CHANGEMENT DE RÈGNE EN PHUSSE
la postérité. Mais Timpression que les vicissitudes d'un règne de quarante-trois ans, agité au début par les plus effroyables tempêtes et couronné par la paix la plus longue et la plus féconde dont l'histoire fasse mention, l'impression que ce règne toujours simple, toujours étranger aux artifices du métier, fait sur le peuple, sur toutes les classes, sur les bons et les méchants, nul ne la connaît, à moins d'avoir grandi sous cet heureux Gouvernement et d'avoir puisé en lui sa force vitale. Plaignez-moi donc, mon cher prince, car je mérite de l'être.
Ce n'est pas que je ne reconnaisse qu'il y a encore bien des choses à faire, à exécuter, à achever; ce n'est pas que je manque d'énergie, surtout quand il s'agit d'unir mes efforts à ceux de l'Empereur d'Autriche, pour assurer la force et la grandeur de notre chère patine allemande et pour créer ainsi, au cœur de l'Europe, une entente et une unité fécondes, confre lesquelles les vents contraires, de quelque côté qu'ils pussent venir, et les orages seraient impuissants. Mais ce qui me manquera toujours, c'est ce dont il était sûr d'avance, c'est-à-dire l'approbation enthousiaste de son peuple, qui avait la certitude que ce Souverain, aussi riche d'expérience que d'années, n'entreprenait jamais rien qui ne fût mûrement et froidement réfléchi. Avouez, mon cher prince, que j'ai raison.
Je remets tout entre les mains de Dieu. Vous, mon cher prince, vous n'appartenez pas à l'Autriche seule. Le fils du Roi de Prusse croit avoir des droits sur vous; aussi ne manquerai-je pas de vous regarder comme mon conseiller et mon ami, et de vous traiter comme tel, à moins que vous ne me fassiez entendre que vous ne voulez être ni l'un ni l'autre.
Adieu, cher prince; merci pour la belle et touchante lettre que vous m'avez écrite, pour l'amitié que vous éprouviez pour mon regretté père, pour l'affection dont vous m'avez déjà donné tant de preuves, et sur laquelle je compte tout particulièrement. Peut-être Dieu vous bénira-t-il comme il a béni mon père, pour le salut de l'Allemagne et de l'Europe.
Recevez, cher prince, l'assurance des sentiments d'amitië, d'estime et de confiance qu'a pour vous votre dévoué
Frédéric-Guillaume.
Metternicli à Trauttinansdorff, à Berlin (D.). Vienne, 27 juin 1840.
1596. Certainement on ne pourra jamais ériger un plus beau monument à la mémoire du Roi défunt que celui qu'il s'est élevé lui-même dans les paroles qui ont été publiées le 18 juin de l'année dernière *.
Il s'est peint dans ces quelques mots tel qu'il était; c'est précisément la manière simple et louchante dont il l'a fait qui est une garantie de l'exacte ressemblance du portrait ; de même elle explique l'impression profonde et générale que ces paroles vraiment royales produisent partout où on les entend.
Pénétré avant tout de la crainte de Dieu et animé de profonds sentiments religieux, dévoué au bien de son peuple et de ses enfants comme un vrai père, ferme quand il le fallait, extraordinairement clairvoyant en matière de haute politique, tel s'est montré Frédéric-Guillaume III pendant un règne de plus de quarante ans; c'est par ces qualités qu'il a réussi à sauver sa chère patrie des tempêtes les plus effroyables et des malheurs les plus profonds, et qu'il a pu léguer son Royaume à son successeur en le laissant plus grand, plus puissant et plus heureux qu'il ne l'avait jamais été auparavant.
Les actes par lesquels il est arrivé à ce glorieux résultat ont été accomplis au vu de tous; quant à la clef de sa conduite, c'est-à-dire les sentiments nobles et purs qui la lui ont dictée, elle est dans les documents du 1" décembre 1827 ; c'est là que les contemporains et la postérité trouveront le monument de la gloire du Roi, ainsi que la gloiification du principe monarchique bien entendu dans tout l'éclat de son développement.
* Dans son testament ilu l^ décembre 1827, qui fut publié dans le Moniteur officiel de la Prusse par suite d'un ordre de Cabinet (du 17 juin) du Roi Frédéric-Guillaume IV. (iVofe de l'Éditeur.)
CHANGEMENT DE RÈGNE EN PRUSSE (1810). 4Tl
Pour nous autres Autrichiens, il y a dans ces dernières A^olontés du Roi quelque chose de particuHèrement toucliant, à cause de l'analogie que nous trouvons, même sous ce rapport, entre la manière de voir et la manière d'agir de l'immortel Empereur François et celle du Roi Frédéric-Guillaume III. Chez ce dernier comme chez notre regretté Souverain, Tamour qu'il portait à son peuple, la reconnaissance des services qui lui avaient été rendus dans toutes les branches de l'administration, les vœux qu'il formait pour le salut et le bien de la patrie ont été l'objet de ses dernières pensées ; de même que les deux Souverains se ressemblaient dans la vie par des principes communs, par des destinées pareilles, par l'amour et le respect que chacun d'eux avait su inspirer à tous, de même ils se sont rencontrés jusque dans la mort par la manifestation des plus nobles sentiments, et cette dernière analogie a vraiment de quoi surprendre.
Si quelque chose peut consoler d'une perte comme celle que la Prusse vient de subir, ce sont assurément les garanties de sécurité que présente le caractère du Roi actuel, qui est connu depuis longtemps déjà, ainsi que tout ce qu'il a dit et fait depuis son avènement au trône.
Par l'ordre de Cabinet du 17 juin, le Roi s'est identifié avec les principes et les jentiments de son défunt père, qui ce jour-là même étaient révélés à tous; dans cette déclaration, faite à une heure aussi solennelle, la Prusse ainsi que l'Europe trouvent un motif d'espérer la réalisation de tout ce qui est juste et bien. En effet, quelles que soient les destinées que la divine Providence réserve , encore à notre partie du monde, elles trouveront la Prusse, un des plus solides appuis du système politique actuel, prête à toute éventualité, et cette puissance trouvera dans le contentement du peuple, dans son union avec son Souverain, dans une administration sage et régulière à tous les égards, des éléments de sérieuse résistance contre toute attaque et tout danger.