‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich. Publiés par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 3)Chapitre 38 sur 121 · AUDIENCE ACCORDÉE A METTERNICH · texte numérisé non relu

AUDIENCE ACCORDÉE A METTERNICH

(le ce qu'ils sont. Ce n'est pas la puissance qui forme des camps qui veut la guerre. On peut se réunir sur un seul point sans camps préalables, on se forme en marchant même. Convenez que ce sont les affaires d'Espagne qui vous ont fait peur ; vous vous êtes déjà vus renversés comme j'ai renversé ce trône; cela ne serait même pas étonnant; on a dit la même chose dans le public de Paris. Mais quelle différence ! Savezvous pourquoi j'ai fait un changement en Espagne? Parce que j'avais besoin de tranquillité complète dans mon dos ; f|ue, depuis la fameuse proclamation lors de la campagne de Prusse, le misérable prince de la Paix lui-même avait, ce (|u'on ne croirait pas, augmenté l'armée de terre de cinquante mille hommes; parce que l'Espagne, au lieu de mettre ses capitaux dans sa marine dont j'ai besoin pour forcer TAnglelerre à la paix — elle devient tous les jours plus intraitable. — les dépensait au renforcement de son armée, qui ne pouvait servir que contre moi. .le ne puis pas les en blâmer, j'étais devenu trop fort pour eux. Enhn le trône était occupé par des Bourbons; ce sont mes ennemis personnels; eux et moi ne pouvons occuper en même temps des trônes en Europe. Les autres dynasties n'ont pas cela de commun avec la leur ; je fais une grande différence entre la Maison de Lorraine et celle des Bourbons. Pourquoi croire à mon ambition extrême, démesurée? Vou;. voyez que c'est un calcul de prudence, d'intérêt politique très-vrai, qui m'a fait profiter des dissensions qui régnaient dans la Maison royale. On a dit que c'était moi qui les avais fomentées; cela n'est pas vrai ; mais il me faut sur le trône d'Espagne un prince qui n'ait aucune inquiétude sur mon compte, et qui de son côté ne m'en donne pas ; l'intérêt de l'Espagne, de l'Amérique même, le réclame. »

Je n'interrompis ces phrases que par quelques observations pour rectifier les assertions de l'Empereur sur le compte de nos armements, que je déclarai n'avoir eu et n'avoir jamais d'autre but que d'assurer à la INIonarchio autrichienne la sûreté «t la considération intérieure et extérieure auxquelles elle est en droit de prétendre.

« Ce qui m'a peiné, me dit l'Empereur, c'est que l'on ait u. 14

nié à Vienne les armements.» — «Comment aurait-on pu nier, lui demandai-je, ce qu'on n'a fait qu'en suite de patentes impi'imées, affichées, répandues dans l'Europe entière?» — « Non, reprit l'Empereur, le comte de Stadion les a niés dans ses conversations avec Andréossy. » — «Il doit avoir nié, lui dis-je, ce qui n'est pas, les intentions offensives et hostiles; il ne peut avoir nié les très-simples moyens de défense que nous avons adoptés; je connais d'ailleurs les propres paroles dont s'est servi INI. de Stadion. »

L'Empereur passa alors à une discussion, qui dura plus d'une demi-heure, sw^ le peu de bonne grâce qui existe dans les relations entre les deux Cours. Il se plaip^nit (tout en me priant de ne jamais faire mention à ma Cour d'ohjets aussi futiles) de ce que l'Empereur et 1 Impératrice , dans les cercles, ne demandaient jamais à l'ambassadeur de France des nouvelles de lui, Napoléon. « Croyez-vous, me dit-il, qu'en vous adressant à chaque cercle des demandes de ce genre, ce soit pour être informé de ce que je sais? Non, ce n'est que pour le puhlic, pour lui prouver qu'il existe de Souverain à Souverain de bonnes relations. Voyez plutôt le pied sur lequel je suis avec l'Empereur Alexandre : nous nous faisons des cadeaux; ces cadeaux ne nous enrichissent pas , mais ils resserrent nos liens. J'ai voulu faire un cadeau de noces à votre Impératrice, mais elle n'a encore jamais prononcé mon nom ; ne crovezvous pas que ces cadeaux me servent ici? Eh bien , jamais une attention de votre part! Ici, nous vous traitons personnellement mieux que nous ne devrions, parce que nous vous voulons du bien ; chez vous , jamais un petit égard pour mon ambassadeur à Vienne, différent de ceux qu'on a pour un envoyé de Bavière ou de Wurtemberg ; toujours moins de prévenance que pour un ambassadeur russe. Vous avez vu la coquetterie que nous avons mise à bien recevoir ici un de vos archiducs. Ces petites choses sont très-grandes en dernier résultat. »

, Je pris la question du côté plaisant, bien qu'elle renfermât un grand fonds de vérité, sinon dans son application actuelle, du moins en principe. Je lui dis que si on avait vu la moindre

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avance de sa part, que si on n'avait même pas craint chez nous de se compromettre en agissant sans trouver de réciprocité, on n'aurait pas mieux demandé que de se mettre sur un pied de coquetterie, plus doux que de fâcheuses et continuelles explications. «Je vous réponds. Sire, lui dis-je, que je serai bien vite chargé de la remise de quelques vases, s'ils peuvent servir à consolider de bonnes relations entre nous. »

L'Empereur reprit : « Mais je vous avais fourni de si belles occasions! J'avais reçu à Tilsit un général que l'Empereur Alexandre avait refusé de voir ; on n'a jamais voulu saisir ce fil ; on est bien gauche chez vous ! Vous pouviez vous mettre alors sur le même pied d'intimité que la Russie ; vous ne l'avez pas voulu; cela vous aurait fait grand bien sous le rapport de vos finances.» — «Voulez-vous une alliance? dis-je en interrompant l'Empereur. Je suis prêt à convenir des bases, et je réponds à Votre Majesté que je ne saurais mander à ma Cour un résultat plus flatteur de nos discussions. »

« — Il faut des préliminaires à un tel état de choses, me dit l'Empereur; les traités ne sont rien, les procédés sont tout.»

« — Mais je n'en ai vu que de très-envenimés entre la France et la Russie, repris-je, jusqu'au moment de Tilsit; ils firent place immédiatement aux relations les plus intimes, à tous les raffinements de la coquetterie même. »

L'Empereur ne sut trop que me répondre. Il me parla du caractère personnel de l'Empereur Alexandre, de son extrême attachement pour ce Prince ; des preuves qu'ils s'étaient données de leur estime particulière et réciproque. Il m'assura qu'il lui resterait attaché toute sa vie , et que , malgré tout ce qu'on pouvait en croire généralement, il le regardait comme un Px'ince sage, ferme dans son gouvernement, et fidèle aux principes une fois établis. Il ajouta que les bonnes relations entre la France et la Russie devaient lui être attribuées à lui seul ; qu'il y avait à Saint-Pétersbourg un grand parti contre la France, etc.

Après cinq quarts d'heure d'une conversation qui ressem-

tl2 RECUEIL DE DOCUMENTS (m3-1815).

blait bien plutôt à une querelle entre amants qu'à une discussion entre un Souverain et un ambassadeur, on vint avertir l'Empereur que le spectacle l'attendait depuis une beure. Il me dit : « C'est vous qui en porterez la faute aujourd'hui ; mais résumons. Je comprends donc que vous aurez fait rentrer au 1" septembre prochain vos réserves, que vous lèverez le camp près de Cracovie, que l'intérieur de la Monarchie se trouvera sous peu dans un calme parfait, et enfin que, selon vous, on reconnaîtra les Rois; si la Cour ne le veut pas, qu'elle le dise tout de suite, sinon qu'elle y mette un peu de bonne grâce , qu'elle dise un mot aimable au chargé d'affaires d'Espagne à Vienne. L'Empereur Alexandre n'a pas attendu <|ue je lui en adresse la demande; il m'en a prévenu par une lettre qu'il m'écrivit dès qu'il eut appris les changements en Espagne. De mon côté, dites à l'Empereur que je regarde lout comme fini, que je retirerai mes troupes de la Prusse et du duché de Varsovie, jusque derrière l'Elbe; que je ne veux d'influence directe en Europe que jusqu'aux bords du Rhin, et d'indirecte que jusqu à TElbe, l'Inn et l'Isonzo ; la chose est toute simple, je me crois plus fort en ne l'étendant pas jusqu'à la Vistule , en restant plus concentré. La Prusse va redevenir la plus forte puissance de second ordre. Elle sera incessamment votre amie, votre intérêt et le sien lui en font une loi, je n'ai rien à y objecter; je ne peux point étendre mon influence au delà de la ligne naturelle que je viens de vous indiquer. La Russie est livrée dans ce moment aux calculs de sa propre politique; elle fait des conquêtes sur la Suède, elle veut grappiller sur la Turquie; elle n'évacue pas les Principautés, et moi j'évacue la Prusse! Il me faut une conscription pour renforcer mon armée d'Espagne, qui aura des eftbrts à soutenir ; il ne me l'eût fallu que petite sans votre attitude, mais il me la faut grande maintenant. J'ai armé la Confédération pour remplacer cinquante à soixante mille hommes que je retire de mon aimée d'Allemagne. Il y a un j)oinl en Europe qui devrait fixer nos regards réciproques : vous voyez ce qui se passe à Constantinople ; si vous aviez, tenu une conduite différente dans les derniers tem])S, nou^

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