‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich. Publiés par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 2)Chapitre 45 sur 91 · î février · texte numérisé non relu

î février

Je me suis fait faire la lecture pendant deux heures par INIaltzahn. Nous avons lu des passages charmants dans le manuscrit du prince de Piickler, entre autres deux lettres d'amour, qui sont délicieuses. Clément a assisté au mariage de Lœwenhjelm, qui a épousé mademoiselle de Buxhœven. Il v a eu deux cérémonies, une protestante et une grecque.

20 février.

J'ai terminé la soirée avec mes fidèles, Alfred Potocki, Alcudia , Maltzalin et Marmont. La conversation a roulé sur les campagnes de Napoléon. Clément a raconté qu'il avait été en danger d'être fait prisonnier avec l'Empereur François lorsque, séparés de notre armée par les troupes de Napoléon, ils se trouvaient à Dijon. Pendant cette conversation, Marmont ne disait pas grand'chose, parce qu'il essuya une rude défaite avant de pouvoir se jeter sur Paris, qu'il défendit deux fois avec peu de succès. TNIaltzahn aime aussi à ])arler de ce temps-

JOURNAL DK LA PRINCESSE MÉLANIE (I8i0;, 39:5

là, parce qu'il a pris part à toutes ces campa^jnes. L'eutretien a été animé et intéressant, et j'ai rejjretté que le prince de Piickler ne fût pas là.

J'ai fait une lon{]^ue visite à la Reine de Saxe. Elle ressemble d'une manière frappante à l'Archiduchesse Sophie ; c'est une princesse extrêmement aimable et distinj^uée.

Le ])rince de Pùckler et INÏallzahn sont venus me faire la lecture. Le premier lit d'une manière agréable et coulante, et i ai eu beaucoup de plaisir à l'entendre.

Il est Aenu un courrier de Paris, et, le soir, j'ai lu les dépêches à Clément. Les ministres ont donné leur démission, et jusqu'à présent il a été impossible de former un nouveau Cabinet.

Le ministère Tlners sera constitué ; ce qu'on regardait encore comme impossible il y a huit jours, est aujourd'hui, à ce qu'il paraît, un fait accompli. Apponyi écrivait dans sa dernière dépêche f[u'il pouvait affirmer que le Roi regardait I avènement de Thiers au pouvoir comme une chose impossible et incompatible avec la situation du trùne.

13 mars.

J'ai dîné avec Maltzahn , le prince de Piickler, Wenceslas Liechtenstein, Charles Ilûgel et Léontine. Le dîner avait lieu en l'honneur des gelinottes que Tatistscheff nous avait envovées.

Clément a terminé la soirée par la lecture des Guêpes d'Alphonse Karr, nouvelle publication hebdomadaire, très-spirituelle, qui paraît depuis quatre mois.

39i HECUEIL DE DOCUMENTS (1835-18-48).

15 mars.

.Vai lu encore quelques passages dans le manuscrit du prince de Piicklcr, que Prokesch ne semble pas goûter beaucoup, car il a, suivant son habitude, raconté au prince une foule d'anecdotes, et celui-ci les reproduit toutes en s'en rapportant à l'autorité de M. Prokesch.

Î9 mars.

J'ai passé mon temps avec Clément et les enfants. Nous avons joué ixnSchwarzerPeter, ce qui fait le l)Onheur des enfants; quant à moi, je suis touchée de voir que Clément veut bien descendre à cette distraction puérile, alin de faire plaisir aux enfants.

Clément voulait aller chez les Wasa, où avait lieu aujourd'hui une représentation de tableaux vivants. Au dernier moment, il s'est décidé à rester à la maison, et il m'a fallu me résigner à y aller seule. Les premiers tableaux étaient bien réussis, mais les autres ont été tout simplement mauvais.

20 mars.

On s'occupe, dans la société, de tant de fêtes, qu'il y a des ré pétitions tous les jours. GhezlesWasa.il doit y avoir une nouvelle exhibition de tableaux vivants, et l'on doit jouer une comédie française chez Louis Liechtenstein, qui veut donner aussi des pantomimes. Tous ces projets mettent la tête à l'envers à toutes les jeunes femmes, qui ne savent plus penser à autre chose.

J'ai dîné avec Ilerminie chez mon frère Félix, parce que Clément était invité chez l'Empereur. Ensuite j'ai été au

JOLI UN AL DE LA PRINCESSE MÉLANIE (ISîO). 305

théâtre du Kaerntnei thor , où M. ErnsL a joué du violon. Il est, à mon avis, le premier violoniste du monde. J'ai eu grand plaisir à l'entendre. Clément a voulu voir le ballet la Révolte au Sérail, qui est plus que médiocre.

Du 30 mars au 6 avril.

Samedi soir, j'ai été au théâtre du Kaerntnerthor, pour entendre Moriani et la Frezzolini chanter dans Lucie de Laiiimermoor. Tous deux ont été admirables. Dimanche, je me suis promenée un peu au Prater avec ma petite Mélanie , par un temps presque printanier, et le soir, je suis allée chez Louis Liechtenstein pour assister à la représentation des Sal" tiinhanques, où Fribert, Bertha Lobko^vitz , Lori Auersperg, et même Hiigel, ont très-bien joué. La pantomime aussi a été très-jolie : Szapary surtout a été parfait comme Arlequin ; Hligel s'est distingué comme Pantalon ; Auerspcrg a été un Léandre accompli, et Pepi Fiirstenberg a été merveilleux comme Pierrot.

7 avril.

Le soir, j'ai eu une foule de visites. Tout le monde est enchanté de ^foriani, qui, malgré sa belle A'oix et son talent, me laisse froide comme un marbre.

13 avril.

Clément est allé en voiture avec moi à Dœbling, pour voir chez Arthaber une belle exposition de fleurs. Elle se trouve dans une fort jolie maison de campagne , qui renferme aussi quelques bons tableaux modernes.

J'ai eu à dîner madame Taglioni, Loewenstein, Wenceslas Liechtenstein, Pepi Esterhazy, Maltzahn et Pùckler. A dix heures, mon salon était rempli de monde ; nous sommes restés ensemble jusqu'à deux heures. Clément a parlé de Napoléon , et Pùckler l'écoutait si attentivement que je n'ai pas osé montrer que j'étais fatiguée.

396 r.ECUEÎL DE DOCUMENTS (1 SSà-lSiS?

IG aviil.

J'ai passé les premières heures de la soirée chez Clément, qui a si bien réussi à régler les affaires ecclésiastiques, que le Ciel devrait bien l'en récompenser.

17 avril.

Je suis restée à la maison avec Clément, (jui m'a lu une histoire de sa vie*, à laquelle il travaille en ce moment-ci avec cette ardeur qu'il met à tout ce qu'il entreprend. A propos de ce travail, je suis assaillie de pensées si pénibles, luimême se hâte tant de terminer ces Mémoires, et, soit en écrivant, soit en me lisant ce qu'il a écrit, il s'agite et se passionne tant , que j'en suis toute bouleversée et que bien des fois je suis hors d'état de me dominer.

La soirée s'est passée très-gaiement. Zediitz nous a amené un M. Caumann , jeune liomme de vingt ans, qui imite à ravir l'anglais, le hongrois, etc., sans entendre un mot à ces différentes langues. Il contrefait un étudiant qui récite des vers dans un examen , et cela d'une manière si comique que j'en ai ri de bon cœur. Puis il a joué des Lacndler sur la cithare et a chanté en même temps des cliansons charmantes. Eléonore Windischgra-tz était aussi Aenue ; toute la société s'est amusée on ne peut mieux.

19 avril.

A quatre heures, j'ai dîné chez Colloredo avec les dignitaires de la Cour; c'était un dîner de gala en l'honneur de l'anniversaire de la naissance de l'Empereur. J'ai constaté à cette fête l'absence de quatre personnes, que la mort a enlevées dans l'espace de quelques mois : ce sont, entre autres, mon père. Clam et le pauvre Salis.

* Il s'a.;;it ])roIj.ib!fment de son mémoire autobiograpliicjue intitulé : Matériaux pour servir à l'histoire de ma vie publique , mémoire que le prince tie Metternicli arrête à l'année 1814. Voir tome I»'', p. 5 et suiv.

(Note de F Editeur.)

JOURNAL DE LA riîINCESSE MÉLAME (1840). 397

J'ai voulu aller avec Cle'ment à Presbourg; mais, au dernier moment, mon mari a préféré faire le voyage seul, afin de n'être pas obligé de recevoir ou d'inviter chez lui toutes les personnes qu il veut éviter. Il pleut et il fait froid. Je suis au désespoir quand je le vois partir seul.

Après Topera, j'ai été prise chez moi d'un grand accès de tristesse : l'absence de mon mari m'est si pénible ! Les plus affreuses pensées viennent m'assaillir, et je me sens abandonnée comme si j'étais seule au monde.

Je suis allée avec Lothaire et Paul au-devant de Clément. J'ai rencontré d'abord Pepi Esterhazv, qui m'a dit fjue la dernière séance s'était très-bien passée et que Clément a été accueilli par des acclamations chaleureuses. Il fait toujours bon s'entendre dire de ces choses-là. J'ai rencontré Clément un peu avant la bai'rière ; il était content de la clôture de la Diète et de l'impression qu il rapporte de Hongrie "*.

14 mai.

Ce soir, il est venu beaucoup de monde pour féliciter Clément; que Dieu le bénisse et qu'il nous le conserve encore bien longtemps !

* 11 écrivit à ce sujet, le 12 mai, la lettre suivante, datée de Presljoiir{; et adressée à sa femme : « J'ai lieu de me convaincre que j'ai bien fait de venir ici; la vérité est une {jraade puissance, et comme c'est cette puissance que je sers, sans aucun respect humain , je participe à sa force. Je crois que si je n'étais point venu ici, il y aurait eu encore quelque désarroi. J'ai tranché quelques nœuds sans me laisser duper en cherchant à les délier, et bien m'en a pris. Je ne puis, au reste, assez vous dire comment ceux qui en font le moins semblant sont, au fond, de mon avis. Je ne sais comment le faux bruit s'était répandu que je ne viendrais pas; quand ce bruit a été démenti par le fait de mon arrivée, il en est résulté une véritable satisfaction pour tous les partis. C'est toujours cela! Nos diplomates ne quittent pas la salle des séances, où

15 mai (anniversaire delà naissance du prince).

J'ai dîné avec Flore, Thérèse, Sedlnilzky, Pepi Esterhazv, Tatistsclieff, Maltzahn, les deux Hiigel et toute la famille. A huit heures, nous sommes allés au jardin. Les deux comédies ont très-hien réussi et ont heaucoup amusé la société. II nous a fallu attendre assez longtemps le souper, et les détails en étaient peu soignés, ce qui arrive toujours chez nous; eu somme, la soirée n'en a pas moins été très-jolie, et tout le monde semblait très-satisfait. On a réellement bien joué, surtout mon frère Louis, et les Fùrstenherg se sont distingués.

29 mai.

J'ai passé deux heures entières à arranger l'appartement, de manière à pouvoir recevoir ce soir les personnes que nous avons invitées à assister à une représentation de Dœbler. Puis j'ai été au théâtre du Kaerntnerthor, où mon ami Ronconi avait son bénéfice; on lui a jeté des couronnes et des sonnets, et je me suis très-bien amusée.

Il n'y avait que peu de monde à ma soirée, mais elle n'en a pas moins été très-jolie. Dœbler a exécuté des tours charmants.

2 juin.

Maman part demain pour Rome; elle est venue dîner avec nous. Ce dernier dîner a été très-triste. Clément et moi, nous sommes restés avec elle jusqu'à minuit, puis nous avons échangé de tristes adieux : quand on se sépare, surtout pour longtemps, il ne faut pas trop donner carrière à son imagination et à sa sensibilité.

Clément est peiné de ne plus pouvoir faire ce voyage de

ils doivent s'amu<er Ijeaucoup, car il y fait vingt-cinq dcjjré.s de clialcnr,et l'on

n'y parle que hongrois

a J'ai arrangé un rendez-vous avec l'cvêque Lonovics; avec lui, j'arrangerai les affaires ecclésiastiques. .... « (JSote de CÉdileur.)

JOURNAL DE LA PllINCESSE MÉLANIE (LS40). 399

Rome, qu'il aimerait tant à entreprendre; cependant, craignant de me voir m'affecter à l'excès de ce départ, il m'a comblée de marques de bonté et de tendresse , ce qui m'a profondément touchée.

6 juin.

J'ai réussi à arranger si bien le jardin de la villa du Rennwep, qu'il paraît plus joli que jamais; que Dieu bénisse le séjour que nous allons y faire !

Clément a reçu la nouvelle que le Roi de Prusse estmourant, et que, d'après l'avis des médecins, il n'a plus que quebjues heures à vivre. Mon mari en est très-aflligé. Il m'a lu son Journal, ou plutôt l'histoire de sa vie, qu'il écrit en ce moment, et qui est une des plus belles choses qu'on puisse lire.

9 juin.

Dès le matin, j'ai été au jardin avec Clément. Il n'est pas allé en ville, ce qui me fait toujours plaisir. Il avait meilleure mine et semblait se porter mieux que ces jours derniers. Nous avons fait quelques préparatifs pour un dîner que nous donnons à tous les envoyés et chargés d'affaires de la Confédération germanique , parce qu'il y a vingt-cinq ans aujourd'hui que l'acte fédéral a été signé. Clément était très-ému lorsqu'il a porté un toast à cette belle Confédération ; Tettenborn y a répondu par un autre ; il a bu à la mémoire de ceux qui ont contribué à cette grande oeuvre , et surtout à la santé de celui qui en est l'auteur et le conservateur. J'ai été touchée jusqu'aux larmes , d'autant plus que je me disais que le dernier Souverain qui survivait encore à cette mémorable et glorieuse époque, était mort probablement au moment même où nous étions réunis.

10 juin.

Clément a reçu la nouvelle de la mort du Roi de Prusse ; il en est profondément affligé. Le soir, sont venus Maltzahn et d'autres messieurs. Comme de raison, on n'a parlé que de ce

.',00 RECUEIL DE DOCUMENTS (l 835-18 iS).

IrlNle éviMiement , qui, dans les circonstances actuelles, équivaut à un .'>rand malheur.

Le temps ne cesse pas d être l)eau ; CJcment prend beaucoup d'exercice, ce qui lui fait du bien. Dieu merci. Mall/.ahn est venu pour lui |)arler d'affaires; TArchiduc Albert est venu épalemeut ])our clieiclier des instructions auprès de Clément. Il part demain pour Berlin, alin de porter à la Cour de Prusse les compliments de condoléance de la nôîrc.

12 juin.

L'Arcliiduc Albert est venu pour parler à Clément des dépêches qu'un courrier avait apportées de Berlin. Le pauvre Maltzahn , qui a perdu son fils hier, est venu aussi pour travailler avec Clément.

15 juin.

xV neuf heures est venu le prince de Piiekier, (jui voulait voir avec nous l'arrivée de cent quatre-vinjjts bœufs qui sont venus par le chemin de fer. Le temps était magnifique, et nous avons pu regarder tout à notre aise ce spectacle original. Le premier coup d'œil était tout à fait étrange; on ne voyait qu'une locomotive qui traînait après elle une interminable ligne blanche, et l'on ne pouvait distinguer aucun détail. Le train comprenait quarante-huit -wagons portant des porcs et des bœufs; ces derniers étaient debout , sortaient leurs tètes par les ouvertures et se tenaient parfaitement tranquilles. Chaque Avagon fut ouvert devant l'entrée d'une cour où les boeufs circulèrent librement, sans désoi'drc. Après nous être fait griller par le soleil, nous revînmes par le Prater, et, en passant devant la ménagerie, Clément ne put s'empêcher d'y entrer. Nous avons vu un rhinocéros et un éléphant, qui s'appelle im'ss Baba, et qui fait les plus jolis tours qu'on puisse voir.

JOURNAL Dr: LA PlilNCESSE MKLANIE (1840). iOI

19 juin.

Vu courrier de Londres a apporte' la nouvelle qu'on a tiré sur la lleine et sur le prince Albert; il paraît que Tauteur de cette criminelle tentative n'est pas un l'on , mais qu'il fait partie d'un clul) politique.

J'ai reçu de Rome une longue lettre de maman ; ensuite j'ai été chez Clément, que cette malheureuse question d'Orient tue, au pied de la lettre. L'idée que cela dure depuis un an me fait frémir.

26 juin.

J ai passé la matinée chez Clément, qui expédie enfin à r>ondres ce courrier de malheur qui lui a donné tant de mal. Paul Esterhazy a été cliez lui, et Clément a insisté auprès de lui pour qu'il se décide enfin à partir pour TAngleterre. Paul a demandé encore quelques jours de réflexion.

Clément est venu chez moi pour me présenter le vieux (jénéral Knesebeck, qui a été envoyé ici par le Roi de Prusse pour annoncer la mort de son père. l,e Roi actuel a adressé à mon mari une lettre touchante, dont la lecture l'a fort ému *. Il le prie de lui donner ses conseils et de reporter sur lui l'amitié qu'il avait vouée à son père. J'ai craint que cette vive émotion ne fît du mal à Clément, car même la conversation qu'il a eue avec le vieux général, ce témoin de son glorieux passé, l'a extrêmement affecté.

1<"' juillet,

Maitzahn a été longtemps chez moi ; il avait fait ses visites à la Cour avec le général prussien, pour y présenter ses lettres de créance. L'Archiduc Albert, qui est revenu de Berlin , a été chez Clément.

* Voir: i< Cliangement de rèjjne en Prusse» , n" 1392.

(iYofe Je r Editeur.) VI. 26

Un courrier de Londres annonce qu'on s'occupe enfin plus sérieusement de la malheureuse question turco-égyptienne.

2 juillet.

J'ai passé une très-agréable soirée avec Ronconi et sa femme, qui ont fait de la musique. Cet artiste possède un magnifique talent; surtout il chante admirablement les airs comiques; il a rendu d'une manière charmante VElisir d'amore. Il y avait une foule de monde chez nous ; même l'Archiduc Albert et les Wasa ont fait une apparition. J'ai donné un chàle blanc à madame Ronconi, qui part demain pour l'Ralie; elle a quelque ressemblance avec madame Samoïloff ; sa magnifique chevelure est une vraie merveille.

7 juillet.

J'ai vu chez Schrotzberg de beaux portraits, qui montrent son talent sous le meilleur jour ; ceux de Rertha Lobkowitz et de Caroline Bretzenheim, entre autres, sont admirables.

!Nous avons appris hier la mort du général Langenau. II avait eu une fièvre nerveuse ce printemps dernier et ne s'était jamais entièrement remis. Il a été enlevé subitement par des spasmes au cœur et dans la poitrine. C'est une grande perte.

8 juillet.

A sept heures, nous voulions aller chez Iliigel, qui nous avait invités à passer la soirée chez lui, à Ilietzing, lorsque l'Archiduc Ferdinand est venu chez Clément. Par suite de cette visite, nous ne sommes arrivés qu'à neuf heures. Le jardin était illuminé, ce qui faisait un très-bel effet. J'ai manqué gâter la fête , car ma robe a pris feu ; j'ai eu toutefois la présence d'esprit de me jeter par terre et d'étouffer les flammes, autant que possible, avec mes mains. Chose étonnante, pas un des hommes qui étaient à dix pas de moi n'est accouru à mes cris. J'étais seule à ce moment. Finalement, mon frère Félix a réussi à éteindre tout à fait le feu.

JOURNAL DE LA IMllNCESSE MELANIR (1840). .10$

12 juillet.

Clément a écrit une dernière dépêche à Ficquelnioiit, pour .savoir enfin si Brunnow agit à Londres d'après ses instructions ou bien s'il suit ses inspirations à lui. Le fait est qu'il complique toujours davantage la question d'Orient, et, s'il se présente une solution, c'est encore lui qui la fait avorter. Les Russes me font en ce moment une impression très-pénible.

15 juillel.

Cabrera s'est réfugié en France, et la cause de Don Carlos est perdue pour toujours.

18 juillel.

L'Angleterre est résolue à marcher de l'avant. Le Cabinet partage la manière de voir de Palmerston, et depuis que Clément a expédié ses dernières dépêches, l'Angleterre veut s'entendre avec nous, la Prusse et la Russie , pour agir contre Méhémet-A!i, et cela énergiquement et sans le concours de la France.

SI. JOUR KX BOHKME.

1370. Voyage à Plas.s. — La qua Jruj)Ie alliance. — A Kœnijjswart. — Mauvaise humeur qu'on témoi{;ne en France. — Voyage à Dresde et .séjour dans cette ville. — Retour ù Kœnigswart. — Vie de château. — Michel Chevalier. — La France et la Porte. — L'attitude de l'Autriche. — Méhémet-Ali. — Arrivée de l'Archiduc François. — Situation de la France; sentiments qui régnent dans ce pays. — Lord Beauvale. — Départ de Kœnigswart.

Plass, du 19 au 21 juillet.

1570. A neuf heures, nous sommes montés en voiture; j'avais le cœur gros en me séparant de mes chers garçons. Près de Schwarzenau, nous avons été surpris par un orage, ce qui

404 RECIEIL DE DOCUMENTS (1835-1848).

nous a empêchés de pousser jusqu'à Schrenis. Nous avons couché au château des Pereira. Le lendemain , nous nous sommes mis en route à sept heures, et le soir, nous sommes arrivés heureusement à Klattau. Le lendemain, à deux heures, nous étions à Plass, où nous avons été reçus par tous les employés et par leurs femmes, et où j'ai embrassé ma chère ])etite Mélanie et Richard. Après le diner, nous avons visité les forges et la nouvelle fonderie de zinc, qui est fort intéressante. A notre retour à la maison, nous y avons ti'ouvé un courrier de Londres nous apportant la nouvelle du règlement définitif de la question d Orient ; les Cours se sont entendues à quatre, attendu que la France n'arrive pas à se mettre d'accord avec elles. Clément est heureux de ce résultat, qui lui a coûté beaucoup de peine et qu'il attendait avec impatience depuis plus d'un an. De longtemps je n'ai vu mon pauvre mari aussi satisfait.

22 juillet.

J'ai commencé la journée par assister à une messe dite dans le caveau funéraire de la famille ; ensuite nous nous sommes mis à écrire. Clément a expédié un courrier à Constantinople ; c'est un secrétaire turc, qui venait d'arriver de Londres; en même temps un autre courrier est parli pour Vienne. Nous avons dîné avec nos employés et, le soir, nous avons lu le procès de madame Lafarge; c'est une horrible femme, assez liaut placée, qui a volé des diamants et qui a fini p;tr empoisonner son mari.

Kœniji[swart, 27 juillet.

Le temps était mauvais. Nous avons assisté à la messe dans notre jolie chapelle. Nos employés ont chanté pendant l'office divin; ils ont eu la monstrueuse idée de faire entonner un Te Deuni et de le chanter avec un texte qu'ils y ont intercalé, et dans lequel il s'agit de Clément; en vérité , cela est absurde et je crois même contraire aux lois ecclésiastiques. Pourtant , j'ai été touchée de cette démonstration, parce que j'ai entendu

revenir fort souvent le nom de mon mari avec le vœu de le voir conservé encore longtemps au pays.

30 juillet.

Le temps était beau; ce matin, je suis allée me promener avec Clément. II avait reçu de bonnes nouvelles de Londres, et un courrier de Saint-Pétersbour.'; , qui annonçait que la misère régnait dans le pays et que les affaires intérieures allaient fort mal.

Après le dîner, nous sommes allés en voiture à Marienbad, où nous avons rendu visite à la comtesse Nesselrode, que je n'avais jamais vue.

31 juillet.

Andlau est ici; nous avons dîné avec le comte de Lùtzo^v, frère de l'ambassadeur, et sa fdle.

1""' août.

Il est arrivé un courrier de Paris. Le Roi et M. Tliiers ne dissimulent pas la mauvaise humeur que leur cause l'affaire turco-égyptienne, ainsi que la manière dont la France a été laissée à l'écart. Ils envoient M. de Sainte-Aulaire ici, pour demander des explications à cet égard, menacent l'Autriche de leur colère et donnent à entendre qu'ils ne seront peut-être pas à même d'empêcher une guerre. Toutes ces menaces m.e laissent bien indifférente, et je voudrais voir les puissances y attacher aussi peu d'importance que moi-même.

Le temps est très-beau. Nous avons beaucoup écrit. Clément est très-occupé de la question d'Orient. Les explo.-ions de la fureur du petit Thiers inquiètent un peu les Cours. Moi, pour ma part, je remercie Dieu de ce qu'on agit sérieusement, car ces éternels tâtonnements dans les ténèbres, ces compliments sans rime ni raison, qu'on échange uniquement parce que l'un a peur de l'autre, me sont antipathiques au plus haut degré.

406 r.F.CUEIL DE DOCUMENTS (1835-1848).

J'ai été cliez Clément pour lire les dépêches de Paris, que Brenner a apportées ; nous avons héljerpé ce dernier tant bien que mal. jMaltzahn et sa lille Adine, ainsi que Lùtzow, notre ambassadeur à Rome, sont aussi venus.

Le Roi de Prusse a fait inviter Clément à venir le voir à Dresde, ovi se rendra aussi l'Empereur de Russie. Il veut m'emmener; ce vovage durera trois jours. , '

8 août.

Le comte Chotek est arrivé de bon matin. Le comte Nostitz , premier ministre du Roi de Saxe, a dîné avec nous. Nous avons fait une longue promenade dans le jardin avec quelques botes de Marienbad. Le soir, les acteurs de Koenigswart , qui ne sont pas tout à fait mauvais, nous ont donné une représentation de LumpacÀvagabiindus . On avait improvisé un tbéâtre au château; on avait pris pour cela les })ieces qui sont destinées à la bibliothèque et au musée.

9 août.

Auguste Lobkowitz, Lùtzow, Uechtrilz et une foule d'autres personnes sont venus dîner avec nous; ensuite nous avons fait une promenade. Le comte de Sainte-Aulaire est arrivé aujourd'hui. Clément lui a demandé tout d'abord quand la France cesserait de soulever d'interminables difficultés. Cette sortie a rendu plus difficile son rôle d'agresseur; il faut qu'il se borne maintenant à la défensive.

Tej)litz, 11 août.

Au lieu de partir à sept heures, comme nous en avions l'intention, nous avons été arrêtés par un courrier, de sorte que nous ne nous sommes mis en route qu'à huit heures. Près de Sandau , notre voyage a été interrompu par l'arrivée du comte de Ficquelmont, avec lequel Clément a eu une conversation

de quelques instants; puis, il nous a fallu rester trois quarts d'heure àFalkenau, parce qu'il y avait quelque chose de cassé à notre voiture. Nous ne sommes arrivés à Saatz qu'à six heures; nous y avons dîné, et il était minuit loi'sque nous sommes arrivés à Teplitz.

Dicsile, 12 août.

A sept heures j étais levée, mais je ne suis montée en voiture qu'à huit heures, parce que Clément avait à envoyer des dépêches à lord Beauvale, qui prend les eaux à Teplitz. Nous avons visité le monument élevé près de Kulm. Ce monument parle à mon creur, parce que j'y reconnais l'œuvre de m-on mari; il ressemble à tout ce qu'il a conçu, fait et exécuté. A deux heures, nous avons fait notre entrée dans Dresde. Nous nous sommes habillés pour aller dîner chez Binder, en compagnie de Tatistscheff et du ministre des affaires étranf^ères, M. de Zittau. Binder nous a conduits chez madame de Zittau , qui fait une impression agréable. Elle était autrefois la gouvernante des enfants de la première femme de son mari , ce qui ne l'empêche pas d'être très -aimable. Léon Basumowski, INI. de Gersdorf, les Windiscligr^etz et Maltzahn, qui était allé au-devant de son Roi et de la] Reine jusqu'à Pillnitz, ont pris le thé chez nous. On nous a informés que le dîner que la Cour devait donnera Pillnitz aurait lieu en ville, parce que l'Impératrice de Russie avait refusé d'aller au château où réside en ce moment la Cour de Saxe.

13 août.

Dès le point du jour, Maltzahn s est rendu auprès de son Maître, et Clément nous a conduits à l'entrepôt de la manufacture de porcelaine , où il y a des choses charmantes , puis à la fabrique de blanc, etc. A peine étions-nous de retour à la maison, qu'on vint annoncer à Clément qu'il devait aller chez le Roi de Prusse. Je me fis accompagner par Maltzahn, et je visitai avec lui la galerie de tableaux, où j'ai vu des toiles ravissantes , des chefs-d'œuvre incomparables. Je ne parle pas de la Madone de Raphaël , qui a fait sur moi la même

408 r.ECUEIL DE UOCLMENTS (1835-1848).

impression que sur tout le monde ; mais il s'v trouve un Christ viontraiit le denier aux p/iarisiens, peint jiar Titien ; c'est ce que j'ai vu de plus beau dans ma vie.

J'ai été avec Binder chez la Piande-maîtresse de la Cour de la Reine de Saxe, que j ai trovivée dans une agitation terrible, parce que l'Impératrice de Russie avait refusé trois dîners que la Cour de Saxe avait préparés en son honneur, en ajoutant qu'elle voulait diner seule chez l'envoyé russe Schro.-der.

Je suis allée voir aussi la femme du ministre plénipotentiaire de Prusse, M. de Jordan; je l'ai trouvée également très-préoccupée de tout ce qui s'est passé, et à deux heures et demie je me suis rendue chez la Reine, qui était aussi dans une violente agitation. Nous avons eu un grand dîner de trente couverts. J'ai vu le Roi et la Reine de Prusse. Le Roi a pris de l'emhonpoint , la Reine ressemble à sa sœur jumelle, la princesse Jean de Saxe, tout à fait comme la Reine de Saxe ressemble à notre Archiduchesse. Après le dîner et un cercle qui a duré assez longtemps, et où j'ai vu aussi la sœur du Roi, la princesse Amélie, qui compose des comédies, et sa cousine, la princesse Auguste, j'ai fait une petite promenade avec Clément. A sept heures et demie, nous nous sommes rendus à l'hôtel de l'envoyé russe, pour présenter nos hommages à rimpéralrice de Russie, qui, après avoir refusé d'aller à une soirée, nous avait invités à prendre le thé chez elle.

14 août.

Clément a voulu aller chez Wult, qui possède de belles antiquités. Les rues étaient pleines de gens qui voulaient voir l'Impératrice de Russie, qui se proposait de visiter quelques magasins, incognito à ce qu'elle crovait. Clément m'a conduite au « Zwùir/er» , où sont exposées de magnifi(|ues armures, puis au « Grïine Gewolbe » , qui est magnifique. Wolkonsky est venu chez moi; il me semble très-mécontent de ce qui se passe en Russie, et j'entends dire de tous les côtés qu'on commet de grandes fautes dans ce pays. A sept heures, il m'a fallu aller, en grande toilette, à un concert à la Cour, concert auquel la

Cour de Russie a également assisté. Les Prussiens étaient partis dans la matinée. Madame Devrient a chanté des airs de Schubert.

Kœnigswai't, 15 août.

A une heure, nous sommes arrivés heureusement à Teplit/. ; nous en sommes repartis à six heures, et à neufheures nous nous sommes arrêtés à Podersam, dans un affreux hôtel.

Nous avons continué rapidement notre voyage jusqu'à C4arlshad , où nous avons trouvé Richard. A KœnigSMart , nous avons été très-bien \ nous avons vu le nonce, parfaitement installé et très-content. Après le dîner est venu Hiigel. La soirée s'est passée à causer avec le nonce et nos nombreux hôtes.

17 août.

Ficquelmont est arrivé de très-bonne heure. Lui et IMaltzahn ont eu une conférence avec Clément, chez lequel est venu aussi Tatistscheff. Ce dernier était arrivé ce matin.

J'ai commencé la journée par assister à une messe dite par le nonce ; ensuite j'ai parcouru avec Hùgel tout le château , afin de trouver des chambres pour Sainte-Aulaire et lord Beauvale. Puis nous sommes allés au jardin; après cela, Clan- Avilliam, qui est de passage pour aller voir sa sœur, Sélina Clam, et Windischgrœtz, sont venus dîner avec nous. Nous étions trente personnes. Après le dîner sont venus Paul Esterliazy, sa fdle Rosa, Liitzow et la comtesse de Dietrichstein , qui ont fait une promenade avec nous. Je suis restée avec mes messieurs au salon jusqu'à huit heures; ensuite, j'ai été chercher Clément, qui est surchargé d'affaires.

18 août.

Lùtzow, Paul Esterhazy et Uechtritz, qui part demain pour Vienne, ont dîné avec nous. Après le dîner, nous avons fait

une promenade par un temps désagréable et froid. .Vêtais en train de lire la Gazette univeï^ s elle à Hûgel et à Herminie, pendant qu'Adine et Maitzahn étaient allés à Marienbad, lorsque j'ai été prise d'une indisposition subite ; je me suis sentie tellement mal que j'ai cru que j'allais mourir. Cela a fini par un ébranlement nerveux; il m'a fallu me coucher de bonne heure, attendu que j'étais complètement épuisée. Lord Beauvale est arrivé le soir; il veut rester quelques jours ici.

J'ai passé la journée à lire les journaux, et j'ai dîné avec les quatre ambassadeurs, car Sainte-Aulaire est venu pour toute la journée, et le nonce, Tatistscheff et Beauvale se trouvent déjà ici. Le congrès paraît être au complet. KoUer est aussi venu pour chercher son ordre de départ pour Londres, où il est nommé chargé d'affaires. M. de Sainte-Aulaire nous a lu un roman de madame d'Abrantès, puis nous avons terminé la soirée en jouant au pharaon.

22 aoûl.

Le nonce est parti pour Tepl, où nous devions aller aussi ; de là il se rend à Vienne.

23 août.

Tatistscheff est parti pour Prague, où l'on attend l'arrivée de la Grande-Duchesse INIarie. Clément se tue à travailler; il reçoit tous les jours des courriers sans nombre. J'ai eu avec Lùtzow et Maitzahn un long entretien au sujet des affaires dont mon mari est accablé, sans que personne sache en alléger le poids pour lui.

24 août.

Hier soir est arrivé un Anglais, M. Washington, qui veut entreprendre une expédition en Afrique et qui est venu ici

JOURNAL DE LA PRINCESSE MÉLANIE (l8i0). /jll

pour trouver Hiigel, qu'il voulait inviter à y prendre part. Il a eu ce matin une longue conversation avec Clément, et il n'a pas tardé à partir, attendu qu'il veut encore s'entretenir avec riumboldt à Berlin.

29 août.

Ce soir est venu M. INIicliel Chevalier, ancien saint-simonien, qui a eu avec Clément une conversation d'une heure. Mon mari semble enchanté de lui. Un courrier de Constantinople a apporté la nouvelle que la France a déclaré à la Porte qu'elle prendrait parti contre elle, qu'elle protégerait toujours Méhémet-Ali et qu'elle pouvait anéantir la Turquie en peu de temps, en mettant tout l'Empire en révolution. Clément a été bien contrarié de cette nouvelle ; il trouve la chose par trop forte, mais il est heureux de pouvoir mettre un terme à ces intrigues, et il en saisit l'occasion avec un plaisir extrême. Lord Beauvale ne se possède plus de joie, Maltzahn est inquiet.

30 aoiit.

Aussitôt après la messe, Clément m'a fait chercher pour me dire qu'il était décidé à rester ici, à ne pas aller à Plass et à ne retourner à Vienne que le 15 septembre. Pour le public, il dira qu'il veut attendre l'Archiduc François, qui doit arriver ici le 13; mais pour ce qui concerne la France, il déclarera catégoriquement qu'il a changé d'idée, afin de rester près des Cabinets et de frapper un coup décisif, dans le cas où M. Thiers ne suivrait pas une autre ligne de conduite à Constantinople. L'Autriche, dit-il, est résolue à ne pas supporter qu'on proclame ouvertement la Piévolution comme un moyen d'agir sur les Empires; quant à lui, il attend une réponse prompte et catégorique, afin d'être aussi, de son côté, prompt et catégorique dans Taction. Le pauvre Sainte-Aulaire a appris cela à son arrivée ; il est reparti tout de suite très-contrarié. Beauvale est très-content et se frotte les mains ; en général, tout le monde ici est d'avis qu'il y a lieu d'être satisfait.

412 RECUEIL DE DOCUMENTS ( isaj-l 8 18).

Dans la matinée, j ai Jii chez Clément quelques papiers intéressants, entre autres une lettre du Roi Léopold à Clément et la réponse de mon mari. Nous avons pris une position si rorte,si franche, qu il y a réel!em;'nt de quoi être fort content.

3 seiitcmlire.

Nous avons déjeuné à onze heures; ensuite nous avons lu un remarquable article de Lamartine sur les affaires d'Orient. Sainte-Aulaire est venu de Marietd)ad et nous a lu Colomba, de Mérimée.

9 septembre.

Charlotte Grosvenor m'avait fait annoncer sa visite. Elle a changé, mais on retrouve ses traits. Elle a été très-ai niable et m'a adressé une foule de questions sur Vienne ; nous avons dîné avec elle et son mari, qui paraît élre un excellent homme.

1 1 sc'ptcmljre.

11 fait froid, et noire séjour ici devient désajjréable, suitout parce (\\\e les affaires politiques s'emhrouillent beaucoup. Méhémet-AIi m'itispire souvent des craintes terribles. Il a décliné toutes les offres qu'on lui a faites et parait résolu à nous mettre dans un grand embarras , et tout cela grâce à l'attitude de la France.

12 septemijie.

Lord Lyndhurst et sa femme ont dîné avec nous. Sir George et lady Orey sont aussi venus. Ils resteront encore six semaines à Marienbad, ce qui ne leur promet pas beaucoup de plaisir.

JOURNAL DK LA PRINCESSE MÉLANIE (l8iO). 413

13 septL'inlire.

Une estafette annonce que l'Arcliiduc François arrivera aujourd'hui. On avait dressé à l'entrée de la cour du cliàteau un très-bel arc de triomphe et orné la cour de guirlandes de feuillage. Le pauvre Hiige!, quoique souffrant, a travaillé toute la journée au petit théâtre. A onze heures, Clément s'est rendu à Marienhad, bien que le tem[)s fût couvert et désagréable. A trois heures, il est venu avec l'Archiduc, dont l'arrivée a été annoncée par de nombreuses salves tirées avec des boîtes. Ma petite Mélanie et Richard, à la tête des enfants des employés, lui ont présenté des bouquets sous la porte. Au pied de l'escalier l'attendait toute la chancellerie, plus haut je l'ai reçu moi-même, et à la porte du salon les ambassadeurs, Maltzahn et Herminie l'ont escorté. On est resté à causer jusqu'à cinq heures; ensuite on a dîné, après quoi l'Archiduc est parti pour Marienbad, où l'attendait une belle illumination.

14 septembre.

A notre grande contrariété, le temps était affreux. Clément avait reçu des nouvelles de Constantinople. Maltzahn et Beauvale m'ont semblé très-agités pendant toute la journée d'aujourd'hui. Je n'ai appris que le soir seulement que Sainte-Aulaire leur avait raconté que Thiers avait tenu vis-à-vis d'Apponyi un langage très-ferme et très-net, et que lui (Sainte-Aulaire) ne pouvait pas se dissimuler que de tout cela sortirait la guerre. Il est allé à plusieurs reprises chez Maltzahn et chez Beauvale pour leur parler sur le ton le plus belliqueux, les a priés de vouloir bien chercher une solution pacifique, vu qu'il éprouvait le besoin de s'entremettre dans cette affaire, et làdessus il a fait comme par hasard des propositions. Ensuite il est parti pour Marienbad. J'observais ce manège pendant que Clément était occupé avec l'Archiduc, qui était arrivé à trois heures. Il avait été à Tepl malgré la pluie. Clément l'a conduit en voiture fermée au monument et à la Croix, ensuite au musée.

414 UECUEIL DE DOCUMENTS (1835-1848).

Dans Tintervalle, nous nous sommes mis en toilette. Puis a eu lieu un grand dîner, auquel ont assisté tous les dignitaires de la suite, et après de vains efforts pour illuminer Tare de triomphe et le monument, nous avons accompagné l'Archiduc au théâtre. La salle était jolie, mais les acteurs étaient déplorables; aussi ai-je été sur les épines pendant tout le temps. Nous avons offert un petit souper à FArchiduc; puis il a passé la nuit ici avec Falkenhayn et ^lerveldt. Nous avons envoyé Wurmbrand et le secrétaire à Eger, car le château est déjà trop plein pour pouvoir héberger tout le monde.

15 septembre.

L'Archiduc est parti à sept heures du matin.

Nous avons un nouvel hôte, M. Crampton, Taîtaché de lord Beauvale, que nous avons reçu au château. Je lui ai fait tirer aujourd'hui son premier cerf, ce qui lui a fait plaisir. M. de Sainte-Aulaire nous a présenté un jeune Talleyrand, qui est son attaché et qui se trouve à Marienhad depuis quelques jours.

IG septeinbrt'.

Le courrier de Paris que nous attendions depuis si longtemps est enfin arrivé. Il confirme que M. Thieis a essayé de rudoyer le comte Apponyi ; mais en trouvant ce dernier calme et ferme, il a fini par lui demander pardon de sa violence. Il ressort aussi d'une conversation du Pioi avec Apponyi que les armements qui se font en France ne sont motivés que par des raisons personnelles ; on veut être prêt à se défendre contre les ennemis de l'intérieur. Thiers a profité de toute cette agitation pour faire fortifier Paris, et, parce qu'il a besoin d'avoir l'opinion publique pour lui dans cette occurrence, il a fait croire aux Finançais qu'il voulait faire une guerre générale aux étrangers, tandis qu'il veut voir Paris fortifié en vue des révolutions intérieures, ce qui avait toujours été l'idée de Bonaparte. Jamais les Français n'ont été plus traitables que maintenant; aujourd'hui, lorsque Clément s'entretient avec Sainte-Aulaire, celui-ci renonce à son rôle de provocateur et

JOURNAT. DE LA PRINCESSE MKLANIE (l8iO). 415

ne parle que de paix, en clierchant à rendre plausibles toutes les propositions imaginables, seulement afin que la France puisse encore se joindre aux quatre puissances contre Méliémet-Ali. Je ne suis réellement pas faite pour être ministre, car ce machiavélisme m'est désagréable au plus haut point.

17 septembre.

Les Maltzahn sont partis après déjeuner.

Beauvale est tout fier d'un entretien qu'il a eu avec Sainte- Aulaire. Notre Anglais n'est pas seulement un homme d'esprit, mais il est aussi un homme d'Etat fort capable et en même temps un excellent caractère. Lord et lady Lyndhurst ont dîné aujourd'hui chez nous. Clément et Beauvale ont expédié des courriers, ce qui a rendu la soirée fort triste et fort décousue.

18 septembre.

Sainte-Aulaire a passé aujourd'hui quelques heures avec nous. L'horizon politique s'est éclairci. Clément a répondu au.x sorties de jNL Thiers avec son calme habituel, c'est-à-dire qu'il n'y a répondu que par le silence ; il a été heureux de voir que Thiers a fini par demander pardon à Apponyi des impolitesses qu'il avait à se reprocher à son égard, impolitesses qui n'ont eu d'autre effet que de prouver combien la situation est mauvaise. Après que Sainte-Aulaire eut déclaré qu'en faisant ces propositions d'arrangement il n'était que le docile écho de son Cabinet, Clément a fait inviter celui-ci à formuler officiellement ces propositions. Clément regarde maintenant l'affaire de Méhémet-AIi comme réglée, et tous les bruits de guerre sont réduits à néant. J'ai lu les dépêches que Clément a écrites et qui sont on ne peut plus intéressantes.

19 septembre.

Toute la cbancellerie est partie. A huit heures. Clément s'est mis en route pour Plass, accompagné de Charles Hùgel,

.il6 RECUEIL DE DOCUMENTS (1835-1S.8).

(|ui lui tiendra société pendant les deux jours que nous passerons loin Tun de l'autre. Je me rencontrerai demain soir avec eux à Pilsen.

Pilsen, 20 septembre.

A trois heures nous étions à Pilsen, où Clément et Hùgel sont arrivés à six heures. Hiigel, Herminie et les enfants devaient, après le diner, continuer le voyafje jusqu à Vienne ; mais comme, parsuited'une déplorable confusion, les chevaux n'avaient pas été commandés, nous avons gardé les enfants avec nous.

H E T G l 11 A VIENNE.

1371. Le inénafje Londoiiderry. — Mauvaises nouvelles de Constantinople. — Le procès Lafar{5e. — . Album de Metternicli. — Excès d'affaires. — Sur la Cour. — Prise de Beyroutb. — Mémorandum de >L Tliiers. — Cbanf|ement de ministère en France. — Mort de Mercy. — De Svrie. — Le comte Kolovvrat. — Eicbboff. — Prise de Saint- Jean d'Acre. — Intérêt générai. — Conférence. — L' Arcbidiiebesse Sopbie. — Dîner à la Cour. — L'établissement destiné à recevoii- les enfants de militaires. — Fête de 1 Ordre de Mnrie-Tliéièse. — Fin de l'année.

Du 21 au 2'> septembre.

1371. Nous avons quitté Pilsen à sept heures du matin, et à huit heures du soir nous sommes tous arrivés heureusement à Budweis, où nous avons couché. Le lendemain, nous avons diné à Schwarzenau, et le 23 nous sommes arrivés à Vienne à deux heures du matin. Clément Hùgel avait fait préparer nos chambres. J ai été très-heureuse de revoii" mes enfants dans la matinée.

Aprèsledîner,nous avons reçu la visite du ménage Londonderry. Le vieux lord me touche par le grand attachement qu'il a pour mon mari ; lady Londonderry a un air un peu bizarre, et ses toilettes roses ne conviennent guère à une femme qui a au

JOURNAL DE LA PRINCESSE MÉLANIE (lS40) 417

moins cinquante ans. Ce sont, en somme, d'excellentes personnes.

24 septembre (Villa Metteriiicli).

J'ai eu un grand dîner, auquel assistaient les Londonderry, Beauvale, Tatistscheff, Woronzow, Narischkin, le ménage Kourakin, Pepi Esterhazy et Léon Rasumowsky. Nous avons causé longtemps, si bien qu'après avoir passé quelques minutes chez les enfants, j'ai vu mon salon se remplir bientôt de nouveaux arrivants, ce qui ne laisse pas de fatiguer; mais ce qui est tout à fait décourageant, ce sont les nouvelles que lord Beauvale a reçues de Constantinople et que Clément a lues jusqu'à minuit. Sturmer, entraîné par Ponsonby, a approuvé les résolutions de la Porte, qui ne tendent à rien moins qu'à destituer le Pacha, à bloquer Alexandrie et à déclarer la guerre, sans qu'elle ait d'ailleurs un soldat à sa disposition. Il y a de quoi en perdre la tête ; aussi n'ai-je pas fermé l'œil pendant toute la nuit.

25 septembre.

Maltzahn est naturellement très-inquiet à la suite des nouvelles de Constantinople. Clément, qui a bien dormi, grâce à Dieu, est resté enfermé dans son cabinet pour expédier des dépéclies à Londres ; il n'a paru qu'à midi, et, pour se distraire, il a fait une promenade dans le jardin avec Maltzahn et moi.

A la chancellerie, Beauvale et moi, nous avons assisté à la lecture d'une dépêche destinée à Londres, que Clément a rédigée et qui est si ferme et si nette que l'ambassadeur en a été effrayé, parce qu'il craint que, dans le conflit oriental, l'Autriche ne veuille se séparer de l'Angleterre.

28 septembre.

Clément a reçu des dépêches de Londres, que j'ai entendu îire avec nos messieurs et Paul Esterhazy. Mon pauvre mari VI. 27

avait tant travaillé que j'en étais tout inquiète. Je me suis promenée un peu avec lui dans le jardin.

Aujourd'hui je suis presque tentée de croire à l'innocence de madame Lafarge. On ne peut concevoir qu'une femme ayant reçu une éducation distinguée, en relation avec tant de personnes bien pensantes et connues, et leur écrivant des lettres charmantes, ait pu empoisonner un mari auquel elle avait même l'air de vouer une tendresse romanesque. Cependant le courrier de Paris nous a apporté de nouveaux journaux f[ui annoncent sa condamnation aux travaux forcés à perpétuité et à l'exposition publique. Horrible, mais juste destinée!

Je suis allée avec Clément à Mariahilf, au palais Esterhazy, où le maître de la maison nous a donné un petit dîner, aux Londonderry, à Beauvale et à nous. Nous avons fait la connaissance de tous ses enfants ; deux de ses filles chantent et jouent très-agréablement du piano ; elles se sont fait entendre après le dîner. Ensuite nous sommes allés un moment au théâtre du Kœrntnerthor, pour entendre madame Pasta, qui n'a presque plus de voix.

30 septembre.

Maltzahn m'a apporté une charmante copie du joli tableau de la Chocolatière de la galerie de Dresde ; cela m'a fait grand plaisir.

J'ai reçu d'un inconnu, qui a été au Johannisberg, un album avec trois dessins : I un représente la maison de la famille Metternich à Coblentz, où Clément est né; le second, la rue de Mayence, où il a appris à monter à cheval et où se trouvait la maison de ses parents; le troisième enfin, le Dôme de Mayence, où il a été chanoine, et la stalle du chœur où il prenait place le matin et le soir, revêtu des ornements sacerdotaux. Cette attention m'a touchée.

5 octobre.

Ce soir, j'ai eu beaucoup de visites au salon, pendant que Clément écrivait sans discontinuer ; il n'a pu venir qu'à une heure et demie. Souvent j'ai peur de cet excès de travail; il

JOURNAL DE LA PRINCESSE MÉLANIE {l8'(0). 419

est impossible qu'il y résiste. Cette pensée est épouvantable. L'avenir m'apparaît sous les couleurs les plus noires. L'borizou politique s'assombrit toujours davantage ; les affaires s'accumulent de jour en jour et deviennent écrasantes pour un homme seul.

6 octoljre.

A quatre heures, l'Archiduchesse Sophie avec l'Archiduc Louis et les trois jeunes Archiducs, Bombelles et la comtesse de Stadion sont venus chez moi. Cette visite était motivée par le désir de causer avec Clément de l'état de l'Impératrice régnante, qui les inquiète beaucoup. Elle est malade moralement, et l'on compte lui faire faire un voyage. L'Archiduchesse a été très-aimable pour moi. Elle a bonne mine, et toute sa personne est réellement séduisante au dernier point.

7 octobre.

Clément s'est rendu auprès de l'Empereur pour faire prêter serment à Ficquelmont à l'occasion des nouvelles fonctions auxquelles ce dernier vient d'être appelé *. Sina lui a apporté la nouvelle de la prise de Beyrouth par les troupes turques, après un blocus de neuf jours. Je ne sais pas si cette nouvelle mérite le nom d'heureuse; Clément en est content, cela suffit.

17 octobre.

Clément est venu chez moi pour me communiquer les nouvelles, qui sont aujourd'hui très-favorables. En effet, Sainte-Aulaire lui a apporté un mémorandum de Thiers qui, à en juger selon les apparences, est fort belliqueux, mais qui en réalité est si conciliant que Sainle-Aulaire lui-même en a paru surpris. Clément est satisfait de tout cela, car il saura encore

* Le comte de Ficquelmont, jusqu'alors ambassadeur à Saint-Pétersbourfj, venait d'être nommé ministre d'Etat et de conférence et chef de la section de la "uerre au Conseil d'Etat. {Note de l'Editeur.)

une fois résoudre victorieusement ces questions si difficiles, si embrouillées et parfois si menaçantes.

28 octobre.

Les journaux annoncent un changement de ministère, parce que Louis-Philippe n'a pas voulu laisser passer une phrase que Thiers comptait glisser dans le discours du Trône à l'ouverture de la Chambre. Après ce refus, qui, à ce qu'il paraît, élait catégorique, les ministres ont donné leur démission. Cette phrase était dirigée contre les quatre puissances unies en faveur du Sultan.

29 octobre.

Le pauvre Mercy est mort cette nuit. Clément m'a communiqué des nouvelles importantes de Syrie. Les troupes des alliés sont victorieuses, Abd el-Kader a fait sa soumission au Sultan; bref, les affaires d'Orient semblent terminées. En France, le ministère est prés de tomber.

30 octobre.

J'ai fait mes adieux à Eslerhazy, qui part enfin pour Londres demain. Il est enthousiasmé de tout ce que Clément a fait en dernier lieu. Je crois aussi que nous avons à peu près gagné la partie.

31 octoljie.

Le comte Kolowrat est venu voir Clément pour lui exprimer toute son admiration au sujet de la manière dont il a dirigé les affaires.

4 novembre.

Maitzahn est revenu de Berlin et a été chez moi. Je l'ai trouvé bien, physiquement et moralement. Il m'a dit qu'on voulait absolument le nommer ministre des affaires étrangères, qu il ne croyait pas pouvoir échapper à cette nomination; il

JOURNAL DE LA PRINCESSE MÊLANTE (I8i0). 421

s'en est plaint, ce dont je lui ai fait des reproches, car ce serait un bonheur pour tout le monde.

Clément est venu se promener un moment avec moi sur le bastion. Il avait eu une conférence dans la matinée. Le comte Kolowrat a déclaré qu'il ne voulait plus s'occuper des finances, et Ton con.fjédie M. d'Eichhoff, ce qui est un véritable bonheur pour l'État*. J'espère toujours que la fin répondra à cet heureux commencement.

6 noveinljre.

D'après des dépêches de Paris, le Roi semble pencher vers la paix. Le ministère a été changé, et l'on dit que le nouveau Cabinet est également animé de sentiments pacifiques.

21 novembre.

La journée a commencé pour moi par une grande joie. Clément est venu pour me raconter que Saint-Jean d'Acre a été pris le 4. Le jeune Archiduc** s'est couvert de gloire. La prise de cette ville est un fait glorieux. Bien des gens vont se sentir déçus et désillusionnés.

22 noveinljie.

Ce soir, nous avons eu un rout, le plus fatigant qu'on pût donner, car en pareille circonstance toutes les chambres deviennent trop petites, et il règne partout une chaleur étouffante. Tout Vienne était accouru. Cette preuve de la sympathie générale dont Clément est l'objet, me fait un bien infini. Que Dieu le bénisse et le conserve encore bien longtemps pour le bonheur du monde !

* Sur sa demande réitérée, le baron d'Eichhoff fut relevé de la liante direction de l'administration des finances par une lettre de Cabinet du 25 novembre 1840, qui contenait l'expression de la satisfaction de l'Empereur pour les services qu'il avait rendus, et l'assurance qu'il continuerait à jouir du traitement qu'il touchait en dernier lieu.

(Note de l'Editeur. )

** L'Archiduc Frédéric, troisième fils de l'Archiduc Charles, qui commandait une frégate. (Note de l'Editeur.)

23 novembre.

Clément a eu une conférence avec Radowitz, Grolmann, Ficquelmont et Maltzabn; toutes les affaires qu'ils ont prises en main sont définitivement réglées, au grand étonnement de tout le monde.

24 novembre.

A quatre heures et demie, il ma fallu aller chez TArcliiducliesse Sopliie, qui a eu la bonté de me recevoir. La pauvre femme est très-triste et très-malheureuse de la mort de son enfant; mais elle est avec cela si forte et si résignée, que tous ceux qui approchent d'elle ne peuvent s'empêcher de l'admirer. Nous avons eu ensemble une lonp:ue conversation.

novemorc.

Il m'a fallu aller au dîner de la Cour, auquel assistaient le général Grolmann et M. de Radowitz. Le dîner a été trèsbrillant. Il va de soi que le ménage Kolowrat et tous les grands dignitaires de la Cour étaient au nombre des invités. J'étais placée entre l'Archiduc Albert, qui m'avait donné le bras, et Sa Majesté l'Empereur. Hardegg et Maltzabn, Clément, Kolowrat, Grolmann et Radowitz étaient juste en face de nous. Il faisait très-froid; néanmoins l'Impératrice régnante a trouvé qu'il faisait trop chaud et a fait ouvrir les fenêtres intérieures; cela m'a fort inquiétée pour Clément, qui heureusement n'en a pas souffert. La réunion s'est prolongée fort longtemps, et nous ne sommes rentrés qu'à cinq heures un quart. Tatistscheff attendait mon mari pour lui présenter l'envoyé de Russie à Athènes.

3 décembre.

L'Impératrice mère a eu la bonté de me faire appeler pour me conduire dans l'établissement qu'elle a fondé pour les enfants de militaires, et qui est placé sous la direction de

JOURNAL DE LA PRINCESSE MÉLANIE (l840). 123

madame Arneth. J'ai tout visité de la cave au grenier. L'Impératrice a été, comme toujours, très-bonne et très-aimable.

17 décemljre.

Depuis trois jours je fais distribuer du bois aux pauvres des faubourgs; mais cela ne suffit pas, et quand je pense à mes pauvres de Kœnigswart, mon cœur se serre. Ici Ton fait beaucoup de bien, et Sedlnitzky dit que depuis les grands froids on distribue beaucoup de bois et d'argent.

19 décembre.

J'ai employé la matinée à faire des préparatifs pour mon magnifique dîner. Il y a aujourd bui cinquante ans que le bon Martonitz, qui a été si longtemps le camarade de mon père dans la garde impériale, a reçu la croix de Marie-Tliérèse , alors qu'il servait comme artilleur dans la guerre contre les Turcs. En sa qualité de cbancelier de lOrdre, Clément a réuni tous les clievaliers qui se trouvent ici, pour célébrer cette fête. Les deux Arcbiducs Cbarles et Jean, qui sont les seuls grands-croix, ont eu également la bonté de venu. Je portais dans mes cheveux une couronne de laurier avec des diamants, et ma robe était également garnie de laurier. La table même où nous mangions était ornée de branches de laurier; la musique militaire a contribué à relever l'éclat de la fête. Clément a porté la santé de l'Empereur comme chef de l'Ordre, puis celle des deux grands-croix. L Archiduc Charles a répondu à ce toast en exprimant sa reconnaissance à tous les chevaliers et surtout à ceux qui l'avaient aidé à obtenir cette distinction. Tous les assistants étaient profondément émus. Le troisième toast s adressait à tous les chevaliers de l'Ordre, aux présents aussi bien qu'aux absents; le quatrième, à Martonitz, qui a pu à peine trouver des mots pour exprimer ses sentiments, et le cinquième au jeune Archiduc, le plus jeune des chevaliers. Ce banquet de héros a produit chez tout le monde la même impression. Wenceslas Liechtenstein sanglotait, et les

plus fortement trempés ne pouvaient retenir leurs larmes. Après le dîner, j'ai donné des feuilles de laurier à tous mes chevaliers. Il est venu encore quelques visites; dans le nombre il y avait plusieurs militaires, qui voulaient voir tous les chevaliers de rOrdre réunis.

29 décembre.

J'ai écrit chez Clément et j'ai lu les dépêches destinées à Constantinople. C'est sa quatre-vingt-dix-huitième expédition dans le cours de cette année.

30 décembre.

Je suis allée à une soirée donnée à la Cour. Un jeune homme y a joué de la guitare et d'un nouvel instrument qu'on appelle, je crois, mélophone. La Cour seule était réunie; il y avait là tous les Archiducs, et Tetta Palffy, en sa qualité d'amie de l'Impératrice régnante.

31 décembre.

Ce matin, les enfants sont venus nie présenter leurs vœux; puis sont arrivées les visites : il y en avait bien cinquante. Clément m'a donné un petit rouleau contenant cinquante ducats; puis Clément Hûgel m'a apporté un vase en terre antique ; Charles Hiigel m'a envoyé deux charmants vases à fleurs en porcelaine de Chine avec des camélias; IMaltzahn m'a fait cadeau d'un dessin de Ranftl, qui représente ma petite chienne « Femmy » dans toutes les situations intéressantes de sa courte existence; enfin Tatistscheff m'a offert un presse-papier. J'ai terminé la journée avec Flore Wrbna, Thérèse Potocka , Beauvale, les Maltzahn et d'autres. J'étais très-énervée ; ce que j'aurais mieux aimé que tout, c'eût été de m'enfermer dans une chambre pour pleurer et pour prier. Combien de gens pleurent en ce moment même les terribles épreuves qu'ils ont traversées dans le cours de cette triste année, et les pertes qu'ils ont faites! Quant à moi, je ne puis que remercier le Ciel du fond de mon cœur de ce qu'il m'a préservée de tout danger, moi et les miens, et prier Dieu avec toute la ferveur

SUR LES EVÉÎvEMKN'l S POLITIQUES DU JOUR (1840). 425

de mon âme de nous protéger de même pendant Tannée qui va s'ouvrir.

St'R LES ÉVKNEIMEXTS POLITIQUES DU JOUR.

EXTRAITS DE LETTRES CONFIDENTIELLES DE METTERNICU A APPONYl, A PARIS, ET A SAINTE-AULAIRE, A VIENNE, ECRITES DU 16 JANVIER AU 30 DECEMBRE 1841), EN DEUX PARTIES.

1372. Sur la situation de Louis-Pliilippe. — 1373. Kmbarras suscités par la question de dotation. — 1374. Le ministère Ttiiers. — Temps d'arrêt dans la question turco-égyptienne. — 1375. L'Anfjleterre est menacée de quatre complications par suite de la politique de Palmerston. — 1376. Un travail pour Eslerhazy, à Londres. — Conduite équivoque de Palmerston. — Différend avec INaples. — 1377. A Sainte- Aulaire sur le même sujet. — La Diète de Presbourg. — 1378. Le traité du 15 juillet. — 1379. llendez-vous avec Sainte-Aulaire à Ktenijjswart. — 1380. Situation de la Royauté en France. — Louis-Philippe et Tliiers. — A cinq. — 13S1. Envoi de Piifaat- Bey à Alevandrie. — Ecliauflourée de Louis llonaparte à Boulogne.

Metternicli à Apponvi. — Vienne, 16 janvier 1840.

1372. J'ai lu vos derniers rapports avec toute 1 attention que mérite leur contenu. Ils sont remplis de preuves de la manière bienveillante dont le Roi daigne accueillir mes franches causeries sur de bien graves questions.

Sa Majesté vous a exj^rimé le regret « que les jugements que l'on porte à l'étranger sur le compte de la France soient si souvent faux » ; Elle a ajouté que « d'un coté, on y prête au Gouvernemeut des facultés et des pouvoirs qu'il n'a pas, et que de l'autre, on le croit menacé de crouler et la France à la veille d'une révolution, à chaque article violent ou insolent de telle ou telle feuille de l'opposition » .

Sa Majesté a bien voulu faire ici une exception à l'égard de notre Cabinet, « bien que le prince de Metternich lui-même regarde sans doute souvent le pouvoir comme bien plus périlleusement placé qu'il ne l'est en réalité » .

Nullement surpris de ce que le Uoi puisse admettre qu'il y

ait de rexagération dans les jugements de Tét ranger sur la position de la France, mon amour pour la vérité me porte cependant à le prier de ne pas donner trop d'importance à ce sentiment.

La France est en général bien connue de l'Europe. Celle-ci n'ignore pas l'influence active exercée par cette nation, pendant de longs siècles, sur les destinées du corps social, ni les conséquences profondes qu'ont eues pour tous les autres Etats les gi'aves perturbations éprouvées par la France durant les cinquante dernières années. La lumière s'est répandue, même à de grandes distances, sur les causes qui ont provoqué ces perturbations. L'expérience que plusieurs États ont faite et qu'ils font encore journellement des effets du système représentatif moderne, a, de son côté, dû modifier bien des appréciations.

Le Roi ayant fait une réserve à notre égard, il serait superflu, Monsieur l'ambassadeur, d'entreprendre la justification de ce que Sa Majesté reconnaît de son propre cbef. Je ne m'arrêterai donc qu'à une seule question de détail.

Le Roi craint que je ne juge la France du jour d'après les impressions que j'ai pu recevoir sur les lieux mêmes en 1825. II n'en est pas ainsi. En J825, j'ai prévu une catastrophe qui, à mon avis, devait être prochaine; les archives de mon département en font foi, et les hommes du Gouvernement d'alors pourraient, de leur côté, me servir de témoins.

La situation actuelle de la France est une conséquence naturelle des antécédents de son histoire. C'est le règne de Henri IV qui ferme la période de l'ancienne France. Le dixseptième siècle, en brisant le contact qui existait entre le Trône et la masse du peuple, a, par une fort dangereuse réforme matérielle, préparé le libre essor des esprits dans le cours du siècle suivant. La révolution de 1780 n'a plus eu, à vrai dire, qu'à briser des formes; défait, l'ancienne Monarchie n existait déjà plus. Le premier cycle de cette révolution a été parcouru très-vite; une anarchie épouvantable a couvert le sol de la France, et la lassitude des masses a rendu possible à un soldat doué d'un génie incontestable de confisquer la

SUR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (l8i0). Ail

Révolution à son profit. Tout flans les conceptions de Bonaparte a été dirigé vers le rétablissement du pouvoir. Son entreprise a été couronnée d'un succès tout naturel. Les souvenirs des maux causés par le désordre étaient récents; la génération active de ce temps en avait elle-même été la victime et le témoin.

Dans cette génération plus que décimée par la guillotine et le canon, le sentiment le plus puissant était celui du besoin de repos. Pour amener la chute de l'Empire, il a fallu deux choses, la passion des conquêtes dont était animé l'Empereur, et la trop grande extension du sol qui a été le résultat de cette passion soutenue par le génie militaire. Avec la chute de l'Em- ])ire a commencé une ère nouvelle pour la France. Louis XVIII avait le choix, non entre le retour à ce que l'on a pris l'habitude d'appeler l'ancien régime, — deveim impossible, car les hommes n'ont pas la faculté de retourner à ce dont les éléments mêmes sont détruits, — mais entre un ordre monarchique nouveau, appuyé sur des bases monarchiques, et un état de choses qui, sous le nom de Monarchie, entourait le Trône d'institutions républicaines.

Louis XV III, au lieu d'asseoir le Trône, ainsi que l'avait fait Bonaparte, sur des bases franchement monarchiques, l'a fondé sur les principes înoderés du libéralisme de 1780. Dès lors la France a dû rentrer dans la série des révolutions. Celle de 1830 a été la crise de la Restauration, et le pays avance aujourd'hui vers la crise que devia sul)ir nécessairement la révolution de

Louis XYIII a entouré son Trône d'institutions républicaines, et celui de 1830 a été fo7idé snv le principe même de la république. Telle est la vérité, et il faut se placer sur ce terrain si l'on veut éviter d'établir le raisonnement sur une base erronée.

Le Roi Louis-Philippe a rendu un immense service à la France et à la paix de l'Europe en ne se laissant point effrayer par une réunion de difficultés aussi grandes que celles qui se sont rencontrées sous ses pas. Son habileté, la trempe de son esprit, sa connaissance des hommes, et une bien précieuse

428 RECUEIL DE DOCUMENTS (l835-18i8).

qualité, la patience, lui ont rendu possible de faire ce qu'en réalité il a déjà fait. Il a ménagé le sentiment commun à tous les peuples, celui du besoin de repos; il a donné à ce sentiment le temps et la possibilité de se former et de se prononcer. Ce qui rend aujourd'hui difficile au Roi d'avancer dans la voie qu'il s'est tracée, ce n'est pas le désaccord entre le Trône et les masses, mais ce sont les défauts inhérents aux institutions actuelles. Le Roi convient que, dans un sens absti'ait, j'ai raison ; il objecte, par contre, qu'il est impossible de parvenir par des voies directes à une reconstruction nécessaire. Je suis à cet é(jard de son avis ; mais à quelle conclusion conduit cet accord entre nos sentiments?

Le Roi est satisfait de la marche de la Chambre; je crois qu'il a raison. Il est satisfait de l'esprit qui anime son Cabinet; vous savez que je le regarde comme bien plus monarchique que ses devanciers. Le Roi espère que le temps éclairera toujours davantage le bon sens public. Je l'espère avec Sa Majesté, mais c'est le temps nécessaire qu'il s'agit de gagner, et c'est beaucoup livrer au hasard !

1375. Dans quel état se trouve cette France qui a la prétention de servir de modèle au monde, et qui ne sait plus que tourner dans un cercle vicieux formé par une demi-douzaine de noms propres! Quelle faute, d'un autre côté, que celle que le Roi a commise, par la demande de la dotation * ! On en cherche généralement la cause dans la seule question d'argent; pour ma part, je ne mets pas en doute que cette question ne joue un rôle dans les calculs de ce Prince, et peut-être même un grand rôle; mais je regarde également comme possible que des idées dynastiques d'une autre valeur ne soient point restées étrangères à une aussi triste conception. Le Roi peut s'être dit que l'individu doté p ni- le pays y poussait des racines.

* Il s a{;it de la dotation proposée pour le duc de INeinours à l'occasion de son tnarinjTc avec une princesse de Saxe-Cobourg. La Cliamlire des députés rejeta, le 20 lévrier, la proposition relative à cet ohjct.

(^ISotc de l'Editeur.)

SLR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (l,S4o). 429

G est du moins la thèse que j'ai déjà entendu soutenir, mais il est absurde de prétendre l'appliquer à la France.

Quel que puisse être le ministère qui sortira de la crise, il ne tiendra pas plus longtemps que ses devanciers, et un ministère Tliiers aussi peu qu'un autre. Le fractionnement des partis est trop grand, et il augmentera jusqu'à ce que la culbute de l'ordre de choses de Juillet ouvre une nouvelle arène aux amateurs de changement.

5 mars.

1374. Le ministère ^«rThiers* me semble, avec vous et avec le sens commun, une combinaison privée de toute saine pratique. Dans un pays comme la France, tout est possible, mais le privilège de rendre l'absurde pratique et tenable n'existe pas plus pour la France que pour tout autre Empire. M. Thiers devra le sentir lui-même, et s'il devait en être autrement, l'expérience lui prouvera ce que sa sagacité ne lui aurait point dit.

J'attends dès lors la solution de la ciise, et la solution que je regarderais comme la plus naturelle, ce serait le remaniement du ministère démissionnaire.

Arrive ce qui voudra, la faute d avoir demandé la dotation, et de la manière qu'elle l'a été, est bien grave. Il y a dans ce monde des choses qu'il ne faut point faire ; non qu'en ellesmêmes elles soient mauvaises, mais parce que les circonstances leur sont contraires, et que ce qui est possible dans tel lieu et sous tels auspices, cesse de l'être en dautres lieux et dans d'autres conditions.

L'affaire turco-égyptienne chôme à Londres. Je ne vous en parle pas, car, pour le faire, je devrais prévoir l'avenir qui l'attend, mieux qu'il ne m'est possible de le faire aujourd'hui. Comme nous n'avons pour le moment rien à en dire à Paris,

* Le l'^i'inais, Thiers prit la présidence du Conseil avec le portefeuille des aflaires étrangères; Rémusat fut ministre de l'intérieur; Cousin, de l'instruction publique; CuLières, de la guerre. Ce cliangement n'était pas encore connu à Vienne le 5 mars. (^Nole de r Éditeur.)

je ne toucherai la question avec vous que lorsqu il eu sera temps.

I""" mai.

1373. Le courrier que je ferai |)artir sous peu de jours vous informera de mes idées sur la situation en général. Je vous chargerai également d'une explication directe avec M. Thiers; elle portera le cachet d'une entière franchise et de cette bienveillance dont je suis animé pour les personnes, sans exception aucune, dès qu'il s'agit de servir les grands intérêts du corps social. Les hommes, — à commencer par mon individualité, — n'ont à mes yeux d'autre valeur que celle que leurs qualités, leurs vefrtus ou leurs défauts leur assignent dans les affaires. Ma vie publique est déjà tellement longue, que ceux dont les preuves sont moins faites se trouvent mieux placés et surtout plus à leur aise vis-à-vis de moi que je ne saurais l'être vis-à-vis d'eux, et cette vérité s applique bien évidemment à M. Thiers.

La situation politique est en général fort embarrassée, comme il aiTive toujours quand les hommes marchent sans trop s'occuper du point d'où ils partent ni de celui où il leur sera possible d'arriver. Ce fait tombe particulièrement à la charge de lord Palmerstou, quitta de l'avant sans même s'être assuré l'appui, qui avant tout lui serait nécessaire, de ses propres collègues. C'est ainsi qu'il a engagé sou pays dans quatre complications, savoir, avec la Chine, dans l'Asie centrale, avec Naples et avec les Etats-Unis d'Amérique. Cette dernière complication pourra devenir sérieuse, car les Américains y cherchent l'émancipation du Canada. La question des frontières n'est qu'un prétexte. Non content de tant d'embarras, lord Palmerston s'est encore fort audacieusement avancé dans l'affaire turco-égyptienne. Je viens d'envover à l'égard de cette affaire des instructions très-détaillées au baron de Neumann. Si je ne me trompe, elles devront ouvrir la voie à une entente entre les cinq Cours, et si tel devait être leur sort, elles auraient la valeur du commencement de la fin. Je vous mettrai au fait de mon travail par le courrier dont je tiens sous la plume Tex-

pédition, non pour que vous en fassiez usage envers le Cabinet français, mais pour votre information personnelle. Je n'entends pas, en effet, dévier de la règle que je me suis prescrite et que j'ai constamment vue porter de bons fruits, nommément de ne jamais faire dévier les explications du point où se traite une affaire. C'est à Vienne que, de prime al)ord, j'avais cru qu'une entente sur la grave affaire du Levant pourrait s'établir avec le plus d'utilité ; les événements en ont disposé autrement, et ils ont eu tort; mais le cas une fois échu, il faut rester fidèle au principe.

Vous verrez par ma prochaine expédition ce que je pense de la situation des choses en France ; je le dirai même à M. Thiers. Ce qui est certain, c'est que je regarde cette situation comme éminemment dangereuse, et que, comme les dangers qu'elle présente ne tirent pas leur source des seules dispositions des hommes qui se trouvent à la tète des affaires, mais qu'ils sont une conséquence forcée des conditions sur lesquelles repose l'édifice social en France, je n'ai que peu d'espoir que même les hommes doués de bonne volonté puissent combattre avec succès les difficultés provenant d'une force inhérente aux choses.

6 mai.

1576. Je vous adresse aujourd'hui une expédition bien clairement composée de deux parties. La partie politique est fort courte, car sur ce terrain je n'ai en vérité rien à dire au Cabinet français. A l'exception de la différence des positions des deux Cours, je ne trouve rien à débattre avec M. Thiers. Dans l'affaire turco-égyptienne, nous nous rencontrons dans ce qui est raisonnable, et si je ne me trompe, le Cabinet français devra finir par se ranger sur notre teirain, qui sera celui sur lequel se réuniront les cinq Cours. Pou?' votre infoi'ination particulière, veuillez prendre connaissance du dernier travail que j'ai expédié à Londres*. Ayez l'air d'en ignorer le con-

Voir le conflit turco-éjjyptien, n» 1391.

[Note de l'Editeur.)

tenu, sans vous gêner dans votre raisonnement, si des occasions pour cela devaient se présenter dans vos rencontres avec M. Tliiers. Comme nous suivons une ligne de saine pratique, ce que vous direz dans le sens de nos explications avec lord Palmerston pourrait vous être dicté par la simple logique.

Jamais ministre ne s'est mis dans une plus singulière position que le principal secrétaire d'Etat anglais, et cela à commencer par son attitude dans le Conseil même de la Reine. Lord Palmerston a un travers dans l'esprit qui l'empêche toujours d'avoir complètement raison dans une affaire quelconque. Là où son esprit marche droit dans le principe, il oublie de scruter les moyens d'exécution, tandis que là où son attitude pèche par la base, il est fertile en expédients. Dans le conflit turco-égyptien, il est placé droit sur la base des principes, mais ses idées sur les moyens comminatoires n'ont pas le sens commun. Je crois le kii avoir démontré par ma dernière expédition. Comme ce travail porte le caractère d'une assez sévère critique, je ne désire pas que celui sur lequel porte cette critique puisse me taxer d'indiscrétion si je la communique à d'autres Cours. La négociation entre les Cours étant concentrée à Londres, c'est là et pas autre part que nous élevons notre voix.

Si dans le point de départ de l'affaire turco-égyptienne lord Palmerston a raison, il en est, à notre avis, tout autrement dans le différend avec Naples*. Cette affaire s'aplanira, parce qu'une force de choses majeure le veut ainsi; mais elle doit compter parmi les plus ineptes de celles dans lesquelles les deux Cours se sont engagées. Le Cabinet français a saisi la balle

* Il s'agit du différend provoqué par le monopole du soufre établi en •Sicile. « 11 ne peut y avoir », écrit le prince de Metternicli dans la dépcctie (|u'il adresse le même jour à Apponyi, « (ru'une opinion sur ce différend; les deux parties cnntendantes ayant accepté l'intervenlion de la France, il ne iious reste tpi'un vœu à former, c'est qu'on parvienne à concilier le plus promptement possible les intérêts en litige. Dans l'affaire, les deux parties ont, selon nous, des torts qu'on peut faire entrer en compensation. La thèse de la violation du traité de 1816 par le contrat avec la Compagnie Taix, que met en avant le Cabinet anglais, nous parait pouvoir être contestée, tout

au bond, et à la place du Roi Louis-Philippe et de M. Thiers, j'aurais agi comme eux. Gela ne suffit pas pour rendre bonne une affaire mauvaise de sa nature.

La faute commise par le Roi de Naples, d'avoir ouvert la porte à l'ingérence française dans les affaires de son pays, portera de bien mauvais fruits, et cette faute est également imputable à lord Palmerston. Vous voyez que je fais ici la bonne part à la France, sans cberclier des excuses pour le Roi de Naples ni pour le principal secrétaire d'Etat anglais. La première joue *son jeu, et en cela elle a raison; les deux contendants ont de leur côté joué le jeu de cette puissance, et en cela ils ont commis une bien lourde faute. Veuillez vous expliquer avec le Roi et avec M. Tbiers, sur le fait de l'intervention française, de manière à ne point leur faire admettre l'existence d'un sentiment de jalousie de notre part à propos de la médiation française. Ce que nous font éprouver les fautes napolitaines et anglaises n'excite pas en nous le sentiment de la jalousie, mais celui de la pitié. Si jamais vous en trouvez l'occasion, demandez à M. Thiers ce qu'il aurait à nous lépliquer si nous avancions la prétention que le Roi de Naples, — qui certes est un Prince italien, — n'aurait pas le droit de demander l'intervention française sans en même temps réclamer la nôtre, et si, pour soutenir notre prétendu droit, nous allions occuper un point des côtes de son Royaume. Où, dans un pareil procédé, serait la différence avec le coup de main sur Ancône?

Metternich à Sainte-Aulaire. Vienne, 6 mai.

1577. J'ai reçu le 28 avril la lettre que vous m'avez fait riionneur de m'adresser. Ce n'est qu'aujourd'hui que j'ai pu

comme la marche politique de la Cour de Naples ne nous parait pas avoir été franclie, correcte et régulière sous tous les rapports. L'all'aire, dépouillée de toutes les considérations secondaires, est proprement une affaire d'argent, et des affaires de cette nature ne devraient jamais s'élever à la hauteur où celle des soufres est arrivée. Je vous invite à donner à M. Tliiers l'assurance que le négociateur français à Naples trouvera dans l'envoyé de l'Empereur tout l'appui indirect qu'il pourra désirer. » (^Note de l'Editeur.')

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