‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich. Publiés par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 2)Chapitre 32 sur 91 · II · texte numérisé non relu

II

1319. Le parti bonapartiste. ■ — Madame Murât. — Louis Bonaparte. — Attitude du duc d'Orléans. — 1320. Le prince ne va pas au Joliannisberg. — M. Sauzet. — 1321. Faute du Gouvernement français relativement à Arenenberfj. — L'affaire Louis Bona|iarte. — 1322. Rencontre du prince et de M. Thiers à Côme. — 1323. Proclamation de l'amnistie à Milan. — Evacuation prochaine des Léjjations par les troupes autrichiennes. — Impressions favoi-ables de Metternich en Italie. — 132V. Encore Louis Bonaparte. — Revirement de Méhémet-Ali. — 1325. Félicitations au sujet de l'attitude correcte du Cabinet français. — Doctrine et principe. — Portrait de Thiers. — Politique de la Russie aux Indes et en Perse. — Lettre du comte de .*»aint-Leu à son fils Louis Bonaparte. — 1326. Juj^ement de Thiers sur l'affaire d'Ancône. — Affaire holiando-belfje. — 1327. Suspension de payements de la Banque de Bel{jique.

Metternich à Apponyi. Vienne, le 9 juillet 1838.

1319. Il paraît que le Cabinet attache une grande valeur au jeu des bonapartistes. Ce parti doit certes être attentivement surveillé, mais il ne faut pas se tromper sur sa valeur léelle- Le bonapartisme n'est que le radicalisme anobli par le prestige militaire ; comme principe, il n'est rien, et il ne pèse dès lors pas dans la balance comme le légitimisme; il faut le ranger aujourd'hui parmi les éléments anarchiques purs et simples- Le régime de 1830 a commencé par être un système de ménagements, et le Roi Louis-Philippe lui-même retombe à tout

efforts faits par Mehémet-Ali pour arriver à fonder un em|)ire d'Arabie, et proposa que les quatre puissances (l'Autriche, la Russie, l'Angleterre et la France) déclarassent catégoriquement au Vice-Roî qu'elles s'en tiendraient au traite de Kutaïch et qu'elles ne reconnaîtraient jamais l'indéjiendance du Pacha d'Egypte. (J\ute de f Éditeur.)

moment dans cette faute. C'est ainsi que la manière dont les affaires de madame Murât ont été réglées est inconcevable! M. Mole se plaint d'une recrudescence du bonapartisme ; mais la cause n'en réside-t-elle pas dans les facilités que le Gouvei'nement prête lui-même au jeu de la faction? Il y avait à l'égard de madame ^lurat une mesure toute simple à prendre : c'était que le posse§seur de Neuilly lui assignât une indemnité pour la perte de cette pi'opriété et d'autres encore ; mais ne pas prendre une mesure de justice rétrospective pareille, et la changer en un holocauste napoléonien à la Chambre ; épargner d'un côté cent mille francs et dépenser de l'autre toute une situation gouvernementale, c'est un de ces événements comme il est impossible d'en rencontrer ailleurs qu'en France, par suite du désarroi où ce pays se trouve ! Que l'on aille dire à Louis Bonaparte qu'il n'est rien, quand la veille on aura fait voter une pension à la sœur de Napoléon en reconnaissance des mérites du frère ! Les cent mille francs de rente qu'épargne la liste civile sont fort chèrement rachetés sur le terrain politique et moral !

L'attitude de Mgr le duc d'Orléans est, de son côté, fort mal choisie. On n'atteint pas le but quand on suit la route qui vous en éloigne ; or, tel est et tel doit être le cas du rôle que l'on a assigné à ce prince *, et qu'il s'est assigné lui-même. La popularité est comme le bonheur : on ne l'atteint pas quand on court après elle. Tout parle, du reste, contre la situation d'un héritier du trône 7nis trop en avant; ce fait ne peut avoir lieu qu'aux dépens du Souverain régnant ou du Souverain futur.

* Dans une dépêche du même jour, adressée au comte Apponyi, le prince de Metternicli écrit ce rpii suit : « L'attitude que lient à prendre Mgr le duc d'Orléans est la répétition de celle qu'avait prise Mgr le duc d'Angoulême sous la Restauration, et qui alors déjà avait si mal répondu à l'attente de la Cour. De toutes les fonctions, la plus ingrate est celle de l'homme chargé du personnel d'une armée. Cette charge est même tellement lourde, que dans les Elats militairement organisés, il n'y a jamais que le Souverain lui-même qui en dernier ressort puisse en assumer la responsabilité. Toute conception contraire est fausse et éminemment dangereuse; le moindre mal qui puisse en résulter, c'est de jeter de la division dans l'armée et d'y faire naître différents partis. >i (iVofe de t Editeur,)

Metternich à Sainte-Aulaire. Vienne, le 14 juillet.

1520. J ai reçu par le dernier courrier votre lettre du 27 juin, et vous aurez appris entre temps que j'ai renonce' à ma course sur les Lords du Rhin. Je regrette ce voyage pour trois raisons. La cause qui m'a empêché de l'entreprendre est fort pénible ; je me faisais un plaisir véritable de revoir ces beaux lieux et de vous en faire les honneurs; mais mon sentiment de regret est fort peu de chose en comparaison du bonheur que j'éprouve de l'amélioration de la santé de ma femme. Elle est en pleine convalescence, et les malades les plus robustes ne sauraient faire mieux.

Je partirai d'ici pour Teplitz le 16 de ce mois, et je serai de retour de la Bohême dans les derniers jours de juillet. Je prendrai d'ici, plus tard, mon essor direct pour Milan, et c'est là que j'espère vous voir.

Vous aurez entre temps joui du bienfait de vous reposer, bonheur que j'ai rayé du budget de ma vie !

M. de Langsdorff m'a amené hier au soir M. Sauzet. Je ne me doutais pas de sa présence à Vienne. Il m'est arrivé avec lui ce qui arrive à tout le monde, quand on voit pour la première fois un homme dont le nom seul nous est connu. Comme le noble Charivari a pendant longtemps entretenu le monde du frac prétendu râpé de M. Sauzet, mes yeux se sont involontairement portés vers ses coudes, et je me suis assuré que son frac est tout neuf. Je réponds de ce fait comme de celui-ci, qu'il cause très-bien. Nous avons coulé à fond la fabrique de Lyon, et j'ai appris avec plaisir qu'elle prospère, ce qui équivaut à un nouveau démenti du Charivari. Et puis, croyez à la véracité de cette feuille !

Adieu, mon cher comte. Au revoir à Milan, où nous nous trouverons en grande compagnie.

Metternich à Apponyi. Vienne, le 7 août.

1521. Vous ne m'avez jamais vu varier dans mon sentiment sur l'impossibilité pour le Gouvernement français de

SUR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (l838), 283

laisser la faction anarchique établir son quartier {jénéral à Arenenberg. C'est cependant ce qui a eu lieu, et ce qui dès lors a dû donner à celte faction le sentiment qu'il existe une grande faiblesse dans l'attitude de ce même Gouvernement. Ce n'est pas au moyen de la tolérance que l'on écrase jamais un ennemi ; la générosité n'est pas comprise par les factieux, et il ne saurait en éti'e autrement. Une autorité peut être généreuse quand il s'agit du pardon, mais elle ne peut l'être aussi longtemps que l'heure du pardon n'a pas sonné. Le pardon, l'affaire une fois vidée, est bien souvent une mesure qui prouve une certaine force ; il ne porte jamais ce caractère quand il précède la fin d'une affaire ; il a même alors le caractère de la tolérance, et la nuance entre celle-ci et la complicité est tellement délicate qu'elle échappe aux yeux de la multitude.

L'affaire de Louis Bonaparte est simple de sa nature. La question se réduit à savoir s'il est Français ou Suisse. S'il est Français, les règles que le corps helvétique a sanctionnées par une loi lui sont applicables. S'il est Suisse, c'est à la Suisse à répondre de la conduite de lun de ses citoyens. On a commis une bien grande faute en ne plaçant pas de prime abord la question sur un terrain aussi net et qui n'admet point de faux-fuyants. Une autre faute, ce sont les caresses que le Gouvernement français n'a cessé de prodiguer depuis 1830 au bonapartisme et même aux membres de la famille, lesquels, devant Dieu et devant les hommes, ne sont rien ou pour le moins pas autre chose que des membres d'une famille qui a donné le jour à un génie puissant. La sentimentalité en politique est un bien chétif élément, d'autant plus que les oppositions ne savent point être sentimentales. Elles ne savent ni amnistier ni pardonner, et en cela elles ont raison, lors même qu'elles ont le tort d'être en opposition avec les principes d'ordre. Le bon droit est tellement évident à l'égard d'une réclamation bien conçue, que le procès ne peut être perdu ; car si la Suisse devait ne point satisfaire à ce qu'il est de son strict devoir de mettre en ordre, ce n'est plus de Louis Bonaparte qu'il pourrait être question, mais d'un pays

qui se déclarerait en rébellion contre les règles les moins contestables du droit public. Or, ce ne sont pas des déclarations de cette espèce que se permettent jamais les corps politiques, même dans les moments où ils sont en proie à la confusion la plus intense. Dajis le cas dont il s'agit, je ne crois pas qu'on ait envie à Berne de défendre à tout prix une cause dont le caractère agressif serait capable de provoquer une complication internationale.

Milan, le 6 septembre.

1522. J'ai vu M. Tbiers à Gôme*. 11 s'était fait annoncer cbez moi dès mon arrivée, mais je n'ai pu le recevoir qu'au dernier moment. Nous avons cependant eu un assez Ion."entretien. J'avais commencé par éviter de parler politique avec lui ; mais voyant que mes considérations sur les beauxarts et sur la splendide végétation des environs ne l'intéressaient que médiocrement, j'ai abordé la philosophie du corps social. Ce sujet épuisé, mon interlocuteur a fait une pointe sur le terrain politique. Il m'a dit que, dans le cours de son ministère, il avait eu deux difficultés à surmonter : l'affaire suisse et l'affaire d'Espagne. Quant à la première, nous nous sommes rencontrés, selon lui, sur le même terrain. Pour la seconde, la question espagnole, il en a été autrement. Cependant, il s'en serait désintéressé aujourd'hui, et se regarderait comme dégagé de tout parti pris !

Veuillez donner ces détails au Roi et à M. le comte Mole. Ils les intéresseront peut-être, comme leur offrant un contrôle pour ce que MM. Tbiers et compagnie pourraient dire. Quant à l'impression que M. Tbiers m'a faite, je vous dirai que je lui trouve l'esprit éminemment éveillé, et qu'il a mis une grande mesure dans la manière de s'exprimer. L'homme de l'opposition a été caché soigneusement par lui, ce qui m'a engagé à me prononcer avec franchise contre l'esprit d'opposition en général.

* Le prince de Metternicli a encore parlé dans une antre circonstance de cette entrevue avec M. Thiers. Voir tome F"^, p. 255.

ÇNote de rÉdileur.)

Florence, le 30 septembre.

1525. Nous venons de porter deux coups au Gouvernement de Juillet, et c'est dans le fait que des mesures telles que l'acte de pardon du G septembre* et la prochaine retraite de nos troupes puissent acquérir une valeur pareille, que se trouve assurément la preuve de la mauvaise situation de ce Gouvernement !

Il est advenu du premier de ces actes ce que j'avais prévu; il se répercute sur le Gouvernement français, qui ne peut pas faire ce que l'Empereur peut se permettre, et qui, par son acte d'amnistie de 1830, a commis une faute grave, et cela parce qu'au lieu d'en avoir fait une mesure royale, on lui a tlonné la couleur d'un calcul ininistériel. Le titre seul de ministère de l'amnistie est une absurdité qui ne saurait être excusée, et qui ravale le Trône si bas qu'on ne le trouve plus!

Quant à l'évacuation des Légations, qui entraîne celle d'Anconc, elle aura de son côté la valeur d'un emharras pour ceux qui y ont envoyé des troupes sans aucun fondement de justice ni même de raison. En politique, rien ne se paye aussi cher que les fautes; semblables à celles que l'on commet au jeu, elles font perdre la partie !

Si jamais le Roi ou le comte Mole devaient toucher avec vous la question de la rentrée de nos troupes (le cas échéant) dans les Etats du Pape, ne répondez pas. Il pourra vous suffire, à cet effet, de vous retrancher derrière le silence absolu que nous et la Cour de Home avons gardé à ce sujet dans les pièces échangées entre les deux Cabinets. Les questions indiscrètes ne méritent point de réponse. « *Sarrt corne sara « , c'est tout ce que je puis vous dire moi-même à ce sujet. Nous n'avons pas peur aussi souvent que nous avons à remplir un devoir.

Je ne saurais assez vous dire, mon cher comte, combien,

* A l'occasion de son couronnement à Milan, l'Empereur l'erdinantl accorda, le 6 septembre, une amnistie politique générale.

(^Note de r Editeur.)

en mon àme et conscience, je suis satisfait de Taspect moral des parties de Tltalie que j'ai parcourues jusqu'ici. Voici Timpression que j'en ai reçue, en comparant entre elles les trois époques de 1815-1810, 1825 et 1838. Si la première était noire et la seconde grise, la présente est blanche. Il ne faut pas croire aux fantasmagories que se créent et que répandent les réfugiés et autres mauvais esprits ; les choses ne sont pas comme ils le disent et le croient peut-être eux-mêmes : elles sont, au contraire, tout autres, et ce résultat est dû entièrement à la Révolution de 1830 et à ses suites. Ce que le ?ionsuccès de cette révolution a ainsi opéré moralement, le drapeau tricolore inoffensif qui flotte sur les remparts d'Ancône l'a complété politiquement. Les hommes d'ordre n'ont jamais aimé ces couleurs, et les turbulents ne savent plus qu'en faire. Cependant, comme ce drapeau a fait son service, il est temps de le renvoyer.

Metternich à Sainte-Anlaire. Venise, le 12 octobre.

1524. Je vous envoie ci-joint, mon cher ambassadeur, des rapports de Suisse et de Paris qui vous prouveront qu'il est permis de regarder l'affaire Louis Bonaparte comme finie.

Je vous avouerai cependant que si j'étais chargé de la conduite des affaires en France, je ne me déclarerais point satisfait de la note du président du Vorort. Une affaire du genre de celle de Louis Bonapai'te a deux faces, une matérielle et une morale. Le fait du départ de ce personnage met assurément fin à la demande de son renvoi. H en est autrement de la question morale. Je serais surpris si M. le comte Mole se bornait au seul fait. 11 s'agit, à mon avis, de plus que de Louis Bonaparte, présent ou absent; il s'agit de savoir si le corps helvétique entend qu'il soit remis au bon plaisir de ce personnage de compromettre ou de respecter les devoirs de la Suisse envers un grand État voisin. Notez que la dimension de cet Etat ne fait rien à la chose : le bon droit ne saurait être mesuré sur l'échelle de la puissance. Il me paraît que votre Cabinet devrait insister sur une franche déclaration de

principes de la part du corps helvétique, en réponse à une demande qui n'aurait pas besoin d'être soutenue par un appareil militaire, mais qui déciderait de la nature des relations qu'il est possible ou non d'entretenir avec ce fort incommode voisin. Dans cette poursuite de l'affaire, tout le monde soutiendra les démarches de la Cour de France.

J'ai des nouvelles d'Egypte de fraiche date. Méhémet-Ali se conduit comme j'ai prévu qu'il le ferait. Il file doux ; il vient d'envoyer trente mille bourses au Sultan et se déclare tout prêt à abolir le monopole. M. Lauriii* nous mande ce que, tout calcul fait, il gagnera par cette abolition, et il en explique le moyen, que je n'ai point compris, car je suis un fort mauvais financier égyptien.

Metternich à Apponyi. Vienne, le 4 novembre.

1525. Si le Roi et M. le comte Mole attacbent quelque valeur à ma conscience politique, ils me permettront de leur adresser des félicitations sur l'entière correction de l'attitude que nous voyons prendre, dans les directions les plus diverses, à la marche du Cabinet français. Je me permets de croire qu'on me rend à Paris la justice que je sais ce qui offre des difficultés ou des facilités aux hommes politiques. Je connais les embarras qui entourent le Cabinet français; mais c'est parce que je les connais que je nourris la conviction que c'est au moyen d'une marche ferme et suivie que ces embarras pourront seuls être vaincus.

Le Cabinet français se sentira bien plus à l'aise quand il se sera tiré du mauvais pas de l'occupation d'Ancône, de cette charge si lourde et, ce qui est pis, si absurde, que M. Casimir Périer avait léguée à ses successeurs et qu'un esprit tourné comme celui de M. Thiers aurait rendue écrasante. Il s'était, dans le temps, expliqué vis-à-vis de nous dans le sens dont M. le comte Mole vous a informé ; j'ai pour toute l'épllque haussé les épaules, car il ne faut point raisonner avec les

* Consul général d' Autriche à Alexandrie. (iVc/e de VÉcliteiir.)

hommes qui ne savent pas ou ne veulent pas sentir la vérité. Ou je me trompe fort, ou M. Thiers n'élèvera pas fortement la voix pour opposer à la raison de ridicules sophismes, et certes celui de Finfluence exclusive de l'Autriche en est un dans l'ensemble de la pensée telle qu'il l'a formulée. Le moyen assurément le meilleur pour qu'un Etat permette à un autre Etat d'exercer son induence exclusive sur des tiers, c'est qu'il lui cède en entier le terrain de la raison et la défense du hon droit, en tète duquel figure l'indépendance nationale. Si M. Thiers a cru se créer une grande influence en se posant comme un constituant universel, un rôle pareil rencontrera bien vite des bornes qu'il ne lui sera plus possible de franchir, et les constitués viendront les premiers les lui imposer. L'idée est digne d'un utopiste du Constitutionnel ou d'un radical du National; ce n'est pas celle d'un ministre, et qui dit ministre doit entendre parler d'un homme d'État. Ce sont là, mon cher comte, les symptômes d'un mal qui tend à diminuer en France comme autre part, et personne plus que moi n'en fait plus hommage au Roi Louis-Philippe. Ce que je vous dis dans une de mes dépêches de ce jour * est l'expression de mon sentiment à l'égard de l'Orient. Je crois qu'il faut que les puissances agissent le moins possible et qu'elles disent toujours non. Je réponds des intentions de la Russie; elles sont toutes pacifiques, et dès lors conservatrices. L'Empereur Nicolas ne songe pas plus à attaquer les grandes Indes que vous et moi n'en avons la velléité. La pure vérité, la voici : La Russie désirerait qu'entre les Indes et l'intérieur de l'Asie il y eût une suite non interrompue de nations indépendantes, et elle redoute le système de conquêtes que poursuit dans cette direction la Compagnie. Le Roi, qui a le général

* Dans cette dépêche, le prince de Metternich déroule le tableau de l'atiitude respective des puissances vis-à-vis de la Turquie et de la Perse. L'Autriche et la France, dit-il, qui ne veulent que le maintien de la paix politique, n'ont rien à changer à leur politique orientale actuelle. L'Angleterre ne se décidera probahlement pas à déclarer la guerre à la lÀussie sans l'alliance de la France, et en ce qui concerne les vues de l'Empereur jNicolas, elles sont pacifiques et conservatrices.

(^Note de l'Editeur.^

SUR I.ES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (l838). 28!)

Allard près de Runjet Singli, doit à cet égard en savoir plus que nous, car l'Indus est fort loin du Danube. Par contre, l'Angleterre craint que la Russie ne pousse la Perse vers rindus, et que de cette approche il ne naisse de grands embarras pour les Indes.

Dans tout cela qu'y a-t-il de vrai? Ce qui me paraît approcher le plus de la vérité, c'est l'esprit d empiétement de la Compagnie des Indes (esprit peut-êti^e aidé par mainte circonstance) et un système d'avances faites au Schah de Perse par la Russie. De là à la conquête des Indes par la Russie il y a loin, comme au bouleversement de l'Empire russe par des opérations de guerre ayant les Indes pour point de départ. Ce qui occupe l'espace vide, c'est le tracas de lord Palmerston; l'excitation contre la Russie ; le souvenir des fautes commises, en tête desquelles se trouve l'oubli complet auquel l'Angleterre avait voué la Perse, oubli qui a été poussé au point que, dans le cours des années où l'influence russe s'est établie en Perse, il n'y avait pas dans ce pays un seul organe anglais capable de servir de contre-poids à l'événement. Il n'y a que très-peu d'années que l'agent anglais à Téhéran est en correspondance directe avec Londres; avant cette époque, il ne recevait ses directions que des Indes, et c'est également par là que passait sa correspondance officielle. Quand on connaît les gouverneurs généraux qui se sont succédé aux Indes (et il pourra me suffire de citer parmi eux un esprit comme celui de lord William Bentinck), il n'est certes pas étonnant que la politique anglaise ne sache plus comment se retourner dans ces immenses contrées. L'Empereur Nicolas n'étant point disposé à relever le gant, et l'Angleterre reculant si l'Empereur le relevait, j'avoue ne point entrevoir de danger imminent. Entre du bruit et un danger pareil, la différence est parfois bien réelle, et il me semble que tel est encore le cas. Je vous envoie ci-joint une nouvelle et bien honorable lettre que le vieux Louis Bonaparte a adressée à son fils en réponse à celle qu'il lui avait fait parvenir par mon entremise*. Je

* Cette lettre intéressante est ainsi conçue : « Mon fils, lorsque je croyais avoir raccommodé vos affaires, ou, pour mieux dire, réparé autant que possible VI. 19

partage Topinion du Roi, que l'Angleterre renferme bien des dangers pour une mauvaise tête ; ce qui dès lors deviendra nécessaire, ce sera d'y surveiller le jeune homme et de tâcher de placer les choses de manière que les entreprises qu'il voudrait tenter ne retombent que sur lui-même. En Bavière, on n'en veut pas, et si, par égard pour le repos de la France, nous lui prêtions un asile, sa venue ne saurait cependant jamais tourner pour nous en une question d'ambition.

vos giaves torts, je reçois votre lettre du 9 de ce mois, dans laquelle je vois que vous êtes encore à Arenenberg et que vous parlez de vous retirer en Angleterre. Cela me désole. Vous dites que vous voulez vivre tranquillement; mais si cela était, l'Angleterre est le pays qui vous convient le moins. Vous ne pouvez ignorer que vos oncles ont été obligés de la quitter à cause de l'excessive cherté de la vie dans ce pays. Vous ne pouvez ignorer que vous y serez le but et le jouet de tous les intrigants et de toutes les intrigues. Comment ne voyez-vous pas que vous êtes pris pour dupe et qu'on ne se sert de vous que comme d'un mannequin? Si vous voulez vivre tranquille, vous n'avez que l'Autriche. Qu'avez-vous à craindre dans un pays où toutes les grandeurs déchues ont trouvé un asile, dans un pays assez fort pour y trouver protection et sûreté?

1' Vous me dites que vous ne pourriez pas me rejoindre; loin de le désirer, je vous ai écrit moi-même que vous vous étiez fermé le chemin de l'Italie par votre fatale incartade de 1831; et loin de demander que vous vous rendiez auprès de moi, je m'y opposerais de toutes mes forces, parce que ce serait le dernier malheur pour vous. Je ne sais quelle est la fortune que votre mère vous a laissée; je sais seulement qu'elle était div fois plus considérable que ce que je puis avoir; mais, en tout cas, je ne suis pas en état de vous rien donner de mon vivant; à ma mort, vous ferez valoir vos droits.

« Du reste, je n'ai plus rien à vous dire, c'est fini pour toujours; mais je remplis un dernier devoir en vous priant de faire attention aux paroles suivantes. Il ne peut plus être question pour vous maintenant de la Bavière, beaucoup nioins de l'Angleterre; vous n'avez qu'un parti à prendre, c'est de vous jeter dans les bras de l'Empereur d'Autriche; et si vous voulez vivre réellement tranquille, comme vous dites, et résigné, quel meilleur asile jiouvezvous souhaiter que celui-là, puisque vous ne craignez pas les climats du INord? Où en seriez-vous si l'Empereur d'Autriche vous faisait la même réponse que le Roi de Bavière? Hâtez-vous donc de profiter de la porte qu'on vous laisse encore ouverte, et ouvrez enfin les yeux sur tout ce qui vous entoure et sur vous-même. Ne vous laissez pas fasciner les yeux par des applaudissements insensés qui ne sont fondés sur rien et qui, à la moindre nouvelle qui vous serait défavorable, se changeraient subitement en menaces et en coup>i.

« Adieu. Puissiez-vous éviter les pièges qui vous entourent et profiter du seul refuge qui vous reste, asile dont a proHté votre frère durant plusieurs années et dont les liourbons de la branche aînée profitent depuis long-

6 décembre.

152G. Vous recevrez par le présent courrier plusieurs dépêches* dont chacune repose sur la base de la vérité. J'espère offrir par celle qui traite de l'affaire d'Ancône un moyen d'autant plus efficace pour mettre M. Thiers au pied du mur, que je tiens de source certaine le fait suivant.

Au moment où l'ex-ministre était occupé de sa belle invention des conditions à attacher au rappel de la garnison d'Ancône, un homme de sens fit valoir les arguments qui, d'après les règles du sens commun, s'opposent à la mise à exécution de l'idée. M. Thiers répliqua : « Vous êtes un poltron; en politique, il faut avoir du courage. Ni le Pape ni l'Autriche ne pourront m'écbapper. Je tiendrai l'un par la peur et l'autre par son intérêt; car, croyez-moi, l'Autriche est venue prêter son secours sans songer à rester dans les Légations. En admettant cependant, par impossible, qu'il n'en fût pas ainsi, la seule chance qui m'embarrasserait beaucoup, ce serait qu'il prît fantaisie au prince de Metternich, qui est retors, d'évacuer le sol pontifical et de nous laisser embourbés à Ancône ! »

Je réponds de la vérité de l'anecdote, mais je vous prie de ne point la citer. Je n'en ai pas besoin pour donner le conseil à M. Mole de s'emparer du côté faible que M. Thiers a déjà lui-même senti être celui de la position. Ce qui a pu arriver de plus fâcheux aux occupants d'Ancône, c'est de ne pouvoir en partir en même temps que nous. Ce qu'il fallait à la fausse politique française, c'était une chance d'assimilation avec notre secours. Les vents mêmes paraissent contraires à l'accomplissement de ce vœu.

Quant à ce que je dis sur l'affaire hollando-belge, le ministre

temps. Et vous êtes assez juste, je pense, pour reconnaître que ceux-ci avaient l)ien autant de droits et d'avantages à revendiquer que vous croyez en avoir. »

(Note de r Editeur.^ * Ces dépêclies se rapportent à l'évacuation d'Ancône par les Français et jettent un coup d'œil rétrospectif sur la marche de l'affaire hollando-belge, relativement à laquelle on ne saurait tolérer que le radicalisme belge fasse la loi à l'Europe. (Note de l'Editeur.)

français doit en sentir la force, car c'est celle de la vérité. Gomment cette malencontreuse affaire fînira-t-elle? Dieu le sait. Il en est des affaires gâtées comme des maladies mal traitées : elles s'enveniment à mesure que les forces de résistance diminuent.

L'affaire est déjà arrivée au point où les puissances se trouvent face à face des Chambres belges. Nous ne nous laisserons pas en imposer par elles ; le Gouvernement français est-il à cet égard aussi bien placé que nous? Vos remarques sur la gravité de la faute que commettrait le Cabinet français s'il se plaçait derrière la Chambre française, sont d'une grande justesse. J'espère qu'en y pensant deux fois, M. Mole aura renoncé à une marche qui équivaudrait à l'abdication de tout pouvoir royal. Ce pouvoir est déjà bien assez restreint pour ne pas le réduire à zéro.

Melternicli à Sainte-Aulaire. Vienne, le 23 décembre.

1327. Le commerce a reçu ce matin la nouvelle que la Banque belge (la nouvelle Banque établie depuis la Révolution, en opposition avec la vieille Banque, connue sous le nom de Caisse générale) vient de suspendre ses payements. La Caisse d'épargne, qui lui avait été confiée, en a été retirée et confiée à la Caisse générale. Il y a ainsi beaucoup de mouvement parmi les porteurs d'effets des deux établissements. La Caisse générale est en fonds pour supporter la tempête, tandis que la Banque belge s'est déclarée en liquidation.

Cet événement, qui n'est pas indifférent sous les points de vue financier et industriel, a une portée politique. Elle tranchera la question hollando-belge, et sous ce rapport son influence devra prêter de la force à votre Cabinet ; il pourra répondre « argent » à ceux qui lui opposeront le vœu de la guerre belge! Moi, pour le moins, je me sentirais plus à l'aise à la place de M, le comte Mole, qu'à celle de l'opposition fantastique et politico-romanesque.

RENDEZ-VOUS DES SOUVERAINS A TEPLITZ (l838). 293

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