RÉFORMES D'ABD UL-MEDJID KN TURQUIE
véritables besoins de ses peuples sans s'en laisser imposer par des phrases sonores, que ce Souverain a pu aussi bien réussir à conduire les pays réunis sous son Gouvernement à travers un demi-siècle de folies et les faire sortir contents, riches et prospères, des luttes dans lesquelles les malheurs du temps les avaient engagés. Sous bien des rapports, l'administration de notre Empire a éprouvé des changements notables, mais il n'en est pas un qui n'ait eu la valeur d'une amélioration. Il n'a été fait aucun changement aux règles fondamentales du Gouvernement; pendant que, dans une grande partie de l'Europe, les Etats ont été bouleversés de fond en comble, les bases de l'édifice social ont été renforcées en Autriche. Nous avons pris et nous nous sommes appliqué ce que les temps ont produit de bon, mais nous avons eu soin de tenir éloigné de nous ce qui, à nos yeux, n'a point porté ce caractère. L'événement a prouvé qui de l'Autriche ou des autres pays a eu raison.
Que le Gouvernement ottoman suive une règle semblable ; qu'il ait soin avant tout de conserver un caractère national à ce qu'on jugera digne d'être introduit dans le Gouvernement, et à ce qui pourra être avantageux à la nation musulmane. Qu'il ne se trompe pas dans le choix des objets et qu'il appelle à son secours l'aide du temps, qui ne se laisse jamais hâter outre mesure. Qu'avant de passer à l'exécution même d'une mesure nouvelle, le Divan calcule sérieusement les moyens réels dont il pourra disposer, et qu'il prépare ceux dont il aura besoin pour assurer le succès d'une création nouvelle. Qu'il s'assure avec le même soin la coopération d'hommes capables de se charger de l'exécution, et qu'il renonce au dangereux système de regarder comme capables ceux qui ne seraient portés à de hauts emplois que par la faveur du Souverain. Si l'on commet la faute de ne pas mettre le plus grand soin dans le choix des hommes destinés à occuper les places les plus importantes dans l'administration, on peut être sûr que les mesures que, sous d'autres auspices, il serait facile de conduire à une bonne fin échoueront dans leur exécution.
Peu avant le départ de Rifaat-Bey, j'ai eu avec lui plusieurs VI. or.
386 RECUEIL DE DOCUMENTS (l835-18iS).
entretiens sur les différents sujets traités dans la présente dépêche, et ils m'ont laissé l'impression d'avoir été compris par lui. Je ne doute pas que l'ambassadeur ne se soit empressé d'en rendre compte à Reschid-Pacha, et ce dernier devra en conclure que personne plus que moi ne forme des vœux sincères pour la prospérité de l'Empire ottoman, et que son Gouvernement peut être assuré de nous trouver en toute occasion disposés à venir à son aide, autant que cela pourra dépendre de nous.
EXTRAITS DU JOURNAL DE LA PRINCESSE MÉLANIE. DÉTAILS BIOGRAPHIQUES
1369. Vienne (du l*"" janvier au 18 juillet). — 1370. Séjour en Bohème (du 19 juillet au 20 septembre). — 1371. lletour à Vienne (du 21 septembre au 31 décembre).
13C9. La nouvelle année. — Le prince et les affaires intérieures. — L'attitude de la Russie dans la question d'Orient. — Piiokler-Muskau. — Maladie et mort de Clam. — 'L'Arcliiducliesse Marie-Anne. — Jugement de Prokescli sur Clam. — L'Archiduchesse Sophie. — L'Empereur François et le prince de Metternich à Dijon. — La Reine de Saxe. — Le ministère Thiers. — Les Guêpes d'Alphonse Karr. — Piickler et Prokesch. — Schwarzer Peter. — Sur la société. — Ernst. — Moriani. — Affaires ecclésiastiques. — Les Mémoires du prince. — Baumann. — Grand dîner. — Diète de Hongrie. — Anniversaire de la naissance du prince. — Dœbler.
— Départ de la mère de la princesse pour Rome. — Dîner en commémoration de la création de la Confédération germanique. — Mort du Roi de Prusse. — Questions zoologiques. — Attentat contre la Reine d'Angleterre.
— Encore la question d'Orient. — M. et madame Ronconi. — Le peintre Sclirotzberg. — Le général Langenau. — Soiiée à Ilietzing. — Danger d'incendie. — Brunnow à Londres. — Cabrera. — L'Angleterre et INIéhémct-Ali.
Vienne, le 1°'' janvier 1840.
1569. Mon Dieu, ayez pitié de nous pendant l'année qui commence et que je vois venir avec terreur.
J'ai été surprise par la visite de la députation du corps diplomatique, qui est venue chez moi après avoir été chez Clément; c'est la première fois que cela arrive.
Mon Dieu, je suis prête à tout sacrifier, pourvu que je conserve mon mari, que son repos ne soit point troublé et que je puisse contribuer à son bonheur. Je ne désire pas autre chose. Quand on porte ses regards en arrière, on se sent envahir par la tristes-^e ; plus on éprouve de chagrins et de souffrances, plus on craint d'en avoir encore à traverser, et l'on tremble pour tout ce qu'on aime.
5 janvier.
Après la messe, j'ai été chez Clément, qui a eu une longue conversation avec moi. II se porte bien, Dieu merci. Il s'occupe beaucoup des affaires étrangères ; il laisse les questions intérieures de côté pour le moment, autant que cela est possible toutefois, et il me fait l'effet de ne pas voulou' s'occuper d'affaires où il ne rencontre que des désagréments et des résistances qui finissent par l'user. Il n'a plus la force nécessaire pour lutter comme il l'a fait jusqu'à présent. Il ne se dissimule pas les inconvénients qui en résultent, mais il n'en dit jamais un mot. Il est douloureusement affecté par toutes ces choses, eC il évite d'y toucher, tout en pressentant les malheurs que cette résolution entraîneia pour la Monarchie.
Clément est content de l'attitude que la Russie prend actuellement AdLïï?, la question d'Orient. Tôt ou tard on rendra justice à celui qui seul a tout prévu.
Maltzahn nous a présenté le prince de Pûckler-Muskau, dont la réputation est si grande. Je croyais rencontrer en lui un homme chez lequel l'esprit déborde, un grand parleur, un narrateur intarissable. Je l'ai trouvé, au contraire, d'un calme extraordinaire, parlant peu et toujours à voix basse. Nous avons taché de bien le disposer afin de pouvoir amener la conversation sur ses voyages.
18 janvier.
Je suis effrayée du découragement qui s'empare de mon mari à propos des affaires intérieures. Je sais ce qu il éprouve, et cela me fait une peine extrême. Il se sent trop vieux pour lutter; il ne se croit plus assez fort pour continuer cette lutte, et il ne s'entend pas à faire la petite guerre qu'il faudrait. Il ne veut pas être à la tête d'un parti. Il voit le mal empirer sans pouvoir en empêcher les progrès. Ce n'est pas que la force morale lui manque ; celle-là ne s'éteindra qu'avec sa vie ; mais il n'a pas l'énergie pliysique, parce que dans toutes ces questions il est en proie au plus affreux dégoût. Il méprise la petitesse qui se révèle à l'occasion de ces pitoyaldes menées, dont les auteurs, tout en sachant qu'en agissant ainsi ils conduisent la Monarchie à sa ruine, ne se laissent guider que par des considérations toutes personnelles et par le plus vil égoïsme. Clément espère encore dans l'assistance divine. Dieu seul j)eut sauver cette vieille Monarchie, en faisant naître des événements auxquels personne ne s'attend aujourd'hui. Si cet espoir ne se réalise pas bientôt, Clément finira par succomber à la fatigue et au dégoût que lui causent l'ingratitude, la folie et la faiblesse des hommes. Quand je pense à cela, mon cœur se brise, et je ne sais plus comment supporter le poids des heures et des jours. Plus on vieillit et plus on apprend à connaître le monde, plus on est saisi de découragement et de dégoût; aussi m'arrivc-t-il souvent de n'avoir plus la force de cacher ces sentiments.
25 janvier.
Les nouvelles de la santé de Clam sont mauvaises. On l'a déjà saigné quatre fois sans que son état se soit amélioré. J'ai parlé à Christiane Lichnowsky, tante de la comtesse Sélina Clam, qui ne me semble avoir encore aucune inquiétude. Sa fille Caroline m'a dit qu'il va un peu mieux, qu'il est du moins plus calme. Lui-même a demandé à recevoir les derniers sacrements; ensuite il a, dit-on, causé avec Zanini. Que Dieu
JOURNAL DE LA PP.INCESSE MÉLANIE (18iO). 389
ait pilié de nous ! Un pareil malheux' me semble im])ossible ! Cet homme est tellement nécessaire !
Ce soir, il y avait un léger mieux.
28 janvier.
Le prince de Pûckler-iMuskau m'a envoyé un chapelet accompagné de quelques lignes. J'ai conservé dans mon journal cet autographe ainsi que ma réponse, qui m'a légèrement embarrassée *. Plus tard, Charles îîiigel est venu m'apporter un livre avec des dessins qui rappellent certains épisodes de son voyage, ce qui m'a fait grand plaisir.
29 janvier.
Clam va très-mal. INIoi-mème je n'ai pas fermé les yeux de toute la nuit. Clément est très-préoccupé. C'est un malheur dont les suites sont incalculables. Je n'avais pas encore perdu tout espoir, car on disait que sa respiration était un peu moins embarrassée; mais, après le dîner, on est venu nous annoncer
* La lettre (du 28 janviei) adressée jiar le prince de Piickler-Muskau à la princesse Mélaiaie, à l'occasion do son jour de naissance, était ainsi conçue : Il Je suis allé chez Votre Altesse pour lui jiorter, non pas seulement à l'heure où tout paraît maussade, mais au {jrand jour, les vœux sincères que je forme j)our Elle à l'occasion de la fête d'aujourd'hui. Comme je ne vous ai pas rencontrée, vous me permettrez de vous adresser ces lignes et de les accompajjner d'un petit souvenir que j ose vous prier d'accepter. Le crucifix joint à ce billet a été fait à Nazareth; les grains du chapelet ont été cueillis près de Jéricho, au jiied de la montagne du haut de laquelle Moïse a aperçu la Terre promise; le chapelet et le crucilix ont été bénits près du tombeau de notre Sauveur par mon vénéré ami le paclre teverendi.isiino, supérieur du couvent catholique de Jérusalem. Peut-être, Princesse, ces circonstances donneront-elles à vos yeux quelque valeur à cet objet si insignifiant par lui-même et serviront-elles d'excuse à la liberté que j'ai osé prendre. »
La princesse répondit : « Je n'ai pas l)esoin de vous dire, cher prince, combien j'ai regretté de ne vous avoir pas vu. J'aurais aimé vous voir dans un moment où le bavardage banal de la foule indifférente ne vous aurait pas empêché de laisser parler votre esprit et votre cœur, vœu que je voudrais voir réalisé depuis longtemps, mais en vain. Il m'aurait été doublement agréable aujourd'hui de vous remercier pour vos compliments affectueux et certainement sincères, bien que nous ne nous connaissions pas depuis longtemps, et pour le chapelet rapporté de la Terre sainte et que vous voulez bien m'offrir. » (^ISute de i Editeur.)
qu'il était mort à six heures un quart. Cette nouvelle, à laquelle on devait s'attendre, m'a déchiré le cœur, et je n'ai pas pu cacher la violence du coup qu'elle m'a donné. Je sais dominer un chagrin personnel ; je n'ai pas osé pleurer mon père, mais un événement aussi douloureux pour Clément m'ote tout empire sur moi-même. Nous sommes restés longtemps réunis à causer avec quelques messieurs. Clément a cherché à se distraire; mais il est profondément attristé.
30 janvier.
A son réveil. Clément était en sueur, ce qui m'inquiète toujours. Aussitôt après s'être levé , il a écrit à la malheureuse Sélina. Mon pauvre Clément pleurait amèrement, et comme les larmes sont nuisibles à sa santé, je n'étais pas sans inquiétude sur son compte. J'ai porté moi-même cette lettre à Sélina. Comme je n'ai pas voulu l'importuner, j'ai fait appeler Gyulai et je lui ai fait dire que, si elle désirait me voir, je me mettais tout à fait à ses ordres. A peine étais-je rentrée que Gyulai est accouru pour me dire qu'elle désirait ma visite. Je suis donc retournée chez elle ; je l'ai trouvée admirablement forte, ferme et résolue comme toujours, vovant bien sa situation telle qu'elle est, mais infiniment malheureuse, car elle sent combien elle était heureuse auparavant. Elle dit que personne ne l'a été à un plus haut degré qu'elle, et se résigne pieusement à la volonté du Ciel. Elle est la femme forte de l'Evangile. Mon Dieu, quel affreux malheur!
On parle beaucoup de la petite Archiduchesse Marie-Anne, qui, dit-on, est très-malade. Voilà plusieurs jours déjà qu'elle est couchée ; elle a la tête si lourde qu'on craint que ce ne soit la suite d'une chute. Il paraît f[ue l'Archiduchesse est trèsinquiète.
1" lévrier.
Il y avait dans VObseri'aiew' d'hier un article de Prokesch sur Clam.
L'enterrement de Clam a eu lieu à une heure ; on dit que la
JOURNAL DE LA rniNCESSR MKLANIE (1840). 391
cérémonie a été saisissante. Six Archiducs et tous les généraux présents à Vienne, c'est-à-dire plus de soixante-liuit, tout le corps d'officiers de Vienne et des environs suivaient le corps ; toute la population pleure le pauvre Clam.
4 février.
Clément a perdu en Clam un de ses principaux soutiens ; aussi le poids du travail qui l'accable le dégoûte-t-il à tel point qu'on est tout étonné devoir une pareille lassitude chez un tel homme. Personne ne sait comme moi quelle profonde blessure son cœur vient de recevoir, et ceux qui lui jettent la pierre et qui l'accusent de manquer d'énergie , ne connaissent pas les chagrins qui rendent son âme malade.
5 février.
Le prince de Pûckler-Muskau est venu me voir. Un tete-àtête avec lui m'embarrasse toujours. 11 veut faire de l'esprit, ou plutôt il veut montrer qu'il connaît les choses à fond. II voudrait apprendre à pénétrer ceux dont il s'occupe; or, il est toujours désagréable de se voir sondé ainsi. Je lui ai montré ma collection de portraits, afin d'arriver à avoir le sien.
La petite Archiduchesse est morte à six heures un quart, au milieu d'affreuses convulsions. L'Archiduchesse ne Fa pas quittée d'un moment et n'a pas permis que quelqu'un d'autre lui rendît les derniers soins.
7 février.
J'ai envoyé une couronne de camélias pour la pauvre petite Archiduchesse. De telles attentions touchent sa mère, et la sympathie qu'on lui témoigne lui fait du bien.
12 février.
J'ai été chez Clément , qui suit un plan déterminé relativement aux affaires intérieures. Je ne le trouve pas aussi décou-
ragé que je le craignais ; il me semble plutôt re'solu à agir. Après la messe, Maltzalin est venu m'apporter deux articles qu'il a joints à une dépêche destinée à Berlin; dans l'un, il établit un parallèle entre Liszt et Piicklcr, qui est vraiment très-joli, et dans l'autre, il parle d une manière très-touchante de la mort de Clam.
A quatre heures et demie, je suis allée chez rArchiduchesse Sophie, qui voulait me voir. Je l'ai trouvée très-triste et affectée de la manière la plus pénible du malheur qui vient de la frapper; pourtant elle est d'une résignation admirable. Elle a tant perdu par cette mort! Elle ne se plaint pas, mais on dirait presque qu'elle ne sent pas encore tout son malheur, et qu'elle n'en mesure pas toute l'étendue; un. pareil état est toujours fort digne de pitié. Elle attend sa so'ur, la Reine de Saxe, et le cliagrin de sa mère, qui aimait si tendrement cette petite, lui est bien sensible. Cette visite m'a émue jusqu'au fond de l'àme.