‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich. Publiés par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 2)Chapitre 57 sur 91 · L'ISOLEMENT DE LA FIIANCE · texte numérisé non relu

L'ISOLEMENT DE LA FIIANCE

COUnJES OBSERVATIONS DB METTEn>'ICH POUIl SAINTE-ADL.MRE .

(Annexe du n" 1399.)

liOO. Pour mener une affaire embrouillée vers une bonne fin, il faut mettre de côté toute polémique et se placer sur le terrain d'une saine pratique et bien en face des faits.

Voici ceux qui se présentent à l'heure qu'il est :

Méhémet-Ali est moralement anéanti.

Ni le Sultan ni les Cours signataires des actes du 15 juillet dernier n'entendent reporter celte mort civile à l'existence réelle de cet homme. Le maître ne peut pas aller au-devant du sujet; c'est à celui-ci de faire une demande en grâce.

L'Egypte pourra être replacée légalement soua l'administration du chef qui, dans ce moment, la gouverne illégalement.

Méhémet-Ali pourra être investi par le Sultan du gouvernement viager de l'Egypte. Sa Hautesse pourra lui concéder l'hérédité.

Dans le premier cas, il deviendra plus (ju'il n'a été.

Lequel des deux partis prendra le Sultan? C'est à lui qu il appartiendra d'en décider.

Que devront lui conseiller les puissances chrétiennes? Sans doute ce qui sera de nature à empêcher le renouvellement de scènes qui depuis si longtemps déjà menacent de troubler la paix de l'Europe.

Quant aux territoires de la Syrie, il est naturel que la marche des événements dans ce pays devra exercer de l'influence sur les décisions finales de la Porte. Méhémet-Ali ne peut être expulsé de cette province qu'avec l'aide des populations. Si celles-ci ne veulent pas du régime égyptien viager, il ne s'agirait pas de conserver ce régime, mais il faudrait l'imposer ; si le premier eût été difficile, le second serait impossible.

Si Saint-Jean d'Acre devait tomber au pouvoir du Sultan, il serait injuste de lui imposer la charge de replacer cette clef de la Syrie sous le gouvernement de Méhémet-Ali, en admettant même que celui-ci fût de la plus courte durée présumable. Si Saint-Jean d'Acre devait demeurer entre les mains des

.48ti RECUEIL DE DOCUMENTS (1835-1848).

Égyptiens, la question serait de savoir si, pour en finir, on ne ferait pas bien de conseiller au Sultan de rentrer dans la première alternative des arran(jements du 15 juillet. Il est clair que la question elle-même est soumise à des conditions matérielles.

Reste la question d'honneur.

L'honneur n'est jamais compromis quand une question complexe est conduite à une fin, et que cette fin est la paix politique. Méhémet-Ali n'étant plus rien moralement , tout ce qui lui sera rendu sur le terrain légal , le Gouvernement français pourra se l'attribuer; que celui-ci parle et s'explique à Londres, dans le centre qui y est établi, et dont la France, en s'abstenant de voter, n'est cependant point sortie; l'attitude de son Gouvernement sera alors appuyée sur une base d'action, à l'ouverture des Chambres , car une nég^ociation a la valeur d'une action.

Metternich à Apponyi, à Paris (E. D.). Vienne, 23 octobre 1840.

140i La guerre politique, Monsieur le Comte, est

une éventualité soumise à des conditions connues, et qui par conséquent est susceptible d'être calculée jusqu'à un certain point. Or, la fjuerre politique n'entre pas dans les chances possibles du moment, vu que les conditions qui devraient lui servir de base n'existent pas. Ce qui est possible, c'est une attaque qui ne s'appuierait que sur une propagande armée. Ce serait, en un mot, le mouvement s'insurgeant contre le repos, ou raml)ition masquée sous des phrases qui aujourd'hui ont perdu tout crédit; enfin, ce serait de la polémique appuyée par le canon. Que dans une société qui se dit en voie de progrès pareille chose soit possible, voilà une preuve suffisante de ce que vaut ce prétendu progrès. On ne saurait douter qu'un esprit de la trempe de celui du Roi Louis-Philippe ne repousse un jeu pareil. L'événement prouvera si sa position est assez forte pour arrêter le mal , si le mal devait avoir atteint la hauteur à laquelle l'opinion assez généralement accréditée en FAHope le croit arrivé.

Jamais l'Europe n'a offert un aspect pareil à celui qu'elle

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offre dans la présente circonstance. Dans son centre , un grand Etat se remue et se proclame en danger. D'où lui viennent ces dangers? Où sont les ennemis prêts à rattaquer? Pas un soldat en dehors des frontières de cet État, même dans les directions les plus éloignées, n'est en marche ; pas un arsenal ne travaille ; pas une idée de guerre ne s'est emparée des esprits ! Où donc est l'ennemi? C'est le pays qui pousse le cri de guerre , qui se couvre de soldats, qui fait un appel aux idées guerrières, qui menace ses paisibles voisms , et qui proteste en même temps de ses intentions pacifiques ! Ce pays se proclame insulté. De qui et par quelles voies 1 insulte lui serait-elle venue? Il existe un centre dans lequel, d'un commun accord, se débattent de grands intérêts, et non pas l'intérêt isolé de l'une ou de l'autre puissance, mais un intérêt palpitant et commun à toutes les puissances, un intérêt qui doit être réglé, car, s'il ne l'était pas, la guerre, la véritable guerre serait mévitable ; et à quoi bon ce centre, si l'on ne s'y explique pas , et si, au lieu de s'y expliquer, on va au-devant de ce qu il s'agit de rendre impossible? L'Europe, Monsieur l'ambassadeur, n'v comprend rien , et je suis tout aussi peu avancé que l'Europe ! . . .

Quel que soit le résultat fmal , M. Thiers s'est placé dans une position bien dangereuse pour lui et pour d'autres.

L Europe, Monsieur l'ambassadeur, jette contre lui un cri d'indignation; on juge mal l'Europe du point de Paris. La France, habituée à tous les genres de mouvement et de vicissitudes, se trompe si elle croit que l'Europe serait également prête à ployer devant les exigences de telle ou telle position ministérielle. Partir d'un calcul aussi faux, envisager comme de la sympatbie ce qui n'est que de la tolérance , c'est se tromper gravement; ce serait même se tromper à un point auquel la présomption la plus exaltée ne saurait atteindre. Aussi ne puis-je croire que ]\L Thiers vise à une prétention de ce genre; ce dont je l'accuse, c'est d'une audace mal calculée et d'une illusion de pouvoir qui n'a et ne saurait avoir d'autre valeur que celle d'une illusion. Cette aptitude à se livrer à rillusion du pouvoir ne se trouve-t-elle pas résumée dans l'axiome : Le Roi règne et ne goiiveryie pas ? axiome que repousse

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le bon sens, et qui renferme à lui seul les causes du malaise qu éprouve la France ainsi que de celui qu'elle déverse sur l'Europe tout entière.

Le Roi serait dans l'erreur s'il croyait que je ne reconnais pas la nécessité de conserver M. Thiers dans son poste actuel. Cette nécessité existe; car s'il faut regretter que ce ministre se soit'emparé d'une position où sa présence fait un mal incontestable, il n'en est pas moins vrai que ce mal est encore moindre que ne serait celui qu'il causerait en sortant d'une position dans laquelle il s est une fois compromis. C'est devant les Chambres que M. Thiers doit tomber ; toute autre chute serait un danger évident, et pour la France et pour l'Europe.

Il Y «^ souvent une différence immense entre le but

auquel vise un ambitieux et celui auquel il arrive ; il est porté vers ce dernier, soit par entraînement, soit contrairement à ses intentions, mais par cette faiblesse inhérente aux positions avancées et qui ne s'appuient que sur des bases fausses. Cette position est, je crois, celle du président du Conseil. M. Thiers a voulu faire du bruit, il a fait plus, il a voulu prouver sa force, et il se trouve placé en face de sa faiblesse ; il est léger, et il se croit du poids; il est, en dernier résultat, fort peu de chose pour faire le bien et une véritable puissance sur le terrain du mal. Tout cela est possible; je dirai plus, tout cela existe, et il faut dès lors se conduire en conséquence. Toute action cependant a ses bornes , et la nôtre doit également s'en reconnaître. On nous trouvera toujours faciles dans le choix d un mode d'action, mais inébranlables sur le terrain des principes; là, rien ne saurait nous faire reculer. S il s'agit de la force brutale , nous ne la provoquerons pas , mais nous l'attendrons de pied ferme.

Je vous invite, INIonsieur l'ambassadeur, à fixer l'attention particulière de M. Thiers et même celle du Roi sur les dernières lignes couchées sur la feuille volante que j'ai remise à M. le comte de Sainte-Aulaire (n» 1400) , si la présente expédition devait vous arriver encore avant que le Gouvernement ait dessiné son attitude devant les Chambres.

Ce qui est certain, c'est qu'une négociation, et même de

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simples pourparlers relatifs à une négociation, ont, ainsi que je l'ai dit dans cet écrit, la valeur d'une action suffisante pour justifier aux yeux d'une assemblée la réserve dans laquelle un Cabinet peut croire être obligé de se tenir.

Je m'arrête, Monsieur 1 ambassadeur, non que l'étoffe me manque pour allonger encore de beaucoup une dépécbe dont l'objet est aussi sérieux que l'est celui de la présente; mais si le temps me presse, il y a encore une aulre considération qui m'empêche de donner un libre cours à mes idées, et cette considération, la voici : c'est que tout ce que je pourrais ajouter à ce que je viens de vous dire, n'apprendrait rien au lioi Louis- Philippe, ni à vous, ni même à INI. Thiers. (.elui-ci a voulu de la situation qu'il s'est faite, ou il n'en a pas voulu. Dans l'une comme dans l'autre supposition, une défaite signalée l'attend. Il pourra être la cause de perturbations immenses et générales; il se peut que ces peiturbations se bornent au pays qu'il regarde comme une arène dans laquelle il lui a été réservé de produire son génie; peut-être enfin ce même pays le briserat-il. Dans aucun de ces cas, il n'atteindra le but qu'il s'était proposé. Il suffirait, pour qu'il en fût ainsi, du seul élément qu'il croit avoir enchaîné, la presse. Le Forum a toujours été l'arène dans laquelle ont succombé les tribuns; la presse libre, ce Forum en permanence , tient- elle en réserve un autre sort aux tribuns modernes? Je vous avoue que je ne le crois pas*.

* V^oir la lettre de Metteinich à Apponyi, du 23 octobre, n" 1383.

{Note de l'Éditeur.)

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