‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich. Publiés par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 3)Chapitre 105 sur 121 · ItECTEIL DE DOCIMI-NIS f 1 TVH-l · texte numérisé non relu

ItECTEIL DE DOCIMI-NIS f 1 TVH-l

de soumettre à Votre ^lajesté, j'ai déjà parlé du cas qui vient de se présenter. Les déclarations faites par Napoléon au prince de Sch^varzenberg ont été les mêmes que celles qu'il m'a faites au mois de septembre dernier, toutefois avec celte différence, qui est dune importance capitale, qu'il semble désirer maintenant notre concours effectif, tandis que naguère il ne parlait que d'une neutralité conditionnelle. Le grand motif qui nous dictait notre conduite, le motif qu'il a mis en avant, était, alors comme aujourd'bui, l'incertitude de la possession de la Galicie après le rétablissement du Royaume de Pologne; mais dans son entretien avec l'ambassadeur de Votre Majesté, l'Empereur ajouta une nuance remarquable aux déclarations antérieures qu'il m'avait faites. Il parla de la possibilité d'insurrections qui, dans le cours de la prochaine guerre, pourraient éclater dans notre province de Galicie, et qu'il pourrait se trouver porté à appuyer dans l'intérêt de ses alliés les Polonais, fait qui serait de nature à provoquer un conflit entre nous et lui.

J'ai insisté trop longuement, dans mon susdit rapport du 17 janvier, sur ma manière de voir relativement à l'échange de la Galicie, pour qu'il soit nécessaire de revenir sur ce point. Notre situation s'est singulièrement améliorée, grâce à l'initiative que l'Empereur Napoléon a prise à notre égard. Il faut donc que nous profitions de cet avantage.

Il y a, dans notre silence sur le parti final que nous prendrons dans le cas d'une guerre franco-russe, un moyen de négociation très-sérieux. Mais rien ne nous empêche d'aborder dès à présent deux questions également importantes, qui découlent de la nature même des choses :

1° Qu'est-ce que Napoléon entend par un équivalent pour la Galicie?

2° Quelle sera la situation de l'Autriche si la guerre devait se terminer à l'avantage de la France?

Nous avons un droit absolu à obtenir un équivalent pour la Galicie, dans le cas où nous resterons neutres.

Si nous prétons un concours actif à la France, nous pouvons prétendre à des acquisitions, et cela pour deux raisons, savoir:

ATTITUDE DE LAUTHICIII, DANS LA GUERRE (iSll). 421

le fait de Y agrandissciitciit de la puissance de la France, et le droit à être indemnisés pour nos propres sacrifices.

Je ne vois donc rien (|ui s'oppose à ce que le jorince de Scliwarzenberg reçoive les instructions suivantes :

1° Rappeler à l'Empereur Napoléon que Votre Majesté ne désire que le maintien de la paix. Ce désir pourrait être indi- ((ué d'une manière plus formelle par l'assurance que Votre Majesté est prête à intervenir dans ce sens, même auprès de la Cour de Saint-Pétersbourg;.

2° Aborder et traiter directement les questions suivantes : a. Quel est, comme accioissement de territoire, de population et de revenus, ré(|nivalcnt que l'Rmpereur des Français nous offre pour la Galicie?

!>. Quelle indemnité compte-t-il accorder â ses confédérés après la fin de la {juerre? Quelles perspectives de dédomina(jement nous ouvre-t-il ?

c. Quelles sont la nature et l'étendue de ses plans dans le cas d'une guerre avec la Russie? Ses projets se bornent-ils au rétablissement de la Pologne?

En procédant ainsi, nous arriverons à être fixés sur la situation, nous saurons jusqu'à quel point Napoléon dé&ire la guerre, ou si réellement la guerre ne rentre pas dans ses plans.

Nous éluderons ainsi l'obligation de répondre au sujet du rôle que nous jouerons dans la prochaine guerre, et nous nous assurerons la chance de pouvoir laisser cette question indécise jusqu'au moment oii nous serons mieux édifiés sur la marche de la campagne.

D'après ma conviction intime, la ligne que je viens de tracer est la seule que nous puissons suivre, la seule qui soit conforme à notre intérêt. L'Empereur Napoléon lui-mOmc ne demande j)as encore une néjjociation en forme, il s'est borné à " communi(|uer ses idées au prince de Schwarzenberg par voie confidentielle. Ce que je propose de lui faire répondre devrait être dit de la même manière.

Si Votre Majesté daignait approuver ces points principaux des instructions à donner à l'ambassadeur, il faudrait ajouter

à ces instructions un état de Ja situation et des ressources actuelles de la Galicie.

Metternich, m. p.

J'approuve vos propositions, et suis d'avis qu il faut tenter tout ce qui est possible pour maintenir la paix.

François, m. p.

Metternicb à 1 Empereur François. Vienne, le 28 décembre 1811.

180. Il est venu, le moment que Napoléon avait calculé si longtemps à l'avance, le moment où la lutte suprême de l'ancien ordre de choses contre ses projets de révolution est inévitable. Qu'il triomphe ou qu'il succombe, dans les deux cas, la situation de l'Europe sera totalement changée. Ce moment terrible, la Russie l'a malheureusement amené par la conduite la moins pardonnable.

Pour savoir quels sont les dangers qui menacent l'Europe dans cette situation, il suffit d'étudier, même superficiellement, les vues et les plans de deux puissances également redoutables pour tous, qu'ils soient alliés ou ennemis, je veux dire la France et la Russie. Pour mettre ces dangers en pleine lumière, il suffit de faire observer que la France s'apprête à porter le dernier coup à l'ancien ordre de choses, !>ans tenir compte de V Autriche, et que la Russie, en ayant l'air de vouloir rétablir la situation telle qu'elle était, croit potivoir se passer de l'Autriche ellemême.

Avant d'examiner la marche que nous pourrions être obligés de suivre pour employer avec succès l'unique moyen qui nous reste de sauver notre existence, je crois devoir soumettre respectueusement à Votre Majesté une revue rapide et sommaire de l'état actuel des rapports (jue les puissances européennes ont entre elles.

La France se prépare à une nouvelle, à une grande lutte dans le Nord, sans que la guerre (pii va éclater entre elle et la Russie l'empêche de j)oursuivre avec la plus grande énergie la guerre dans la Péninsule.

ATTlTfDE DE 1/ AT: T Itl Cil M DANS LA GI ERRE (iSll). iij

Les forces que TEmpereur des Français peut réunir sous ses ordres sont plus que suffisantes pour appuyer autant qu'il le faut son entreprise ; à la fin de Tannée, l'armée f[u'il a sur les bords de l'Elbe, de l'Oder et de la Yistule s'élèvera de cent vingt mille à cent quarante mille hommes ; le chiffre de l'armée de Saxe et de Varsovie ne sera pas inférieur à cinquante ou soixante mille hommes. De plus, les confédérés lui fourniront peut-être de vingt à trente mille hommes à mettre en ligne. Il peut donc ouvrir la campagne avec un<e armée de deux cent mille à deux cent trente mille hommes; or, ce chiffre est plus que suffisant, attendu que sur cette longue ligne de frontières, qui va de la Baltique jusqu'à la Valachie, il n'y a certainement pas plus qu'un nombre égal de Russes sur pied.

La Prusse se trouve dans cette situation désespérée qui fait qu'elle est obligée de craindre une dissolution complète, et qu'elle n a que trop raison de la craindre , quel que soit le parti auquel elle s'arrête. Par suite des négociations avec le baron de Jacobi, qui a été envoyé à Vienne, et grâce aux derniers rapports du comte de Zichy, Votre Majesté connaît parfaitement l'état d'irrésolution oii est encore la Cour de Berlin, Le Roi est réduit à la triste condition de ne pouvoir choisir qu'entre deux maux à peu près également grands, et, de plus, deux partis opposés l'un à l'autre combattent l'indécision naturelle à ce prince. Le baron de Hardenberg est, il est vrai, porté à enti'cr dans une nouvelle coalition; il est soutenu par les hommes qui calculent que le Roi perdra son indépendance s'il signe un traité d'alliance avec Napoléon; mais il prête également l'oreille aux discours du parti contraire, qui voit l'Etat perdu sans retour si le Roi se déclare pour la Russie. La Prusse voudrait être tirée de cette situation incertaine par une résolution de l'Autriche; mais il est indubitable que la Prusse ne voudrait pas prendre un parti qui confondrait entièrement son intérêt avec le nôtre. C'est ici que le rôle de l'Autriche devient difficile, la suite du rapport que j'ai l'honneur de soumettre à Votre Majesté le montrera. Si, en fin de compte, la Cour de Berlin devait faire cause commune avec la France,

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ce qui, après tout, peut bien arriver, les forces militaiies de la France s'augmenteraient de vingt mille hommes au moins. Par contre, la Prusse pourrait jeter cent mille hommes dans la balance en faveur de la Russie; car, en admettant qu'elle agît de concert avec cette puissance, il lui faudrait faire appel à toutes ses forces disponibles, et elle ne pourrait les mettre sur pied qu'à la condition de dégarnir les frontières du Royaume de Prusse et les places fortes de la Silésie.

Dans la prochaine guerre, le Danemark sera tout à fait sur la même ligne que les ELa(s allemands confédérés. La France, il est vrai, ne peut pas s'attendre à recevoir de cette puissance un secours militaire; mais elle a tout aussi peu à craindre de sa part une démonstration en faveur de la Russie.

La Suède paraît avoir adopté provisoirement le parti de la neutralité. Ce qui l'engage à prendre ce rôle, c'est son impuissance absolue et l'attrait de conquêtes possibles en Russie et aux dépens du Danemark. Il serait difficile de dire à l'avance quel sera le rôle de son Oouvernement au moment où la guerre future se déroulera; s'il restera fidèle au svstème de la neutralité, ou s'il jettera son dévolu sur la Finlande, dans le cas où l'issue de la lutte serait funeste pour la Russie; sur la Norvège, si la France était vaincue. A tous les égards, la Suède est placée tout à (ait en dehors de la ligne de nos calculs.

La Porte est encore en guerre avec la Russie; elle ne terminera probablement la lutte que si on lui fait des conditions acceptables. Le fait que la paix n'est pas encore signée à cette heure prouve que les négociations elles-mêmes n'ont pas encore été entamées pour cause d'urgence; chaque heure qui s'écoule sans amener la conclusion de la paix est autant de gagné pour le Gouvernement turc et lui permet de se reconnaître; l'explosion prochaine de la guerre franco-russe ne peut que fournir à l'énergie du Sultan des moyens de poursuivre la lutte. La Russie finira-t-elle par renoncer aux grandes conquêtes qu'elle projetait? abandorinera-t-elle les prétentions qu'elle affichait si hautement? J'ose d'autant moins répondre nettement à cette question, que précisément la con-

ALTITUDE DE I/ALTRICHE DANS LA GUERRE (1811). .i-25

duite politique que la Russie tient à Fégard de la Porte est absolument incompréhensible.

Dans le cours des dernières années, la Russie n'a cessé de suivre avec succès une politique qui n'appartient qu'à elle. Au commencement du dix-huitième siècle, sous le règne d'un .jjrand prince, cette politique l'a élevée du rang d'une puissance asiatique à peine connue à celui d'une des puissances européennes les plus imposantes; sous le gouvernement de plusieurs femmes illustres, elle a affermi celte influence nouvellement conquise ; mais c'est elle aussi qui pourrait, sous la faible main d'Alexandre- P', rejeter cet Empire dans les steppes de l'Asie.

II n'y a pas de puissance qui ait fait une plus triste expérience de ces principes politiques que l'Autriche. .le dirais ])re,'5que qu'il ne nous reste plus qu'une épreuve à subir : nous n'avons plus qu'à devenir victimes des manœuvres par lesfjuelles la Russie menace aujourd'hui de ruiner même les pays européens avec lesquels elle est en rapport, et s'apprête à combler la mesure de nos malheurs, soit qu'elle essuie des revers, soit qu'elle remporte des succès dans sa guerre avec la France. Depuis Pierre le Grand, les regards du Cal)inet russe ne se sont jamais tournés que du côté de la fi entière occidentale de l'immense Empire moscovite; depuis cette époque, toutes les conquêtes de la Russie ont été faites aux dépens des amis ou des alliés de l'Autriche; c'est l'influence russe qui a soutenu la Prusse dans son rapide essor, lorsque la grandeur naissante de cet Etat créait un danger pour nous; c'est encore la Russie qui aida à faire disparaître cette puissance , alors qu'elle aurait pu nous devenir utile. C'est la Russie qui a détruit la Pologne; en rayant ce Royaume de la carte, elle a supprimé tous les principes de la vraie politique européenne; elle les a remplacés en érigeant un système de destruction et de pillage qui n'a trouvé que de trop fidèles imitateurs! Si Votre Majesté n'avait persévéré dans des principes tout à fait contraires, il y a longtemps que la Porte aurait succombé aux attaques de la Russie. En 1803, la Cour de Saint-Pétersbourg travailla directement à la dissolution de l'ancien Empire d'Al-

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lemagne ; elle la hâta en avilissant à dessein la dignité impériale et en sapant toutes les bases d'une constitution dix fois séculaire. Ces faits, pris entre mille, ne concordent malheureusement que trop avec la conduite politique tenue par le Cabinet russe dans ses rapports directs avec F Autriche. Qui pourrait énumérer cette infinité de fautes qui ont été souvent amenées, souvent rendues inévitables par la conduite toujours mesquine, échappant à tout calcul , tantôt hautaine, tantôt servile, mais toujours inspirée par l'arbitraire, que cette puissance a tenue dans les guerres des vingt dernières années?

Ces considérations sont de la plus haute importance dans un moment où, pour la première fois, la Russie apparaît livrée à elle-même, où elle s'apprête à engager seule la grande lutte dans laquelle elle a jusqu'ici regardé l'Autriche et la Prusse eomme les remparts de ses propres Etats. Si après le concours actif (jue, depuis 1807, Alexandre I" a prêté à Napoléon pour l'exécution de tous ses plans, ce prince n'a d'autre but que de renverser ce même édifice à la construction duquel il a tant contribué; si la Russie, jadis si craintive, la Russie qui deux fois déjà a abandonné ses alliés à leur malheureux sort lorsqu'elle voyait ses propres frontières menacées , se montre aujourd'hui prête à accepter la lutte dans l'intérieur de son Empire , combien n'est-il pas nécessaire d'examiner si cette conduite s'explique par des moyens dont elle a bien calculé l'étendue, si elle lui a été dictée par le sentiment de sa force, ou simplement par la présomption, par un aveuglement gros de périls? Ce ne sont pas des principes qui font agir aujourd'hui le Cabinet russe, cela est prouvé d'une manière irréfutable par la conduite qu'il a tenue en 1800, en 1803 et depuis 1807.

La monstrueuse alliance de la France et de la Russie devait fatalement se changer bientôt en guerre ouverte, on pouvait le prévoir du moment même où elle avait été conclue...

Dès le mois de septembre 1810, la })erspective d'une rupture entre les deux puissances alliées préoccupait l'Empereur des Français. Loi's de mon retour de Paris, faffirinai que la guerre éclaterait dans le Nord au commenceuienf de l'année

1812. L'événement a justifié mes calculs; instruit par l'expérience, je n'ai jamais compté sur un système politique stable en Russie; les démarches du Cabinet de Saint-Pétersbourg et l'incohérence de sa conduite ont malheureusement dépassé de beaucoup mes prévisions et m'ont prouvé, de manière à n'en pouvoir douter, que dans le moment actuel, comme dans plusieurs circonstances antérieures, l'Empereur Alexandre suit l'impulsion d'un parti, sans faire entrer en ligne de compte les dangers d'une entreprise qui, même à première vue, paraît aventureuse au plus haut degré.

Fidèle aux principes que j'ai eu l'honneur d'exposer à Votre Majesté, j'ai, pendant le cours de cette année, visé presque exclusivement à éloigner les complications. Mais, dès les premiers jours, je soutenais que nous pourrions bien différer l'explosion d'une nouvelle guerre continentale, mais non l'empêcher absolument. Nous l'avons différée jusqu'à l'extrême limite du possible; il ne nous reste plus qu'à choisir le parti nue nous prendrons dans celte guerre devenue inévitable.

Je pourrais ici, comme je l'ai fait plus haut, m'en référer entièrement à mon rapport du 17 janvier dernier (n° 177), s'il ne fallait tenir compte de certaines considérations nouvelles, capitales, qui n'existaient pas alors, considérations dont la moindre touche à la question d'être ou de n'être pas pour le corps des États autrichiens.

L'année 1812 amènera de plus grands bouleversements que tout ce qu'on a vu jusqu'à ce jour; c'est là un fait évident pour l'observateur le plus superficiel. La proclamation d'un Royaume de Pologne sera le premier acte de Napoléon.

La Russie semble ne pas vouloir porter les jn^emiers coups; il est d'autant plus certain que Napoléon ouvi'ira la campagne au moment qu'il aura jugé le plus favorable. Si la victoire se décide pour lui, toute la Pologne russe se soulèvera, et la perte de ce pays si considérable par son étendue, qui forme les véritables possessions européennes de la Russie, sera inévitable. En même temps disparaîtra la puissance de la Prusse. Entourés d'ennemis, nous nous trouverons lors de l'issue, probablement rapide, de la lutte, au milieu d'une immense

428 RECUEIL DE DOCUMENTS (mS-lSlS).

fédération qui ne nous laissera plus d'autre frontière sûre que la fi'ontiere turque. Si la Russie triomphe, si elle est victorieuse dans une ou même dans deux campagnes, on peut compter que la lutte n'en sera que plus acharnée. Napoléon me disait un jour : «■ Au cotnmencenient d'une guerre, les puiS' sances ne tiennent jamais un compte suffisant de ce fait, qu'un homme dans ma position ne peut pas faire la paix s'il a été battu et s'il n'a pas réparé son échec. » Ces paroles ne sont que trop vraies; elles le sont plus que jamais dans une guerre avec la Russie, avec cette puissance dont la prépondérance augmenterait à la suite de ses victoires dans de trop fortes proportions pour que la France, dans sa situation actuelle, ne .se vit pas obligée, même sous un autre Souverain, de comhattre son agrandissement par tous les moyens.

Au moment où la guerre va probablement éclater, nou^ nous trouvons dans une situation qu'il ne m'était guère possible de prévoir au commencement de l'année.

A cette époque, l'année 1811 devait être consacrée à mettre un terme à nos embarras financiers; nous avions tout lieu d espérer que l'ordre se ferait dans cette branche si importante de l'administration. Nous voici arrivés au dernier mois de cette année, et nous nous trouvons devant un abîme dont nous ne pouvons guère encore mesurer la profondeur. J'écarte à dessein du rapport que j ai l'honneur de soumettre à Votre Majesté tout ce qui se rattache exclusivement à des mesures d administration intérieure, soit présentes, soit futures; mais malheureu-)enient c est la situation intérieure qui présente aujourd'hui les plus grands dangers au point de vue de notre état politi(|ue.

Votre Majesté s'est déjà convaincue au couîmencement de l'année 1811 que, pendant la guerre franco-russe, il ne nous resterait d'autre alternative que d observer une stricte neutralité ou de faire cause commune avec la France. La conduite politique que nous avons tenue pendant celle année nous permettait encore de choisir entre ces deux partis. Quant aux avantages que nous olfrirait l'une ou l'autre manière d'agir, Napoléon nous les indiquait sous une forme concise, dans

Tentretien qu'il eut avec moi le 20 septembre 1810*. « Il faudra à cette époque (celle de la guerre entre la Russie et la France), ou vous allier avec la France, ou bien vous tenir avecla Russie, ou, en dernière supposition, rester entièrement neutres. Le dernier parti ne vous mènera à rien; ce sera le moyen de ne rien recouvrer, et si vous jjardez une neutralité purement simulée pour, à la fin de la lutte, vous ranger du parti du plus fort, celui-ci vous en saura aussi peu de gré que vous tirerez peu de profit d'une pareille conduite. »

Dans mon rapport du 17 janvier (n" 177), je réduisais toutes les questions :

1" A l'impossibilité pour nous de figurer dans la future guerre comme alliés de la Russie;

2° Au désir de ne devenir les auxiliaires de la France que dans le cas d'absolue nécessité;

3° Au désir de garder une neutralité modifiée qui nous permette, à ce moment d'extrême tension qui précède toujours la guerre, d'entrer en négociation relativement à un échange de la Galicie, et d'assurer ainsi la Monarchie, même à la dernière heure, contre la. perte, inévitable dans la. suite, de cette importante province sans aucune coiupensation.

Votre Majesté a daigné prendre une résolution souveraine dans le sens de mon rapport. 11 ne me reste donc, au moment où le prince de Scbwarzenberg doit être muni des instructions les plus précises, qu à prier Votre Majesté d'arrêter les termes de ces instructions. Pour faciliter à Votre Majesté la solution de ce grave problème (si toutefois il est possible de faciliter Votre tache dans une affaire qui, dans ses résultats, présente partout des chances d'amener la ruine complète de la Monarchie), j ose aborder l'analyse des instructions à donner au prince de Scbwarzenberg.

1° Notre situation intérieure n'est pas seulement compliquée, mais encore elle est grave au dernier point.

La grande réforme financière qui a été décidée au mois de janvier 1811 a été entreprise, mais elle n'a pas reçu sa pleine

* Voir l'Autobiograpliie, p. 109, t. I. (^ISole de l'Éditeur.)

exécution. Une moitié de la Monarchie combat encore le système lui-même. Nos caisses sont vides; la Diète de Hongrie actuelle pourrait bien ne pas consentir à nous prêter un concours vraiment utile pour l'avenir; tout au plus pourronsnous obtenir d'elle un subside ; il faudra viser à ce qu'il soit aussi considérable que possible. Mais, même pour atteindre ce but, il importe que le Gouvernement fasse des efforts et qu'il agisse avec la plus grande prudence.

Ne prendre aucun parti politique dans la guerre qui va éclater, c'est, d'après ma conviction intime, le moyen cVassiirer la ruine inévitable de la Monarchie. Dans une pareille situation, Votre Majesté serait exposée à se compromettre de toutes les manières sans aucun profit possible. L insurrection de la Galicie, qui est un fait très-probable dans le cas où les Français remporteraient des succès marqués ; des mouvements très-possibles, peut-être provoqués par Napoléon luimême, dans les provinces illyriennes, dans les anciennes provinces de l'Autriche qui font maintenant partie de la Bavière, enfin dans les provinces frontières qui appartiennent encore à Votre Majesté, serviraient de prétexte à l'Empereur des Français pour profiter du moment où la paix serait conclue avec la Russie et détruire la Monarchie autrichienne privée de tous moyens de défense.

Afin cependant que Votre Majesté puisse prendre un parti quelconque, soit celui de la neutralité, soit celui de la coopération active, il nous faut un corps d'armée mobile de quarante à cinquante mille hommes au minimum, et, au moins selon les apparences, une réserve également mobile, atteignant le même chiffre.

Je ne me dissimule pas les difHcullés qui s'opposent à ce que nous mettions sur pied les forces dont je parle; mais il faut (]ue les moyens d'exécuter cette mesure se trouvent dans un moment où il s'agit de rexistence de l'Etat.

2° La conduite actuelle de hi Prusse est, à tous les égards, dangereuse pour notre intérêt. Si les armements considérables (|ue fait cette puissance l'amènent à s'unir étroitement avec la France, elle sera en droit de prétendre à des dédommage-

ments considérables; elle prendra en quelque sorte l'avance sur nous ; son intervention active dans la lutte nous empêchera même d'excuser le caractère absolument passif de notre attitude, que nous pourrions essayer de justifier par l'épuisement de nos finances : en effet, les ressources de la Prusse sont infiniment plus restreintes que les nôtres; de plus, le Gouvernement montre déjà par des faits ce que peut l'énergie quand il s'agit de créer des ressources militaires dans les situations en apparence les plus désespérées. Si la FVance a des vues dangereuses pour la Prusse, si le Tugendbund jette le Roi dans les bras de la Russie (et le premier cas surtout me paraît tout aussi probable que les efforts des membres de cette ligue pour amener le second résultat sont certains) , ce pays sera immédiatement inondé par les armées françaises ; alors le sort de la Prusse sera entre les mains du vainqueur, et il n'est que trop probable que les débris de cet Empire deviendront la proie des confédérés.

Dans mon dernier rapport, j'admettais que la Prusse devînt un des alliés ordinaires de la France sans avoir à déployer des forces exceptionnelles. Je n'ai pas besoin de dire combien la situation réelle diffère profondément du point de vue auquel je me plaçais. Cette situation touche à l'une des questions les plus importantes, à celle de la dissolution possible de l'Etat prussien tout entier; elle menace de jeter entre les mains d'une puissance dont les intérêts n'ont rien de commun avec les nôtres, la Silésie, cette province qui, par sa situation, nous conviendrait, et qui, de plus, nous est presque absolument nécessaire dans le cas où le Royaume do Pologne serait rétabli; elle menace en outre de nous ôter toute possibilité d'obtenir une compensation pour la perte de la Galicie.

I. Si Votre Majesté veut garder une stricte neutralité, il faut :

1° Qu'on place un cordon de troupes sur la frontière de la Galicie jusqu'à la Bukowine. Si la Prusse se jette tout à fait dans les bras de la France, ou si elle est attaquée et inondée par des troupes françaises, ce cordon devient tout aussi nécessaire le long de la frontière de Silésie.

i.ii RECUEIL DE DOCUMENTS (17731815).

2° Il faut que Votre Majesté mette sur pied un corps d'armée ayant pour mission de tenir la Galicie en respect et d'appuyer le cordon de troupes sur le point qui serait menacé par n'importe quelle puissance l>elligérante.

3" 11 faut é(];alement mettre un corps d armée sur pied, alin de contenir les provinces illyriennes; cette mesure me parait de la plus grande importance, particulièrement au point de vue de la police. De plus, il est nécessaire que :

•4" Votre Majesté déclare nettement aux puissances belligérantes que toute violation du territoire autrichien serait forcément considérée par Elle comme une déclaration de guerre. Cette déclaration sans l'existence d'un corps d'armée disponible est illusoire, de même qu'une neutralité sans déclaration est un non-sens. Enfin :

5' Votre Majesté se trouve, vis-à-vis de la France en particulier, dans une situation telle qu'EIle ne pourra élever aucune objection contre les avantages quelconques que cette puissance pourra retirer de la guerre prochaine, et qu'EIle n'aura ni l'occasion ni le droit de rien demander en dehors de ce (ju l'Ile possède actuellement; en un mot, qu'EIle ne pourra intervenir dans les arrangements auxquels donnera lieu la paix future.

II. Dans le cas où l'Autriche serait décidée à prendre une part active aux événements, il faudrait charger le prince de SchAvarzenberg :

1" De faire connaître à l'Empereur des Français la résolution prise par Votre Majesté de consentir à la mobilisation d'un corps d'armée, si a. Napoléon |)rouve à Votre Majesté que, dans le cas où

l'issue de la lutte serait favorable aux armes françaises,

l'Autriche retirerait un avantage réel de la guerre, que

non-seulement elle serait indemnisée de ses frais de guerre,

mais encore qu'elle améliorerait notablement sa situation

{[éographicjue et, par conséquent, sa situation commerciale

et administrative; si h. L'Empereur des Français veut reconnaître la coopération

de l'Autriche en lui ouvrant la perspective d'acquérir la

Silésie, les provinces illyrlennes et la frontière de Tlnn, y

compris Salzbourg.

2" Dans ce cas, Votre Majesté s'engagerait à céder au Royaume de Pologne, s'il était rétabli, une partie raisonnable de la Galicie, qui serait à déterminer spécialement; toutefois, dans la partie à céder, on ne pourrait jamais comprendre Wieliczka (dont la possession continuerait d'être indivise), ni toute autre frontière qui, pour des raisons stratégiques, serait considérée comme avantageuse pour l'Autriche.

3' Il faudrait stipuler expressément que, pendant la durée de la guerre, il ne pourra être question d'aucun changement dans la Galicie; autrement Votre Majesté serait exposée aux embarras administratifs les plus sérieux.

4° Il faudrait que le corps d'armée lui-même, placé sous les ordres de généraux autrichiens, fût entièrement séparé des troupes françaises, et qu'il n'agît de concert avec elles qu'en cas d'opérations générales.

5* Les troupes étrangères n'auraient pas le droit de traverser les Etats de Votre Majesté.

Quand Votre Majesté aura daigné se décider pour l'un ou l'autre de ces deux partis, alors seulement le prince de Schwar- /enberg pourra se mettre en route avec l'espoir de faire un voyage vraiment fructueux et la certitude de ne pas compromettre les intérêts de la Monarchie.

L'une et l'autre résolution prêtent matière à des réflexions sans nombre. Une des objections les plus sérieuses contre la neutralité se tire de l'impossibilité presque absolue de ne pas être entraînés par la Galicie et par l'esprit public en Italie et en Illyrie dans des complications sans fin, dans des complications que Napoléon a fait entrevoir d'avance, lorsqu'il disait au prince de Schwarzenberg : « Je ne mettrai pas la Galicie en révolution, si l'Autriche reste neutre ; mais si mes alliés les Polonais soulèvent le pays, je ne pourrai pas l'empêcher, et, dans ce cas, des dissensions s'élèveraient facilement entre nous. » Le meilleur parti serait certainement la neutralité, dans le cas où l'issue de la guerre serait défavorable à la France; mais un rôle actif seul nous ménage des chances

434 ' RECUEIL DE DOCUMENTS (n-3-I815).

de sauver notre existence, dans le cas où la France serait victorieuse.

Le choix de Votre Majesté devrait donc, à vrai dire, être déterminé par la probabilité plus ou moins grande des résultats de la guerre future. Si Ton peut conjecturer l'avenir en s appuyant sur l'expérience du passé, et surtout sur l'expérience des derniers temps, il est certain que, selon tonte apparence, la France triomphera. Quant aux frais et aux autres charges, je suis convaincu qu'une stricte neutralité entraîne des sacrifices plus considérables qu'un rôle actif.

Toutefois, si j'insiste auprès de Votre Majesté pour qu'Elle prenne une résolution bien arrêtée, il va sans dire qu'une décision de ce genre est loin d exclure une extrême prudence dans la manière de conduire les négociations, et qu'elle ne doit pas nous empêcher de viser constamment à faire prendre à Napoléon lui-même l'initiative des propositions. Bien plus, il est absolument nécessaire, à mon avis, d'entamer les pourparlers avec la plus grande circonspection; nous devons éviter toute occasion de nous compromettre inutilement, et il est de mon devoir d'appeler l'attention de Votre Majesté sur un fait qui rentre dans les choses possibles : c'est que FlMnpereur des Français , convaincu comme il l'est de notre triste état d'impuissance, pourrait bien saisir n'importe quel prétexte spécieux pour couper court à toute négociation préliminaire, à toute entente préalable sur des événements à venir, sur le règlement de la condition future de l'Europe. Cette situation, qui serait pour nous la plus grave de toutes, ne semble que trop devoir être la nôtre, si l'on en juge par les derniers rapports du prince de Schwarzenberg ; il faut qu'un des premiers soins de l'ambassadeur de Votre Majesté soit de découvrir si cette supposition est fondée; il ne peut, à cet égard, éviter les compromissions les plus sérieuses et les plus graves pour lui-même et pour l'État que s'il est autorisé à agir en s'appuyant sur la ferme conviction que Votre Majesté est invariablement fixée sur le parti qu'Elle veut prendre. C'est alors seulement que je me verrai moi-même en état de proposer respectueusement à Votre Majesté, dans le plus grand détail,

ATTITUDE DE L'AUTRICHE DANS LA GUERRE (1811). /t35

les mesures qu'il est absolument nécessaire de prendre pour arriver au but que nous voulons atteindre. Toutefois, dans le cas où l'Empereur des Français confirmerait par sa conduite riiypotbèse que je viens d'énoncer en dernier lieu, question sur laquelle les prochains rapports de l'ambassadeur devront nous édifier parfaitement, je prendrai la liberté de soumettre respectueusement à Votre Majesté mon humble avis sur ce qu'il nous resterait à faire.

MeTTERNICH, /;/. /;.

La seconde alternative que vous examinez à propos des questions posées par vous me semble la plus conforme à nos intérêts. J'ajouterai qu'il faudra faire tout ce qui sera possible pour é[)ar{jner à ma Monarchie, dans l'exécution des mesures proposées, toutes les cliarges qui pourront être évitées, aussi bien en ce qui concerne la participation active à une guerre qu'en ce qui touche nos finances. C'est aussi à ce point de vue que j'ai approuvé les instructions que vous m'avez soumises pour être envoyées à mon ambassadeur le prince de Schwarzenberg.

François, ///. p.

Mctternich à l'Empereur François. Vienne, le 15 janvier 1812.

lîîl. Le prince de Schwarzenberg me rend compte, à la date du 17 décembre, du résultat de l'audience qu'il a eue de l'Empereur des Français.

Pour que Votre Majesté puisse en juger plus facilement, j'ai réuni dans un extrait sommaire les points suivants, que j'ajoute ici. Je les ai tirés des derniers rapports du prince de Schwarzenberg (n" 182), qui contiennent :

L Les idées politiques de Napoléon relativement à l'Autriche, et

IL Sa manière de voir sur la coopération de rAutriche.

Ad I. — Idées politiques.

Il résulte des rapports du prince de Schwarzenberg que Napoléon, fidèle à l'habitude de suivre une marche toujours égale, toujours calculée en vue de la plus grande certitude possible , évite de se prononcer avant que nous lui ayons exprimé plus nettement nos intentions. Les points essentiels dont il a parlé sont :

a. La garantie ou l'échange de la Galicie à notre gré; h. L'Illyrie comme objet de compensation; c. La promesse des principautés turques et d'une nouvelle

frontière du côté de l'Allemagne comme objets d'acquisition.

Je n'ai pas besoin de soumettre une fois de plus à Votre Majesté mon humble avis sur l'impossibilité dans laquelle nous sommes de jamais considérer une acquisition faite aux dépens de la Porte comme un moven de nous indemniser de nos frais de guerre. Si notre svstème politique n'était pas favorable à la conservation de l'Empire ottoman lui-même, même dans ce cas une cession, qui ne peut être obtenue que par une guerre nouvelle et onéreuse, ne serait pas de nature à nous être comptée comme un dédommagement pour des sacrifices antérieurs. Toutefois, le cas serait différent si la paix devait, en attendant, se conclure entre la Russie et la Porte ; toute cession de territoire à laquelle cette dernière puissance pourrait avoir consenti, serait alors avantageuse pour nous. Nous pourrions nous réserver purement et simplement les territoires ainsi cédés et nous en servir plus tard povn^ nous arranger avec la Porte, si nous trouvions la situation des nouvelles provinces peu avantageuse pour nous.

La garantie de la possession actuelle de la Galicie parait être pour le moment la meilleure solution; d'autant plus qu'elle assurerait à cette importante province le repos intérieur en un temps où ce repos ne pourrait être que trop facilement compromis. En examinant cette question, je ne considère la Galicie, ni dans sa totalité ni dans ses ])arties, comme un objet de compensation ; d'ailleurs, si la paix devait nous

faire désirer une trontière différente de la frontière actuelle, qui serait à tracer en s'appuyant sur des considérations stratégiques, on trouverait plus d'un objet de compensation qu'on pourrait prendre sur les parties russes de la Pologne.

Je regarde les provinces illyriennes comme Tobjet d'acquisition le plus important et le plus considérable. En tout état de cause, il serait fort à désirer que nous pussions nous assurer de ces provinces ; mais cette acquisition serait plus désirable encore si la remise de ces pays, ou du moins de quelques parties de leur territoire, pouvait avoir lieu dès le commencement de la campagne ou pendant la durée de la guerre. Ce fait produirait un effet incalculable sur le sentiment public; cela est tellement certain que, dans le cas où Votre jNIajesté daignerait approuver ces points principaux des instructions à adresser au prince de Scliwarzenberg, j'y ferais entrer cette considération comme étant une des plus importantes.

La question de la frontière bavaroise, comme celle de la frontière de Silésie, pourrait, au besoin, être ajournée jusqu'au moment de la paix; toutefois, je dois souhaiter qu'en ce qui touche la première, on tâche d'obtenir immédiatement la promesse qu'à défaut de l'ancienne fi'ontière de l'Inn, on nous en assure au moins une autre que la frontière actuelle, c'est-àdire une ligne meilleure et mieux tracée au point de vue militaire et administratif.

Ad II. — Coopération de l'Autriche.

Ici je n'ai qu'à partir du point de vue auquel Votre Majesté s'est placée dans la résolution prise par Elle à la suite du rapport que j'ai eu l'honneur de Lui adresser le 28 novembre dernier, pour déterminer le caractère de la guerre future.

Votre Majesté ne fera la guerre ni pour se défendre contre des attaques momentanées, ni pour faire des conquêtes. Dans les deux cas, Elle serait entraînée à des sacrifices auxquels nos ressources financières actuelles ne pourraient suffire. La participation à la guerre est une conséquence naturelle de létat des choses, de la situation intérieure aussi bien qu'exté-

438 r.F.CUEIL DE DOCUMENTS (1-73-1815).

rieure de la Monarchie ; de la situation intérieure, parce que, à moins d'un changement total dans les conditions d'existence de la plus grande partie de l'Empire, Votre Majesté ne saurait continuer à diriger l'Etat, et que ce changement ne devient pas possible sans la guerre; de la situation extérieure, parce que les suites de la guerre futvire seront forcément trop multiples et trop considérables pour que l'Autriche ne soit pas exposée, mille fois pour une, au danger d'être anéantie par une puissance extérieure, si dès maintenant nous ne nous ménageons pas, autant que cela est possible, un meilleur avenir en jouant un rôle actif dans la marche des affaires de l'Europe. Le seul nom que je puisse donner à cette guerre est celui d'une «^we/ve de conservation.

Selon mon humble avis, il faudrait donc que le corps auxiliaire fourni par l'Autriche se composât de vingt-cinq à trente mille hommes. Conformément à la nature des choses, ce corps opérerait à l'extrême aile droite de l'armée française, tout en restant absolument indépendant de toutes les autres dispositions principales, qui ne peuvent être dirigées que par l'Empereur des Français.

Ce corps serait formé des régiments hongrois et galiciens qui se trouvent déjà en Galicie. A l'égard de ces derniers, il n'y aurait aucune difficulté à ce qu'ils opérassent de concert avec les troupes françaises.

En même temps que serait formé ce corps, qu'il faudrait, autant que possible, mettre sans bruit en état de faire campagne, les régiments allemands qui ne seraient pas nécessaires pour faire le service de garnison indispensable seraient envoyés en Hongrie et y seraient mis, en attendant, jusqu'au jour où ils recevraient une autre destination, sur le pied d'un corps de réserve à l'intérieur, ayant pour mission d'observer la Serbie.

Si Votre Majesté décide cette mesure dans la forme proposée, il sera tout aussi urgent d'appeler, dans la négociation prochaine, l'attention de l'Empereur des Français sur les points qui touchent à 1 ensemble et (|ui dérivent de notre situation particulière.

Parmi ces points, je compte :

ATTITCDE DE LAUTUICHE DANS LA GUERRE (1811). 139

lo Les considérations qui se rattachent à ce fait que la Diète de Hongrie n'a pas encore clos sa session ;

2" Celles qui naissent de la situation géographique de l'Autriche, rapprochée de Tétat d'épuisement dans lequel nous nous trouvons.

Les réserves à faire sous le double rapport dont je viens de parler seraient :

a. Le soin de tenir provisoirement, aussi secret que possible

tout ce qui pourrait indiquer de notre part un concours

actif dans la guerre; h. IjC droit de fixer nous-mêmes le jour où nous devrions

entrer en ligne.

Ce dernier point est d'autant plus important que, malgré la conclusion probable de l'alliance entre la France et la Prusse, il n'y a pas encore d'engagement définitif entre ces deux puissances. Nous ne pouvons donc pas encore savoir d'une manière positive si la paix ne se fera pas sur le Danube, peut-être même avant l'explosion de la guerre, ni si ces deux éventualités, dans le cas où elles se réaliseraient , ne nous forceraient pas à prendre des dispositions militaires différentes. Restreindre ces dispositions autant que possible est une nécessité qui résulte de notre situation intérieure, et la question posée à Paris a l'avanlage de nous faire gagner assez de temps pour nous permettre de voir le résultat des premières opérations de l'armée française.

L'Empereur Napoléon voudrait voir confier le commandement du corps autrichien à Mgr l'archiduc Charles.

Si les raisons qui militent contre la remise du commandement à Son Altesse Impériale paraissaient toutes-puissantes à Votre ^rajesté, il faudrait certainement mettre à la tête de nos troupes le prince de Scbv\'arzenberg lui-même et s'exprimer dans ce sens à Paris.

Les mesures financières et militaires qu'il faut prendre sont tout indiquées d'avance; elles sont la conséquence naturelle de la résolution que Votre Majesté daignera prendre à la suite du présent rapport*.

* La teneur de la résoliilion , probablement verbale, prise par Sa Majesté

440 RE<:LE1L de documents (1773-1815).

AUDIENCE ACCORDÉE PAR NAPOLÉON A SCHWARZENBERG, le 17 décembre 1811.

182. Le rapport de M. l'ambassadeur prince de Schvvarzeniber}}, sur l'audience que lui accorda TEmpereur Napoléon le 17 décembre dernier, wffre deux nuances fortement accusées. L'Empereur, tout en ayant 1 air de s'abandonner, resta froid et calme; ses expiassions étaient préméditées, mesurées, aussi longtemps qu'il ne fut question que de ce qu'il nous demanderait dans le cas d'une guerre contre la Russie, et des convenances de l'Autriclie. Le prince de Schwarzenberg feit observer même que, dans cette première partie de l'entretien, il échappa à Napoléon quelques traits de méfiance, parce que notre ambassadeur n'avait pas apporté des pleins pouvoirs et qu'il ne paraissait pas être instruit par qui serait commandé le corps d'armée autrichien. Mais tout changea au moment où il fut question de Mgr l'archiduc Charles : le discours s'anima d'une manière très-remai'quable ; le discours de Napoléon devint franc et même affectueux ; il s'abandonna véritablement pour quelques instants, et l'ambassadeur finit par dire qu'il n'a pu rendre avec des couleurs assez vives le désir de l'Empereur des Français de voir ses vœux accomplis à cet égard, et que, d'après sa conviction, tous les avantages qui j)Ourraient naître des sacrifices que fait notre auguste Maître se trouvent intimement liés à ce choix.

Napoléon a commencé par déclarer :

1" Qu il ne demande pas mieux que d'entrer en arrangement avec l'Autriche ; qu'une armée autrichienne d'observation non-seulement ne lui serait d'aucune utilité, mais qu'elle ne pourrait que le gêner.

•T la siiito (le ce rapport, dérive de la concliision du traité signé avec Napoléon, le 14 mars 1812, par lequel l'Autriche .s'en{;a{;e à fournir un corps auxiliaire de trente mille liotimies. Ce traité a déj.à été pul)!ié dans Martens, I, V27 ; dans Nevmann, II, .'î")8 ; dans Dk Ci.kiico, II, 369, etc.

(Note de l'Éditeur.)

2" Qu'il nous demande une armée de quarante à cinquante mille hommes, dans laquelle il y aurait six mille chevaux, la plus grande partie en cavalerie légère, et soixante pièces d'artillerie. Il se chargerait des subsistances de cette armée, du moment où les opérations seraient commencées.

3° Ce corps d'armée serait placé sur 1 aile droite de l'armée commandée par l'Empereur Napoléon; il formerait un corps séparé sous les ordres d'un général autrichien jouissant de sa confiance, lequel cependant n'agirait que d'après les instructions directes de Napoléon.

En ce qui concerne les conséquences de la guerre :

]• L'Empereur des Français regarde la Moldavie et la \'alachie ainsi que la Serbie comme provinces autrichiennes, le Danube comme notre eau, dont nous devons avoir l'embouchure, soit que les Turcs cèdent ou non lesdites provinces à la Russie.

2" L'Autriche pourra, si elle le veut, garder la Oalicie en entier, et Napoléon se charge dans ce cas de la lui garantir; elle pourra l'échanger contre un équivalent, en totalité ou en partie, pour avoir vme bonne frontière militaire.

3° L'Illyrie doit revenir tôt ou tard à l'Autriche, le port de Trieste lui est nécessaire ; ils pourront donc servir d'objets d'échange.

4° Napoléon n'a parlé que très-vaguement de notre frontière du côté de l'Allemagne ; il n'objecte rien contre la possibilité d'un arrangement, mais semble vouloir le faire dépendre de ceux qui doivent provenir de la guerre.

5° La question de la Silésie seiait décidée à la moindre faute que commettrait la Prusse ; et comme, si la guerre est heureuse, on ne manquera pas d'objets de compensation, Napoléon-disposera aussi volontiers de la Silésie en notre faveur dans le cas ovi la Prusse ne se serait point écartée de la ligne tracée, parce que toute province doit lui convenir, tandis que la Silésie est la seule qui puisse arrondir l'Autriche.

Le prince de Schwarzenberg fait observer que ces divers objets se présentent sous un aspect très-problématique, et que ce n'est que dans des explications plus positives avec M. le

442 BECTEIL DK DOCUMENTS (17-3-1815).

duc de Bassano, auxquelles l'ambassadeur a été renvoyé par Napoléon, qu'ils pourront être éclaircis.

On presse 1 arrangement avec lAutriclie pour savoir où l'on en est avec nous. Napoléon fait remarquer qu'en affaires il laut des formes et des faits pour en venir à un résultat, et que le verbiaf^e ne mène à rien.

11 fait la guerre avec répugnance et dans le seul espoir <[u'il en résultera une très-longue tranquillité; mais, puisqu'il ne peut l'éviter, il la fera avec vigueur. L'Empereur a fait à cette occasion l'énumération de ses forces disponibles et indiqué la mi-avril comme l'époque où la guerre éclatera. Il protesterait contre la nomination du maréchal de Bellegarde si on voulait le destiner au commandement de notre corps darmée.

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