‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich. Publiés par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 2)Chapitre 70 sur 91 · TABLEAU DE LA SITUATION DE L ESPAGNE · texte numérisé non relu

TABLEAU DE LA SITUATION DE L ESPAGNE

1428. Metteniich à Neuinann, à Londres (E. D.). Vienne, le 19 décembre 1841.

1428. Afin d'épargner à lord Aberdeen la peine de faire des recherches dans les actes (travail qui devient superflu dès qu'on peut y suppléer par un simple exposé des faits), je vais entieprendre de rassembler dans un tableau succinct toutes les données nécessaires pour éclaircir en plein notre attitude dans l'affaire espagnole, et le point de vue général sous lequel nous l'envisageons. Je prendrai à tâche d éviter les raisonnements qui touchent au terrain de la polémique, et de même les argumentations qui ne font appel qu'au sentiment.

Le Roi Ferdinand YII, en signant son testament, a interverti l'ordre de succession à un trône qu'il occupait lui-même en vertu de la pragmatique du Roi Philippe V, fondateur de la dynastie des Bourbons en Espagne.

L'effet de cette mesure a dû être, et a été en effet, qu'au moment du décès de ce Monarque il s'est présenté deux concurrents pour la couronne d'Espagne. L'un des compétiteurs était l'Infant Don Carlos, qui, en sa qualité de premier agnat masculin de la Maison régnante, représentait le successeur

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légitime, en verlu de la pragmatique de Philippe V; l'autre était rinfante Isabelle, qui réclamait le trône en verlu de l'acte testamentaire de son père. Dès lors il y a eu deux individualités, dont chacune a pu faire valoir en sa faveur un titre au trône: Don Carlos, en vertu d'un acte qui était entré dans le droit public européen ; sa rivale, en vertu d'un acte de la volonté du dernier Roi. Or, comme dans un même pays il ne peut y avoir deux Rois investis des mêmes droits, et comme les protestations de Don Carlos avaient aussi peu de prise sur les droits de l'Infante, que l'état de possession de celle-ci pouvait invalider les droits de son oncle, il en est résulté nécessairement un conflit matériel en Espagne même. Si, dans une cause entre particuliers, un procès s'était élevé entre le premier mâle appelé à la succession dans une substitution masculine ordinaire, et la fille du dernierusufruitier de cette substitution, il n'y a pas de doute que l'autorité judiciaire se serait, avant tout, sentie appelée à examiner la validité des titres sur lesquels se fonderaient les prétentions opposées. Le résultat d'un pareil examen eût sans doute été de nier à l'usufruitier d'une substitution le droit d'altérer parun simple acte testamentaire, soit la substance de 1 objet, soit l'ordre de la succession dans l'usufruit d'un objet dont le testateur avait eu la jouissance en vertu du titre qu'il avait puisé dans l'acte du premier fondateur.

Aussi ce sentiment a-t-il tout naturellement, quoique tacitement, prévalu et dû prévaloir, aussi bien dans la régence de la jeune Reine, qu'auprès des Cours auxquelles Tavénement de cette dernière a été annoncé. La notification de l'avènement d'Isabelle n'a pu porter un caractère autre que celui d'une demande de reconnaissance ; il en eût été différemment de l'avènement du Roi Charles V, dans le cas où le testament de Ferdinand VII n'eût point existé. Ce prince aurait succédé à son frère, comme les Rois ses devanciers se sont succédé depuis Philippe V; en un mot, comme l'Empereur Ferdinand a succédé à François I", comme le Roi Frédéric-Guillaume de Prusse vient de succéder à son père, et comme la Reine Victoria a succédé à son oncle. Il est évident que l'avènement à

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un trône ne peut donner lieu à contestation que lorsque Tordre de succession se trouve interverti par une cause quelconque.

Cette règle générale posée (et elle n'admet pas d'exception), nous sommes prêts, pour notre part, à reconnaîlre en principe que le règleme?it de l'ordre de succession au trône, de même que celui de la magistrature suprême dans les Républiques, est l'un des attributs de l'indépendance des pays, et que pour donner à l'étranger un droit de contrôle légal sur ces situations importantes, il faut que les parlies soient liées par des traités. Ce principe, qui repose sur le respect de l'indépendance des Etats, ne saurait cependant avoir une portée unilatérale. La liberté doit être la même pour tous les États. Si un pays se reconnaît le droit de changer chez lui l'ordre de succession ou toute autre loi fondamentale, il entre dans la faculté de tout autre Etat de consulter ses propres convenances, soit politiques, soit morales ou autres, pour régler ses rapports avec ce pays. C'est ainsi qu'il est entré dans les droits des puissances de reconnaître ou de ne pas reconnaîlre la République française et l'Empereur des Français, ainsi que le Rç^i Louis-Philippe. La guerre peut devenir la conséquence de l'exercice de ces libertés diverses, mais dans ce fait njême se trouve la preuve que la question ainsi placée est du domaine de la politique.

Cela établi, arrivons à l'emploi que notre Cour a fait de son incontestable liberté d'action. Ainsi que je vous l'ai dit dans l'une de mes dépêches du A décembre, l'Autriche s'est abs~ tenue, et c'est dans cette attitude de pleine liberté que nous nous trouvons encore placés aujourd'hui.

Pour compléter cet exposé, et pour résumer la pensée qui m'a guidé en le complétant, j'établis en thèse que, dans la question dont nous nous occupons, comme dans toute question de haute politique, il faut distinguer deux éléments, savoir le principe, puis le fait en face duquel viennent se ranger les convenances. Trop souvent, dans les affaires, les éléments se trouvent en contradiction, et la raison calme et froide parvient seule à arrêter les conséquences graves et compro-

mettantes d'un pareil désaccord qui immanquablement tendent à se faire jour dans toutes les directions. La question de la succession espagnole offre un nouvel exemple de cette triste condition des affaires humaines. D'après notre intime conviction, le droit (ou ce qui est la même chose, le principe) est en faveur de Don Carlos, tandis que le fait est contre lui. Lorsqu'un intérêt aussi gravesetrouvait placé dans une pareille situation, quelle attitude pouvait prendre une Cour placée à distance, comme l'est la nôtre, si ce n'est celle que nous nous sommes imposée? Nous nous sommes tenus à l'écart, nous avons évité de nous prononcer explicitement sur la question de droit, et nous nous sommes placés en face de celle de fait. Or, comme ce fait ne nous a encore jamais offert ni motif de confiance pour le présent, ni une base quelconque de durée et de solidité pour l'avenir, — nous n'avons pu prendre un autre parti que celui de mettre en panne, nous ménageant ainsi une liberté d'action entière, selon les exigences du temps et des circonstances.

C'est dans cette position que nous sommes encore placés, et la question du jour est évidemment de savoir si nous devons la changer contre une position nouvelle.

Le sentiment du Cabinet britannique peut être résumé dans les propositions suivantes :

Il regarde l'Espagne comme placée dans une situation digne d'exciter la sollicitude des puissances, et cela tant sous le point de vue politique que sous celui des considérations de simple humanité. Il reconnaît à ce pays une franche tendance monarchique, et il aperçoit cette même tendance chez le Régent actuel.

La disparité de politique qui existe par rapport à l'Espagne entre la Grande-Bretagne et la France est, aux yeux du Gouvernement britannique, un germe de dangers, et pourrait même finir par amener entre ces puissances un conflit de nature à troubler la paix générale.

Il désire dès lors que les grandes puissances qui, jusqu'à cette heure, n'ont point reconnu la Reine Isabelle, se décident dans un bref délai à se faire représenter à Madrid.

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Enfin, dans la dépêche de lord Aberdeen à sir Robert Gordon, en date du 4 de ce mois, le principal secre'taire d'État déclare que le Cabinet britannique regarde la question d'un futur mariage de cette princesse comme étant du domaine particulier de l'Espagne.

11 nous est démontré que les Cours d'Autriche, de Russie et de Prusse, en prenant envers l'Espagne en révolution une attitude expectante, en s'y maintenant jusqu'ici sans déviation, se sont créé une position forte comme le sont généralement celles qui, établies sur une base correcte, assurent à de grands corps politiques une entière liberté de mouvement. Dans les circonstances du moment, les Cours qui sont placées ainsi feront-elles bien ou mal d'opérer un changement dans leur attitude? Telle est, en réalité, pour ces Cours, la question du jour, et je vous avouerai même. Monsieur le baron, que les ouvertures confidentielles du Cabinet britannique ont seules pu nous engager à dire aujourd hui ce que nous en pensons.

D'après tout ce que j'ai déjà exposé dans la présente dépêche, il est clair que les noms propres — tels que ceux de Don Carlos, d'Isabelle et de Christine — n'ont en aucun temps influé sur le choix de notre attitude, et c'est par suite du développement fortuit des événements, qu'un nom comme celui d'Espartero se présente dans ce moment empreint d'une valeur que, depuis l'existence du déplorable conflit espagnol, nous n'avons attribuée à aucune individualité.

Mais quelle est la valeur de cette individualité? Espartero, qu est-il et que peut-il? Sa pensée, assure-t-on, est monarchique; mais quelle est la direction que suit cette pensée? Est-elle monarchique dans un sens pratique espagnol et exclusivement favorable au trône de la Reine? Exclut-elle toute vue d'ambition personnelle, ou reste-t-il encore de la place pour l'ambition individuelle ? Ces questions, je les formule de bonne foi et sans arrière-pensée aucune; nous posons ces questions parce que nous ignorons complètement quelles peuvent être les qualités de l'esprit et du cœur de cet homme, et parce que nous croyons fermement qu'Espartero lui-même est

tout aussi peu à même que nous de calculer la force ou la faiblesse des chances dont un homme (fùt-il doué de toutes les qualités qui constituent la force morale et matérielle requise) pourrait disposer dans un pays comme l'Espagne d'aujourd'hui, pour y rétablir l'ordre public.

Espartero a, sans aucun doute, acquis de la force, et c'est évidemment aux hommes imprudents qui ont voulu rappeler la Reine Christine à la Régence, qu'il en est en partie redevable. Ce renforcement de position aura-t-il de la durée, ou ne faut-il y voir qu'un de ces succès éphémères, semblable à tant d'autres dont nous avons été témoins pendant la longue lutte des factions en Espagne ; un de ces succès sur lesquels, pour notre part, nous n'avons jamais fait aucun fond, et que l'expérience a constamment démentis? A cet égard, je puis liardiment me référer au jugement que nous avons hautement exprimé, dans le temps, sur la durée du règne de Christine, que nous avions fait dépendre de la présence de Don Carlos en Espagne. La chute du parti de l'ex-régente tournera-t-elle en faveur de son successeur au pouvoir ou contre celui-ci? Je ne saurais, en eonscience, fixer à cet égard ma pensée, ce qui doit me conduire tout naturellement au désir de laisser au temps le soin d'éclaircir les positions dans un pays où habituellement ce qui arrive n'est presque jamais la conséquence naturelle des causes.

Mais, Monsieur le baron, ce n'est pas là répondre à la pensée qui prédomine dans les explications tout amicales et bienveillantes dans lesquelles le principal secrétaire d'Etat vient d entrer avec nous. Lord Aberdeen ne se porle garant de rien : il espère, et il appuie ses espérances en grande partie sur le changement d'attitude de notre Cour à l'égard du nouveau trône espagnol.

Le Cabinet britannique ne saurait désirer ni plus sincèrement ni plus vivement que nous le retour de l'ordre dans la péninsule Ibérienne, et c'est parce que tel est le cas, que nous nous sentons appelés à pondérer scrupuleusement les chances de servir cette cause ou de lui nuire. Nous nous sentons à cet ^gard quelque force morale \ cette force, nous avons su nous la

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ménager par l'attitude passive que nous avons prise, non certes pour nous y maintenir à perpétuité, mais pour utiliser au profit de l'Espagne et d'une saine politique le passage de l'attitude expectante à une position définitive.

Le moment d'opérer ce changement est-il venu ? Je commence par déclarer que, quelque libre que soit notre attitude^ l'usage qu'il nous est permis de faire de cette liberté se trouve cependant subordonné à une entente avec les Cours qui, avec autant de franchise que de constance, ont partagé et partagent encore notre marche politique à l'égard de l'Espagne.

Si le Gouvernement qui aujourd'hui fonctionne en Espagne renferme en lui-même la garantie de sa durée, si ses vues sont monarchiques, — et pour être espagnoles elles doivent l'être; — s'il possède l'habileté, sans laquelle la force n'est rien; s'il est animé de l'amour du bien public, qui élève les hommes au-dessus des mauvaises passions ; si, en un mot, les hommes qui composent ce Gouvernement possèdent toutes les qualités requises pour rassembler autour de celui-ci la nation et pour abattre les partis qui décbirent le pays, — alors certainement il est digne de constituer une autorité de fait, avec laquelle il y aura possibilité d'établir des relations.

Mais y a-t-il moyen de constater l'existence du fait autrement que par l'expérience? J'avoue ne pas le croire. Lord' Aberdeen nous dit que ce sont précisément ces délais qui deviennent une cause de faiblesse pour le Gouvernement qu'il s'agirait de renforcer. Ceci, sans doute, est possible, mais ne saurait produire cet effet que sur une autorité qui de sa nature déjà est tellement faible, que, pour ne pas succomber à l'intérieur, il lui faut l'aide de l'étranger. Or, cette aide est d'une bien faible valeur en Espagne.

Mais admettons, par impossible, qu'il puisse en être autrement, encore faut-il savoir ménager avec habileté l'emploi du dernier moyen dont disposent les Cours pour servir la cause du retour à l'ordre dans ce malheureux pays, et la question, envisagée sous ce point de vue, acquiert une valeur pratique. Plus nous sommes prêts à considérer comme une ressource VI. 38

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pour l'Espagne le changement d'attitude des Cours qui jusqu'à cette heure se sont tenues à l'écart du désordre effrayant qui désole l'Espagne, plus il est naturel que nous désirions ne point dépenser inutilement ce qui, aux yeux du Cabinet anglais, a la valeur d'un remède. A cet effet, ne serait-il pas possible de tirer parti de ce qui, à tort ou à raison, est regardé comme une force à prêter au bien, pour s'assurer des vues de l'homme qui est à la tète du Gouvernement espagnol, au moyen de ce que j'entends par les mots : une liquidation desa pensée et de ses moyens d'exécution; c'est-à-dire, un exposé de sa part, propre à justifier la détermination qu'auraient à prendre les Cours à la suite de la mise en évidence de ces vues et de ce que ces moyens offriront de correct et d'efficace ? Le temps ici ne serait point perdu, car si, d'une part, nous ne saurions nous avancer seuls, d'autre part, il est certain que, si le temps requis pour régler une marche d'une aussi haute conséquence devait manquer au pouvoir du Régent actuel, ce pouvoir ne renfermerait pas en lui-même la garantie requise pour sa durée.

Je répéterai ici une formule dont je me suis déjà servi, parce qu'elle est bien évidemment applicable au sujet que je viens de traiter avec cet esprit de franchise qui sert le mieux à éclaircir les positions, en mettant les hommes et les choses à la place qui leur appartient. Cette formule est la suivante : « Là où manque une base de principes et où, dès lors, il ne peut s'agir que de la reconnaissance d'une position de fait, la moindre des prétentions que l'on puisse former, c'est d'acquérir une idée claire de la valeur de ce fait. » J'ajouterai à cette formule la considération que l'anarchie, qui également est un fait, ne devant jamais être sanctionnée volontairement, il s'agit avant tout de s'assurer si, croyant réprimer l'anarchie, on ne court pas le risque de l'encourager en ayant l'air de lui accorder une sanction déplacée.

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EXTRAITS DU JOURNAL DE LA PRINCESSE MÉLANIE. DÉTAILS BIOGRAPHIQUES

1429. Vienne ( du 5 janvier au 22 juillet) . — 1430. Au Johannisberg (du 31 juillet au 19 septembre). — 1431. Retour à Vienne (du 26 septembre au 31 décembre).

1429. L'archevêque Schwarzenberg. — Triste carnaval. — Mort de l'Archiduchesse Herminie, du comte Charles Desscwffy et d'Alcudia. — Le nouveau corps diplomatique. — Expédition adressée à Londres. — Les Cobourg. — La Vestale. — Concert chez l'Archiduchesse Sophie. — Affaires d'Espagne. — Zerrmann. — Pa;;eot. — Un faquir. — Naissance de l'Archiduc Louis-Victor. — Dîner chez Flahault. — Attentat contre la Reine Victoria, — L'Archiduc Frédéric. — Projet d'Académie. — Le livre de prières de l'Empereur François. — La Cour à la villa. — Schumachei' et Steinheil. — Mort du duc d'Orléans. — Changements dans le corps diplomatifjue.

Vienne, 5-9 janvier 1842.

1429. Un courrier de Rome annonce à mon mari la brillante réception faite au prince Frédéric de Schwarzenberg, archevêque de Salzbourg. Le Pape l'a accueilli comme un père accueille un fils chéri, et, au second entretien, il lui a exprimé son désir de lui conférer, lors de la prochaine promotion, la dignité de cardinal. Gomme Schwarzenberg et Lûtzow étaient embarrassés, parce qu'ils ne savaient pas quelles formes il y avait à observer dans une pareille circonstance visà-vis du Gouvernement autrichien, le Pape a dit qu'il différerait leur nomination jusqu'à ce que Vienne eût envoyé son consentement.

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Le carnaval est très-triste; il n'y a pas eu de bals dans la société. Seul, Gordon en a donné un dans son petit appartement. A la Cour il y a eu trois bals, et la société de bienfai-

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sance, à la tête de laquelle se trouve ma sœur Henriette, a orgfanisé trois pique-niques.

Le petit Archiduc Charles s'est heureusement remis de sa fièvre nerveuse ; par contre , rArchiduchesse Herminie , fdle du Palatin, qui était souvent sortie en traîneau et qui ne s'était nullement ménagée, a été enlevée en quelques jours par cette maladie.

Charles Dessewffy, un homme très-distingué et très-nécessaire au bien de la Hongrie, a aussi succombé brusquement à ce même mal.

Mon pauvre Alcudia est mort à Gênes d'une pneumonie, après avoir été malade pendant quatre jours. J ai écrit à sa malheureuse veuve, qui reste avec six enfants.

1^'' mars.

Mon mari a passé la soirée d'hier chez la comtesse Rossi, qui donnait un concert.

26 mars.

Notre nouveau corps diplomatique compte quelques personnalités qui plaisent à Clément et avec lesquelles il aime à causer ; aussi restons-nous au salon jusqu'à une he«re assez avancée de la soirée.

27 mars.

Clément a reçu la nouvelle que Billov^^ a été nommé ministre des affaires étrangères en Prusse, en remplacement de Maltzahn.

28 mars.

Clément m'a lu l'expédition intéressante qu'il envoie à Londres ; il s'y trouve entre autres choses une longue dépêche sur les Cobourg, pour lesquels les Anglais demandent le titre d'Altesse Royale. La pièce la plus importante, toutefois, est une dépêche sur les affaires d'Espagne.

Schrotzberg m'a fait perdre encore quelques heures de la matinée pour repeindre à neuf le costume que j'ai sur mon portrait. La comtesse de Kaunitz, le prince et la princesse Pallfy, la comtesse Rossi, Léontine, Ilaugvvitz, Wenceslas Liechtenstein, Gordon, les deux Hûgel, un officier de Modène et d'autres personnes ont dîné chez nous. On est parti bientôt après le dîner, parce que l'opéra italien donnait sa première représentation. On chantait la Vestale. La musique est horrible, et les chanteurs ne valent pas grand'chose. La pauvre Morini est énorme, à peine vêtue, et elle a une tenue vraiment épouvantable. Elle a une très-jolie tète, mais elle chante mal; aussi l'opéra a-t-il presque été sifflé.

J'ai dîné avec l'amiral Paulucci, qui est venu de Venise il y a quelques jours, Charles Schulenburg et Buol, qui regrette tant de quitter Vienne, qu'il en a toujours les larmes aux yeux.

A huit heures, je me suis rendue chez l'Archiduchesse Sophie, où avait lieu un joli concert. Elle a fait arranger son appartement d'une manière très-agréable. Sa chambre à coucher a été transformée en salon, et les ci-devant cabinets ainsi que le salon forment aujourd'hui la chambre à coucher et le cabinet de toilette, ce qui est bien plus joli et plus commode. Le nombre des invités était peu considérable; il n'y avait que la Cour et la duchesse de Cœthen. Nous avons admiré Servais, qui joue du violoncelle en maître, et un M. Dœhler, pianiste extrêmement remarquable. Donzelli a bien chanté; mais une chanteuse que je n'avais pas encore entendue nous a régalés d'un air, en y mettant toute l'assurance que donne la certitude d'être arrivée à l'extrême perfection de l'art, sans pouvoir faire partager cette conviction aux auditeurs.

J'ai dîné avec lady William Riifesell et Clément Hugel. Ensuite nous avons entendu Anna Bolena, où chantaient madame Tadolini, Moriani et une nouvelle basse qui ne vaut rien du tout. La soirée n'a rien eu de remarquable. Le comte de Flahault fait causer mon mari et le fait veiller longtemps.

8 avril.

M. Pageot, un Français qui est resté longtemps en Espagne et qui a été envoyé ici avec une mission de Louis-Philippe, pour s'entretenir avec Clément de ce malheureux pays, a été longtemps chez nous hier. Clément a répondu ce soir à un nouveau mémoire que M. Guizot lui a envoyé sur cette affaire. La France voudrait un médiateur entre elle et l'Angleterre, afin de trouver un mari convenable pour dona Isabelle ; Clément en revient toujours à la seule idée pratique , celle d'avoir un Roi et une Reine qui, sans contester l'un à l'autre leurs droits plus ou moins légitimes, s'unissent par les liens du mariage ; mais ce Roi ne saurait être que le fils aîné de Don Carlos*.

10 avril.

Clément m'a fait lire plusieurs dépêches qu'il envoie à Londres ; il m'a aussi montré des rapports sur un aventurier nommé Zerrmann, qui est arrivé en Espagne, et qui a prétendu qu'il avait été envoyé par l'Autriche pour travailler à la réalisation du projet d'un mariage avec la Reine Isabelle et procurer un emprunt à l'Espagne sous la garantie du Gouvernement autrichien. On a reconnu que cet homme est un aventurier qui avait été enfermé au Spielberg pendant la révolution italienne , et qu'on avait relâché en lui défendant de

* Voir la lettre à Apponyi, n» 1436 (^Note de l'Éditeur.)

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mettre les pieds dans les Etats autrichiens. Les autorités espagnoles et les agents français à IMadrid l'ont très-bien reçu et ont ajouté foi à tout ce qu'il disait.

11 avril.

M. Pageot a dîné chez moi. Sa mission est peu flatteuse pour M. de Flahault, attendu qu'on lui donne un suppléant dès la première affaire, qui même n'en est pas une.

8 mai.

Gomme la comtesse Rossi m'avait promis de chanter chez moi samedi prochain , en 1 honneur de l'anniversaire de la naissance de mon mari, j'ai voulu compléter la soirée en y ajoutant une petite comédie, dans laquelle Louise Neumanu doit se distinguer tout particulièrement. Frédéric Filrstenberg, que j'ai prié de venir chez moi, s est mis gracieusement à ma disposition; j'espère que Clément, qui aime beaucoup madame Rossi et qui trouve du plaisir à voir représenter des farces, passera une soirée agréable.

Le nouvel ambassadeur turc s'est fait présenter lors de ma soirée. Il amenait un Indien qui l'accompagne, un faquir qui a tout à fait l'air d'un sauvage et qui m'a fait peur. Cet homme voyage depuis de longues années ; Charles Hiigel prétend qu'il est devenu un simple aventurier, sans rien garder de ses anciennes habitudes. Il est arrogant, passe toute la journée à la cuisine, et a oublié tout ce qui dans son pays doit être observé par rapport à la vie et à la religion. Il professe l'islamisme; il a été à Ofen pour y voir le tombeau d'un prophète. Le nouvel ambassadeur s'y trouvait également pour présenter ses hommages à ce prophète, et l'Indien l'a prié de l'emmener à Vienne. Gomme la religion mahométane défend de repousser une pareille demande, l'ambassadeur l'a emmené, et il subvient ici à son entretien. C'est un bel homme, mais il a un extérieur épouvantable. A son entrée, il m'a jeté un oeillet à la figure en signe d'hommage.

A onze heures, les enfants ont récité leurs compliments à mon mari, à l'occasion de sa fête, et apporté leurs lettres et leurs dessins. Les enfants de Léontine sont aussi venus,

L'Archiduchesse Sophie, qui depuis quatre heures du matin souffrait des douleurs de l'enfantement, a donné à deux heures le jour à un garçon. Elle a eu la bonté d'envoyer son secrétaire chez nous et de me faire dire qu'elle espérait que ce serait un heureux présage pour son fds que d'être né le même jour que mon mari. Les Bombelles nous ont confirmé qu'elle et l'Archiduc ont dit cette aimable et louchante parole.

17 mai.

Je me suis un peu occupée à arranger le théâtre, qui, grâce à une masse de fleurs, a pris très-bonne tournure. Nous avions une foule de monde, mais heureusement il n'y a pas eu trop d'affluence pour l'espace dont nous disposions. La représentation a été très-jolie. La première pièce, l'Enigme, a été assez faiblement rendue; mais dans la seconde, le Petit Prodige, la jeune Neumann a joué d'une manière si charmante, qu'elle a été universellement applaudie.

7 juin.

Nous avons dîné en ville chez Flahault. Il demeure toujours dans la vieille maison Starhemberg, qui appartient maintenant aux Festetics. L'installation n'est ni jolie ni élégante ; cependant, je crois qu'il n'attend que sa femme pour tout mettre en ordre. Tout ce qu'il a acheté lui-même est «harmant et tenu avec soin. Son service de table est parfait .et d'un goût excellent, l'argenterie très-belle ; bref, l'ensemble est d'un style iiTéprochable et tout à fait digne d'un grand seigneur. Le dîner a été exquis. J'étais placée entre l'ambassadeur et Windischgraetz ; il y avait environ vingt personnes à table, quatre messieurs de l'ambassade, quatre Apponyi, nous,

les Sandor, Wallmoden, Schulenburç, Maurice Esterhazy. On a été très-gai, et le dîner s'est passé très-agréablement.

8 juin.

Clément a reçu des dépêches de Londres avec des rapports détaillés sur un nouvel attentat commis contre la Reine. Un certain John Francis a tiré sur elle, mais sans l'atteindre, ni elle ni personne de son entourage. On dit que l'assassin n'est nullement fou, mais qu'il ne veut pas avouer le mobile qui Ta poussé à commettre ce crime. La Reine semble avoir montré un grand courage. On savait que, le 31 mai, quelqu'un l'avait visée au moment où elle quittait la chapelle, et on voulait la décider à ne pas s'exposer le lendemain à un nouveau danger. 11 paraît que le prince Albert a insisté pour que la Reine fît avec lui la promenade habituelle, que la Reine y a consenti immédiatement, et qu'elle a même refusé de se laisser accompagner par ses sœurs, afin qu'elles ne fussent pas exposées au même danger qu'elle. Comme toutes les mesures de précaution avaient été prises, l'assassin fut arrêté sur-le-champ.

14 juin.

L'Archiduc Frédéric est venu chez Clément pour prendre congé de lui avant son départ pour Venise, où il s'embarquera pour Lisbonne, peut-être aussi pour Alger et pour l'Angleterre.

juin.

Clément s'occupe du projet d'une Académie des sciences à fondera Vienne. C'est pour lui un travail de prédilection, ou plutôt une récréation, après les affaires dont il est accablé *. Nous avons passé la soirée très-agréablement avec quelques

* Parmi les papiers du chancelier iFÉtat qui datent de cette époque, se trouvent de courtes notes fragmentaires qui se rapportent à cette création. Ce n'est qu'en 1846 que le projet du prince entra dans l'ordre des faits

messieurs, parmi lesquels Alfred Potocki et Gordon étaient les plus marquants. Clément a longuement causé avec eux du vandalisme avec lequel on vend et gaspille chez nous des choses de la plus grande valeur. Ce qui a donné lieu à cette conversation, c'est le fait que ce matin Gervay a découvert que TEmpereur, qui se servait habituellement du livre de prières de l'Empereur François, et qui le trouva fortement déchiré, avait chargé son valet de chambre de lui rapporter le même livre, mais en meilleur état. Celui-ci trouva un livre d'heures chez un curé de village des environs, et ne vit pas d'indiscrétion à prier le bon Empereur de donner le vieil exemplaire pour le nouveau. Heureusement, on a réussi à temps à empêcher cet acte de vandalisme.

23 juin.

A six heures, toute la Cour se trouva réunie dans la villa : les deux Impératrices, l'Empereur, le prince et la princesse de vSalerne, tous les Archiducs, etc., étaient présents. Les enfants se sont amusés à casser, les yeux bandés, des pots de terre sur la pelouse qui se trouve près de la terrasse, et ce singulier jeu leur a beaucoup plu. Les appartements, un goûter magnifique, la nouvelle invention des lampes brûlant sans huile, un procédé de galvanoplastie, et finalement mes portraits, ont contribué à faire passer le temps à nos augustes hôtes. Ils ont semblé se plaire chez nous, car la Cour ne s'est retirée qu'à neuf heures.

11 juillet.

J'ai dîné avec deux astronomes qui sont venus ici pour observer l'éclipsé de soleil. L'un, Schumacher, est directeur de l'Observatoire d'Altona; l'autre, Steinheil, est professeur de physique à Munich. Pendant le séjour que nous avons fait dans cette dernière ville, nous avons été chez lui pour voir de

réels. Nous reproduirons en temps et Heu les documents relatifs à la fondation d'une Académie des sciences à Vienne.

(Note de l'Editeur.)

JOURNAL DE LA PRINCESSE MÉLANIE (l.Si2). C03

nos yeux une invention relative aux chemins de fer, qu'il avait faite depuis peu.

17 juillet.

Clément m'a apporté une terrible nouvelle. Des télégrammes de Strasbourg, que l'ambassadeur de France a reçus aujourd'hui, annoncent la mort du duc d'Orléans, qui s'est tué en sautant de sa voiture, dont les chevaux avaient pris le mors aux dents.

Naturellement, on n'a parlé à ma soirée que de la mort du duc d'Orléans, qui provoque une consternation générale. Clément est très-inquiet, à cause des conséquences possibles de ce malheur*.

19 juillet.

Clément a reçu des journaux de Francfort contenant des détails sur l'accident arrivé au duc d'Orléans. Les chevaux de la voiture où se trouvait le duc se sont emportés ; à cinquante pas de l'endroit où le duc avait sauté, le cocher avait pu redevenir maître de son attelage; il est revenu alors sur ses pas pour chercher son maître, et l'a trouvé mourant. Le duc a rendu le dernier soupir dans la boutique d'un épicier, à l'entrée du chemin de la Révolte, un an après la chute du duc de Bordeaux, qui en a été quitte pour une jambe cassée. Le Roi Louis- Philippe avait déclaré qu'il n'acceptait le trône que pour préserver le pays d'une régence. Le duc de Bordeaux était âgé de treize ans, le comte de Paris en compte trois. « L'homme propose. Dieu dispose. »

22 juillet.

Clément compte faire de grands changements dans le corps diplomatique. Maurice Dietrichstein et Félix Schwarzenberg ont été nommés conseillers intimes ; le premier sera envoyé prochainement comme ambassadeur à Londres, le second

* Voir la lettre de Metternich à Apponyi, n» 1434. (Note de l'Editeur.)

60i RECUEIL DE DOCUMENTS (l835-18iS).

comme ministre plénipotentiaire à Berlin. Senfft ira à Turin, Neumannà La Haye, Bombellesà Florence, et Maurice Esterhazy prohaLlement à Darmstadt, pendant qu'Ugarte serait envoyé en Suisse, Colloredo à Saint-Pélersbourp, et Buol, je crois, à Munich.

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