois la possibilité d'une fin là où je reconnais une impossibilité opposée à une autre impossibilité. La thèse semble fantasque, elle ne Test cependant pas. J'ai beaucoup roulé dans le monde, mon cher ambassadeur, et vous savez que je me suis fait des formules qui ne ressemblent en rien à celles de beaucoup de mes contemporains.

Vous avez été jusqu'à cette heure très-bien remplacé ici par votre fils. Vous savez que je l'aime, et qu'il en est ainsi parce que je connais ses excellentes qualités.

17 avril.

1514. Votre fils va vous rejoindre, et je ne veux pas le laisser partir sans un mot pour vous.

Rien de nouveau ne s'est passé ici , si j'en excepte la catastrophe de Pesth*, et c'en est une. Ceux qui ont bâti cette ville avaient oublié une seule chose, c'est qu'ils bâtissaient non sur le bord, mais dans le lit même d'un très-méchant fleuve. Le plan de l'inondation est curieux à examiner, car on ne saurait conserver un doute à l'égard de cette vérité. Comme le Danube ne s'élève pas annuellement à trente pieds au-dessus de ses eaux moyennes, les amateurs du progrès rapide ont assuré que leurs ancêtres avaient été fort sots en s'établissant sur la rive droite; ils ont fondé leur raisonnement surunargu-

* Le 16 mars, le Danube atteignit une hauteur inconnue jusqu'alors. Tout Pesth avait disparu sous l'eau; on ne voyait émerger que quelques points de la ville, qui faisaient l'effet d'autant d'iles. (Noie de l'Éditeur.)

SUR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (l838). 275

ment fort simple; ils se sont dit qu'il est plus commode de marcher de plaln-pied que de monter. Ce qu'ils ont oublié, c'est le fleuve. Je vous envoie un plan de Finondation, qui vous indiquera la place où la ville aurait dû être bâtie.

L'événement a ouvert un libre champ à la bienfaisance publique. L'Empereur est venu au secours d'une ville importante avec des capitaux qui ne lui coûteront que deux pour cent. Le taux légal de l'intérêt, en Hongrie, est de six pour cent, et comme la législation y est défectueuse, on ne sait point s'y procurer de l'argent, même à ce taux. Trois millions de florins sont ainsi déjà mis à la disposition de la ville. La charité publique se montre , de son côté , sous un fort beau jour. En tous lieux les souscriptions produisent de très-fortes sommes. Vous connaissez le goût des Viennois pour les loteries. Ma femme s'est mise avec onze autres dames à la tête d'une entreprise de ce genre, qui est devenue une véritable loterie monstre. Elle sera tirée dimanche prochain, dans la salle des redoutes. De cette manière, l'événement n'est pas tout à fait aussi malheureux, car le bon esprit du public a pu se montrer.

Je vais incessamment expédier un courrier à Paris , dont le comte Apponyi vous donnera connaissance. J'y parlerai, entre autres choses, de l'affaire de Cologne. J'ai prié votre fils de vous dire que l'expérience commence à porter ses fruits à Berlin. J'arrive à entrevoir une issue dans cette détestable affaire, qui porte l'empreinte de toutes celles qui reposent sur l'erreur ; elles sont toujours pleines de compromissions pour les partis qui y sont engagés. M. de Bunsen est en disgrâce, et il quittera Rome incessamment. Le pauvre homme s'est furieusement trompé !

Je ne vous dis rien sur Paris, car c'est vous qui pourriez m'en parler avec le plus de connaissance de cause. C'est à n'y rien comprendre , et dans des circonstances pareilles , il faut consulter ceux qui savent. Mes vœux les plus raisonnes sont en faveur du maintien du ministère.

Votre invitation pour Milan doit vous avoir été envoyée, si ce n'est pas votre fils qui vous la porte. Vous verrez qu'il n'y

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est pas question de Venise. Nous avons voulu inviter pour le couronnement, et nous réserver de dire de vive voix que 1 Empereur sera charmé de voir le corps diplomatique le suivre à Venise , ou ce qui est plus juste , de le voir l'y rejoindre. Tenez cela pour dit.

Metternich à Apponyi. Vienne, 21 avril.

1515. Le Cabinet actuel est, à mon avis, composé des hommes les plus honnêtes qui se soient trouvés au timon des affaires depuis 1830*. Eh bien, c'est pour cela même qu'ils sont d'une complète faiblesse. Dans un état social où les principes sont perdus et où ils sont remplacés par des doctrines en elles-mêmes insensées, dans toute situation pareille il n'v a rien de bon à faire. Tout est le jouet des vents, et rien n'est changeant comme leur direction.

M. Mole ne veut point être un homme de parti, et cette volonté est honnête; mais elle n'est point pratique. La Fiance est en révolution ; il n'y a dès lors que les positions avancées qui comptent.

Le Roi a raison de soutenir ses ministres ; mais de ce fait il ne ressort point de force pour lui. Il aura beau faire, il ne fera rien de la France de Juillet. Son régime rationnel serait le régime républicain, mais la France ne veut pas de la liépublique. C'est sur ce terrain que se rencontrent le Roi et le pays; mais comme le terrain est négatif, il ne produit rien. Telle est, mon cher Comte, la vérité à l'égard de la France. Si le Roi Louis-Philippe avait à recommencer sa vie, il lui donnerait, certes, une autre direction ; mais l'entreprise n'étant point possible, les choses resteront comme elles sont, jusqu'à ce qu'un gros événement fasse disparaître ce qui est, pour le remplacer par ce que personne ne peut prévoir.

L'Europe, du reste, est plus ou moins dans un état de faiblesse qui n'apparaît pas à un même degré là où les édifices reposent encore sur des bases anciennes. Il en est du corps

* Voir la note qui accompagne le n" J276, pa{i;e 197.

{Note de rÉclilcur.)

social comme de tous les corps matériels ; ils se mettent en équilibre avec la température qui les entoure. Gomme celle du jour est tiède, tout est tiède.

Je suppose que M. Thiers désire une entrevue avec moi et que le lac de Corne n'est qu'un prétexte. Je l'attendrai de pied ferme, et s'il croit exercer quelque influence sur moi, il va au-devant d'un lourd mécompte. Vous pouvez lui affumer que son désir de s'entourer de ses livres ne souffrira aucune difficulté. Les ordres vont être donnés à Milan pour que l'entrée de ce qu'il réclame lui soit assurée. Mettez-vous à cel égard en correspondance avec le comte de Hartig^. Ce que ce dernier devra savoir, c'est le point vers lequel la douane devra diriger ses ordres.

20 mai.

1516. Je me permets de croire que l'affaire hollando-belge aura reçu une aide dans la folle et stupide levée de boucliers de Strassen*. Notre langage à ce sujet est d'une entière franchise. Nous disons à la Haye ce que nous disons à Bruxelles A Londres et à Paris, on finira par sentir la nécessité de mettre un terme à ce qui ne peut que perdre en se prolonc^eant. Vous et MM. vos collègues de Prusse et de lUissie, vou.> pouvez répondre que les trois Cours ne céderont pas aux Belges un pouce de terrain au delà de la délimitation arrêtée le 15 novembre 1831. Si la justice ne l'ordonnait aux puissances, la prudence leur en ferait une loi : elle exige que les insolences révolutionnaires ne soient point tolérées, et il est sans exemple qu'un petit pays dont l'existence politique n'est même point encore assurée témoigne des intentions de con- «^[uête.

* Un détachement de soldats prussiens se rendit, le 22 avril 1838, à Strassen, viliafje situé dans le rayon stratégique de Luxembourg, place lorte de la Confédération j;ermanii[ue, renversa l'arbre de la liberté qu'on y avait planté récemment, enleva le drapeau qu'on avait fixé sur cet arbre et le rapporta dans la place. Cet incident provoqua de vifs débats dans la Chambre des représentants à Bruxelles. (Noie de l'Éditeur. )

Metternich à Sainte -Aulaire. Vienne, le 20 mai,

1517. M. votre gendre vous aura sans doute prévenu de la lecture qu'il m'a faite de la lettre dans laquelle vous lui avez parlé de votre venue au Johannisberg. 11 devra vous avoir donné l'assurance que je serai charmé de vous y recevoir, et c'est dans le même sens que je m'explique aujourd'hui envers M. le comte Apponyi,

Si mes projets réussissent, je serai rendu aux bords du Rhin le 25 ou le 26 juillet, pour y rester jusqu'au 15 août. Je crois que ce qui arrangerait le mieux les affaires, ce serait si vous veniez passer chez moi quelques jours, de manière que vous puissiez retourner à Paris et entreprendre de là le voyage de Milan, ou bien, si vous voulez vous épargner d'inutiles distances, que vous veniez vers la fin de mon séjour et que du Johannisberg vous entrepreniez directement le voyage de Milan. Vous aurez à cet effet à votre disposition les routes de la Suisse ou celle du Vorarlberg, et c'est cette dernière que je compte prendre. Vous voyez que vous serez le maître de consulter vos convenances, car pour les miennes, elles n'entrent pas ici en ligne de compte. Elles seront parfaitement servies par le plaisir que j'aurai de vous voir à une époque quelconque de mon séjour au Johannisberg.

Je vous renvoie au comte Apponyi pour tout ce qui regarde le jugement que je porte sur les affaires du moment. Elles sont toutes mauvaises, et cela par la raison fort simple qu'elles ne devraient point exister. Celle de Strassen est un scandale révolutionnaire sur lequel il ne peut exister qu'une opinion; aussi servira-t-elle peut-être mieux à amener la fin de l'ennuyeuse affaire hollando-belge, que tout ce que la bonne envie des puissances à cet égard aurait pu faire. La position de vos ministres est des plus regrettables, et s'il pouvait s'agir encore de chercher à prouver combien sont grands les embarras du régime monarchique-républicain, la présente session y suffirait amplement. La Chambre ressemble fort à une mauvaise plaisanterie, à moins que l'on ne veuille supposer chez ceux qui

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se la permettent une intention criminelle. Or, cette intetition, j'en ai la conviction, n'existe pas ; à l'exception de quelques radicaux purs, personne ne veut renverser le Trône. C'est le Ote-toi de là, que je m'y mette, qui s'adresse aux ministres, et ceux qui agissent dans cette direction oublient qu'ils tuent la chose publique ! Faut-il accuser les hommes qui font le mal de le vouloir? Je crois que dans ce fait il y aurait erreur. La source des embarras n'est pas dans les hommes, elle est dans les choses : à moins que le régime moderne ne soit conduit par des anges, les mortels failliront toujours ! Tout cela fait, mon cher Comte, que malgré moi j'en reviens constamment à ce pénible sentiment, que, né et moralement formé comme je le suis, je ne cadre pas avec le temps ; pour être content, j'aurais dû naître un siècle plus tôt ou un siècle plus tard. Je déteste les ères de passage ; toute époque de transition est une maladie, et j'aime la santé publique.

Metternicli à Apponyi. Vienne, le 20 juin.

1518. Je profite du départ d'un voyageur français pour vous prévenir que je suis occupé de la rédaction d'un travail, pour Paris et pour Londres, sur l'attitude menaçante que Méhémet-Ali semble prendre contre la Porte. Comme tout dans la conduite du Vice-Uoi est contradictoire, et que ses explications envers les agents des quatre Cours ne s'accordent point entre elles, je ne crois pas à une levée de boucliers matérielle de sa part. Il joue avec les puissances une partie politique à l'orientale; son but est de jeter de la confusion dans les Cabinets et de les sonder. S'ils se désunissent, il se glissera dans la brèche produite par un manque de cohésion de leur part; s'ils lui opposent l'union morale, il restera tranquille. C'est ce dont pour ma part je suis convaincu, et par suite de quoi je prêcherai du calme et un parfait accord dans le langage qu'il conviendra de tenir.

Je développerai ma pensée plus que je ne saurais le faire aujourd'hui, vu le manque de temps matériel*. Ce qui m'eu-

* Dans la dépêche promise (du 26 juin), Metternicli parla tout an lonj; des

gage à vous adresser ces quelques paroles, c'est le vœu qu'à Paris on ne précipite pas Içs explications, afm de rendre uniformes celles des quatre puissances envers le Vice-Roi.

Dans deux ou trois jours au plus je vous adresserai un courrier. Veuillez, en attendant, vous expliquer vis-à-vis de M. le comte Mole dans les termes de la présente lettre.

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