‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich. Publiés par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 2)Chapitre 38 sur 91 · AV CHATEAU DU JOHANN ISBERG · texte numérisé non relu

AV CHATEAU DU JOHANN ISBERG

1340, Voyage au Jobannisberg. — A Francfort. — Au Joliannisberg. — Le» Ilotbscbild. — Les familles Eltz et Ingelheim. — Le professeur Ettingsbausen et le daguerréotype. — Visite des Arcbiducs. — Voyage sur le Bbiii. — La maison où est né le prince, à Coblentz. — Mimi Meyendorff. — M. de Gagern. — Le bateau à vapeur John Cocherill. — La duebesse douairière de Nassau. — La grande -ducbesse Stépbanie. — Le Joliannisberg ressemble à un hôtel. — Capetigue. — Mort du père de la princesse. — A Kiidesbeim. — Reliques et anciens souvenirs. — Mayence. — Le vin du Johannisberg. — Brunnow. — Départ du Joliannisberg. — Affaires d'Orient. — A Francfort. — Le comte Mïmch. — La salle impériale. — Darmstadt.

Mœlk, 10 septembre.

1540. Après avoir fait mes derniers préparatifs, j ai pris à la liàte congé de mes enfants et je me suis mise en route avec

JOURNAL DE LA PRINCESSE MÉLANIE (l839). 331

Clément. Nous avons dîné à Saint-Pœlten et nous sommes aiTivés à sept heures à Mœlk, où nous avons couché. J'avais le cœur gros en quittant Vienne; je déteste les adieux et les départs.

Joliannisbcrg, le 17 septembre.

Notre voyage s'est effectué très-heureusement. Les environs de Linz sont charmants ; à huit heures nous étions à Vilshofen , où nous nous sommes couchés immédiatement. Un courrier venu de Vienne m'a apporté des nouvelles des enfants. Le 13, nous avons quitté Vilshofen de très-honne heure, et à cinq heures nous étions déjà à Raùshonne. Nous étions en train de dîner quand on nous annonça Andlau, qui venait de Munich pour nous voir, et Pachta, qui venait également de Munich et qui se rend à Prague. Nous avons eu beaucoup de plaisir à les revoir. Ensuite, nous sommes allés voir le Dôme, qui est un beau morceau d'architecture. Clément a reçu aussi des visites du prince de Taxis et du président du Gouvernement. 11 s'est couché fatigué; son lit était mal fait, et, le 14 au matin, quand nous avons voulu partir, il a été pris de vertige et a été obligé de se recoucher. J'étais très-inquiète ; mais à neuf heures il s'est relevé ; il avait dormi un peu et se sentait mieux. Nous avons continué notre voyage et sommes arrivés heureusement à Nuremberg, à neuf heures du soir. Je ne pensais plus qu'à manger, car nous avions une faim épouvantable. Le lendemain, dimanche 14, nous avons assisté à la messe qui nous a été dite dans une pauvre chapelle catholique , la seule qui subsiste encore à Nuremberg. J'ai visité toutes ces magnifiques églises dont la foi catholique a fait de si merveilleux monuments. Nous avons aussi admiré, dans cette ville si curieuse, les maisons datant de la Pienaissance , qui sont parfaitement conservées , et les superbes monuments et œuvres d'art de cette époque. Le soir, nous sommes arrivés à Wurzbourg , que nous avons quitté le 15. A six heures du soir, nous étions à Francfort.

Pendant que nous dînions à YEmpereiir romain, Mùnch est venu ; il a éprouvé une joie touchante à revoir Clément en

bonne santé. Puis nous avons reçu la visite de trois frères Rothschild : notre Salomon, Anselme et James. Nous nous sommes un peu reposés, ensuite je suis allée voir les magasins avec Goldschmidt. Deux des Rothschild se sont joints à nous; c'étaient Salomon et son frère Charles, car ils sont maintenant tous réunis. Après notre retour à Thôtel, nous avons reçu la visite de Betty Rothschild, du prince de Cohourg, de Wittgenstein , de Rechberg , du jeune Vrints et de beaucoup d'autres. Accompagnée de Mtlnch , j'ai encore visité quelques magasins, qui toutefois n'ont pas répondu entièrement à mon attente ; je les croyais mieux montés.

Nous sommes partis le 10. Nous avons traversé Wiesbaden avec les chevaux du jeune duc, qui nous en avait envoyé suffisamment pour trois relais, et à trois heures nous sommes arrivés au Johannisberg. Clément était rayonnant de joie; quant à moi, j'ai remercié Dieu de lui avoir permis d'arriver ici heureusement. Le deuil était général dans le pays. Tout le monde déplore la mort du duc, et les manifestations extérieures de regret sont aussi sincères que cordiales.

18 septembre.

J'ai passé la matinée à m'inslaller et à admirer la belle vue, qui toutefois esl un peu gâtée par la pluie. Le froid est trèssensible , ce qui est désagréable à Clément. Le grand maître des cérémonies du duc, son premier ministre, Waldenidorff, et le comte d'Ingelheim, sont venus nous voir. La mort du duc et la douleur de sa famille ont fait le sujet de la conversation. On parle avec beaucoup d'éloges du jeune duc, qui se conduit très-noblement. Il a pour Clément toutes les attentions possibles. Nous nous servons de ses chevaux, et un employé de la police surveille le château. A six heures, nous avons dîné, puis nous avons joué au whist; nous étions : Clément, Neumaun, le docteur Jéeger et moi, avec Sieber comme suppléant.

19 septembre.

Les matinées sont longues, parce que nous nous levons à sept heures et que nous dînons à six heures. Nous avons beaucoup écrit et lu; nous avons visité toute la propriété, y compris le jardin, où il y a de fort beaux arbres, parmi lesquels se trouve un cèdre du Liban qui est magnifique. Clément se sent si content et si heureux, qu'il fait du bien à voir.

Les deux princes de Nassau sont venus nous voir. La douleur qu'ils ressentent de la mort de leur père est louchante; ce sont tous deux d'excellents jeunes gens, infiniment bons et aimables. Le comte d'Eltz et la famille d'Ingelheim nous ont aussi rendu visite.

Ce malin est venu lord Claud Hamilton, qui a été autrefois à Vienne, et ensuite en Egypte. Il est gendre de lord Aberdeen ; c'est un homme aimable. J'ai passé la soirée à causer avec lui, pendant que mon mari faisait une partie.

25 septembre.

Clément et moi nous sommes allés voir les Ingelheim. Comme le duc de Nassau ne nous a pas trouvés au château, il nous a suivis et m'a offert, sur la grand'roule , un magnifique bouquet de roses et de fleurs d'oranger. 11 est réellement trèsaffectueux et plein d'attentions pour nous. La propriété des Ingelheim est très-jolie , et la famille est on ne peut plus aimable.

A la maison, j'ai circulé dans nos vignobles, qui sont magnifiques et qui promettent une bonne année.

30 septembre.

Les comtes de Rechberg, de Walderndorff et de Winzingerode sont venus déjeuner avec nous. Ensuite, nous avons fait

une magnifique excursion dans le Niederwald. Nous avons passé par Illidesheim , où j'ai vu avec peine le vieux château des Metternich, que Clément a vendu et dont Injjellieim est actuellement propriétaire. 11 est toujours pénible de perdre un domaine de famille aussi respectable. Le commandeur Coudenliove, qui séjourne chez Ingelheim, s'est fait notre cicérone. Toute la famille Injjelheim a dîné chez nous; l'attachement du vieux M. d'Ingelheim pour mon mari est touchant. Il m'a dit combien il regrettait que Clément eût vendu toutes les propriétés qu'il possédait dans cette contrée.

l^"'" ocloljie.

Nous avons passé la matinée avec le professeur Ettingshausen, qui vient de Paris et qui s'est beaucoup occupé de daguerréotypie. Il veut faire des expériences ici. L'Archiduc Maximilien et le prince héréditaire de ^lodène sont venus à quatre heures et demie. Ils ont admiré la vue ; puis nous avons passé la soirée à causer et à regarder les portraits.

2 octoljie.

J'ai assisté à la messe avec les Archiducs , qui ont ensuite passé une heure à causer avec nous. Il y avait un brouillard épouvantable, qui a duré jusqu'à onze heures; il était si épais que les bateaux à vapeur ont dû suspendre leurs voyages. Il y en a un qui est resté échoué sur un banc de sable pendant cinq heures, et nous avons vu comment un autre l'a remisa flot; c'était un spectacle intéressant. Après le déjeuner, nous sommes allés à Rûdesheim, où les Tngelheim ont fait aux Archiducs les honneurs de leur château . Après avoir tout visité en détail, nous nous sommes rendus àBlngen, de l'autre côté du Rhin. Le temps était magnifique, et la traversée a été merveilleusement belle. Nous avons vu le vieux château de Bingen, qui a été, dit-on, habité par Charlemagne et a servi de prison à l'Empereur d'Allemagne Henri IV, qui y a été retenu prisonnier par ses fils. A cinq heures, nous sommes revenus très- satisfaits de notre

JOURNAL DE LA PRINCESSE MÉLANIE (l8:i!>). 335

excursion. Les Ingelheim, les Eltz, les comtes de Walderndorff etde Winzingerode ont dîné chez nous. J'ai prié le comte de Walderndorff de me procurer l'image de la Sainte Vierge de Nothgottes, où se trouvait un ancien pèlerinage. Nous avons au Johannisberg les cornes du taureau sauvage qui , d'après la légende, a trouvé l'image dans la terre ; je voudrais naturellement avoir l'image pour l'honorer de la vénération qu'on lui a refusée pendant une si longue suite d'années. J'espère que Walderndorff me procurera cette précieuse image.

3 octobre.

Le temps était affreux; il était impossible de sortir. Nous avons fait avec Ettingshausen des expériences de daguerréotypie ; mais elles n'ont pas réussi , tandis qu'hier le pi'ofesseur est parvenu à reproduire d'une manière charmante le pavillon d'entrée. Nous avons dîné avec le maréchal de la Cour de Nassau , le général Piret et d'autres messieurs. Nous avons passé la soirée à faire des tours de cartes qui ont fort amusé les Archiducs.

Le temps était couvert, ce qui ne nous a pas empêchés de partir pour Geisenheim. Nous nous sommes embarqués sur un bateau à vapeur de Cologne, qui portait le nom de Comte de Paris. Notre voyage aurait été intéressant sans la pluie, qui est tombée presque sans discontinuer, et sans le brouillard, qui nous cachait la vue, si belle d'ordinaire. Chacun de nous avait un livre avec des gravures représentant les châteaux et avec les légendes qui s'y rattachent. Nous avons visité le château du prince Guillaume de Prusse, Rheinfels, et nous sommes arrivés à Coblentz à quatre heures. Nous sommes allés voir la maison où est né Clément, et qui appartient maintenant à plusieurs propriétaires ; ensuite nous avons été dans une fabrique de laiton, et, avant de nous coucher, nous avons reçu encore la visite du gouverneur prussien.

5 octoln-f.

Nous avons passé une journée triste et ennuyeuse. Il y avait un brouillard tellement intense qu'on ne voyait pas à deux pas. Mais cela ne nous a pas empêchés d'aller voir les ponts et de retourner à la maison Metternich, (|ue nous avons visitée à l'intérieur dans tous ses détails. Tout y est tellement changé que Clément ne s'y reconnaît plus. Je ferais volontiers un p;rand sacrifice pour rentrer en possession de cette maison, à laquelle se rattachent tous les souvenirs de la jeunesse et de la première enfance de mon mari. Nous avons visité aussi les églises; il y en a de fort belles. Nous avons trouvé les armes de Metteinich dans celle de Saint-Castor, qui est une des plus anciennes, car on célébrait il y a cinq ans le millième anniversaire de sa construction.

Clément a dîné chez le général Borstel ; Richard était à Cologne avec le négociant en vin Leiden, et il est rentré enchanté de son voyage. Nous sommes allés voir un brave bourgeois de Coblentz , nommé Dietz, (jui possède une belle collection d'antiquités. Clément est allé dans un magasin de la fabrique de quincaillerie de Zani, pendant que l'Archiduc Maximilien venait me faire une visite d'adieu ; il part ce soir pour Cologne. Les Redern et Herminie sont allés faire une excursion à Sayn et à Neuwied, où se ti'ouve une maison de Frères Moraves; malheureusement je n'ai pu les accompagner.

6 octobre.

A dix heures, nous sommes revenus au Johannisberg par la voie de terre. Je me suis amusée à lire toutes les légendes qui se rattachent aux châteaux qu'on voit en route.

8 octoljre.

Nous avons eu une foule de visites. Le duc et la duchesse de Mecklembourg sont aussi venus ; ils voulaient voir le Johannisberg.

A peine m'étais-je débarrassée de mes hôtes qu'on nous annonça que le bateau à vapeur John Cockerill, dont la construction venait d'être terminée, s'était mis à l'ancre à Geisenheim, afin que nous puissions aller le visiter. Il m'a donc fallu m'y rendre avec Clément. On nous a accueillis par des salves de canon, et sur le bateau, qui est disposé avec un luxe inouï, un déjeuner nous attendait. Nous étions à table avec les messieurs de la Société de navigation à vapeur, lorsque la grande-duchesse Stéphanie et toute la famille Ingelheim sont également venues sur le bateau. Il nous a fallu faire une assez longue traversée; j'étais très-fatiguée, mais contente en revenant chez moi. La grande-duchesse, sa fille, deux messieurs de sa suite, tous les Ingelheim, Dietiichstein , etc. , sont venus dîner chez nous. Nous étions vingt-cinq personnes à table.

9 octobre.

Clément et moi, nous sommes allés à Wiesbaden; nous y avons trouvé le duc de Nassau, qui nous a fait les honneurs du nouveau palais que son père a commencé à y construire et qu'il veut achever. Le duc nous a conduits ensuite à son château de la Platte; mais, arrivés sur la montagne, nous n'avons pas tardé à constater que nous n'aurions pas de vue , car le brouillard était tellement épais qu'on ne voyait pas à cent pas. En effet, étant arrivés au château, nous ne pouvions distinguer si les fenêtres étaient en verre dépoli ou voilées par le brouillard. Le duc était seul avec le maréchal de la Cour. Nous avons visité l'intérieur du château, qui est fort joli, et, api'ès un magnifique dîner, nous sommes retournés à Biebrich. Le duc était inquiet au sujet de son frère Maurice, qui était tombé malade dans la nuit. Je suis allée voir la duchesse douairière, qui est toujours jolie et aimable.

11 octobre.

La grande-duchesse Stéphanie est venue nous voir; nous avons eu beaucoup d'invités étrangers à déjeuner. Mélanie dit : Le Johannisberg est comme un hôtel ; on v vient et l'on s'en va

après avoir mangé et dormi. Il y avait entre autres quelques messieurs du corps diplomatique de Francfort, M. Capefigue, qui veut s'entretenir avec Clément dans Tintérétde ses ouvrages historiques. Le général Borstel est aussi venu, et Clément Ta aussitôt invité à nous accompagner dans une excursion que nous voulions entreprendre au moment même de son arrivée. L'endroit que nous voulions voir s'appelle Eberbach; on passe devant les célèbres vignobles de Steinberg, qui appartiennent au duc de Nassau; ensuite on atteint une hauteur d'où l'on a une jolie vue. Dans l'endroit même se trouvent actuellement une maison de correction et une maison de fous ; nous avons même rencontré quelques fous pendant notre excursion. On y voit aussi une église magnifique ; autrefois , il y avait là un grand et beau couvent, qui a été détruit et dont il ne reste que le souvenir et quelques ruines qui attestent combien cette construction était belle jadis.

Nous avons eu une foule de monde à dîner, entre autres le prince de Solms, qui vient de Hanovre, et le prince d'OEttingen, beau-frère de Dietrichstein.

12 octobre.

Je savais qu'il devait venir un courrier, et c'est dans une agitation croissante que je suis allée à la messe. Enfin, je demandai à Clément s'il était venu des lettres; il me répondit affirmativement, en ajoutant que tout était fini. J'avoue que j'ai eu de la peine à comprendre ce que les lettres de maman et de mes pauvres sœurs ne m'ont expliqué que trop tôt. Mon Dieu , qu'il est dur d'être loin des siens dans un pareil moment ! Mon pauvre père! il était si bon! Ici je n'ai personne qui puisse le pleurer avec moi. On est bon, on s'associe à mon chagrin, mais personne ne peut comprendre ce qui se passe en moi. Mes pauvres sœurs ! ma pauvre mère ! Que feront mes frères? Il est plus que cruel , il est terrible de ne pas être là et de ne pas voir de ses propres yeux comment ils supportent tout cela !

Mimi Meyendorff est allée à Biebrich pour nous faire faire des habits de deuil , à moi et à mes pauvres enfants. Le soir,

j'ai été au dîner; Clément souffre de me voir triste ; aussi fautil que je me contienne autant que je puis.

14 octobre.

J'ai mis mes vêtements de deuil et j'ai assisté au service funèbre qui a été célébré ici. Les prières, qui se disent ici en allemand, pour le repos des âmes des morts, le nom de François prononcé si haut, la ferveur de ces braves gens des environs, qui ne connaissaient pas celui que je pleure seule, tout cela m'a déchiré le cœur. La vue de mes deux enfants en deuil m'a rendu le calme. Si j'avais pu les voir vêtus ainsi il y a quelques semaines, j'aurais cru qu'un malheur bien plus grand, bien plus difficile à supporter, allait fondre sur moi; aussi j'ai loué le Seigneur.

Clément m'a conduite à Rûdesheim. Nous avons visité l'église, dans laquelle se trouvent d'anciens tombeaux des Metternich, puis l'image qui a été découverte dans la terre par un taureau, du temps de Brœmser, les portraits de cette famille, les cornes du taureau et le lit de Brœmser, enfin le petit ex-voto que Brœmser, qui avait été prisonnier des Sarrasins, avait donné à l'église, ainsi que les fers qu'il portait aux mains et aux pieds. Clément veut faire ériger une chapelle et consacrer une chambre spéciale à toutes ces anciennes reliques ; il fait son possible pour ravoir l'image miraculeuse, qui est d'ailleurs horrible, et que l'on tient soigneusement cachée dans l'église de Rùdesbeim. Nous avons rencontré dans l'église un vieillard qui nous a conduits aux anciennes maisons Metternich, Coudenhove et Bassenheim, et qui, à l'exemple de tous les habitants du Rheingau, était très-attaché à la famille Metternich. Lorsque je lui exprimai le vif regret que j'éprouvais à voir que tous les biens de mon mari avaient été vendus , il me dit : « Ah ! oui , l'ancien château ! Nous avons tous été si tristes et nous nous sommes demandé : N'y a-t-il donc pas un Metternich qui puisse sauver cet antique domaine? » J'en ai eu les larmes aux yeux. Nous avons visité l'intérieur du vieux château, ensuite nous sommes allés voir une maison qui

340 BECUEIL DE DOCUMENTS (1835-1848).

appartenait autrefois aux Metternich; elle a été reconstruite, et elle est également la propriété d'Ingelheim, ainsi que tous les vignobles des environs. Tout cela est bien triste.

15 octobre.

Clément, les deux enfants et moi, nous nous sommes mis en route à neuf heures pour aller à Mayence, où nous attendaient les comtes de Mûnch et d'Ingellieim. Nous avons tout vu dans cette ville; elle a pour moi un double intérêt, à cause des souvenirs de jeunesse de mon bon Clément et parce que tant de vieux souvenirs de la famille de Metternich s'y rattachent. Le Dôme est fort beau. Nous y avons rencontré par hasard un peintre qui en copiait une partie, et j'ai obtenu que Clément fît dessiner les bancs où il s'est assis si souvent dans sa jeunesse lorsqu'il était chanoine. Nous avons vu la salle où avait lieu l'élection du Prince Electeur; c'est une pièce où se trouvent les portraits de tous les Princes Electeurs d'autrefois; quelques vases sacrés fort beaux, une foule d'objets on ne peut plus intéressants, derniers témoignages d'une grandeur qui n'est plus. Les magnifiques maisons qui étaient habitées jadis par les premières familles , sont aujourd'hui désertes et ruinées. Toute la noblesse de la ville ne se compose plus que de deux personnes, le vieux commandeur Kesselstadt et une chanoinesse fort âgée, mademoiselle d'Eltz. Nous sommes allés voir le général Piret et sa femme, Salis et Kesselstadt. Nous avons visité l'atelier d'un assez bon peintre, le théâtre, quelques magasins, les promenades et les fortifications, qui sont gardées par des troupes autrichiennes et prussiennes ; puis nous avons dîné à l'hôtel et nous sommes revenus, à six heures, au Johannisberg , où nous avons trouvé notre société tranquille et contente.

Lord Lansdowne est venu nous voir; nous lui avons montré le vignoble, où l'on était en train de faire une vendange provisoire. Ici, tous les raisins sont pourris quand on les coupe ,

JOURNAL DE LA PRINCESSE MÉLANIE (l.S:i9). 341

et Ton dit que c'est cette pourriture seule qui donne au vin le goût qui fait son mérite et le rend si bon et si doux. L'opération n'est pas très-ragoûtante, mais Clément y trouve du plaisir.

19 octobre.

Nous avons déjeuné avec le prince Dolgorouki, qui avait apporté au prince de Nassau une lettre de condoléance de l'Empereur de Russie, et M. de Brunnow. Ce dernier vient d'Aup^leterre ; il est accrédité auprès des Cours de Carlsruhe et de Stuttgard. Nous avons longuement causé ensemble, et nous avons discuté à fond toutes les questions russes. Il est un peu tourmenté des affaires d'Orient , au sujet desquelles je lui ai dit franchement ma manière de voir. Nous avons fait une visite à la grande-duchesse, et nous avons passé le reste de la journée avec Brunnow, qui est très-aimable et très-bon, et qui est plus Allemand que Russe. Il est très-inquiet au sujet de l'Impératrice.

20 octobre.

Nous avons été assez seuls comparativement aux autres jours. Brurmow a longuement causé avec Clément. Le prince Frédéric de Prusse est venu de Rheinfels pour voir mon mari. Plus tard, nous sommes allés avec Benkendorff à Rûdesheim, et, après notre retour, j'ai écrit quantité de lettres. Après le dîner sont venus la princesse Marie de Bade, les Ingelheim et les Eltz; tous ont été très-aimables et regrettent notre départ.

21 octobre.

Après le déjeuner, Clément, Brunnow et moi, nous nous sommes rendus à Biebrich, et nous avons pris congé de la jeune et belle duchesse, qui est d'une amabilité charmante. Mon grand deuil et quelques paroles affectueuses que nous avons échangées ont à la fois attristé et adouci notre séparation. Le duc m'a raconté que le Roi des Belges est arrivé hier à Wiesbaden. Pendant tout le voyage , Brunnow a été

trés-communicatif et très-intéressant. Notre dîner a été trèsafjréable; les enfants sont très-affairés par suite de l'arrivée d'un peintre de Mayence, nommé Hemmerlein, qui est venu pour faire leurs portraits et qui a su gagner leur affection. Nous avons vu encore une fois les Ingelheim, dont je me sépare vraiment avec beaucoup de regret. Le soir, Clément était tellement triste que tout le monde en a été frappé. Il est réellement malheureux de quitter son cher Johannisberg.

22 octobre.

Clément a été accablé d'affaires et d'ennuis. Après la messe, j'ai vu encore une fois le duc de Nassau avec son frère; ils ont eu l'extrême bonté de venir de bon matin. Je me suis séparée de mes enfants, non sans beaucoup de chagrin. Clément n'a pas voulu les emmener avec nous, pour ne pas compliquer noire voyage. Ils vont passer encore un jour au Johannisberg et ne partiront que demain ; j'espère les revoir demain à Francfort. Nous nous sommes mis en route à dix heures, conduits par les chevaux du duc de Nassau. Brunnow nous suivait. A Wiesbaden , Clément a eu une audience d'une heure et demie chez le Roi des Belges. J'avais pendant ce temps une conversation très-intéressante avec Brunnow. Il est triste et tourmenté de la tournure qu'a prise l'affaire d'Orient, et de l'humeur que nous avons, par suite, contre l'Empereur de Russie. Il m'en avait déjà parlé , et je lui avais dit sans détour mon opinion à cet égard ; aujourd'hui , il est revenu sur le même sujet et a parlé bien nettement du désir qu'avait l'Empereur de se voir bien connu et bien jugé par Clément et par moi. Je lui ai représenté l'impression pénible que cette défection politique avait faite sur moi , et je me suis exprimée d'une façon tout à fait catégorique.

A quatre heures, nous sommes arrivés à Francfort, accompagnés par Miinch ; Clément et moi nous avons visité les magasins. Nous avons trouvé les Redern et Herminie , qui venaient de Darmstadt , et nous avons tous diné chez Mùnch , avec Mimi Meyendorff , sa sœur Zéphirine Vrints , Buol , les

Brunnow et d'autres. Le dîner a été très-ajjréable, la soirée également; nous ne nous sommes retirés qu'à onze heures, non sans avoir admiré le train de maison de Mùnch , qui s'est monté sur un Irès-jjrand pied.

23 octobre.

J'étais dans ma chambre, lorsque Clément a envoyé Brunnow chez moi pour le soustraire aux visites des membres de la municipalité et d'autres fâcheux qui l'ont égayé jusqu'à dix heures. Ensuite, il m'a cherchée pour tenir tète aux visiteurs, et il en est venu une telle quantité qu'on ne savait par où commencer. Enfin , nous avons pris le parti de sortir, Clément, le comte de Mùnch et moi. Nous avons visité l'église dans laquelle se faisait le couronnement des Empereurs d'Allemagne, puis la salle des banquets et la place où avaient lieu les principales fêtes de la cérémonie. Les deux bourgmestres de Francfort nous ont fait les honneurs de ces curiosités. Tous les vieux et nobles souvenirs, à la fois si respectables et si grandioses, qui se rattachent à ces lieux ont fait sur moi une impression extraordinaire, et rémotioii avec laquelle Clément m'a retracé les détails du couronnement auquel il a assisté jadis, m'ont remplie d'un sentiment de regret douloureux. II faut rendre cette justice aux autorités de Francfort, qu'elles s'appliquent à conserver religieusement ce qui reste encore de ces anciens monuments. Elles font faire en ce moment les portraits des Empereurs d'Allemagne jusqu'à notre Empereur défunt; par suite d'une singulière coïncidence, la salle dans laquelle se trouvent les panneaux destinés à recevoir les portraits des Empereurs, est construite de telle sorte que deux fenêtres séparent les Empereurs qui ont été séparés par le grand interrègne, et que le dernier panneau était celui qui était destiné à l'Empereur François II. Ce cas extraordinaire s'est reproduit à Venise , où il ne restait plus , dans la salle des Doges, de place vacante pour des portraits lorsque celui du dernier Doge y fut placé.

On nous a montré les bulles d'or de Charles IV et des documents encore plus anciens. Ensuite nous avons été au

Musée, où il y a de beaux tableaux à voir. Nous avons visité ]es différents ateliers où l'on peint en ce moment les portraits des Empereurs. Après cela, nous sommes rentrés pour recevoir la visite du prince de Hesse-Hombourg ; il demeure à Hombourg et vient d'être nommé gouverneur de Mayence. Je suis allée voir aussi Anselme Rothschild, qui m'a également montré toute sa maison , qui contient bien des curiosités, et son jardin, dans lequel se trouvent des plantes admirables. Clément a dîné chez lui ; moi, j'ai dîné chez Zéphirine Vrints avec son mari, sa mère, INIimi Meyendorff et M. de Dœrnberg. Les deux sœurs sont toujours amusantes au possible quand elles sont ensemble ; aussi notre dîner a-t-il été gai autant qu'il peut l'être quand on est sur le point de rentrer dans sa famille et d'y retrouver le deuil et la tristesse.

Le soir, nous sommes allés à Darmstadt, où nous sommes allés aussitôt voir les Redern. Nous y avons trouvé le prince Emile de Hesse, le ménage Mensshengen et Herminie, qui demeure chez Redern. Le lendemain matin, jai fait une visite à Victoire Redern, que j'ai trouvée très-joliment installée. Le prince Emile y est venu également; nous avons déjeuné avec Clément, qui avait été chez le grand-duc.

A onze heures, nous avons commencé notre long et fatigant voyage. Les chevaux du grand-duc nous ont conduits jusqu'au deuxième relais; mais les routes étaient mauvaises, les postillons bavarois affreux, et nous ne sommes arrivés que fort tard à Miltenberg, où nous avons couché dans un mauvais hôtel. Le 25, nous sommes allés à Kraii.sheim, où nous avons rencontré le commandeur Reinach, qui venait de Kœnigswart et retournait à Fribourg. Nous avons couché à Nœrdlingen. Le 26, nous nous sommes également mis en route de bonne heure; pendant que nous dînions à Ingolstadt, nous avons reçu la visite d'Andlau , de Félix Lichnowsky et de M. de Cast, qui venaient de Munich pour nous voir. Ils avaient voyagé pendant sept heures à peu près pour rien, car nous ne les avons vus qu'au moment de monter en voiture. La nuit suivante, nous sommes arrivés, très-fatigués, à Nuremberg, et, le 27, nous avons passé la nuit à Passau. Près de Schccrding,

il est arrivé un accident à notre domestique Michel, qui est tombé du siège ; nous croyions d'abord qu'il s'était cassé la jambe; heureusement il s'est remis bien vite, et il a voulu continuer le voyage sur le siège. Nous ne sommes arrivés à Linz qu'à huit heures du soir. Nous y avons trouvé les enfants, que nous avons emmenés à Ebersberg, où les Cast nous attendaient dans leur magnifique château. Nous y avons trouvé chacun, non pas une chambre, mais un appartement, bien que nous fussions une vingtaine de personnes à loger. Madame de Cast a été d'une amabilité charmante; après avoir ti'ès-bien soupe et parfaitement dormi, nous avons repris courageusement notre voyage le 29, et, à quatre heures, nous sommes enfin arrivés à Vienne, satisfaits, mais très-fatigués. Personne ne nous attendait, et nous avons été plus mal reçus que dans les auberges.

RETOUR A VIENNE

1341. L'Aicliidiic Albert. — Martius. — Mort du duc de Blacas. — Madame Pleyel. — Mort du Roi de Danemark. — Chez les Capucins. — Louis- Philippe et le duc de Bordeaux. — La tète de la Vestale de Marchesi. — Fin de l'année.

5 novembre.

1541. L'Archiduc Albert, fils de l'Archiduc Charles, est venu me voir; il vient de Saint-Pétersbourg. Nous avons eu une longue conversation ensemble ; il a été intéressant et aimable comme toujours. Demain il retourne à son régiment. Clément m'a conduite au Rennweg, où nous avons admiré le vase en malachite que l'Empereur Nicolas m'a envoyé.

6 novembre.

J'ai dîné avec Tatistscheff et des Russes qu'il m'a présentés, un comte Panin, avec sa femme. Il est l'adjoint du ministre de la justice russe; il est cousin de Ficquelmont, qui a été des nôtres, ainsi qu'un Prussien, le baron de Vincke, qui a été en

Turquie, a pris part à la dernière guerre, et qui, d'après le désir du Sultan, avait été envoyé en Turquie, avec sept ou huit autres officiers, pour réorganiser l'armée turque.

14 novembre.

J'ai dîné avec un savant de Munich, M. Martius, qui est venu pour étudier nos collections de plantes brésiliennes. Il intéresse et amuse Clément, qui a longuement causé avec lui.

16 novembre.

J'étais chez Clément lorsque Pfusterschmid, l'homme d'affaires du duc de Blacas, est venu lui annoncer que le duc était à la mort depuis hier. Au moment de monter en voiture, il a été pris de malaise. Malfatti a déclaré qu'il n'avait plus que quelques instants à vivre. On lui a administré les derniers sacrements, et l'on s'attend à le voir mourir d'une minute à l'autre. C'est un affreux malheur! Pauvre femme, pauvres enfants, pauvres malheureux ! car il était le bienfaiteur de tant de gens, qu'assistait son inépuisable charité! Cette mort causera à Clément un vif chagrin.

17 novembre.

Le pauvre Blacas est mort à cinq heures du matin.

10 décembre.

Une estafette a apporté la nouvelle d'un soulèvement dans le canton du Tessin.

12 décembre.

J'ai dîné chez Tatistscheff avec mon mari, Herminie, les Sândor, Ferdinand Palffy, Ficquelmont, Maitzahn et madame Pleyel, la pianiste, qui avait déjà été chez moi et qui m'est chaudement recommandée. C'est une très-belle femme et une pianiste vraiment distinguée. Elle s'anime quand elle

joue et fait alors une impression extraordinaire sur notre jeunesse masculine.

La nouvelle de la mort du Roi de Danemark a vivement

affligé mon mari.

20 décembre.

Clément est absorbé par une grande dépécbe qu'il doit envoyer à Constantinople ; cette expédition Tagite et le rend impatient. Souvent je constate cliez lui une irritabilité que je ne lui connaissais pas autrefois; cela m'inquiète.

23 décembre.

J'ai été chez les Capucins, où l'on dit les prières « des quarante heures» . Ces dévotions se font tous les ans pour le repos des âmes des membres de la Maison impériale. Depuis que notre bon Empereur repose dans ce caveau, j'aime cette église et je voudrais y aller tous les jours. J'ai fait pour le caveau un tapis noir, destiné à recouvrir le prie-Dieu qui se trouve devant le tombeau. Que Dieu daigne accorder à l'Empereur le repos et la félicité éternelle ! Puisse le Souverain que nous regrettons prier pour l'Autriche ! car il faut vraiment une faveur spéciale du Ciel pour que l'Empire reste debout malgré tout ce qu'on fait pour le détruire.

26 décembre.

Clément a reçu hier un courrier de Paris, qui lui annonce que Louis-Philippe est très-irrité contre M. de la Tour-Maubourg, son ambassadeur à Rome, parce que celui-ci se plaint de la présence du duc de Rordeaux. Il jouit, dit-il, des privilèges indiscutables d'un prince français, et M. de la Tour- Maubourg est tenu de le traiter avec le plus grand respect. Jamais on ne pourra reprocher à Louis-Philippe de manquer d'esprit.

31 décembre.

On m'a envoyé de beaux bouquets pour ma fête. Tatistscheff m'a envoyé une cassette en Boule; mais le cadeau qui m'a le

348 RECUEIL DE DOCUMENTS (1835-I8i8j.

plus touchée, c'est celui du sculpteur Marchesi, qui m'avait envoyé une tête de Vestale, en ajoutant qu'il croyait m'offrir par là un symbole de ce que j'avais fait; qu'il m'avait quittée au moment où ma sollicitude avait sauvé la précieuse vie de mon mari, et qu'à cette époque-là j'avais veillé sur lui comme les Vestales veillent à l'entretien du feu sacré. Il y a beaucoup de licence poétique dans cette comparaison; mais je n'en ai pas moins été profondément touchée.

J'ai passé la soirée à prier; j'ai déposé au pied de la croix tout le chagrin, toutes les angoisses terribles que j'ai traversés, toutes les larmes que j'ai versées dans ces années de tristesse, et j'ai prié le Ciel d'accepter ce sacrifice et de ne pas m'imposer des épreuves encore plus douloureuses. Je me suis agenouillée en pensée devant Tautel avec les miens, et j'ai imploré la miséricorde divine. Ensuite mon cœur s'est serré convulsivement ; j'ai embrassé mon mari et je suis allée prier dans ma chambre, pour que le Seigneur prenne sous sa protection cette maison et tout ce qui m'est cher, qu'il me pardonne mes péchés et qu'il ne m'abandonne pas, moi et les miens. Ainsi soit-il !

KXTRAnS DE LETTRES CONFIDENTIELLES DE METTEHNICH A APPONYI, A PARIS, ET A SAIKTE-AULAIRE, A VIENNE, ÉCRITES DE 13 JANVIER AU 22 NOVEMBRE 1839, EN DEUX PARTIES.

1342. Reconstitution probable du ministère français. — 13V3. Sur les droits du Parlement en matière de documents diplomatiques. — 1344 et 1345. Projet d'un mariage de la Reine Isabelle avec un Archiduc d'Autriche. — 1346 à 1348. Pietraite du ministère français. — 1.349. La coalition. — 1350. Ajournement des Chambres. — 1351. Dissolution de la Chambre des députés. — 1352. Attitude de MoIé dans la Chambre des députés. — Thiers et Guizot. — La mission Zea Bermudez. — 1353. Clôture imminente des conférences belgico-hoUandaises. — 1354. Conditions mises par Thiers à sa rentrée. — 1355. Discours de Soult à la Chambre des pairs. — 1356. Retraite de Peel. — 1357. Le nouveau ministère français. — La situation en

Angleterre. — 1358. Le conflit entre la Turquie et l'Egypte. — Lord Ponsonby. — L'amiral Roussin. — Un article du National. — Voyage d'Esterhazy à Londres.

Metternich à Sainte-Aulaire. Vienne, le 13 janvier 1839.

1542. J'ai peur, mon cher Comte, que le moment pour jeter le gros bagage ne soit passé ; ce que je regarde comme possible, c'est la retraite complète du ministère et sa recomposition, sinon par M. le comte Mole, au moins avec lui. Je prévois que l'impossibilité de former un ministère ThiersGuizot pourra sauver celui de Mole. Enfin, tout est possible là où les individus se croient des principes, mot heureux de M. de Barante et que j'adopte, sans lui offrir mes excuses pour le plagiat ! Ce qui est certain, c'est que M. de Barante voit très-clair, et nous devons dès lors nous rencontrer, tout comme je me rencontre avec le comte de Sainte-Aulaire.

Je suis charmé que votre correspondance avec cet intelligent collègue vous fournisse la preuve que si, en général, je ne commets pas trop d'erreurs, je n'en commets également pas à l'égard de Saint-Pétersbourg. Si l'on faisait le bilan des erreurs auxquelles se livrent les hommes chargés des grandes affaires, parce qu'ils croient en voir là où il n'y a rien ou tout juste le contraire de ce que ces mêmes hommes regardent comme des réalités, l'état de banqueroute morale dans lequel vit l'Europe serait bien vite expliqué. Si vous trouvez le moyen d'arriver à une liquidation de cette espèce, je vous aiderai bien volontiers.

17 janvier.

1545. Le compte que vous rendez de ma pensée, mon cher Comte, est bien exact ; c'est cela !

Quant à la fin de votre travail, je dois vous faire remarquer que le sujet si important qui en forme la matière est susceptible d'un grand et important développement.

Voici la forme anglaise mieux précisée :

C'est le Roi qui est le chef de la politique, comme il est celui de l'armée. Le principal ministre d'État travaille non-

350 RECUEIL D'fe DOCUMENTS (1835-1848).

seulement directement avec Sa Majesté, mais chaque dépêche doit être soumise à son contrôle et munie de son approbation spéciale.

La correspondance diplomatique comprend trois formes.

Les dépêches officielles doivent (ainsi que les rapports des missions) être portées à la connaissance du Parlement, si celui-ci demande leur production. Ce droit ne peut cependant être exercé par les Chambres que quand une affaire est arrivée à son terme. Les engagements pris par le Roi envers l'étranger sont sacrés, et ils doivent ainsi être tenus parle Parlement; la responsabilité des ministres envers ce dernier demeure cependant entière.

Les dépêches confidentielles sont livrées à la discrétion du Cabinet. 11 peut les produire ou les refuser au Parlement.

La troisième forme de correspondance, enfin, est celle qui porte en tête le mot « private » . Cette correspondance renferme la pensée secrète entre le ministre et ses agents, et elle ne peut dans aucune supposition faire Tobjet d'une communication au Parlement.

Vous voyez, mon cher Comte, que par ce moyen les affaires peuvent être bien menées. La responsabilité ministérielle reste entière sans devenir un empêchement pour le service, ni un obstacle pour l'expression de la voix du cœur, qui, certes, n'est point à mépriser dans les affaires publiques.

Quant à l'action du Roi sur l'armée, elle est bien autrement étendue. Il n'y a point en Angleterre de ministre de la guerre ; il y a un secrétaire qui siège dans le Cabinet et qui n'est chargé que de la partie administrative de l'armée.

Ce qui exprime le mieux la toute-puissance du Roi sur Tarmée, c'est l'anecdote suivante. Je ne sais plus sous quel règne, — je crois que c'était sous George III, — un général ayant reçu sa démission, il alla s'informer près du président du conseil — « prime minister » — des causes qui pouvaient avoir influé sur une mesure aussi dure pour lui. Le ministre lui répondit : « J'ignore les motifs du Roi ; il est possible que votre figure n'ait point été agréable à Sa Majesté, et cette raison suffit pour justifier sa décision ! »

Voilà de la monarchie représentative monarchique, tout comme il y a de la démocratie gouvernementale aux États-Unis, où le Présideat gouverne avec exclusion des ministres, qui ne sont que des hommes de sa confiance.

Ce qui pèche dans les voies pratiques, c'est la Monarchie appuyée sur des formes républicaines, ou une République qui voudrait se gouverner avec des formes monarchiques ! On reviendra co?/?me d'abus en France de ce qu'il faudra modifier, ou bien Tordre de choses existant devra périr par suite de ce qui lui manque pour pouvoir marcher !

Telle est ma prédiction, mon cher Comte, et j'espère voir se réaliser la première de ces conditions.

Metternich à Apponyi. Vienne, le 25 janvier.

1544. Je vous prie de remercier M. le comte Mole de ma part, pour la nouvelle qu'il m'a donnée de la démarche que la Reine Christine aurait chargé M. Zéa de faire près de notre Cour. Jusqu'à cette heure, il n'est point encore arrivé à Vienne, et je ne serais pas surpris s'il devait ne point s'y présenter.

Ce que vient d'apprendre M. le comte Mole a pu le surprendre ; il n'en a pas été de même pour nous. La proposition de marier la Reine Isabelle à un Archiduc nous a déjà été faite à plusieurs reprises, et M. Zéa, s'il devait avoir pris le parti de ne pas se charger de la nouvelle tentative, aura sans doute su l'accueil que les précédentes avaient rencontré.

Il n'y a pas un trône en désarroi qui ne soit de temps à autre offert à l'un de nos princes. Heureusement, les principes de notre Cour, et la répugnance absolue des princes de la Maison impériale de se jeter dans les aventures, mettent des obstacles insurmontal)Ies aux chances de cette espèce. Je vous citerai à cet égard le mot suivant de feu l'Empereur; à une offre de ce genre, il a répondu à l'entremetteur rusé qui avait su pénétrer jusqu'à lui : « Ecrivez chez vous que quand il s'agit du soutien d'une juste cause, je ne craindrai jamais de l'appuyer par tous les moyens en mon pouvoir. Ce que je ne sais point faire, c'est la guerre à mes principes. "

Eh bien, mon cher Comte, voilà la réponse qui attendra également M. Zéa s'il a le couiage de se charger de la demande, et cette réponse est catégorique.

Qu'à cette occasion il me soit permis de vous faire une remarque qu'un simple retour sur la vérité dans les choses me force de vous adresser.

Quels sont donc les prétendus progrès qui, en brouillant les Empires avec les bases de leur propre existence, menacent journellement le premier des bienfaits, la paix intérieure et extérieure des États, et à quoi mènent-ils? N'est-ce pas un fait digne de remarque, qu'un ordre de succession en Espagne qui a coûté des flots de sang à ce malheureux pays et à la majeure partie des puissances de l'Europe, se trouve aujourd'hui attaqué par la France, qui était cause de la longue guerre de succession, et défendu par l'Autriche, qui a eu tant à en souffrir? De deux choses l'une : ou bien les vues de Louis XIV n'ont pas eu d'autre valeur qu'une exubérance d'ambition, ou elles ont été basées sur le véritable intérêt politique de son Royaume. Dans le premier cas, pourquoi l'Europe a-t-elle été condamnée à tant de maux? et dans le second cas, comment la France a-t-elle pu, un siècle plus tard, défaire de gaieté de cœur la grande oeuvre nationale?

Nous, mon cher Comte, qui, après avoir été acteurs dans la première période, sommes voués au rôle de spectateurs dans la seconde, il pourrait nous être permis de n'y rien comprendre. Eh bien, il n'en est pas ainsi; nous comprenons, et comme nous sommes d'honnêtes gens, nous déplorons.

25 janvier.

1543. Mon autre lettre particulière de ce jour est la forme que j'ai regardée comme la seule convenable pour répondre à l'ouverture de M. le comte Mole qui en fait l'objet.

Je vous ferai à ce sujet la remarque que vous eussiez bien faite, si vous n'aviez point laissé passer sans le relever le mot : « Ce serait la guerre! >j que vous a dit ce ministre. Le Cabinet français a de bien mauvaises habitudes; il est faible à l'excès,

et il a le verbe haut ! La prétention de voir le monde subordonner ses calculs à l'intérêt national français est une velléité dont aucune puissance ne saurait tenir compte. C'est cette considération qui m'a engagé à donner à AI. Mole une leçon au sujet même des immenses intérêts qui gisent au fond de l'affaire d'Espagne. Jamais une menace de guerre ne nous arrêtera dans la conception de ce qui est juste et nécessaire. Jamais un Archiduc n'épousera la Reine Isabelle, ce fantôme d'une royauté. Mais dire, « ce serait la guerre » , c'est ne rien dire, et, dans la position de l'homme qui s'est servi de cette phrase, c'est même si peu de chose, que je n'ai point cru devoir m'y arrêter dans ma réplique à M. Mole.

Ce que je vous dis dans ma dépêche n" 2 de ce jour* est ])ien véritablement ce que je pense de la manière dont ce ministre a soutenu les débats scandaleux de l'Adresse. M. Mole a beaucoup grandi à mes yeux. Sa position était d'autant plus difficile que, forcé de défendre une mauvaise cause, il n'a pu tout dire. Cette considération est surtout applicable à l'affaire d'Ancône. La faute se trouve dans 1 occupation de cette place, et ne pouvant en convenir, M. Mole s'est vu réduit à la seule délense de l'évacuation , de cette conséquence voulue de l'entrée. Sa tâche eût été facile s'il avait pu attaquer le mal dans sa racine ; ne le pouvant pas, il n'a trouvé à son aide que la demi-raison, et à la Chambre française la raison tout entière ne serait certes pas de trop dans les discussions !

Dans quelle position, grand Dieu ! se trouve la France ! Vous autres qui vous trouvez au milieu de ce gâchis moral et matériel, vous ne sauriez recevoir, de débats tels que ceux qui viennent d'avoir lieu au sujet de l'Adresse, une impression aussi forte, — je dirai même aussi nauséabonde, — que celle qu'en ressentent ceux qui vivent dans une atmosphère plus pure.

* Metternich félicitait Mole de sa conduite habile dans k>s débats orageux auxquels la discussion de l'Adresse donna lieu à la Chambre des députés, notamment en ce qui concernait Ancône. (^Note de l'Éditeur.)

Page 1