‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich. Publiés par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 2)Chapitre 69 sur 91 · MISSION DE WOYNA A SAINT-PÉTERSBOURG · texte numérisé non relu

MISSION DE WOYNA A SAINT-PÉTERSBOURG

de vue les dangers que court le corps social. Le nouveau ministère anglais nous a déclaré qu'il |se plaçait avec nous sur ce terrain; je désire que ses facultés puissent répondre à ses bonnes intentions. Ce qui est certain, c'est que sir Robert Peel n'est pas enclin à se livrer à une politique de fantaisie, et comme c'est lui qui conduit le Cabinet en véritable premier, nous pouvons abandonner à d'autres le culte des plans secondaires et les petits tracas, sans trop nous en mêler.

L'Empereur Nicolas suit sous plusieurs rapports, dans les affaires intérieures de son Empire, une ligne de conduite que je regarde comme devant ne pas porter de bons fruits. Gomme à cet égard nous ne pouvons rien modifier, il ne faut pas que nous nous en mêlions. Ce serait plutôt grossir le danger que le diminuer, et là où tout un système de conduite est erroné, les remontrances sur des questions de détail ne servent à rien.

Je n'ai encore aucune notion sur le remplaçant de M. de Tatistscheff, ni à l'égard de Vintérîm, s'il doit y en avoir un. M. de Struve tient à en rester chargé, et le comte de Medem voudrait y être appelé de son côté. Comme dans tout cela il y a du tripotage, je me borne à la simple attente.

Metternicli au comte Woyna, à Saint-Pétersbourg (E. D.). Vienne, le 3 novembre 1841.

1427. J'ai attendu d'être de retour à Vienne pour vous adresser une expédition assez intéressante. Pendant les trois mois que j'ai passés éloigné de notre capitale, j'ai pu, sans inconvénient pour le service public, garder le silence envers l'ambassade à Saint-Pétersbourg : j'avais en M. le comte de Medem un témoin de mes impressions de chaque jour, et d'ailleurs, durant ces trois mois, il n'y a eu sur le tapis aucune affaire diplomatique proprement dite. Aujourd'hui encore, je n'ai à vous entretenir d'aucune affaire; ce que j'entreprendrai, c'est de vous tracer le tableau de l'Europe tel qu'il se présente à mes yeux.

Je viens de vous dire que dans le cours des derniers mois il

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ne s'est pas présenté d'affaire politique définissable, et c'est l'exacte vérité. Il faut toutefois restreindre cette assertion à de justes bornes, et on se tromperait fort si on voulait l'étendre jusqu'à admettre que l'Europe serait tout d'un coup entrée dans un état de repos parfait. Il n'en est rien ; la matière propre à féconder les germes des perturbations futures ne manque pas, — et c'est aux époques où les choses sont ainsi placées qu'il est du devoir des hommes chargés de la direction des Cabinets de se vouer à l'examen des éventualités qui pourront faire un appel à leur activité dans un avenir plus ou moins rapproché.

Depuis longtemps, Monsieur le comte, je nourris la conviction que, pour ne point se tromper sur notre époque, il est indispensable de savoir ne point confondre entre elles les questions sociales et les questions strictetnent politiques . Si j'avais pu jamais douter de cette vérité, il m'eût suffi d'observer le soin que prennent les factieux de mêler les deux éléments, pour ne point me régler d'après leur marche, mais pour suivre au contraire celle que me dictait mon propre jugement. L'année 1840 et les suites qu'elle a eues sont là, du reste, pour constater la différence qui existe entre les questions spciales et les questions purement politiques, et il devra vous suffire de suivre la marche des événements pour vous en convaincre.

L'année 1840 a commencé sous le poids d'une grave affaire politique. 11 ne s'agissait de rien moins que d'empêcher la chute du Trône ottoman et d'écarter les suites incalculables que ce grave événement aurait nécessairement amenées s'il se fût accompli.

Cette question, qui de sa nature était du domaine politique, n'a pas tardé à tourner en une question sociale. La France, en proie à une maladie sociale, a jeté le masque ; l'élément ré' volutionnaire a bien vite pris la place de l'élément politique. Ce serait prendre une apparence pour la chose même, une prétention pour la réalité, ce serait en un mot se tromper sur un fait important, que d'accorder à M. Thiers la valeur d'un homme politique. L'élément politique a certes joué un rôle

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dans le drame, mais son importance a été minime si on la compare à celle de la pensée révolutionnaire qui animait le chef du Cabinet du 1" mars et qui, dans son pays, lui a valu l'appui des partis les plus avancés de la gauche. Dans tout le cours de l'affaire turco-égyptienne, nous avons été guidés par le sentiment de la nécessité de ne point confondre les deux éléments que je viens de signaler, et qui l'un et l'autre se trouvaient réunis dans cette affaire. Ce qui alors me parut d'une haute importance, c'était d'arriver à saisir le moment opportun pour effectuer leur dédoublement. Les folies du ministère du 1" mars marquèrent ce moment, et si vous consultez les actes de l'époque, vous y découvrirez la déclaration que j'ai faite à Kœnigswart à l'ambassadeur de France : que l'Empereur notre auguste Maitre ayant deux attitudes à garder, celle de Monarque européen et celle de premier membre de la Confédération germanique, et ayant dès lors à remplir des devoirs d'une nature diverse. Sa Majesté Impériale saurait, en sa qualité de signataire du traité du 15 juillet, satisfaire aux engagements que lui avait imposés l'accomplissement de cet acte, tout comme Elle saurait remplir ses devoirs envers la Confédération germanique menacée par la France, bien que ce grand corps politique fût resté absolument étranger à l'affaire du Levant. Cette déclaration devint efficace par l'appel que nous fîmes à nos confédérés de se tenir sur leurs gardes. Les suites de l'attitude que nous prîmes envers la Confédération germanique, et dans laquelle nous avons été franchement secondés par la Prusse, ne se sont point fait attendre ; l'Allemagne, qui s'est sentie attaquée dans sa dignité nationale et blessée dans ses intérêts les moins douteux par la marche révolutionnaire de la France, s'est levée comme un seul homme pour la défense de son honneur, de ses droits et de son sol, — et le Cabinet du 1" mars est rentré dans le néant.

Cette phase, Monsieur le comte, n'avait point été prévue par les hommes à la fois légers et audacieux dont était composé ce Cabinet; les résultats n'en furent que plus décisifs. L'événement réveilla dans toute l'étendue de la Confédération germanique un sentiment national comme il ne s'en était pas montré

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depuis les années 1813 et 1814. Une notable et importante différence existe toutefois entre les deux époques. Le mouvement moral qui, dans les années susdites, a eu lieu en Allemagne, était empreint d'idées révolutionnaires; dans la circonstance présente, le sentiment populaire s'est trouvé dégagé de tout alliage de ce genre. Le temps et Texpérience ont agi sur l'esprit allemand, naturellement réfléchi, et l'exemple donné par la France limitrophe, ainsi que l'abjection dans laquelle sont tombés les pays entrés dans le système révolutionnaire français de 1830, ont certes eu une grande part au changement qui s'est opéré dans le sentiment public en Allemagne.

Ces faits établis, il en ressort une altération notable dans la situation relative de l'Europe. Le grand corps politique qui, sous le nom de Confédération germanique, est placé au centre du continent, ne s'était pas encore montré sur la scène politique depuis ses vingt-cinq années d'existence. Sa première apparition a fait taire la jactance française, et la Confédération a eu le sentiment de sa propre valeur. Par ce seul événement, les principes conservateurs ont acquis une force qu'il est du devoir des puissances qui professent ces principes d'entretenir.

Trois puissances sont appelées par la nature des choses, par leur indépendance et leur force, ainsi que par leur propre intérêt, à se regarder, à cet égard, comme solidairement engagées au soutien d'une cavise qui leur est commune; ce sont les trois grandes Cours continentales. Une quatrième puissance, la Grande-Bretagne, si elle consulte son intérêt bien entendu, doit être disposée à se joindre aux efforts communs des trois autres Cours et de la Confédération germanique, ainsi qu'à ceux de tous les autres Etats continentaux qui sont encore libres de leurs mouvements pour résister à la politique envahissante et à la propagande révolutionnaire. En présence d'une résistance aussi fortement organisée, la France ne se permettra pas de sitôt de reprendre des allures qui lui ont si mal réussi naguère.

Ce Royaume, — il ne faut pas se le dissimuler, — est livré

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et restera encore longtemps voué à tous les maux qui sont la suite inévitable d'une révolution soc'r.îe. La marche du temps a opéré sur la France conform'^'inent aux lois de la nature. Un corps sans base ne saurait résister à Tinfluence des causes qui agissent pour l'ébranler, et ce n'est pas avec des grains de sable que Ton peut construire un édifice. Placée sous le poids de conditions pareilles, la France doit rester livrée à tous les genres d'incertitudes et de tourments. Un grand État dans lequel le sentiment de l'autorité et celui de la discipline sont à peu près éteints, doit devenir le jouet des événements, et il faut bien ranger dans cette classe les qualités comme les défauts des individus qui arrivent au timon des affaires.

En comparant la tendance active du ministère de huit mois et la ligne suivie durant cette époque avec les événements de Triimée dernière, la France a dû trouver fort sensible le mouvement rétrograde auquel elle s'est vue forcée. Ce qui a tourné pour le monde en un bienfait a dès lors dû prendre pour la France un tout autre caractère et retomber d'un grand poids sur les gouvernants comme sur les gouvernés !

L'Angleterre, de son côté, a traversé une crise dont les éléments conservateurs, encore puissants dans ce pays, pourront tirer un parti utile. Vous savez, Monsieur le Comte, ce que dans tous les temps j'ai pensé de la prétendue alliance entre les deux puissances maritimes. La première occasion qui s'est présentée depuis la Révolution de Juillet, et dans laquelle les deux Cours ont eu à débattre une question d'intérêt véritable, une question politique sérieuse, et non une fantaisie révolutionnaire, a dû mettre un terme à une fantasmagorie qui, pour n'avoir point de consistance, n'en a pas moins pesé d'un gfrand poids sur l'Europe !

L'Espagne s'enfonce toujours davantage dans les horreurs de sa révolution, et il ne se passe pas de jour qui ne soit une leçon pour les Cours qui, contrairement au bon droit et à la saine politique, se sont prononcées en faveur des causes de cette révolution. La phase à laquelle est arrivée la malheureuse Espagne sera passagère comme celles qui l'ont précédée, et la prévoyance humaine ne va pas jusqu'à pouvoir

prédire le sort réservé à ce malheureux Royaume! L'Espagne restera longtemps encore une source de dangers pour la France, et une cause de gène entre cette puissance et la Grande-Bretagne.

Les Royaumes Scandinaves courent grand risque de subir des perturbations, et il n'y a que la sagesse des Princes qui en occupent les trônes, soutenue par une heureuse chance, qui puisse en préserver ces pays ou du moins parer aux dangers de ces crises.

La Confédération helvétique, qui, malgré le peu d'étendue de son territoire, n'en est pas moins importante à cause de sa position géographique, s'avance chaque jour davantage vers des catastrophes intérieures. Là aussi les théories subversives de tout ordre social exercent leurs ravages; à moins d'incidents heureux, mais placés en dehors des calculs ordinaires, la guerre civile s'engagera sur le pire des terrains, celui dune guerre de religion !

Les divers États italiens se maintiennent dans cette tranquillité propre aux pays qui placent au premier rang de leurs intérêts la conservation du bien-être matériel. Favorisée de tous les dons de la nature et avertie par l'insuccès des tentatives révolutionnaires passées, de celui qui attendrait des essais du même genre dans l'avenir, l'Italie n'offre pour le moment rien qui soit particulièrement digne de fixer l'attention spéciale des puissances conservatrices.

Restent l'Empire ottoman et le nouveau Royaume hellénique. Quant au premier, il ne saurait entrer dans :mon idée de vous apprendre rien qui ne soit déjà consigné dans les nombreux travaux que renferment les archives de l'ambassade et dont les événements des dernières années ont constaté la valeur. Les deux Empereurs ont adopté à l'égard de l'Empire ottoman les mêmes principes comme base de leur politique. Ils A-eulent la conservation de cet Empire, et ils doivent dès lors vouloir également les moyens par lesquels ce but peut être atteint. La politique française s'écarte de la ligne conservatrice aussi souvent que les circonstances se prêtent à des déviations de cette nature. Celle de la Grande-Bretagne est

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plus correcte, mais également soumise à des conditions liées à la situation {)articu]ière de cette puissance. Aussi longtemps que les Empires limitrophes de la Turquie resteront fidèles à leurs engagements réciproques, la Porte ne courra pas le risque de crouler.

Comme je consacre une dépêche à part aux affaires de la Grèce, je passe ici cet objet sous silence *.

De l'ensemble du tableau que je viens de vous tracer, je tire la conclusion suivante. Si le moment actuel n'offre pas une affaire politique en instance, il n'en est pas pour cela moins riche en germes de désordre très-dignes de fixer l'attention des puissances conservatrices. La position de l'Europe, envisagée dans son ensemlile, s'est améliorée, parce que le temps a fait justice des essais que l'esprit révolutionnaire avait annoncés aux masses comme renfermant le gage assuré d'une amélioration sociale. Les Chartes-vérités, les Gouvernements à bon marché, la fraternité entre Etats constitués d'après un même programme, ne séduisent plus personne ; le libéralisme niais, en un mot, s est éteint faute de succès dans ses entreprises ; le radicalisme est resté, et il aura des fauteurs et des acolytes aussi longtemps qu'il y aura des esprits faux, des ambitieux de mauvais aloi et des envieux, c'est-à-dire, aussi longtemps qu'il y aura une société humaine. Si à cet égard les temps amènent une différence, elle ne réside que dans le plus ou moins de chances de succès ou de défaite que telle ou telle époque offre aux entrepreneurs de bouleversements d'Etats régulièrement constitués; en admettant la vérité de cette remarque, lépoque actuelle me parait présenter plus de

* Dans cette dépêche de même date qui concerne l'affaire grecque, le prince de Metternich parle des difficultés qui s'opposent à l'organisation du nouvel Etat, ainsi que du manque de personnalités propres à former un bon* gouvernement. Puis il dit : « Deux maux accablent la Grèce : l'un, c'est le travail de la faction révolutionnaire et conquérante; l'autre, celui de la faction phiiorthodoxe, également conquérante, mais différant dans ses vues d'organisation intérieure. Le Roi, qui se trouve placé entre les deux partis, en inclinant toutefois vers le second, n'abonde pas moins dans les idées d'agrandissement territorial communes aux deux partis. »

(Note de F Editeur.)

difficultés aux anarchistes, parce que les Gouvernements et les peuples sont davantage sur leurs gardes.

Les uns et les autres voient aujourd'hui bien plus clair qu'avant 1830 sur les prétendus bienfaits des théories libérales dans leur application à l'organisation intérieure des États. Ce qui s'est passé entre 1830 et 1841 a rendu le même service à TEurope en ce qui concerne l'application des préceptes du libéralisme à la politique proprement dite, et c'est de nouveau la France qui a été appelée à donner cette leçon au monde !

La preuve, à mon avis, la plus éclatante de ces vérités, c'est le réveil de l'esprit national allemand, dégagé de l'élément révolutionnaire qui avait entaché ce sentiment entre les années 1808 et 1814. Ici l'amélioration de la situation est évidente. La partie occidentale du continent européen subit les conséquences de la révolution sociale qui, depuis plus d'un demi-siècle, n'est pas encore arrivée à son terme, et qui ne présente même jusqu'ici aucune issue. Si le centre et la partie orientale de l'Europe ont ressenti le contre-coup de ces secousses, ils se sont cependant soutenus; les Empires y reposent encore sur leurs bases, et les moyens employés durant la crise pour résister au choc ont aujourd'hui plus de force qu'à bien des époques antérieuro j ; il en est ainsi nonseulement parce que ces moyens sont éprouvés, mais parce que le sentiment public lui-même vient davantage à leur aide. Forts de cette conviction, nous continuerons, pour notre part, à suivre la direction que nous envisageons comme sanctionnée par l'expérience. Nous ne nous laisserons point dérouter de cette direction ni arrêter dans notre marche par ce qui, dans le grand ensemble des positions, ne compte que comme des incidents. L'affaire turco-égyptienne a été un incident; un édifice depuis longtemps ébranlé menaçait ruine; des secours lui ont été portés par les puissances conservatrices; la fausse politique a voulu eiifraver les secours; les puissances ne se sont point laissé détourner de leur correcte entreprise, et l'événement a donné gain de cai:se à la politique saine contre la politique malsaine.

TABLEAU DE LA SITUATION DE L'ESPAGNE (l84l). 587

Veuillez, Monsieur le comte, communiquer la présente dépêche à M. le comte de Nesseirode. S'il entre dans mes habitudes de tracer vers la fin de chaque année à nos principales missions un compte rendu de nos impressions sur les résultats des événements de l'année, j'éprouve une consolation véritable d'avoir pu, en résumant les données du présent aperçu, signaler plus d'éléments de force que de faiblesse. Ce qui augmente en nous ce sentiment et ce qui forme la base la plus forte de notre confiance dans le succès de l'avenir, c'est la certitude où nous sommes que sur d'aussi importantes matières notre pensée se rencontre pleinement avec celle de nos alliés.

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