‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich. Publiés par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 3)Chapitre 37 sur 121 · BRUIT QUE FONT LES ARMEMENTS DE L'AUTRICHE · texte numérisé non relu

BRUIT QUE FONT LES ARMEMENTS DE L'AUTRICHE

chaînes intentions de Napoléon à notre égard vont se manifester*...

La grande question de la paix et de la guerre est donc agitée, car comment envisager autrement celle qu'on soulève à propos de nos armements militaires? Elle ne peut tirer ses motifs que de deux sources :

Napoléon n^oit-il le momcjil venu de jeter le masque et de donner suite à des pUnis depuis longtemps arrêtés par lui ?

Trouve-t-il le moment actuel moins conforme ii ses intérêts, et veut-il uniquement être éclairé sur des mesures organiques qui, en augmentant notre force réelle, ne sauraient, en aucun temps, lui convenir, et qui, vu son caractère ombrageux, peuvent, dans des moments moins propices , perdre à ses yeux le caractère défensif qu'elles portent si clairement?

Nous éviterons avec peine la guerre en admettant la première supposition ; nous ne Faurons dans la seconde que si nous la provoquions directement. Huit à dix jours doivent nous suffire pour entrevoir quel est le véritable plan de Napoléon.

La marche qu'il suit depuis quelque temps est une de ses tactiques connues dans les occasions oîi il veut entamer la querelle. J'ai développé dans de précédents rapports ma manière de juger les bruits de guerre que depuis plusieurs mois il entretient positivement lui-même; il provoque par ces bruits des mesures de sûreté chez nous; — il nous demande pourquoi nous alarmons les voisins : telle est constamment sa manière de procéder. Ces mêmes bruits ont dans les derniers temps du séjour de l'Empereur ii Bayonne acquis une véritable intensité dans les alentours de la Cour, dans la famille impériale elle-même. L'Empereur ne s'explique sur rien. Je tiens ces faits de source absolument certaine.

Ces mêmes doimées que je viens de citer font naître la conviction que le moment présent ne serait pas celui que Napoléon choisirait de préférence pour faire surgir des com-

Les annexes <le la dépêche sont la lettre de Champagny à Metternicli, datée de Bayonne, Je 16 juillet, et la réponse, datée de Paris, le 22 juillet 1808. Voir la note 28, p. 223, t. I. (Note de l'Éditeur.)

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plications avec nous, et que ce ne serait qu'autant que nous voudi-ions faire la guerre, qu'on nous la ferait.

En calculant qu il ne faudrait à Napoléon qu'un seul mot: uDésarmez » , pour nous mettre dans la seule alternative ou de faire la guerre ou de rester dans un état de faiblesse qui nous livrerait à la première et à la moindre de ses lubies, on ne peut se cacher qu'il y a de la modération dans la forme qu'il a choisie pour nous parler de nos armements. N'est-ce là que le premier échelon d'une discussion qui va s'établir, que nous entrevoyons dans ce moment? N a-t-il voulu que sonder notre décision à ne j)as reculer? Dans huit jours nous saurons à quoi nous en tenir.

J ai établi le principe très-juste, que nos mesures étant permanentes, elles ne sauraient être regardées comme offensives ; je les ai comparées à l'établissement de la conscription dans tous les États soumis ci l'influence française. Si jamais on nous demandait d'une manière plus catégorique une réduction, dans ce qui précède je trouverais texte à toutes les réponses possibles. La France ne peut exiger de nous la révocation d'une mesure organique conforme à l'esprit du siècle, et provoquée par son propre exemple, sans en venir à cette demande pure, simple et explicite : « Je veux que vous soyez faibles parce que moi et mes alliés voulons être forts, et que nous dévoyas le rester. » Tel [est sans doute le fond de sa pensée, mais il n'est pas dans lespritde Napoléon de la dévoiler ainsi. On peut dissoudre un rassemblement de troupes, on ne peut pas revenir sur des lois constitutives. Il s'agissait donc de bien séparer ces deux thèses, et de prouver que nos mesures militaires n'entrent f|ue dans cette dernière catégorie.

.Metteniirli ;i Stailion. l»ails, Ie2aoùll808.

112. J expédie M. le comte de Mier avec la Note confidentielle ci-jointe, que j'ai reçue hier de M. de Champagny, en date de Toulouse, le 27 juillet. Votre Excellence trouvera dans l'annexe II la lettre particulière à l;u|uellc j'ai cru deroir borner ma réj)onse *.

* Voir no{e 28, p. 22:5, t. I. {Note de ii.ditcur.)

l'.ni IT QUE FONT LKS ArxMEMENTS DE L'AUTRICHE (l80,s). 191

Tous les raisonnements s'arrêtent à la lecture de pièces telles que le sont celles que m'adresse M. de Champagny. L'Empereur veut-il nous faire la guerre? — veut-il sonder nos dispositions à la lui faire? Quelque \)^yx probable que puisse paraître cette dernière supposition, — n'est-eile pas néanmoins possible? Mais l'une ou l'autre ne peut rien changer au parti que nous avons à prendre

Votre Excellence se convaincra ([iie j'ai borné ma lettre de ce jour à des explications aussi franches que simples, aussi dépourvues de phrases oratoires que fortes de raisonnements vi de faits. Il ne reste dans ce cas à Napoléon que de ne pas répondre; c'est ce qu'il a fait relativement à mon expédition du 22 juillet, mais c'est aussi ce qui me fait désirer de pouvoir rapprocher le plus tôt possible; désir assurément bien désintéressé !

La crise actuelle est sans doute la plus pénible que puisse traverser la Monarchie autrichienne. Son sort, son existence dépendront du parti que croira devoir prendre l'Empereur. Annuler des mesures purement conservatrices serait se livrer pieds et poings liés à l'homme qui jamais n'a payé des concessions que par des exigences nouvelles; — provoquer directement la guerre et sortir par conséquent du système que Sa Majesté a si sagement adopté, serait de la démence. Il s'agira donc de trouver un moyen terme qui, conciliant la sûreté de l'Empire avec l'excès des égards que nous impose notre propre conservation plutôt que nos relations avec la Erance , nous, fasse atteindre le seul but auquel il est raisonnablement permis d'espérer de pouvoir arriver, celui de reculer le plus possible l'explosion dont Napoléon ne cessera jamais de nous menacer. J'ai indiqué dans un des rapports de ma dernière expédition un plan de réunion d'un ou de plusieurs noyaux de troupes, dans une position assez reculée pour pouvoir offrir à l'ennemi une ligne d'attaque contre laquelle il se risque moins ([ue contre des corps éparpillés pouvant être coupés ou tournés; manœuvre vers laquelle il vise constamment. Ne serait-il pas possible de tirer un avantage politique d'une mesure qui, au fond, serait militaire et conservatrice, en me chargeant de

RECUEIL DE DOCrMENTS (m3-1815).

déclarer à Napoléon «que pour donner luie preuve nouvelle de rintention de Sa Majesté de ne pas agir hostilement vers un point quelconque occupé par les armées françaises ou par les alliés de la France, pour déjouer même dans leur principe les odieuses imputations de la calomnie, Sa ^lajesté a ordonné une dislocation rétrograde de ses armées » ? La chose est-elle possible? est-elle militairement faisable? — Ce n'est pas à moi à en décider, mais je crois de mon devoir de suggérer à ma Cour un moyen de plus à' opposer des faits à des imputations, la seule, mais la plus digne et, par conséquent, la plus forte des mesures que l'on puisse opposer aux lubies d'un homme qui n'est jamais assez emporté par la fougue pour ne pas désirer revêtir d'une teinte de droit et de raison les entreprises les plus odieuses, mais trop emporté malheureusement pour ne pas renverser, en dernier résultat, tout ce qui lui paraît un obstacle à ses vues ridiculement gigantescjucs.

M. (le Ghampagny, dans sa Note, parle de la Bussic ; son assurance que jamais elle ne viendra à notre secours prouve les inquiétudes qu'en a riùnj)ereur.

Il parle A' arrangements futurs en Europe ; ces derniers ne peuvent porter que sur la Turquie, car il n'a pas besoin de notre coopération pour tous ceux qu'il peut compter établir dans les Etats soumis à son influence. Telles sont les mesures que, comme le prétendent beaucoup de personnes, les Etats de la Confédération pourraient bientôt lui soumettre plus directement, pour satisfaire ses vues sur un titre nouveau par lequel il remplacerait celui de protecteur.

Quant à la m.arche des troupes de l'intérieur de la France vers le Rhin, cette supposition n'est pour le moment qu'une vaine menace. Il peut créer une armée nouvelle; nous avons depuis vingt ans vu des exemples trop étonnants de pareilles créations pour douter de celle dont on nous menace maintenant; mais il est de fait qu'il ne peut pas, dans ce moment, faire marcher sur le Khin ce qui mériterait le nom d'une armée.

Il faut à I Empereur une conscription nouvelle. Ses armées en l^spagne exigent des renforts considérables; il lui faut une

BRUIT QUE FONT LES ARMEMENTS DE L'AUTRICHE (l 808). 193

réserve dans le cas où il voudrait nous faire la (juerre. Il n'a jamais trop de soldats, même dans la supposition contraire. L'Espagne ne peut servir de motif aux yeux de la nation, indipiiéc de la marche politique qu'il a suivie dans ce pays. Le Corps législatif doit se rassembler bientôt, il faut un prétexte au sénatus-consulte; on se servira de nous pour demander ce que la nation accorderait de toute manière.

Metteinich à Stadion. Paris, le 2 août 1808.

115. Je venais de finir le précédent rapport, quand je reçus la note ci-jointe de M. de Ghampagny, en date du 30 juillet*.

Les expéditions que je comptais faire partir étant terminées, je les envoie à Votre Excellence pour compléter les actes, sans les retoucher. Elle verra que les questions ont, sinon clîangé, du moins pris une tournure tout à fait différente depuis que l'Empereur a eu connaissance de mes lettres à M. de Ghampagny en date du 22 juil et.

Il n'y a rien à ajouter à la dernière Note de Ghampagny, qui est visiblement dictée par l'Empereur lui-même. Il ne veut pas la guerre pour le moment, car il nous la ferait sans plus tarder. Voilà le résultat que je tire d'une pièce qui nous offre une foule de considérations que je ne puis relever, ne voulant pas arrêter le départ du courrier. Il me suffira d'affirmer à Votre Excellence que si nous nous y prenons adroitement, que si nous savons tourner à notre profit les cotés faibles que nous présente Napoléon, nous pourrons, avec moins de charlatanisme que lui, tirer très-grand profit de là position actuelle des affaires.

Ne nous laissons pas abuser par de grands mots; tout ce qu'il nous dit de ses armées, de leur nombre , est faux. Si soixante mille hommes pouvaient de l'intérieur filer vers le Rhin, où seraient les embarras que lui causent les affaires d'I'.spagne? Les aperçus ci-joints, que j'envoie à Votre Excellence, sont exacts. Mais sacrifions quelques formes ; empêchons

* Voir note 28, p. 223, t. I. (Noie de riùlltear.)

les excès s'il s'en commet effectivement; organisons notre force réelle sans donner lieu à des plaintes qui ne portent que sur les parties les moins essentielles de notre organisation militaire ; prenons-le au mot, qu'il retire ses troupes, qu'il proclame la paix; punissons en revanche des coupables, s'il en existe à Trieste; cédons à une impulsion pacifique, s'il nous prouve ses intentions par des faits, — et nous aurons atteint un grand, un immense Lut, celui à ajourner la guerre.

Je ne puis envoyer à Votre Excellence la réponse que je ferai à M. de Chanipagny. Je dois, pour ne pas arrêter le départ du courrier, me borner à la prévenir que je lui écrirai demain, et qu'en basant tout ce que je lui dirai sur le désir le plus co7istant de l'Empereur de maintenir la paix, je laisserai à ma Cour toutes les voies ouvertes.

(Note 29, p. 224, t. I.)

114. Metternlch à Stadion (E. D.), Paris, le 17 août 1808. — 115. Metteniicli à Stadion (E. D.), Paris, le 17 août 1808.

11-4. ... Tout semblait annoncer la très-procbaine arrivée de Naj)oléon. Les opinions étaient divisées dans le public sur le lieu où il descendrait. Beaucoup de gens prétendaient qu'il éviterait de se montrer aux Parisiens, qu'il se rendrait à llambouillcl. Il déjoua complètement ce calcul, et arriva le 14 à quatre heures de l'après-midi à Saint-Cloud. Nous reçûmes le même jour, à onze heures du soir, l'annonce d'une audience diplomatique pour le lendemain, jour de sa fête. Si son arrivée précipitée et inattendue à Saint-Cloud peut avoir été motivée par des raj)ports disant que h; public pensait (|u'il ne se montrerait pas à Paris le 15 août, elle peut également l'avoir été par le désir d'amener une scène unique dans son genre et dans les procédés (]u'à l'occasion des cercles diplomatiques il a suivis jusfju à présent. 11 voulait ine parler, mais non pas seul à

seul; il voulait le faire en face de l'Europe, et la journée d'hier offre sous ce rapport un intérêt bien extraordinaire.

Après que Napoléon eut reçu les compliments de tous les corps constitués de l'Etat, le corps diplomatique fut introduit à l'audience à l'heure accoutumée. Le nonce ne s'y trouvant pas, je me plaçai le premier. L'ambassadeur de Russie se mit à ma droite, celui de Hollande et les autres ministres continuèrent le cercle. L'ambassadeur ottoman était le cinquième ou le sixième dans les rangs. Tous ces détails ont leur importance.

Il commença sa tournée par mol, et me parla de la chaleur de l'été dernier, de la santé de ma famille, etc. Il adressa des questions tout aussi insignifiantes à mon voisin, et après avoir expédié très-lestement sa tournée, il revint au comte de Tolstoy et lui dit : « Eh bien, vous avez de bonnes nouvelles de la Finlande?» L'ambassadeur ayant confirmé ce fait: « L'expédition anglaise, reprit l'Empereur, n'a pas été d'une grande utilité au Roi de Suède; elle a transporté en Espagne les troupes qui devaient le secourir; je suis fâché que les Anglais n'y aient pas débarqué cinquante mille hommes; ils peuvent y rester un, deux, même trois mois ; ils n'v resteront pas quatre. »

Puis se tournant vers moi, il me dit, avec un air qui n'annonçait pas d'ordinaire l'approche de l'orage : « Eh bien, et l'Autriche arme beaucoup?» — « Non, Sire, lui répondis-je, elle met à exécution les mesures organiques que, depuis la paix de Presbourg, elle avait conçues et arrêtées; elle ne fait en cela que suivre l'exemple de tant de voisins à la hauteur desquels il lui importe de se tenir. » — A partir de là, il me dit, avec une ample paraphrase, à peu près mot à mot ce que renfermait la Note du 30 juillet*, que m'avait écrite, visiblement sous sa dictée, M. de Champagny. Citer à Votre Excellence les réponses que je lui fis, serait de même copier mes lettres au ministre des relations extérieures; je me bornerai à recueillir ici des phrases et des faits nouveaux qui éclaircisscnt le terrain mieux encore que cette correspondance.

* Voir note 28, p. S23, t. I. ( Sotc de l Éditeur.)

RECUEIL DE DOCUMENTS (m3-1815).

L'Empereur ne fit jamais mention des réserves, il ne me parla que de la levée de la milice, de la précipitation surtout avec laquelle nous avions exécuté nos mesures militaires. « Vous en voulez donc à quelqu'un, ajouta-t-il, ovi vous craignez quelqu'un ? A-t-on jamais vu agir avec une précipitation pareille? Si vous y aviez mis un an, dix-huit mois, il n'y aurait rien à dire; mais ordonner que tout soit prêt le 16 juillet, comme si ce jour-là vous deviez être attaqués ! Vous avez donné par là une impulsio7i à l'esprit public qu il vous sera très-difficile d'arrêter. — A^ovez ce qui s'est passé à Trieste. On y a insulté mon consul; ce fait seul suffirait pour motiver une guerre, si je la voulais ; j'ai traité l'Autriche avec heaucoup d'égards ; elle n'est nullement déchue de sa grandeur; je pouvais tirer de Trieste cinquante millions, je ne l'ai pas fait ; si jamais j'y rentre, il faudra donc que je brûle la ville ! Je ne veux pas la guerre, je ne veux rien de vous ; 1 Empereur François, le comte de Stadion, le comte de Metternich, M. de Champagny (qui me tenait bloqué par derrière), ne la veulent pas, tous les hommes sensés ne la veulent pas ; eh bien, moi qui connais la marche des choses humaines, je vous dis que je crois que nous l'aurons malgré la volonté des gens de bien; une main invisible est en jeu, cette main est celle de l'Angleterre. M. Adair* est de nouveau en route pour Malte, il a quitté Vienne satisfait ; l'Angleterre a gagné cinquante pour cent par vos armements — (quelle bonne objection j'aurais pu lui faire!); — depuis qu'elle espère vous entraîner de nouveau, cela la rend plus tenace, |)lus intraitable que jamais; vous me forcez à armer la Confédération, à lui dire de se tenir sur ses gardes ; vous m'empêchez de retirer mes troupes de la Prusse et de les faire rentrer en France, ce que je faisais quinze jours après que je fus forcé par vous à donner contre-ordre ; je n'en retire pas moins cent mille hommes, — je suis franc, je ne cache pas ma politique; mais

* Robert Adair , ambassadeur d'Angleterre à Vienne depuis le mois de juin 1806 jusqu'en mai 1807, n'aurait été, suivant l'allnsion de Napoléon, t:loi{|né du poste de Vienne qu'à la suite d'une entente secrète entre l'Autiiihe et rAn.;loterre. {Note de tÉdllcnr.)

VOUS me forcez à m'adresser au Sénat et à lui demander deux conscriptions ; vous vous ruinez , vous me ruinez ; l'xVngleterre peut vous donner de l'argent, mais jamais assez, et elle ne m'en donne pas; les États de la Gonfe'dération, déjà bien assez malheureux, se ruinent ; et quand toute la population masculine de TEurope se trouvera sous les armes, il faudra donc faire lever les femmes? Cet état peut-il durer? 11 doit nous mener à la guerre sans que nous le voulions. Qu'espérez-vous donc? Ètes-vous d'accord avec la Russie? Je ne le crois pas, mais dans ce cas vous me présenteriez une ligne de défense respectable ! (Ces phrases furent adressées aussi bien à M. de Tolstoy qu'à moi; cet ambassadeur conserva l'attitude la plus imperturbable.) Mais dans la supposition contraire, que pouvez-vous contre la France et la Russie réunies? Et la première guerre avec l'Autriche sera une guerre à mort; il faudra que vous veniez à Paris ou que je fasse la conquête de votre Monarchie ; vos armements déplaisent également à Pétersbour,"^ : savez-vous comment cela finira? L'Empereur Alexandre vous fera déclarer qu'il désire que vous les cessiez, et vous le ferez, et alors ce ne sera pas à vous que je croirai devoir le maintien de la tranquillité en Eui^ope, ce sera à la Russie ; je ne vous admettrai plus à l'arrangement futur de tant de questions auxquelles vous êtes intéressés, je m'entendrai seul avec la Russie, et vous n'en serez que les spectateurs. »

Pour que je ne pusse pas douter qu'il entendait me parler de la Turquie (l'ambassadeur ottoman était à trois pas de moi) : « Voyez, continua-t-il, la conduite que tient votre ministre à Constantinople! Il fait tout ce qu'il peut pour souffler la discorde avec la Finance. Nous savons tout; les Turcs nous disent tout. Vous avez fait des démarches auprès des Serbes pour qu'ils vous reconnaissent comme leurs souverains. Est-ce par vos armements que vous voulez un jour être de moitié dans nos arrangements? Vous vous trompez, jamais je ne m'en laisserai imposer par une puissance armée, jamais je ne traiterai avec celle qui voudrait m'en imposer. »

Je relevai fortement tous ces faits supposés, et ces assertions

108 KECUEIL DE DOCUMENTS (iT/S-lSlS).

ridiculement fausses. Je niai catégoriquement la négociation avec les Serbes; j'établis en tbèse que notre but principal était celui du maintien delà Porte dans toute son intégrité, et que, loin de désirer sa chute, nous regardions sa conservation comme liée à la sauvegarde de nos intérêts, que par conséquent les imputations faites h M. de Stiirmer*, sur lesquelles je m'étais déjà expliqué vis-à-vis de M. de Champagnv, étaient, ou basées sur des suppositions gratuites, ou, si ces accusations se trouvaient vraies, sur une contravention directe aux instructions les plus explicites qu'avait reçues ce ministre, instructions d'autant moins douteuses qu'elles ressortent directement des principes que je venais d'établir comme étant les nôtres.

Cette conversation, dans laquelle je répondis avec xme extrême franchise et avec le plus grand calme (réponses qui également ne furent que la paraphrase de mes dernières lettres), dura cinq quarts d'heure. L'Empereur n'éleva pas un seul moment la voix, il ne quitta jamais ni le ton ni les expressions de la plus étonnante mesure ; il m'eût positivement dit la même chose d'une façon plus énergique si nous eussions été en tête-à-tête, et je lui aurais répondu de même ; nous avions ici l'air de causer et de faire un cours de politique, embrassant, établissant les intérêts les plus immédiats de deux grandes puissances, touchant aux intentions, aux relations passées, présentes et futures les plus secrètes entre ces puissances relativement à l'Europe entière ; une conversation comme celle-ci, dans laquelle l'Empereur agita la question du partage de la Turquie devant le représentant de cette puissance, est sans doute sans exemple dans les fastes de la diplomatie.

Il est superflu de parler à Votre Excellence de effet qu'a produit cette longue conversation sur tous les assistants. Il n'est bruit que d'elle à Paris; elle était tellement extraordinaire et basée sur des antécédents si complètement ignorés des

* Internonce d'Autriclie à Constantinople, père de celui qui fut plus tard aussi représentant de l'Autriche près la i*orte.

{Note de l'Éditeur.)

assistants, que les versions et les conjectures se ressentent d'autant plus des passions et des vœux individuels.

L'Empereurne m'a pas épargné les discussions militaires. Il s'est d'abord récrié sur l'inutilité d'une levée nationale, puis il s'est coupé en déclarant cette mesure utile sous plusieurs rapports; enfin il blâma les dépenses excessives que nous faisions; un moment après, il dit ne rien pouvoir objecter à l'approvisionnement de nos forteresses en le déclarant mesure de pure défense. Il répondit à l'objection que je lui fis qu'à ses armées en marche» nous n'avions opposé aucun rassemblement de troupes qui pût même de loin porter un caractère offensif : — «Non, vous n'avez point de rassemblement, mais vos troupes sont placées de manière à pouvoir sur-le-champ former de véritables corps d'armée; ce sont de ces choses, ajouta-t-il, sur lesquelles on ne saurait tromper les militaires. »

Je lui dis, à propos des illusions qu'à l'instar de la Prusse nous avions l'air de nous faire sur nos forces réelles : «Croyez, Sire, que si vous comptez nos soldats, nous comptons également les vôtres, et que nous savons très-exactement quelle est votre force. » Il repi'it : « Mais vous avez trois cent mille hommes de troupes régulières, vous en avez quatre cent mille si vous voulez, et que peut-on avoir de plus?» Faisant toujours allusion à la levée de la milice, ayant établi une série de principes sur les vues politiques que devrait nourrir l'Autriche, principes très-vrais, et ayant ajouté : « Vous pensez de même », je lui dis en riant : « Non-seulement je pense de même, Sire, mais je crois débattre nos intérêts avec le ministre des affaires étrangères de l'Autriche, tant ce que Votre Majesté me dit est vrai, et rien assurément ne ressemble moins à une dispute entre deux puissances que notre présente discussion. » L'Empereur rit à son tour et me dit : « Vous voyez aussi combien je suis calme. » J'ai su depuis quelle importance il avait mise à ce que cette nuance dans sa conduite et dans ses procédés ne m'échappât point.

200 RECUEIL DE DOCUMEÎSTS (1773-1815).

Metternich à Stadion. Paris, le 17 août 1808.

Ho. ... M. de Champagny tenta plusieurs fois de savoir l'effet qu'avait produit sur moi ma conversation avec l'Empereur. Je me bornai à l'assurance très-sommaire que j'entrevoyais dans cette conversation même un nouvel espoir pour la conservation de la paix. Il me dit que tel était le vœu de lEmpereur. Je l'assurai que je pouvais répondre également des mêmes intentions de la part de mon Maître.

«Oui, me dit M. de Champagny ; mais des intentions ne suffisent pas, il faut des faits. »

Je renvoyai notre conversation au lendemain , le voyant arrivé au point où je l'attendais. Ce petit Lout d entretien eut lieu avant le dîner*. Au sortir de taLle, me trouvant dans un coin du salon avec les ambassadeurs de Russie et de Hollande (mes deux voisins les plus proches au cercle diplomatique) , et causant de la scène qui occupait tous les diplomates groupés dans les quatre coins de l'appartement, le ministre des relations extérieures s'approcha de nous et nous dit : « Eh bien, que décide le comité diplomatique?» — « 11 décide, lui dis-je, que lEurope tient un gage nouveau de la paix. » Il abonda complètement dans ce sens, et appuya beaucoup sur la franchise et la simplicité des explications de l'Empereur, comme autant de preuves de la pureté de ses intentions. Les deux ambassadeurs s'expliquèrent de même.

... L'ambassadeur de Russie, qui ne laisse pas échapper mie occasion de servir la cause pour laquelle nous nous sommes intimement liés, avait tenu le matin une contenance entièrement conforme à la dignité de sa position et à mes vœux. Il avait opposé le plus imperturbal)le sang-froid à tous les essais qu'avait visiblement tentés l'Empereur de lui faire faire au moins un signe en sa faveur. M. de Champagny lui procura une occasion plus active de nous servir. S'étant appro-

* Le jour de l'audience solennelle, M. de Cli;Miip;i};nv avail invité à dîner le corps diplomatique tout entier.

(Note de l'Éditeur.)

ché de lui, et lui ayant demandé son avis sur Fentretien de TEmpereur avec moi, le comte de Tolstoy lui dit, avec ce calme et cette franchise qui, s'ils n'étaient l'apanage de tout homme pénétré de sa cause, auraient de toute manière dû être inventés pour l'ambassadeur de Russie à Paris : « Je trouve que l'Empereur Napoléon a très-bien parlé, et qu'il a complètement raison : mais moi aussi je suis militaire ; je vous dirai que l'Autriche ne peut songer à faire la guerre à la France et à la Russie réunies; si l'Autriche a des inquiétudes, elles viennent de ce que vous l'entourez d'armées; retirez-les ; d'après les stipulations du traité de Tilsit, nous ferons avancer une armée de cent mille hommes sur les confins de la GaUcie, et nous vous répondons du maintien de la plus parfaite tranquillité. » Le ministre des relations extérieures, surpris, pria M. de Tolstoy de passer chez lui le lendemain matin pour continuer cette conversation...

M'étant le lendemain rendu chez le ministre à l'heure convenue, je lui répétai ce que je lui avais dit la veille sur le contenu des dernières dépêches de Votre Excellence. Je le prévins, en même temps, qu'allant expédier un courrier pour Vienne, je croyais devoir le prier d'informer l'Empereur qu'en rendant compte de la conversation que nous avions eue, je me rendrais de nouveau garant, vis-à-vis de ma Cour, des intentions pacifiques qui avaient motivé les explications de Sa Majesté. «Je crois par là, lui dis-je, atteindre le but qu'Elle s'est proposé Elle-même. »

Le ministre reçut cette assurance avec une visible satisfaction. « L'Empereur, me dit-il, m'a demandé ce matin si je vous avais vu, et quelle était votre manière déjuger les explications qu'il avait eues avec vous hier; je lui ai répondu que d'après ce que vous m'aviez fait entrevoir, il ne me restait pas de doute que vous ne les ayez prises dans le sens pacifique ; Sa Majesté en a paru très-contente. Vous devez avoir remarqué, ajouta le ministre, la justice complète que Sa Majesté s'est plu à rendre aux intentions de l'Empereur d'Autriche, à celles de M. le comte de Stadion et aux vôtres. L'Empereur ne craint pas la guerre, mais il désire la paix par-dessus tout.

Il espère que vous continuerez, comme vous l'avez fait jusqu'à présent, à vous employer dans ce noble but. »

« — A quoi mes soins, lui répondis-je, peuvent-ils servir, si l'Empereur, malgré sa conviction que mon ^Iaiti:e, que son ministre, que tous les bommes sensés de la Monarcbie ne veulent pas la guerre, ne cesse d'opposer à cette importante masse de volontés des propos deTeplitz et d'Eger,les clameurs d'une populace ivre à Trieste, etc.? Je ne viens pas vous trouver aujourdhui pour vous faire des communications; je vous ai prévenu bier que je n'en avais point à vous faire avant le retour de M. de Mier. Mais je désire mentendre avec vous sur quelques bases applicables à toutes nos relations futures. Vous m'assurez que lEmpereur ne veut pas la guerre. » — « Non, me dit M. de Cbampagny, il ne la veut pas. » — « Eh bien, repris-je, à quoi bon alors les contes dont il veut nous amuser, et que sa conviction des intentions pacifiques de ma Cour devrait aussitôt réduire à néant? Gomment voulez-vous de bonnes relations sans réciprocité? Je vous déclare donc qu'à chaque propos de marchand autrichien, je vous répliquerai par une lettre de marchand français ; qu'aux caquets de Teplitz, je vous opposerai ceux de Spa et d'Aix-la-Chapelle ; qu'aux propos de quelques confédérés sur les intentions guerrières de l'Autriche, je vous en opposerai au moins un nombre égal sur les intentions belliqueuses de la France. En finironsnous de cette manière? Et à qui en sera la faute? Qui veut la paix doit vouloir les moyens de la conserver, et celui qui ne veut pas des moyens ne veut par conséquent pas de la paix. Commençons par nous donner notre parole que nous ne nous jugerons que sur nous-mé/ncs et que sur nos propres actes. »

Le ministre, dans sa manière habituelle, sans rien objecter à la force des arguments que je venais d'avancer, me parla du peuple de Trieste, de tant de lettres qui parlent de la guerre, de l'impulsion donnée à l'esprit autrichien contre la France par les proclamations des Archiducs (l'Empereur est surtout fàcbé,je ne sais pourquoi, contre celles de Gràtz et de Trieste) . « Convenez pourtant, me dit-il, que si tant de faits ne prouvent

AUDIENCE SOLENNELLE DE NAPOLÉON (18Q8). 20:j

pas les intentions hostiles du chef du ^gouvernement, ils prouvent la haine du pul)lic. »

« — Ah! repris-je, renoncez à l'amour des peuples étrangers ; la force n'est guère aimable ; nous qui avons fait peu de mal au peuple français, nous n'avons jamais eu la prétention d'en être aimés; établissons encore, sous ce rapport, la plus parfaite réciprocité ; que nos gouvernements soient unis, et nos peuples s'aimeront ; commencez par l'un pour atteindre l'autre. »

M. de Champagny, sans répondre à ma juste observation, me dit : « Mais il faut que l'Empereur soit rassuré par des faits; il est retourné plus vite qiCil ne le voulait à Paris pour éclaircir les questions, et pour vous parler; il veut être absolument tranquillisé sur votre compte. »

« — Il ne le sera jamais, repris-je, s'il ne se place pas au point de vue que je viens d'établir. Vous voulez des faits? Nous vous en fournirons dans la juste proportion des vôtres ; si vous ne voulez pas la guerre, nous ne la voulons pas; si vous ne la craignez pas, nous ne la craignons as non plus. L'Empereur a articulé dans la dernière lettre qu'il vous a fait écrire plusieurs propositions auxquelles il veut s'engager ; je ne puis rien préciser avant de connaître les intentions de mon Maître, mais je vous réponds que si vous proclamez, nous proclamerons; que si vous êtes tranquilles, nous le serons; ([ue si vous le restez, nous le resterons. J ai une autre demande à vous faire en mon nom privé, lui dis-je : que 1 Empereur, une bonne fois, me prouve qu'il veut la paix en n'attachant point de valeur à ce qui peut s'être fait, dit ou écrit chez nous avant l'arrivée de mon expédition du 2 août (n"' 112 et 113). J'ai vu avec infiniment de peine que Sa Majesté n'a pas accédé à ma juste et très-pacifique demande, qu'EIle voulût l)ien suspendre toute mesure jusqu'au retour de mon courrier. Comment voulez-vous que l'on juge chez nous vos demandes et vos actes? Croyez-vous ces derniers propres à rassurer le gouvernement et le peuple? Ne mettent-ils pas d'entraves aux intentions pacifiques du premier? » M. de Champagny me dit que mon vœu était très-juste, qu'il le

soumettrait à l'Empereur, et qu'il serait assurément accueilli par lui; «quant aux mesures, ajouta-t-il, elles ont été ordonnées avant que je fusse en possession de votre lettre.» — «Voilà, repris-je, l'inconvénient des voyages de l'Empereur, qui, le rentre, le pivot de la politique européenne, se trouve six mois de Tannée à trois cents lieues des représentants que les grandes puissances entretiennent près de lui, parce qu'elles sont convaincues de la nécessité de relations diplomatiques autres que celles provenant d'agents suLalternes, malveillants, et qui malheureusement écrivent trop souvent dans le sens que, peut-être à tort, ils croient être celui de leur maître. » M. de Cliampagnv n'objecta rien, et je ne crois pas qu'il eût pu ol)jecter quelque chose à une vérité aussi évidente.

Toutes les nuances sont importantes à saisir dans un moment comme celui-ci. Je suis convaincu que l'Empereur ne saurait songer à la conquête de l'Espagne, et en même temps à la guerre avec nous. Une preuve certaine f|u'il louvoie, ce sont les promesses flatteuses qu'il a faites au prince Guillaume de Prusse et au baron de Brockhausen* depuis son retour de IJayonne, et celles que dans le même sens M. de Champagny a faites à ]M. de Tolstoy.

Cet ambassadeur sortait hier du cabinet du ministre des relations extérieures au moment où j'v entrais. Ce dernier lui adressa la même question qu'à moi sur les impressions qu'il avait em[)ortées de l'audience ; il lui demanda avec un intérêt marqué s'il m'avait vu depuis hier, quelle était ma façon de penser, etc. M. de Tolstoy ayant dit au ministre que nous étions lui et moi parfait-ment du même avis sur le fait que la paix devait se consolider par des discussions franches et sur les formes conlidentielles et amicales (pic 1 Empereur avait mises dans ses explications, M. de Champagny l'engagea beaucoup à écrire dans ce sens à Pétersbourg. Votre Excellence a vu plus haut que c'est le ministre des relations extérieures qui avait invité, à la suite d'un court entretien, l'ambassadeur de Russie à passer chez lui. Ce dernier, d'après l'accueil qui

* Ministre plénipotentiaire de la Prusse à Paris. [Noie de [ Edile ur.)

semblait avoir été fait à sa proposition de la veille, était autorisé à croire que le ministre remettrait la conversation sur un sujet tout à fait conforme aux vœux que lEmpereur avait exprimés sur Tintervention de la Russie dans nos différends. Mais il paraît, et la raison en est claire, que M. de Ghampagny, ayant rapporté à son maître les phrases de M. de Tolstoy, n'a pas été autorisé à provoquer de nouveau une proposition qui ne tendait à rien moins qu'à placer cent mille Russes dans le flanc de l'armée française. Il n'en fit pas mention, et le comte de Tolstoy passa à une autre question, non moins importante, qui est celle de l'exécution entière du traité de Tilsit, question qui nous intéresse autant qu'elle peut intéresser la Russie elle-même

Le ministre, dans plusieurs phrases entortillées, insinua que la France s' arrangerait avec la Prusse sur ses propres affaires. L'ambassadeur lui répliqua alors avec calme et dignité : « Le traité de Tilsit n'existe donc plus, car sur quels autres intérêts porte-t-il que sur ceux de la Prusse? Vous l'annulez donc de fait, et vous nous replacez en état de guerre? »

M. de Ghampagny, frappé comme d'un coup de foudre, répliqua très-précipitamment par l'assurance qu'il n'avait entendu parler que des affaires pécuniaires entre la France et la Prusse, de détails qu'il n'avait point cru pouvoir intéresser la Russie, et il offrit en même temps de le mettre au fait de tout; enhn le résultat de la conférence fut la promesse formelle du ministre que l'on procéderait d'abord par remplir les stipidations du traité de Tilsit.

Que Votre Excellence rassemble maintenant tous ces faits, toutes ces différentes données. Qu'elle rapproche de la position des affaires en Espagne les menaces laites à l'Autriche , qu'elle établisse une liaison qui me paraît très-naturelle entre l'époque des premières ouvertures de M. de Ghampagny et du général Andréossy et celle du retour de l'Empereur à Paris, de l'appel prochain d'une nouvelle conscription, de la rentrée d'une partie de l'armée en France ; qu'elle calcule les motifs que peut avoir l'Empereur de ne pas exposer une entreprise immorale au blâme qui toujours atteint les entreprises

échouées; qu'elle calcule ses moyens militaires sur l'échelle d'une guerre désastreuse à soutenir dans son dos, en même temps qu'il courrait les hasards d'une nouvelle guerre avec l'Autriche, dans laquelle il est loin de pouvoir compter sur la parfaite impassibilité de la Russie , et je suppose que Votre Excellence tombera d'accord avec moi sur la possibilité qu'avec une conduite également sage et mesurée, nous pouvons nonseulement éviter la guerre dans ce moment, mais même tirer de la complication actuelle un très-grand parti pour notre considération politique. Si le démon de la guerre, si cette main invisible, que je ne crois pas aussi invisible que le dit l'Empereur, devait malgré tous nos vœux agiter le brandon de la discorde au point de nous forcer de nouveau à une légitime défense, le moment actuel serait-il le moins propice pour cette défense? Je ne le crois pas, tant il est vrai que les mêmes mesures que condamne maintenant l'Empereur doivent nous garantir la paix ou nous sauver dans la guerre; que, par conséquent, elles sont bonnes : mais c'est parce qu'elles le sont, qu'elles ne conviennent pas à l'Empereur des Français.

Si j'ai la conviction que l'Empereur ne désire pas aujourd'hui nous faire la gueine, si j'ai appuyé cette conviction sur une foule de données de la plus haute valeur, je me suis malheureusement convaincu que beaucoup de gens épuisent tous leurs moyens pour la fomenter. Toutes les petites puissances qu'excite le désir de ramasser quelques lambeaux de la curée ; tous leurs agents qui croient servir la gloire de ce qu'ils appellent la patrie, et qui ne visent qu'à faire leur cour à TEmpereur ; tous les agents français à l'étranger qui espèrent monter d'un cran dans la confiance de leur Maître ; tous les militaires qui craignent une guerre civile où ils ne peuvent ni piller ni acquérir de la gloire par les bulletins, et où ils ne peuvent trouver que la mort; tous les aml)itieux, tous les agioteurs remuent ciel etterre pour provoquer la guerre avec rAutriche. Un de leurs moyens constants est de tâcher de persuader à l'Empereur que nous la voiilony., et qu'il est d'une impardonnable imprudence de nous laisser arriver au moment que nous croirons le plus propice pour tondx'r sur lui. Tous

AUDIENCE ACCORDÉE A METTEl'.NICH (1808). 201

ces efforts agissent comme la goutte d'eau; ils creusent, ils se réunissent, ils s'enflent, et ne finissent que trop souvent par entraîner les volontés les plus fortes. Celle de l'Empereur ne l'est jamais quand il s'agit de s'opposer à la guerre.

AUDIENCE PARTICULIERE ACCORDÉE PAR NAPOLÉON A WETTERNICH , LE 25 AOUT 1808.

(Note 29, p. 224, t. I.)

116. Metternich à Stadion (E. D.), Paris, le 26 août 1808. — 117. Metternick, à Stadion (E. D.), Paris, le 26 août 1808.

116. La plus mûre délibération sur le contenu des ordres que Votre Excellence venait de me transmettre m'a prouvé que toutes mes instructions se trouvaient concentrées dans le passage suivant, que j'extrais de sa dépêche :

« Notre devoir est d'écarter jusqu'à la raison la plus éloignée que le Cabinet français puisse alléguer pour justifier une attaque contre l'Autriche ; et de même vous pouvez et vous devez entrer dans tout ce qui n'entraînerait pas une révocation des mesures que nous avons exécutées, ou une diminution ou une dispersion de notre armée de ligne. Voilà les bornes de vos pouvoirs. »

Des explications sur des accusations passées et qui ne sont plus à l'ordre du jour, me parurent ne plus devoir être présentées que sous un point de vue historique , sous celui surtout de faire valoir notre parfaite loyauté. Mais je devais tacher d'avancer le plus possible la besogne actuelle.

Je me rendis le lendemain 24 chez le ministre des relations extérieures. Je le prévins que j'étais chargé de demander une audience à Sa Majesté Impériale. Tracer ici l'entretien que j'eus avec M. de Champagny serait répéter ce que je dis avec plus de détails à l'Empereur.

L'Empereur m'admit chez lui hier à sept heures du soir, avant le spectacle à Saint-Cloud.

Je commençai par le prévenir que l'Empereur mon Maître m'avait expressément chargé de lui demander une audience ; que le but de Sa Majesté Impériale dans cette démarche n'avait été que celui de lui faire parvenir par la voie de Son ambassadeur l'assurance renouvelée des sentiments qui l'animent. «Je m'acquitte, continuai-je, avec d'autant plus de satisfaction de cet ordre de mon auguste Maître, que je le fais dans un moment où je dois regarder toutes les discussions des derniers temps comme entièrement terminées. Votre Majesté m'a fait promettre la retraite de Ses troupes des points menaçants pour l'Autriche. Je Lui promets, au nom de mon Maître, le plus strict accomplissement de ce qu'ont annoncé les patentes publiées chez nous au mois de mai dernier. Nos réserves seront jusqu'au 1" septembre toutes rendues à lagriculture , les exercices de la milice vont finir avec la belle saison. Votre Majesté a-t-Elle pris de l'ombrage du rassemblement de cinq régiments près de Gracovie ? Il sera dissous ; aucune autre mesure n'est à révoquer , parce qu'aucune mesure n'a été opposée à la situation menaçante que les armées françaises et ses troupes alliées ont prise. »

« — Ne soyons ni Empereur des Français ni ambassadeur d'Autriche, reprit l'Empereur; je vous parlerai comme à un homme que j'estime, et ne faisons pas de phrases; nous ne sommes pas ici, comme l'antre jour, en présence de tout un auditoire. Je regarde tout comme fini; ainsi il n'est pas question de revenir sur cet objet. Je n'ai jamais cru que ni l'Empereur, ni le comte de Stadion, ni l'archiduc Charles voulussent la guerre. Vous êtes mal avec la Russie, vous ne pouvez me faire la guerre sans elle ; mais j'ai craint que vous ne fussiez, par de fausses démarches, entraînés à la guerre sans le vouloir; il ne faut pas se mettre dans une position où une étincelle la décide. Tenez, une seule mauvaise parole de votre part personnellement, une fausse démarche l'eût provoquée, le vous parle franchement, vous voyez combien elle était iiiiininente. Je sais régner, je suis militaire, ainsi tout ce que vous pouvez me dire ne me fera jamais regarder vos armements et la disposition actuelle de votre armée différemment

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