‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich. Publiés par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 2)Chapitre 37 sur 91 · SOCIÉTÉ DE NAVIGATION DU LLOYD AUTRICHIEN (1838). 30T · texte numérisé non relu

SOCIÉTÉ DE NAVIGATION DU LLOYD AUTRICHIEN (1838). 30T

ment, de l'administration des finances aux vingt pour cent des droits de port qui ont été réservés jusqu'ici au Trésor impérial. En général , la chancellerie d'Etat croit que l'Etat ne saurait trop faire pour une institution qui, même au point de vue politique , paraît être de la plus haute importance pour les intérêts généraux de la Monarchie , et dont la ruine devrait être considérée comme une véritable calamité *.

qu'est aujourd'hui le minisLère de l'intérieur, tandis que la Chancellerie d' État (Staatslianzlei) était chargée de la direction des affaires extérietu-es,

(Note de l'Edileiir.)

* Les demandes du Lloyd qui ont amené le chancelier d'Etat à rédiger ce Mémoire, portaient sur l'exemption des irais payés aux consulats, sur l'élévation du tarif postal, sur la limitation du droit de cabotage entre les ports de l'Empire en faveur des bateaux à vapeur autrichiens, sur l'allégpment de la quarantaine et sur le concours à prêter par les autorités I. R. à la Société du Lloyd dans tous les cas où elle pourrait en avoir besoin. Tous les privilèges indiqués ci-dessus furent accordés au Lloyd en vertu d'une résolution souveraine du 29 décembre 1838 , sur le conseil du chancelier d'Etat et avec l'approbation du président de la Chambre des finances.

L'attitude du prince de Metternich vis-à-vis du Lloyd, ses idées personnelles sur l'importance commerciale et politique de cette institution, ressortent si nettement de la note ci-dessus, adressée au président de la Chambre des finances, que, pour mettre en lumière l'activité du chancelier d'Etat dans le règlement de cette question administrative spéciale, il suffit de reproduire ce document, d'autant plus que les limites de cet ouvrage nous commandent de nous en tenir là. Ajoutons cependant que, non-seulement dans le cas ci-dessus, mais encore dans toutes les autres circonstances, lors de la création de la Société du Lloyd aussi bien que plus tard, lorsqu'il s'est agi d'une extension de ses opérations ou de la consolidation intérieure delà Société, le chancelier d'Etat s'est toujours vivement intéressé à son existence, et qu'il a toujours mis 1 autorité de sa parole au service de cette institution nationale. Aussi le Lloyd a-t-il rendu justice aux efforts de son protecteur en donnant le nom de Metternich à l'un de ses plus grands bateaux à vapeur. Nous rappelons ce fait, peu important par lui-même, uniquement pour y rattacher une observation historique qui a son prix, et qui atteste en même temps quelle était, aux yeux du chancelier d'Etat lui-même, la valeur de sa coopération au succès de l'entreprise du Lloyd. Le nom de Metternich fut effacé du bateau de la Société à la suite du mouvement populaire de 1848. Ce bateau reçut un autre nom; si nous ne nous trompons, on lui dunna celui de Stadium. Quand plus tard, après le retour de Metternich à Vienne, il fut question des nombreuses manifestations dirigées en 1848 contre la personne du prince, la princesse ïlélanie eut occasion de s'exprimer une fois sur ce sujet en présence de son mari et dit : « Clément a oublié et pardonné toutes les injures dont il a été abreuvé; mais ce qui lui a fait le plus de peine, c'est l'ingratitude de Trieste. »

{Note de l'Éditeur.)

EXTRAITS DU JOURNAL DE LA PRINCESSE MÉLANIE. DÉTAILS BIOGRAPHIQUES

1339. Vienne (du 1" janvier au 2 août). — ISW. Au château du Johannlsberg (du 10 septembre au 23 octobre). — 1341. Retour à Vienne (du 5 novembre au 31 décembre).

1339. La nouvelle année. — Fête chez l'Archiduchesse Sophie. — Affaires de France. — Le traité de paix hollando-bel{]e. — Nouveaux systèmes d'éclairage. — Un envoyé de la Perse. — Orloff. — Le Grand-Duc héritier. — La main chaude à la chancellerie d'Etat. — Fêtes en l'honneur du Grand-Duc. — L'Archiduc Jean. — Au pavillon. — Déjjart du Grand- Duc. — La marquise de Strozzi. — Affaires de Perse. — Le Grand-Duc de Weimar. — Crise ministérielle en France. — Situation intérieure. — Départ de l'envoyé de Perse. — Nouveau ministère français. — Sedlnitzky et l'Opéra. — Lettre de l'Empereur Nicolas. — La Taglioni. — Retraite du ministère anglais. — Nouveau ministère en France. — Microscope solaire.

— Au pavillon. — Concert. — A Presbourg. — L'Empereur à Carlburg.

— Séjour dans ce château. — Sur la Diète de Hongrie. — Le duc de Bordeaux.— Retour à Vienne. — Députation hongroise. — Affaires d'Orient.

— Soirée chez l'Archiduc Maximilien. — Maladie du prince.

Vienne, le l*"" janvier 1839.

1539. J'ai commencé cette année avec un profond sentiment de reconnaissance pour les bienfaits que la Providence m'a accordés, et j'ai la confiance que la protection divine ne me fera pas défaut dans la suite. Il faudrait envisager Fa venir en tremblant si l'on s'abandonnait à toutes les appréhensions que fait naître un changement. Le 1" janvier est un jour de torture physique et morale. J'ai béni mes enfants, puis il m'a fallu aller chez maman, qui donnait un déjeuner de famille. Ensuite j'ai dii me parer de diamants et recevoir la société venue pour assister au dîner traditionnel du nouvel an. Plus tard, toute la ville est venue me voir; jamais réunion n'a été

plus belle et plus brillante. Fanny Liechtenstein était toute radieuse de beauté.

6 janvier.

Ce soir il y a eu une fête chez l'Archiduchesse Sophie et une loterie pour les enfants qui se réunissent d'ordinaire avec les petits Archiducs. Il m'est venu encore une foule de visites auxquelles je ne m'attendais pas, car on avait été si aimable pour moi dans le courant de la semaine que je ne comptais plus sur personne.

22 janvier.

Clément a reçu des nouvelles de Paris. Le ministère a triomphé : il restera, paraît-il; la question d'Ancône est réglée ainsi que la question suisse. M. MoIé a très-bien parlé; selon toute apparence, il n'a plus rien à craindre.

29 janvier.

Clément a reçu un courrier de Paris. Le ministère veut donner sa démission, ce qui fait craindre de sérieuses complications pour l'avenir. Aussi Clément me paraît-il inquiet.

.|er février.

Un courrier de Londres annonce que les vingt-quatre articles ont été signés par les cinq grandes puissances. Maintenant, la question est de savoir si la Belgique et la Hollande les accepteront, pour qu'on puisse enfin considérer cette affaire comme réglée. J'ai dîné avec MM. Leiden de Cologne, Tatistscheff et Sedlnitzky, qui sont allés avec mon mari à une réunion scientifique de médecins, à la tête de laquelle se trouvent Malfatti, Wierer et Jaeger. On a aussi expérimenté de nouveaux systèmes d'éclairage qui, dit-on, sont tout à fait extraordinaires.

310 IIECUEIL DE DOCUMENTS (1835-1848).

9 février.

Clément a été absorbé par la dissolution de la Chambre à Paris, qui peut avoir des suites très-fâcheuses. On dirait que c'est une répétition de Tannée 1830; Dieu sait ce qui résultera de cette crise !

13 février.

A sept heures, Tenvoyé de Perse est venu chez moi, accompagné de son secrétaire et de son aide de camp. La princesse de Kaunitz, la comtesse Valentin Esterhazy ettous les miens étaient réunis pour voir et pour entendre ce nouvel arrivant. C'est un très-bel homme, de haute stature, l'air spirituel ; son costume est magnifique. Je l'ai invité à dîner et lui ai offert ma loge. Il m'assura qu'il n'aurait pas attendu mon invitation, vu qu'il considérait ma maison comme la sienne, ce qui passe chez les Persans pour une preuve d'extrême amabilité. J'ai vu avec plaisir qu'il savait rendre justice à Clément. Il a embrassé à plusieurs reprises Paul et le petit Victor Odescalchi, puis il a parlé politique avec mon mari et avec Iluszar, pendant que je m'entretenais avec le secrétaire et l'aide de camp, qui n'ont pu assez me ré|)éter combien ils s'estimaient heureux d'avoir appris à connaître la valeur de mon mari. Ils ont avec eux un médecin anglais, qui leur a appiis à se servir de fourchettes et de cuillers, et à porter des chemises et des gants. L'envoyé sait aussi quelques mots d'anglais.

17 février.

J'ai fait grande toilette, et j'ai eu un roui plus brillant que jamais. L'envoyé de Perse était venu en grand uniforme rouge; cette tenue me plaît moins que son cafetan ordinaire. Trois cents personnes le regardaient. J'ai pu à peine tenir dans les salons, tant il y avait de parfum d'essence de roses, de chaleur et de bruit. Le secrétaire de l'envoyé, son aide de camp et l'ambassadeur de Turquie s'étaient emparés de mon canapé. Le Persan nous a régalés de phrases magnifiques; malgré de

petites infractions à la civilité, c'est un homme d'esprit et de talent.

19 février.

J'ai eu un grand dîner, qvie j'avais donné en l'honneur du Persan. Il m'a apporté de jolis vers de sa façon, et, en prenant place, il m'a dit qu'il était heureux d'être assis à ma gauche, parce que c'était le côté du cœur. Il était, du reste, parfumé d'essence de roses, ce qui est une odeur assez désagréable pour quelqu'un qui a les nerfs délicats.

27 février.

J'ai dîné à la Cour. Il y avait à table les deux Impératrices, l'Empereur , la comtesse de Schœnborn, un nouvel aide de camp de l'Empereur, un comte de Stadion, Orloff et nous. La conversation a été assez animée, et la réunion a été fort agréable. Nous avons vu la véranda de l'Empereur, qui est charmante en ce moment; elle est fraîche et jolie autant que possible. A huit heures, Orloff est venu nous voir. Il a bonne mine, est gai et aimable comme toujours, et jouit du privilège de ne pas vieillir?

Mon mari s'est rendu à la Cour pour assister à la réception du Grand-Duc héritier, qui est arrivé à onze heures, en voiture découverte, et qui était attendu par une foule énorme. Nousavons dîné seuls ; je n'ai pas été au théâtre paré de la Burg, parce que je savais que le Grand-Duc viendrait chez moi. Il est venu en effet avec toute sa suite ; je lui ai présenté toutes les dames qui se trouvaient chez moi. Il a l'air trèsdistingué, est très-grand, a la figure avenante et est gai. Nous sommes restés longtemps ensemble.

4 mars.

Clément a dîné chez Tatistscheff, où il y avait un grand dîner en l'honneur du Grand-Duc. J'y suis allée après le

repas, pour faire les honneurs et recevoir les personnes nui venaient en visite. Il y a eu grand concert à la Cour; mais je n'y ai pas assisté ; plus tard, le Grand-Duc est venu chez moi. J'avais invité quelques jeunes femmes, qui m'ont aidée à lui faire passer le temps. On a organisé de petits jeux, ce qui paraît être sa passion ; ce qui l'a surtout amusé, c'est la main chaude; il a distribué ses coups à droite et à gauche avec une grande dextérité. J'ai été légèrement choquée de voir la chancellerie d'Etat devenir le théâtre d'un exercice aussi singulier. Les jeunes Archiducs Albert et Charles, fils de l'Archiduc Charles, et l'Archiduc Etienne, fds du Palatin, ont pris une vive part aux jeux et s'y sont beaucoup amusés.

5 mars.

J'ai dîné avec Clément chez l'Empereur, où il y avait un très-grand dîner en l'honneur du Grand-Duc. Hier, avant le concert, l'Empereur lui avait conféré la grand'croix de Tordre de Saint-Etienne. Heureusement l'Impératrice n'a pas oublié aujourd'hui de mettre les insignes de l'ordre de Catherine, vu que mon mari l'en avait fait souvenir. La princesse Marie Lobkowitz, les comtesses de Goëss et de Wrbna étaient les seules dames qu'on eût invitées à ce dîner.

Ce matin, le Grand-Duc a reçu un billet autographe de l'Empereur, qui lui donnait le régiment de hussards Geramb ; cette gracieuseté lui a fait un plaisir extraordinaire. Mon mari l'avait prié de retenir jusqu à midi un courrier qu'il voulait envoyer à Saint-Pétersbourg, afin qu'il pût en même temps y porter cette nouvelle. Dans la matinée, le Grand-Duc a visité les écuries impériales, puis il y a eu chez l'Archiduc Charles un grand dîner auquel Clément a dû assister.

Ce soir, le Grand-Duc est venu chez moi. L'Archiduc François nous a aussi honorés de sa visite, et Ton s'est de nouveau amusé à des jeux de société. Lorsqu'on tira les

JOURNAL DE LA PRINCESSE MÊLANTE (l839). 313

gages, le Grand-Duc dut danser une mazurka; lui, de son côté, imposa une valse comme pénitence, et nous avons fini par un quadrille français. La soirée a été très-gaie; le souper était approprié aux circonstances ; breF, le jeune prince semblait très-satisfait. Il est certain que ce genre d'amusement lui va mieux que des soirées officielles. Nous avons joué d'abord au ballon, puis à la corde, ensuite à la guerre ; en un mot, nous avons pris nos ébats comme des enfants. Eléonore Schwarzenberg n'a pas pu jouer avec nous, parce qu'elle est dans un état intéressant; mais elle a animé la société par son air gracieux et par sa conversation enjouée et pleine.de naturel. Nous ne nous sommes séparés qu'à deux beures ; je me sentais horiiblement fatiguée.

7 mars.

J'ai été chez Tatistscheff, où il y avait déjà une société nombreuse; même le Grand-Duc était déjà arrivé. Il s'est conduit ce soir avec un tact exquis. Il était venu avant les Arcbiducs; il a voulu qu'on les lui annonçât tous, pour pouvoir aller au-devant d'eux, parce qu'il se trouvait sur le teiriioire russe, ajouta-t-il ; toutefois il a cédé le pas à Tatistscheff, disant qu'il voulait être simplement de la maison, afin de ne pas usurper le premier rang. Du reste, la soirée n'a pas été agréable ; il faisait une chaleur horrible, et la société était trop nombreuse. L'acteur Karl nous a débité des choses fort drôles; par contre, un théâtre tyrolien, qui remplissait les intermèdes, a été pitoyable. La soirée manquait d'ensemble, et l'on n'a pas réussi à l'animer. Après le départ de l'Archiduchesse, je n'ai plus pu y tenir, car j'étais épuisée.

Je suis restée au lit aussi longtemps que possible ; puis il m'a fallu aller dîner et assister à une répétition générale des tableaux vivants. Il y avait environ huit cents spectateurs; dans le nombre se trouvaient toutes les femmes et toutes les filles des fourriers de la Cour, ce qui faisait une mêlée sans

pareille. Le Grand-Duc a visité l'Opéra et a dîné fort tard chez Tatistscheff ; ensuite il a donné un souper aux jeunes Archiducs. On dit qu'on s'est amusé à des jeux de hasard et que tout le monde a été très-gai.

J'ai eu un dîner de quarante-huit personnes avec un autre de quatorze dans la bibliothèque de mon mari ; c'est Léontine qui a présidé ce dernier. Il a été assez difficile d'organiser cela ; mais nos messieurs se sont prêtés à tout avec une extrême obligeance. Le prince Charles de Liechtenstein, François Lobkowitz et le jeune prince de Nassau étaient à la seconde table, ce qui a facilité les choses. Le Grand-Duc a été très-courtois et très-aimable ; il est bon et sympathique.

A sept heures, j'étais dans mon cadre pour ces ennuyeux tableaux; je me suis sauvée dès que je l'ai pu. On a passé la soirée chez moi. Eléonore Schwarzenberg, Bertha et Marie Lobkowitz, Caroline Bretzenheim et d'autres sont venues. Nous sommes allés voir d'abord mes portraits, ce qui a médiocrement amusé le Grand-Duc ; mais ensuite, pour qu'il gardât un bon souvenir de ma soirée, je l'ai fait régaler de toutes sortes de drôleries. On a ri de bon cœur et l'on s'est très-bien amusé. Nous ne nous sommes séparés qu'à deux heures.

10 mars.

Il y a eu théâtre à Schœnbrunn et souper à l'Orangerie. On n'avait invité que peu de personnes à cette fête, ce qui naturellement a déplu à beaucoup de monde ; de plus, le temps était affreux, et telles étaient la confusion et la difficulté de circuler en voiture, que presque tous les invités sont venus à pied, malgré le vent et la pluie. On dit que les décorations de l'intérieur de l'Orangerie élaient on ne peut plus laides. On avait eu l'idée de poser des candélabres en papier argenté, qui faisaient un effet horrible, et des vases du même genre, qui étaient tout aussi hideux; de plus, le pâtissier de la Cour

avait imaginé de mettre en face du Grand-Duc l'image de ce prince en gomme adragante, et, pour faire mieux encore, de donner comme pendant à cette figure un Polonais avec le sabre nu.

11 mars.

J'ai passé une partie de la matinée à admirer une belle acquisition que j'ai faite cbez Seilern. J'ai acheté pour quatre cents florins quinze vases de Chine fort beaux, un nombre considérable de grandes assiettes et trois lavabos uniques dans leur genre. Charles Hiigel est venu ici faire quelques arrangements pour le jardin. Moi aussi j'ai été au Rennweg, et j'ai bien travaillé avec lui pendant quelques heures.

La soirée s'est admirablement passée. Les salons étaient ornés de nos nouvelles emplettes ; peu à peu la foule est venue, mêlée même de personnes qui n'avaient pas été invitées. Toute la Cour m'a fait l'honneur d'assister à ma fête. L'Empereur, les deux Impératrices, tous les Archiducs, l'Archiduchesse Sophie, le Grand-Duc, bien entendu, le Grand-Duc de Weimar, les princes de Nassau et d'autres sont venus. L'Archiduc Jean s'est fait excuser, parce que sa femme était accouchée ce matin. Après six ou sept ans de mariage, à l'âge de trente-six ou trente-sept ans, elle a eu un fils. L'Archiduc Louis a été parrain.

Ma soirée a débuté par une longue scène de Staherl. On avait installé le théâtre dans le salon blanc ; il était très-joli. Cette scène a été suivie de plusieurs autres ; ensuite on a ouvert les volets, et une illumination parfaitement réussie s'est offerte aux i-egards. On avait dressé dans le petit jardin où sont les jets d'eau, deux décors pareils aux deux ailes du pavillon, ce qui donnait au jardin l'air d'une cour. Dans l'un jouait une musique turque, tandis que des masques se promenaient dans l'autre. La cour ressemblait à un jardin en été : tous les vases de marbre étaient remplis de fleurs en papier qui faisaient un effet merveilleux. Après s'être rassasié de ce spectacle, on rentra dans le salon, où l'on exécuta une pantomime absurde, mais convenable, ce qui est l'essentiel à

mes yeux. Bientôt après la Cour se retira, car il était onze heures. A ce moment, j'enfermai le Grand-Duc, les jeunes Archiducs et quelques dames dans mon salon d'été ordinaire, et je tâchai de me débarrasser de mes autres invités. Lanner a joué sur la galerie, puis nous avons soupe dans la salle à manger. Le Grand-Duc a chanté l'hymne national russe, et l'on a eu du mal à empêcher les jeunes gens de danser, car ils en avaient grande envie. Nous n'avons quitté le pavillon qu'à deux heures et demie. Tout le monde paraissait content de la soirée, qui en effet était parfaitement réussie.

12 mars.

J'ai passé la matinée au lit, afin de me remettre un peu de ma soirée. C'est ainsi que j'ai manqué la visite du Grand-Duc, ce que j'ai regretté vivement. Il a dîné à deux heures à la Cour. Clément était invité chez Tatistscheff, où la suite du Grand-Duc était réunie. A sept heures, il m'a fallu aller chez l'Impératrice, oii avait lieu un concert d'amateurs. Le jeune Fiirstenberg, mademoiselle d'Uechtritz, la comtesse Potocka, une des Amadé, le comte de Starhemberg, deux Stadion et d'autres ont exécuté quelques jolis chœurs, et madame de Schœnstein a chanté deux romances de Schubert.

J'ai passé les dernières heures de la soirée chez Eléouore Schwarzenberg, qui a organisé des jeux de société, après avoir permis à un Russe, qui joue très-bien du violon, de se faire entendre devant le Grand-Duc. Après le grand souper qui eut lieu ensuite, j'ai pris congé du Grand-Duc, qui a été tres-bon et très-aimable pour moi. Il quitte Vienne avec beaucoup de regret.

13 mars.

Le Grand-Duc héritier est parti ce matin, ce qui me fait vraiment de la peine. Hier soir est venu un courrier de Paris, qui annonce la chute du ministère Mole. Tatistscheff est venu chez mon mari, après avoir accompagné le Grand-Duc jusqu'au premier relais. Il a eu le mauvais goût d'apporter une

tabatière à mon mari, ce qui m'a peinée, je l'avoue. II aurait dû comprendre qu'on ne traite pas un homme tel que lui comme un autre, et je regarde en vérité comme une distinction de ne rien recevoir dans une telle circonstance. Avant tout, Clément n'avait pas de présent à attendre, notamment pas un présent de ce genre. Des preuves d'amitié et d'attachement ne se payent pas.

Tatistscheff m'a fait de la part du Grand-Duc les compliments les plus aimables. Le Grand-Duc de Weimar, l'Archiduc Charles et le jeune Archiduc Etienne, qui partent tous demain, m'ont encore honorée de leur visite.

17 mars.

Clément est d'autant plus absorbé par la retraite du ministère Mole, qu'il est certain que Thiers va être à la tète du Gouvernement.

On m'a présenté une marquise de Strozzi, fdie de Nugent ; c'est une femme très-jolie et très-agréable

20 mars.

J'ai eu un dîner en l'honneur d'un Anglais qui a parcouru les Indes ; son Gouvernement l'envoie en Peise pour y mettre les affaires en ordre, et on lui permet de s'arrêter quelques jours ici afin de s'entretenir avec Clément.

23 mars.

Le Grand-Duc de Weimar est venu prendre congé de moi et me remercier du bon accueil que je lui ai fait. Je ne mérite pas ces remercîments. L'aimable prince part demain.

28 mars.

Le ministère Soult-Thiers, dont on annonçait la nomination depuis huit jours, n'a pas pu se former; en France, tout est dans une telle confusion qu'on ne sait plus comment se tirer d'embarras.

29 mars.

Clément est triste, ou plutôt il est dégoûté de tout ce qu'on fait chez nous, je dirais presque, de tout ce qu'on n'y fait pas. La paresse, l'inertie, la négligence empirent tous les jours. On a horreur des conférences, parce qu'on sait qu'après une discussion contradictoire il faudrait adopter les propositions de mon mari, ce qui déplairait au comte Kolowrat. C'est ainsi que notre helle Monarchie tombe en ruine, c'est-à-dire qu'elle tombe en pourriture, car elle ne renferme que des éléments de destruction et n'a en elle aucun principe de conservation. Que Dieu ait pitié de nous, car nous sommes bien malades, bien à plaindre, bien malheureux, et sans le secours de Dieu, nous serons bientôt tout à fait abandonnés.

On a répandu dans la ville le bruit que Clément était malade ; tout cela m'afflige profondément.

L'envoyé de Perse est venu prendre congé. Il nous quitte à regret, et il avait les larmes aux yeux en me disant adieu.

6 avril.

Schiavoni m'a pris ma matinée pour faire la très-vilaine esquisse d'un portrait qu'il veut faire de moi.

On semble être très-préoccupé à Paris ; toutes les combinaisons ministérielles avortent; Dieu sait comment tout cela linira. Le Roi lui-même paraît très-inquiet.

7 avril.

Rothschild a apporté à Clément la nouvelle de la formation d'un ministère qui est unique dans son genre. Il n'a pas de président; Girod de l'Ain est garde des sceaux, et le duc de Montebello, ministre des affoires étrangères. Les autres ministres appartiennent, je crois, à tous les partis, car leurs noms sont tous également inconnus. Le tout ressemble à un poisson d'avril, d'autant plus que la nomination de ce Cabinet a eu lieu le 1" de ce mois.

J'ai été au théâtre; madame Unger a merveilleusement chanté dans le rôle d'Anna Bolena ; son duo avec Po^gi a été entraînant au possible, et j'ai pleuré comme un enfant. Ensuite j'ai eu avec le comte Sedlnitzky une grande discussion sur les chanteurs et les chanteuses. Il veut toujours diriger les affaires de l'Opéra, et le brave homme n'y entend absolument rien.

14 avril.

Tatistscheff m'a apporté une lettre de l'Empereur Nicolas *, qui me remercie pour le bon accueil que j'ai fait au Grand-Duc.

15 avril.

Clément a visité avec Tatistscheff une nouvelle fabrique de zinc, qui, dit-on, est tout à fait extraordinaire. Il en a été si enchanté et il en a tant parlé à Charles Hùgel, que celui-ci s'est également empressé d'y courir.

19 avril.

Ce soir, j'ai vu danser la Taglioni. Elle est inimitable dans la « Sylphide » et charmante au possible dans un pas espagnol. On ne peut rien voir de plus gracieux.

* Cette lettre autographe est annexée au Journal; elle est ainsi conçue : « Vous avez été si bonne et si aimable pour mon fils, Madame la princesse, que je ne saurais me refuser le plaisir de vous en témoigner toute ma reconnaissance. Le souvenir de Vienne, que j'aimnis tant déjà, m'en devient doublement cher, et je l'avoue sans détour, j'envie presque à mon fils de posséder sur mul l'avantage d'y avoir séjourné plus longtemps, et d'avoir aussi facilement effacé son père de votre souvenir.

« S'il me restait un vœu à former, ce serait de vous exprimer de vive voix combien j'attache de prix à l'accueil que vous avez bien voulu faire à mon fils, et combien je me plais à partager avec lui les sentiments de reconnaissance qu'il en conserve.

■1 Permettez-moi, Madame la princesse, d'y joindre mes plus sincères hommages, et de vous assurer de toute l'estime et de l'attachement que vous porte,

« Madame la Princesse, « Votre bien aflectionné serviteur

« Nicolas.

« Pétersbourg, ce 18/30 mars 1839. » (Note de l' Éditeur.)

Mademoiselle Tajjlionl a dîné chez moi. Elle est (jentille, simple, parle très-bien et fait une impression extrêmement agréable.

26 avril.

Un courrier d'Angleterre a apporté aujourd'hui la ratification définitive du traité hoUando-belge, revêtue de la signature du Roi Léopold.

14 mai.

Clément m'a informée de la retraite du ministère anglais. C'est un événement grave; toutefois, personne ne saurait dire si les conséquences en seront bonnes ou mauvaises.

17 mai.

Clément a reçu de Franc ort la nouvelle de la formation d'un ministère en France, avec Soult comme président et ministre des affaires étrangères. Par contre, sir Robert Peel a demandé à la Reine d'Angleterre de renvoyer quelques personnes de sa suite, attendu qu'il était impossible qu'un ministère accomplît sa tache s'il avait à lutter contre des intrigues de Cour. La Reine s'y est refusée, et Peel a déclaré qu'il ne pouvait pas se charger de former un Cabinet. Là-dessus la Reine a fait venir Melbourne.

28 mai.

A quatre heures, il nous a fallu aller chez l'Empereur à Schœnbrunn ; il nous avait invités à venir voir un microscope solaire perfectionné. Au moyen d'une lampe à gaz dans le genre d'une lanterne magique, on voit tous les objets grossis à tel point qu'une puce a les dimensions d'un éléphant, et qu'on peut voir le sang circuler dans le corps de cette petite

bête, etc. Ce n'est pas très-appétissant, il est vrai, mais cela est intéressant au possible.

2 juin (Rennweg).

J'ai passé la matinée à me promener sur la terrasse, dans le jardin et dans mes appartements ; cet établissement me plaît, et je remercie Dieu de ses bienfaits. J'ai dit que je recevrais tous les dimanches, dans la matinée ; aussi la princesse de Kaunitz, la comtesse Valentin Eslerhazy, Laure Fuchs, Sophie Zichy, et plus tard la princesse Jablonowska, sont-elles venues. J'ai fait les honneurs de mon petit pavillon.

t juin.

Ce soir j'ai eu un charmant concert. Le prince Belgiojoso était venu avec Gabrielli. J'ai organisé cette fête en l'honneur des Hohenzollern ; la princesse Jean de Liechtenstein, Caroline Fùrstenberg, Nani Esterhazy, Eléonore Schw^arzenberg, Mimi Liechtenstein, la duchesse de Sagan, Flore Wrbna, les Villafranca et une foule de messieurs sont venus. La soirée s'est passée d'une manière très-gaie et très-agréable.

Presbour}», 5 juin.

Nous sommes heureusement arrivés à deux heures à Carlburg, malgré la poussière et un peu de pluie. J'ai trouvé là toute ma famille, à l'exception de papa, qui était à Presbourg. Nous avons dîné en famille, et ensuite nous sommes allés en voiture dans cette ennuyeuse ville de Presbourg. L'Empereur habite un appartement situé juste en face de nos fenêtres, ce qui gène un peu la liberté de nos mouvements. La Cour a été bien reçue. Le soir, on a improvisé une illumination. Il avait plu, il faisait fi'oid, et il y avait beaucoup de boue.

6 juin.

A dix heures j'étais chez l'Impératrice, en costume hongrois. J'ai fait le service avec la femme daJudex Curiœ, le comte de

Vi. 21

Mailath, puis avec la baronne d'EôtAvôs, femme du Tavernicus, Caroline Bretzenheim , la comtesse Charles Esterhazy, qui est dame du palais depuis deux jours , et la comtesse Zdenko Palffy. L'Impératrice a commencé par recevoir une députation. On lui a adressé une allocution en liong^rois; elle y a répondu en latin, et s'en est fort bien tirée. Après une grand'messe célébrée par le primat et qui a duré fort longtemps, nous avons assisté à la séance d'ouverture. Le chancelier Mailath a prononcé un beau discours en hongrois, auquel TEmpereur a répondu en latin. On dit qu'il a très-bien lu et d'une manière très-distincte. Il a eu beaucoup de succès; l'Impératrice , qui fait ici une grande impression, a été encore plus fêtée. Nous avons dîné à la Cour, toujours en costume hongrois, avec les dames du palais qui étaient de service, les barones regni et le primat, qui n'est venu que lorsqu'on était déjà à table. Nous sommes allés voir aussi le pauvre prince Grassalkowitsch, qui souffre beaucoup, bien qu'il se porte mieux. J'ai été un moment au théâtre , pourvoir la magnifique réception qu'on a faite à l'Empereur. Nous demeurons dans la maison de la comtesse Sophie Esterhazy, où Rosine Esterhazy nous a abandonné ses chambres; nous nous y trouvons à merveille.

8 juin.

Je me suis mise en route après la messe et le déjeuner. J'ai rencontré mes enfants à Simmering, et j'ai pris Lothaire dans ma voiture. Il m'a saluée d'un cri de joie, ce qui m'a profondément touchée. Richard était souffrant; je l'ai trouvé dans le pavillon : il était très-enroué et avait mauvaise mine. Le soir, l'Archiduc Ferdinand est venu ; il profite de ce que nous sommes voisins, quand il s'arrête à Vienne.

CarlburjT, 15 juin.

L'Empereur avait dit qu'il viendrait en simple visiteur, mais il avait envoyé toute sa Cour. Il a accepté un dîner à Cariburg, ce qui est toujours quelque chose d'extraordinaire. Lorsque Leurs

Majestés se furent retirées dans leurs appartements, le dîner fut servi sous une tente que mon frère Félix aA'ait fait dresser dans le jardin sous les (grands marronniers. Malgré la chaleur excessive qu'il faisait, on s'y est trouvé très-bien, et le coup d'œil était fort joli. On a accompajjné Leurs Majestés dans la forêt; là, Elles se sont reposées sous une tente près de la petite métairie, et les paysans leur ont donné le spectacle d'une petite danse. Cependant, l'Empereur n'a pas tardé à nous quitter pour retourner à Presbourg. L'Impératrice a été trèsaimable et très-affectueuse.

Carlburg, Presbourg, du 17 au 23 juin.

Clément avait résolu d'aller le 17 à Bajna. Il voulait passer la nuit en voiture afin d'éviter la chaleur, et arriver le 18, jour anniversaire de la naissance de Léontine. Tout à coup il a changé d'avis; il a peur de la chaleur, ne veut pas me quitter; il a envoyé un courrier à Bajna pour y porter cette triste nouvelle. Caroline et Victor sont parlis à notre place, et nous sommes restés tranquillement au château, ce qui a fait grand plaisir à mes parents. Clément a eu d'abord l'idée de retourner mercredi à Vienne ; cependant on l'a tant prié de rester que nous avons décidé de passer tout notre temps ici. J'en ai été enchantée, parce que nous faisons grand plaisir à nos parents et que je supporte difficilement la chaleur; de plus, comme j'ai Mélanie avec moi, j'ai trouvé une distraction dans sa présence. Notre vie est très-uniforme : je me lève tard; le déjeuner et une courte conversation absorbent la matinée. Souvent je m'occupe à écrire , ou bien je lis des dépêches à Clément. Nous dînons régulièrement à trois heures, puis nous allons goûter le frais. Plus tard on va dans la forêt, où l'on me laisse souvent le plaisir de conduire une paire de chevaux qui appartiennent à Félix. Il est venu aussi des messieurs de Presbourg, les deux Karoly, Erdœdy, Szâpâry et d'autres. Nous terminons agréablement la soirée par une partie de quinze, ce qui est toujours une charmante distraction. Du reste, nos hôtes habituels se sont montrés, dès la première

séance, des radicaux des plus violents; l'ancienne opposition avait tout à fait disparu. L'affaire Raday est grave; on voulait reprocher avant tout à FEmpereur d'avoir violé les droits de la nation, en refusant de reconnaître un député nommé à Pesth , parce que celui-ci est sous le coup d'un procès criminel. Treize voix se sont prononcées dans ce sens ; mais heureusement elles sont restées en mi'iorilé.

Dimanche matin j'ai eu la A'isite de Montbel , qui est venu ici pour voir le duc de Bordeaux après le retour du prince de son voyage en Turquie et en Transylvanie. A peine avais-je déjeuné que le duc est entré avec le duc de Lévis et un général Latour. Le duc se tient mieux; il est devenu plus élancé et moins timide. Clément s'est entretenu longuement avec lui de la France.

Après le dîner, nous avons quitté Cariburgpour retournera Presbourg, où nous avons reçu quelques visites, pendant que la promenade était illuminée et qu'on tirait un léu d'artifice sur la pelouse.

Vienne, 25 juin.

Le duc de Bordeaux a été aujourd'hui à Schœnbrunn, où il a dîné chez l'Empereur. Il veut me faire l'honneur de venir demain s'asseoir à ma table.

J'ai dîné avec Monlbel, Nobile, Sanquirico, qui venait de Milan, et Marchesi. Ces messieurs ont été enchantés du pavillon , ce qui a fait grand plaisir à Clément.

26 juin.

J'ai dîné avec le duc de Bordeaux, le duc de Lévis, M. de Montbel et quelques messieurs de sa suite. Le comte Cziraky et Clément Hûgel ont été mes principaux auxiliaires dans ce dîner, qui du reste s'est fort bien passé. Le duc de Bordeaux cause agréablement et n'est pas très-timide. Il m'a fait la meilleure impression, car il serait un excellent jeune homme, même s'il n'était pas Roi de France. Clément me l'a enlevé pour lui faire lire quelques papiers. J'ai cherché à faire passer le

temps agréablement à ces messieurs, et lorsque je suis revenue au jardin, j'y ai trouvé le duc et la duchesse de Blacas.

27 juin.

Après le dîner est venue lady William Russell avec ses enfants, et ensuite Pereira , qui avait à parler à Clément. Mon pauvre mari était très-absorbé par une triste nouvelle que lui a apportée le courrier de Turquie : on dit que le Sultan est à la mort.

28 juin.

A deux heures, il m'a fallu aller en ville pour recevoir la dépiitation de Pesth et d'Ofen , qui venait m'apporter ses remercîments pour les grands secours en argent que j'ai procurés l'année dernière aux pauvres inondés au moyen de la loterie que j'avais organisée. J'ai prié les députés de remercier la municipalité de Pesth et d'Ofen pour cette attention, et j ai ajouté que j'avais toujours du plaisir à faire du bien , mais que je m'étais sentie particLdiérenient heureuse de pouvoir prouver par des faits à mes compatriotes combien je les aime.

30 juin.

A huit heures et demie, nous nous sommes rendus dans notre petite chapelle , où s'étaient réunis un grand nombre de prêtres , ayant à leur tête Tévéque qui devait la bénir. La cérémonie a duré longtemps. L'évéque a dit la messe, puis nous lui avons offert un déjeuner, à lui et aux prêtres qui l'accompagnaient. Nous avons reçu une foule de visites au Rennweg. Les deux fils de l'Archiduc Charles sont venus aussi. L'Archiduc Albert part demain pour Saint-Pétersl)ourg ; son frère regrette fort de ne pouvoir l'accompagner. Le duc de Bordeaux nous a également honorés de sa présence ; il a trouvé chez nous beaucoup de membres du corps diplomatique , et il a été très-aimable pour tout le monde.

/ juillet.

Les nouvelles qui viennent de Constantinople relativement au Sultan sont toujours très-alarmantes.

12 juillet.

Nous avons dîné à Dœbling chez lord Beauvale.

Clément est très-absorbé par les courriers qu'il est obligé d'expédier à propos des affaires d'Orient. II paraît qu'elles prennent une meilleure tournure qu'on ne lavait supposé. Du reste, l'éventualité de la mort du Sultan a déjà été prévue à Miinchengrretz. J'ai relu ce qui a été convenu alors; la sûreté avec laquelle tout a été prévu est admirable, et si le public crie aujourd'hui que la Russie aura la prépondérance en Orient, cela ne fait rien, parce que l'Empereur Nicolas a déjà pris position il y a cinq ans et que maintenant ce sont les grandes puissances qui marchent en avant, et non pas lui.

18 juillet.

Il est venu un courrier de Constantinople. On a fait de nouvelles nominations dans cette ville , et , au lieu d'agir énergiquement contre Méhémet-Ali, on est prêt à lui abandonner autant de provinces qu'il voudra en prendre. Par bonheur, les puissances se font un devoir de mettre des bornes à la sottise de la Turquie et à l'avidifé de Méhémet.

Il y a eu chez l'Archiduc ÎMaximilien une belle soirée en l'honneur de sa nièce, la duchesse de Modène. Son palais avait été très-ingénieusement disposé à cet effet. On a commencé par un concert, qui a été suivi d'un bal ; la serre était éclairée, ainsi que la galerie qui mène au jardin. C'était trèsjoli; seulement il faisait une chaleur épouvantable. La famille impériale comptait trente-quatre membres, dont vingt Archiducs. Les petits Archiducs ont beaucoup dansé avec Mélanie.

20 juillet.

Il continue de faire beau temps, mais la chaleur est insupportable. Dans la matinée, nous avons lu des dépêches. Clément a appris hier que les troupes turques ont été battues par Méhémet-Ali et que la flotte turque s'est révoltée. Il paraît que ces nouvelles sont arrivées à Constantinople et qu'on les a tenues secrètes; une conséquence de ces faits, ce seraient les propositions de paix qu'on a faites à Méhémet-Ali. Tout cela prend une tournure inquiétante. Mais les grandes puissances sont d'accord. Depuis Mùnchengrsetz, on a prévu ces éventualités, et l'entente entre la Russie, l'Autriche et la Prusse est irrévocable. L'Angleterre affirme qu'elle décidera la France à marcher de l'avant dans la question d'Orient, et la France nous dit tout bas qu'elle saura bien pousser l'Angleterre à marcher.

2 août.

Clément est tellement occupé qu'il me fait vraiment pitié. Aujourd'hui, il a travaillé quinze heures sans discontinuer; c'est trop : il a mauvaise mine, ce qui m'inquiète, et j'ai déjà le cœur tellement gros que je puis à peine supporter ce nouveau poids.

Il s'est passé plus d'un mois depuis que j'ai éciit ; j'ai enduré dans cet intervalle de cruelles souffrances, auxquelles je ne puis penser sans trembler, mais aussi sans remercier- Dieu du fond du cœur.

J'ai vu à peine mon pauvre Clément, qui s'est trouvé dans un état de surexcitation plus grande que jamais. Il a envoyé Huszar à Constantinople pour arrêter Stûrmer, qui a commis des bévues et qui trouvait tout naturel que la Porte fît en faveur de Méhémet-Ali tous les sacrifices possibles. Pendant qu'il attendait des réponses de Saint-Pétersbourg avec une impatience que je n'avais encore jamais remarquée chez lui, et qu'il mettait toute son espérance dans l'Empereur de Russie

et dans FicqueJmont, ce dernier est tout à coup arrivé ici; il a affirmé qu'il considérait l'affaire d'Orient comme terminée, que telle était aussi l'opinion de l'Empereur de Russie, etc. Après avoir travaillé quelques jours avec mon mari, il a bien vu combien il s'était laissé tromper. Il a reconnu la défection des Russes, qui ne veulent pas en ce moment venir au secours de la Porle, même sous la forme la plus anodine, et qui désirent la ruine de cette puissance. Tout cela a beaucoup affecté Clément. Ficquelmont a travaillé trois jours avec lui, puis il est parti pour rejoindre sa femme à Aix en Savoie. Clément a commencé seul et sans secours son formidable travail jusqu'au dimancbe 11 août. Ce jour-là, il me dit qu'il ne pouvait pas aller plus loin, qu'il lui était impossible de travailler plus longtemps, qu'il avait la tête en feu. Il a voulu voir Lamb, qui habite Dœbling. Nous n'avons pas trouvé l'ambassadeur, .l'ai proposé à Clément d'aller à pied. Nous avons fait une promenade, et nous sommes rentrés tard; l'inévitable Struve et quelques autres sont venus, et il a fallu travailler encore et causer avec une cinquantaine de personnes ennuyeuses qui remplissaient mon salon parce que c'était dimanche. Lundi matin, Clément avait encore toujours mauvaise mine, ce qui ne l'a pas empêché de se remettre à la besogne et de me dire qu'il avait encore à envoyer des instructions à Stùrmer. Il a écrit pendant trois heures dans la matinée. Ilardegg est venu l'informer de l'arrivée de l'Archiduc Frédéric, qui a reçu la mission de prendre le commandement de la frégate Guerriera et de rejoindre l'escadre d Orient commandée par Bandiera ; cette nouvelle a également donné de l'humeur à Clément. Toutefois, la chose reposait sur un malentendu. Ensuite, Clément s'est rendu avec l'Empereur à l'Académie des Beaux-Arts, pour examiner les modèles du monument de l'Empereur François, qui tous ont élé rejetés; il est revenu à deux heures tout: défait, en me disant qu'il était complètement épuisé. Il était assis dans mon fauteuil , plongé dans une prostration qui m'a extrêmement inquiétée. Il a fait un effort sur lui-même lorsque Maltzahn est venu dîner; mais à sept heures, n'en pouvant plus, il est allé se coucher. Il avait la tête brûlante, et j'étais

tourmentée au dernier point. Mardi, il s'est senti un peu mieux, et Jœger m'a affirme que ce n'était qu'une fièvre catarrliale. Mercredi, Jaeger Ta trouvé assez bien, puis il est parti pour aller voir un malade à trois postes d'ici. C'est alors que sont venues pour moi les heures les plus douloureuses de ma vie. Clément allait plus mal ; il a eu des crampes, et son état était si épouvantable que j'ai cru un moment qu'il avait été frappé d'apoplexie. Ma seule assistance, ma seule consolation, c'était Clément Hiigel. J'ai voulu envoyer chercher un médecin, mais Clément s'y est opposé. Toute la responsabilité vis-à-vis de la famille, delà Cour, de l'Europe, tombait sur moi seule; aussi j'étais hors de moi. A liuit heures , après trois heures d'attente , Jaeger est revenu. Il a voulu poser des sangsues à Clément; j'ai insisté pour faire venir Raymann de chez 1 Empereur, afin qu'il y eût au moins une personne attachée à la Cour. Vers minuit, un mieux se fit sentir, et le J5, jour de l'Assomption, fut meilleur. Ce jour-là, Lederer, mon médecin à moi, vint voir Clément. Il me dit de ne pas m'effrayer s'il survenait une aggravation le lendemain , et de n'en pas croire les médecins , qui iraient peut-être jusqu'à parler de fièvre nerveuse et d'autres maladies semblables. Il ajouta qu'il était convaincu que Clément n'avait qu'une fièvre tierce; que tout ce qu'il avait vu et entendu le lui prouvait. Cela m'a rendu courage et confiance, et j'ai résisté plus facilement aux angoisses du vendredi, qui a encore été un des mauvais jours. J;rger parlait d'une fièvre nerveuse; il attendait toujours une crise ; j'étais certaine qu'elle n'arriverait pas. Ce n'est qu'à la fin de son long accès que Clément a eu de fortes sueurs, ce qui confirmait encore davantage la justesse du pronostic de Lederer. Aussi ai-je été plus rassurée à partir de ce moment-là.

L'Archiduc Louis a été très-inquiet et très-abattu; l'Archiduchesse Sophie s'est conduite d'une manière admiral)le. J'ai tâché de prouver qu'il fallait faire quelque chose pour tenir en ce moment les affaires éloignées de mon mari et pour lui en alléger le poids à l'avenir. Clam, en allant à Ischl, est arrivé à Vienne. Il a pris la direction des affaires, c'est-à dire qu'il a donné un coup de main à Ottenfels et à Mercy, et.

lorsque Clément s'est senti mieux , il a décidé l'Empereur à faire venir Ficquelmont pour qu'il s'occupe des affaires d'Orient. Le 25, Glémenl a quitté le lit ; mais, par extraordinaire, il ne se sentait pas très-affaibli. Léontine et Herminie sont enfin arrivées de Bajna. J'ai remercié Dieu d'avoir été seule pendant cette douloureuse période, car les enfants auraient vu du danger là où il n'y en avait point, et seraient bientôt arrivés à me fau'e croire qu'il était à la mort, lorsqu'il allait entrer en convalescence. Lorsque Clément s'est senti tout à fait remis, il a décidé de partir pour le Johannisberg. Avant son départ, toute la Cour est venue le voir. L'Archiduc Louis est venu deux fois, ainsi que l'Empereur et l'Impératrice mère. Ficquelmont est arrivé aussi; il a pris la direction des affaires d Orient, qui prennent d'ailleurs une tournure favorable. La Russie veut enfin se ranger de notre côté , après avoir exercé pendant si longtemps une influence fâcheuse. Le dixième ou le quinzième jour delà maladie de mon mari, Tatistscheff est venu de Saint-Pétersbourg; il était embarrassé, et Struve était plus mort que vif, car il savait bien qu'il était pour beaucoup dans cette maladie. L'Angleterre, mais surtout lord Beauvale, s'est très-bien comportée ; cela a été un baume pour la blessure de mon pauvre Clément.

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