‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich. Publiés par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 3)Chapitre 117 sur 121 · COMMENCEMENT DE LÈRE DE PAIX · texte numérisé non relu

COMMENCEMENT DE LÈRE DE PAIX

(Soie 80, p. 268, t. I.)

192. Mémoire de Frédéric de Gentz, daté du 12 févrior 1815 *. — 19Î. Metternicli à Mardoiil)er{; (iSote), Vienne, le 10 décembre 1814. — 194. Talleyrand à Melternicli (Lettre), Vienne, le 19 décembre 1814.

192. Ceux qui à l'époque (\e la réunion du Conjurés de Vienne avaient hien saisi la nature et les objets de ce Congrès, ne pouvaient guère se méprendre sur sa marche, quelle que fût leur opinion sur ses résultats. Les grandes phrases de «reconstruction de Tordre social», de << régénération du système politique de rEurope», de «paix dumble fondée sur une juste répartition de forces» , etc., etc., se débitaient pour tranquilliser les peuples, et pour donnera cette réunion solennelle un air de dignité et de grandeur; mais le véritable bul du Congrès était le partage entre les vaitiniieurs des dépouilles enlevées an vaincu.

* La minute ori{;inalo porte la note mar{;iiiale suivante, écrite phis tard de la main du clianceli<r d'Elat : « C • iravaii de M. Frédéric de Gentz porte le cachet de la toni'nui'e d'esprit et du tempérament de .son auteur. A côté de.s qualités intellectuelles les plus rares et d'un vrai trésor de connaissances positives, Gentz avait une léfjèreté toute |)articulière, riui subordonnait les choses les plus sérieuses à ses impressions. Ces inijiressions, qui changeaient sans cesse, étaient souvent le résultat de conversations tenues dans la société,

LE CONGRÈS DE VIENNE (l815). 475

Il suffisait d'avoir compris cette vérité pour prévoir que les discussions de ce Congrès devaient être difficiles, pénibles, et souvent orageuses. Mais pour comprendre à que! point elles ont dû Tétre , et pourquoi les espérances d'un grand nombre d'bommes éclairés, mais plus ou moins étrangers au secret des Cabinets, ont été si cruellement trompées, il faut connaître les dispositions dans lesquelles le^ principales puissances se sont présentées sur ce grand cbamp de bataille , et le développement que des circonstances particulières et des rapports personnels ont donné à ces di.-^positions. Les éclaircissements suivants serviront à les caractériser.

DISPOSITIONS DES PUISSANCES A l'oUVERTURE DU CONGRES.

L'Empereur de Russie est venu à Vienne, d'abord pour s'y faiie admirer (ce qui est toujours la première de ses pensées), et puis pour diriger en personne les arrargements importants qui devaient fixer les limites et l'assiette future de tant d'États qui réclamaient leur part du butin immense que les succès contre l'ennemi commun avaient mis à la disposition des alliés. Les trois principaux ol)jels de l'Empereur Alex^nidre étaient : 1" de s'emparer à perpéiuilé de la totalité ou de la presque totalité du ducbé de Varsovie, à l'exception de quelques

et elles passaient facilement d'un extrême à l'autre. Sans duute Gcnlz luimême ne rejjardait son travail (|ue comme un précis très-sotntnairc ; il en a pesé la valeur sur la balince dans Lujuilli; il croyait pouvoir l'aire entrer l'autorité du correspondant auijucl il s'aJressait. En somme, ce récit est exact. »

La personne non désijjnée pour laquelle avait été réilijjé ce Méuioire, qui s'arrête malheureusement avant la lin du Coti{;rè>, était ceriaini'm'ut le |>rince <le Caradja, hospodar de Valacliie. Tout Xc. monde sait que Gentz était l'agent di|iloma>i(|ue du prince, et que, de 1812 à ISIS, il a entrctrnu avec lui une corri'spondance politiqu(; très-suivii; (elle a été publiée souvent).

Dans son Journal, Gent/ parle (à la date du 10 l'i-vrier 1815) d'un écrit qu'il caraclériso en ces termes : « Composé une des plus belles |)ièces de ma vi<;. )> Il est impossible de constater si cette réflexion du fécond publiciste se rapporte au manuscrit que nous publions ici; mais il i st très-probable que c'est d(î ce travail qu'il s'ajjil, vu que la composition de l'écrit en iiuestion remonte à l'époque où Gentz a mis dans son Journal la note ci-dessus. (Note de ['Éditeur.')

faibles lambeaux qu'il voulait rendre aux deux puissances voisines; 2° d'empêcher que TAutriche ne profitât trop des avantages de sa nouvelle position ; 3° d'agrandir autant que possible la Prusse, non-seulement pour la dédommager de ses anciennes provinces de Pologne, qu'il lui avait enlevées par ^>urprise, et qu'il retenait parce que tel était son bon plaisir, mais aussi pour s'en faire une alliée puissante et utile , la seule sur laquelle il comptait pour l'avenir. Tels étaient les objets réels qu'il avait en vue ; l'objet d'ostentation était de se mêler de toutes les affaires de lEurope , et de passer pour l'arbitre de ses destinées.

En arrivant à A ienne, l'Empereur était déjà plus ou moins brouillé avec l'Autriche, l'Angleterre et la France. Son mécontentement contre l'Autriche tenait principalement aux griefs nombreux et sévères qu'il avait, ou prétendait avoir, contre le prince de Metternich. La première et la véritable origine de ces griefs datait de l'opposition de ce ministre au projet de l'Empereur de s'emparer du commandement en chef des armées alliées. Son ressentiment, comprimé pendant la première époque de la guerre, et caché même alors sous les apparences d'une grande intimité, éclata la première fois au mois de décembre 1813, à l'occasion de l'entrée des alliés en Suisse, plan que tous les bons militaires avaient approuvé, mais auquel l'Empereur était contraire , parce que dans un de ses mouvements philanthropiques il avait donné sa parole à <|uelques apôtres de la liberté du pays de Yaud que la neutralité de la Suisse serait respectée. Depuis ce moment, 1 harmonie ne s'est plus rétablie. Des discussions vives et amères avaient signalé presque chaque jour de la dernière partie de la campagne, et lors de l'arrivée des alliés à Paris, on ne conserva plus qu'avec peine les dehors d'une liaison dont toutes les bases s'étaient écroulées. L'Empereur s'accoutuma à ne regarder M. de Metternich que comme un obstacle permanent à ses vues, comme un homme occupé sans relâche à le contrarier et à le déjouer, enfin comme un ennemi juré. Le calme et la sérénité que M. de Metternich ne cessa d'opposer à ces préventions, au lieu d'adoucir l'I^mpereur, paraissent

Tavoir aigri davantage; des sentiments tout à fait personnels, celui surtout d'une forte jalousie que lui donnaient les succès de M. de Metternicli , tant dans les affaires que dans la société , augmentaient cette irritation. Enfin elle s'accrut au point de devenir une haine implacable , et pendant le séjour de Vienne , une espèce de rage et de fi'énésie, dont les explosions journalières fournissaient aux esprits frivoles des Cours un aliment inépuisable de curiosité et d'amusement, tandis que les hommes sages les déploraient comme une grande calamité. Cette haine est la clef de la plupart des événements du Congrès; si elle a fait un mal infini aux affaires, et essentiellement gâté les plus grands intérêts de l'Europe, nous avons au moins la triste consolation qu'elle n'a pas tourné à l'avantage personnel de l'Empereur. Ses déclamations perpétuelles contre le prince de Metternich, les détails dans lesquels il entrait avec une vingtaine de femmes de la société, pour les endoctriner sur les torts de ce ministre, ses projets pour le culbuter, aussi mal conçus que ridiculement exécutés, et n'aboutissant qu'à renforcer son crédit, — tout cela a porté à l'Empereur Alexandre un coup irréparable dans l'opinion ; et c'est peut-être un des effets les plus salutaires de ce Congrès, et un des plus grands biens qu'il ait faits à l'Europe, d'avoir refroidi l'admiration générale que quelques qualités brillantes de ce Souverain avaient inspirée à presque tous les contemporains ; il a maintenant donné la vraie mesure de son caractère, et si on a cessé de l'admirer, on a aussi entièrement cessé de le craindre.

Ses relations avec l'Angleterre (puissance qu il avait toujours cordialement détestée, et qu'il ne cultivait que par intérêt ou par crainte) étaient sensiblement dérangées depuis son séjour à Londres. Lord Castlereagh lui était particulièrement désagréable ; il le disait froid et pédant, et il y a eu des moments à Vienne où il ne l'aurait pas plus ménagé que M. de Metternich, si la peur extrême de se compromettre ouvertement avec le Gouvernement britannique, le seul qui le fait trembler, ne l'avait pas toujours ramené à la dissimulation.

L'attitude de l'Empereur vis-à-vis de la France n'avait pas non plus une physionomie amicale. Il ne pardonnait pas

au Roi d'avoir adopté un système de gouvernement contraire aux conseils qu'il avait prétendu lui donner; il était furieux conti'e le prince de Talleyrand, qui, au moment de 1 entrée des alliés à Paris, avait eu Tair de ne reconnaître d'autre loi que la volonté de l'Empereur de Russie, et qui, quatre semaines après, avait trouvé moyen de s'en rendre indépendant. Dans les premiers mois du séjour de Vienne, il y eut quelques scènes violentes entre l'Empereur et ^I. de Talleyrand ; plus tard, celui-ci sut lui imposer par son esprit, ses reparties et son savoir-taire ; mais I aversion secrète resta la même. Le Roi de Bavière, quoique son beau-lrère, lui était odieux à cause de ses étroites liaisons avec l'Autriche , et parce qu il crovait le maréchal de Wrede un des instruments aveugles du prince de Metternich ; le Roi de Danemark lui était également insupportable, parce qu'il avait eu le courage de lui reprocher ses torts et ses mauvais procédés. Fnfin le seul ami do I Empereur de Russie était le Roi de Prusse , prince dont l'attachement personnel lui était assuré par sa reconnaissance, par sa faiblesse, par son engouement, et par sa méfiance de tous les autres, et dont le Cabinet, prévoyant l'opposition générale à ses propres projets d'agrandissement, avait fait de l'union avec la Russie , et de sa soumission aveugle aux volontés de cette puissance, le premier principe de sa politique.

La FVusse n'avait apporté au Congrès qu'un désir immodéré d'étendre ses possessions aux dépens de tout le monde, et sans égard à aucun principe de justice ou seulement de décence. Cette passion de conquêtes n avait sa source ni dans le caractère du Roi ni dans celui de son principal ministre ; car le Roi, ( juoique au-dessous de la médiocrité pour l'esprit et les lumières, est cependant au fond un homme de bien, et le chancelier Hardenberg, un des meilleurs hommes qui aient jamais existé. -Mais le système de cette Cour ne dé|)end, en dernière analyse, ni du Roi ni du prince de llardcnbcig. Ce système, fondé et poursuivi depuis un siècle, a trouvé un nouvel appui dans l'enthousiasme général de la nation , dans 1 énergie de l'armée, et dans le pouvoir irrésistible qu'un certain nombre de militaires distingués exercent aujourd'hui sur le Cabinet. Depuis

le moment de la résurrection de la Prusse, le principal objet de ce parti était racquisition de la totalité de la Saxe. Ne pouvant ou ne voulant plus rivaliser avec la Russie, ils avaient porté toutes leurs vues sur l'Allemagne; l'acquisition de la Saxe, quelque énorme qu'elle fût, n'était pour eux que le commencement d'une grande suite d'opérations politiques, par lesquelles ils espéraient tôt ou tard réunir à la Prusse la partie la plus considérable du nord de l'Allemagne , effacer l'influence de l'Autriche, et se mettre à la tète de toute la Confédéiation germanique. Comptant sur les secours de la Russie dans l'exécution de ce vaste plan , ils voulaient au moins emporter du Congrès la pierre fondamentale de leur nouvel édifice ; et si l'Autriche n'a pas pu les déjouer entièrement, il y avait déjà beaucoup de mérite à faire avorter au moins une partie considérable de leurs projets.

L'Angleterre apparaissait à Vienne avec tout l'éclat qu'elle devait à ses immenses succès, au rôle éminent qu'elle avait joué dans la coalition , à son influence sans bornes , à un état de force et de prospérité solide qu'aucune puissance n'a atteint de nos jours, enfin au respect et à la crainte qu'elle inspirait et qui présidaient à ses rapports avec tous les autres Gouvernements, En profitant de ces moyens, l'Angleterre pouvait dicter la loi à l'Europe ; en faisant cause commune avec l'xVutriche, dont tous les intérêts étaient les siens, elle empêchait l'agrandissement de la Russie, faisait rentrer la Prusse dans ses limites, rétablissait un véritable équilibre en Allemagne, et garantissait pour longtemps le repos de l'Europe. Par des raisons que je me réserve d'expliquer dans une autre occasion , et qui tiennent à tout ce qu'il y a de plus délicat dans cette histoire, l'Angleterre renonça à ce noble privilège. Lord Castlereagh résista, il est vrai, pendant quelque temps aux projets ambitieux de la Russie, mais il finit par abandonner son opposition. Guidé par les intentions les plus pures, mais par quelques aperçus radicalement faux, il appuya d'abord les projets de la Prusse sur la Saxe dans toute leur étendue, en revint plus tard à une marche plus conforme aux bons principes et plus favorable à l'i^utriche, mais s'arrêta à moitié chemin, et ne sauva enfin

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une partie de la Saxe que par un arrangement foncièrement mauvais. Il observa dans toutes les autres questions (à l'exception de quelques-unes qui intéressaient directement l'Angleterre, telles que rétablissement de la Maison d'Orange, la traite des nègres, etc.) une neutralité souvent étonnante. Enfin, pouvant être l'arbitre de l'Europe, il ne lui prêta que des secours faibles et partiels. Ce fut là, sans contredit, la cause principale de l'issue peu satisfaisante du Congrès.

Le rôle des ministres de France à ce Congrès était au fond le plus simple et le plus beau de tous. Tout ce qui regardait la France se trouvant réglé par le traité de Paris, ils n'avaient rien à demander pour eux-mêmes, et pouvaient se borner à surveiller la conduite des autres, à défendre les faibles contre les forts, à contenir cbaque puissance dans ses justes bornes, et à travailler de bonne foi au rétablissement de l'équilibre politique. Aussi doit-on leur rendre la justice qu'ils se sont généralement conduits d'après ces principes, qu'ils n ont fait aucune proposition, articulé aucun projet tendant directement ou indirectement au moindre changement dans les stipulations du traité de Paris, à la moindre extension de leurs frontières, ou à une prétention quelconque incompatible avec les droits de leurs voisins ou avec la tranquillité générale. En dépit de tous les mensonges qui courent encore le monde aujourd hui, de tous les plans, de toutes les démarches, de toutes les intrigues que la haine invétérée contre la France a faussement et souvent ridiculement prêtés à ses ministres , l'histoire véridique ne pourra pas leur refuser ce témoignage honorable ; et moi, qui ai tout vu de près, et qui mieux que tout autre pourrais écrire un jour cette partie de l'histoire, je suis le premier à le leur rendre. Mais si M. de Tallevrand et ses collègues n'ont jamais travaillé contre le bien, il est vrai aussi que plusieurs obstacles particuliers les ont empêchés d'y concourir d'une manière efficace. Car premièrement l'article secret du traité de Paris qui autorisait les puissances ci-devant alliées à régler la répartition des pays reconquis sur la France « d'après les arrangements stipulés entre elles » , était une barrière terrible contre toutes leurs démarches ; et si les puissances qui

ne demandaient que Tordre et la justice, comme l'Autriche, comme TAngleterre, avaient voulu aussi renoncer au pouvoir que leur accordait cet article, celles dont l'ambition et la soif d'acquérir étaient les seuls guides, la Russie et la Prusse, ne l'auraient jamais souffert. Ceci, et la crainte souvent très-exagérée des autres d'avoir l'air de conspirer avec la France, vous expliquera en grande partie la nullité des plénipotentiaires français dans toutes les négociations, et surtout pendant la pi'emière époque du Congrès. Une autre cause y contribuait beaucoup. Pour tenir un langage ferme et imposant contre des Cabinets qui, tels que ceux de la Russie et de la Prusse, regardaient leur volonté comme à peu près irrésistible, la France devait être préparée et pleinement décidée à la guerre. Elle prétendait l'être, mais elle ne l'était pas; et le secret de sa politique une fois deviné, ses raisonnements ne pouvaient plus encourager ses amis, ni ses menaces effrayer ses adversaires. Le Gouvernement français d'aujourd'hui ne respire que la paix ; il la croit indispensable pour réorganiser son administration, ses finances, son commerce, toutes ses ressouixes; il la regarde même comme le seul moyen de se consolider, tandis qu'il voit dans une nouvelle guerre des chances de danger et de bouleversement qui l'effrayent. Les démonstrations énergiques auxquelles les ministres de France se portaient quelquefois, contrastaient trop avec ce qu'on savait des véritables intentions de leur Cabinet pour produire un grand effet; et si on peut reprocher une faute à M. de Talleyrand, et surtout à son premier coadjuteur le duc de Dalberg, c'est peutêtre celle d'avoir, dans leurs communications et conversations particulières, surtout au commencement du Congrès, tenu un langage un peu trop haut contre des gens qui ne manquaient pas de moyens de savoir jusqu'à quel point on les soutiendrait à Paris. Au reste, je ne veux pas dire par cette observation que si l'Autriche et l'Angleterre avaient préféré la guerre à des cessions pernicieuses, la France ne se serait pas associé ces puissances pour y prendre part. .Te crois le contraire; mais ce que je veux dire, c'est que la France n'était pas assez prononcée pour donner l'impulsion à des puissances qui, pour

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