LES FATJX BILLETS DE LA BANQUE DE VIENNE (I8IO
lions de florins des mêmes billets. Les recherches faites par nos administrations pour découvrir les distributeurs ont été secondées par la police française ; plusieurs coupables ont été arrêtés à Paris. Les enquêtes ordonnées à ce sujet par Sa Majesté sont une preuve nouvelle des sentiments d'amitié qui l'animent pour l'Empereur mon Maître.
Sa Majesté vient de m'ordonner d'émettre Son désir que le Gouvernement français voulût bien tranquilliser les finances autrichiennes sur la possibilité d'un abus, même entièrement involontaire, en donnant suite à la remise des billets fabriqués, des poinçons, etc., tous effets de nulle valeur entre les mains d'un gouvernement ami, et dont la stricte surveillance ne peut pas toujours garantir contre des abus tels que ceux que nous venons d'éprouver.
Je prie Votre Excellence de soumettre ce vœu à l'Empereur, et de recevoir les assurances de ma haute considération.
Cliampagny à Metternicli. Paris, le 28 juin 1810. (Annexe du n" 163.)
167. J'ai reçu la lettre de Votre Excellence, du 10 de ce mois, relative à une fabrication de billets de la Banque de Vienne, qui a eu lieu à Paris. Lorsque l'Empereur s'est vu maître de la ville de Vienne et d'une grande partie des provinces autrichiennes, et par conséquent d'une portion considérable des fonds et revenus qui servent d'hypothèque aux billets de la Banque, il a eu la pensée d'user du droit que cette possession lui donnait d'émettre des billets de cette Banque, surtout lorsque de pareils billets étaient journellement fabriqués en Hongrie et mis en circulation. La fabrication a été ordonnée à Paris, mais cette pensée tardive n'a pu être exécutée rapidement. Les premiers billets allaient partir, lorsque la paix s'est faite. Grâce à cette circonstance, aucun des billets n'a été mis en circulation par le Gouvernement.
Sa Majesté l'Empereur m'autorise à vous faire connaître que ces billets ont été anéantis, et qu'il n'en existe plus. Votre Gouvernement ne doit avoir aucune inquiétude sur des émissions
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qui pourraient provenir de rinfidélité des agents subalternes chargés de cette entreprise.
Je crois, en faisant cette communication à Votre Excellence, remplir le vœu énoncé dans sa Note du 19 de ce mois.
(Note 53, p. 233, t. I.) 168. Metteinicli à l'Empereur François (Rapport), Paris, le 9 juillet 1810.
168. J'ai pris à tâche de tirer au clair avant mon départ de Paris les rapports actuellement existants entre les Cabinets français et russe, et les vues du premier sur les affaires de Turquie. J'entreprendrai, Sire, de vous rendre le compte le plus circonstancié du résultat actuel de mes observations.
Il s'est élevé, il y a quelque temps, un différend entre l'Empereur des Français et la Cour de Saint-Pétersbourg au sujet d'une convention signée par les plénipotentiaires, à laquelle l'Empereur des Français a refusé sa latification. Le Cabinet russe, très-inquiet sur les projets de ce prince relativement au rétablissement de la Pologne, désirait le lier par un engagement écrit. Le plénipotentiaire français adhéra à la rédaction prot)Osée par le comte de Romanzow et qui portait la promesse de la France : Que jamais la Pologne n'existerait plus. L'Empereur s'est accroché à cette phrase, et a refusé de ratifier, à moins qu'on ne la remplaçât par la promesse : Que la France ne contribuerait ni directement ni indirectement ou rétablissement de la J^ologne.
Si le comte de Piomanzow fait de la politique dans son genre, en attachant une vabnir particulière à telle p/irase pluiôt qu'à telle autre, riùnpcreur Napoléon prouve, par sa réticence, qu'il ne cherchait qu'un prétexte futile j)our ne pas même se lier wa7' une simple phrase. Je sciai dans le cas de revenir plus bas sur cet objet.
J'ai saisi, peu après le retour de l'Empereur de son voyage
aux côtes, une occasion opportune pour le sonder sur la question turque. L'Empereur, sans entrer dans beaucoup de détails, me dit que nous devions à Erfurt, et à notre refus de reconnaître le Roi Joseph, la promesse qu'avait obtenue l'Empereur Alexandre, que lui, Napoléon, ne s'opposerait pas à la réunion des deux Principautés danubiennes à la Russie. Je fis observer à l'Empereur que ce fait me paraissait embrasser trop intimement la politique française pour qu'il me fût possible de croire qu'une considération secondaire eût influé sur cette détermination. L'Empereur passa à un autre sujet, mais je n'en étais pas moins sûr qu'il y reviendrait dans une autre occasion.
Il entama effectivement la conversation, quelques jours plus tard, en me demandant si je n'avais point de nouvelles des frontières turques. Sur ma réponse négative, l'Empereur me dit qu'il paraissait que la campagne allait s'ouvrir. Son opinion, qu'il discuta assez longuement, fut que les Turcs seraient forcés de céder les Principautés. « C'est, ajouta-t-il, une grande affaire pour les Russes et pour vous ; je ne crois pas que la Porte y perde beaucoup ; les Principautés étaient depuis longtemps bien plus russes que turques; mais c'est cet agrandissement de la Russie qui formera un jour la base de la réunion de la France et de l'Autriche. Le Danube est d un intérêt immense pour vous. Regardez la carte : ces pays-là devraient bien plutôt vous appartenir à vous qu'aux Russes. Possédés par ces derniers, ils seront un sujet éternel de jalousie pour vous. » Il revint ensuite aux conférences d'Erfurt, et eut l'air de regretter d'avoir été jeté forcément hors de sa ligne, qui, ajouta-t-il, est infiniment plus conforme aux intérêts de l'Autriche et de la Porte qu à ceux de la Russie.
Je saisis ce dernier point de vue pour répéter à Sa Majesté ce que je lui avais dit antérieurement sur mes doutes qu'une considération secondaire puisse jamais influer sur une question d une aussi haute importance. Je demandai s'il n'y aurait pas moyen d'arranger le tout de la manière qui, selon l'Empereur lui-même, était de notre intérêt commun, en tachant de rétablir un état, dût-il même être modifié, mais qui se rapprocherait
(lu staUi quo ante bellum, et qui n'attaquerait pas la Porte dans les bases de son existence. Je trouvai le moment trop favorable pourne pas parler de la Serbie, et de notre désir de voir également cette province rentrer dans Tordre et obéir à son légitime Souverain ; je ne cachai pas à FEmpereur combien il nous serait impossible de jamais consentir à une extension de la domination russe sur la Serbie, en tout ou en partie. « La Serbie, me dit l'Empereur, doit vous appartenir nécessairement un jour, et vous ne risquez rien du côté des Russes, car, en m'enqaqeant à Erfurt à ne pas m'opposer à leur agrandissement par les Principautés, j'ai expressément stipulé que jamais ils ne passeraient le Danube. Ils ont trop peur, ajoutat-il, pour risquer de se compromettre. L'Empereur a de bonnes intentions, mais c'est un enfant. Le comte de Romanzow est toujours dans les espaces imaginaires. Que voulezvous que l'on fasse d'un homme qui ne sait chercher le salut que dans le bénéfice du temps? »
L'Empereur, qui, dans plusieurs occasions, s'était prononcé vis-à-vis de moi dans le même sens sur le compte du chancelier de l'Empire, venait d'être directement provoqué par une algarade que le comte de Romanzow avait faiteàCaulaincourt, sur le refus de la ratification française, et dont l'Empereur venait d'être informé ; je savais qu'il avait fait citer Kourakin par le ministre des relations extérieures, pour lui faire témoigner sa surprise du langage du Cabinet russe, qu'il dit ne pas pouvoir ni vouloir confondre avec les véritables intentions de l'Empereur.
« Les Serbes, reprit l'Empereur, ont déjà voulu se soumettre à vous. " Je lui répondis qu'effectivement ce malheureux peuple, craignant de se voir livré sans appui à des vengeances particulières, lié avec nous par des rapports quotidiens et une foule d'intérêts, avait souvent demandé notre appui. « Nous avons fourni dans ces occasions, lui dis-je, une preuve irrécusable de notre conviction, que l'un de nos premiers intérêts est la conservation de la Porte Ottomane. Nous n'avons cessé de jouer le rôle de conciliateur entre elle et les Serbes. » J'ajoutai que, comme je l'ai su depuis, les chefs de l'insurrection
avaient également réclamé l'appui et Tintervention de la France, mais qu'il fallait distinguer les vœux de la nation de l'intérêt particulier de quelques-uns de ses chefs.
L'Empereur revint à la conquête des Principautés par les Russes, et répéta plusieurs fois que cette conquête établirait nécessairement les bases d'une alliance entre la France et l'Autriche. « Et voilà la seule naturelle, ajouta-t-il. J'aidùragir contre mes propres intérêts, en aidant à l'agrandissement delà Russie, qui a bien joué son jeu en mettant à profit le temps où j'étais occupé avec vous; mais je n'avais pas le choix : vous vouliez la guerre, il a donc fallu vous la faire le mieux possible, et un de mes plus grands moyens était de paralyser la Russie. Ne croyez pas que je me sois fait illusion. Les Russes seraient tombés sur moi si j'eusse été battu, mais il eût fallu pour cela que je le fusse bien. Je leur ai fait la promesse que je ne m'opposerais pas à ce qu'ils fissent la conquête de la Moldavie et de la Valachie ; je regarderai néanmoins toute idée de conquête de leur part sur la rive droite du Danube comme une lésion de leurs engagements envers moi. »
L'Empereur me parla ensuite de la crainte que le Cabinet russe avait de ses intentions, tant à l'égard des affaires turques qu'à celui de la Pologne. Il me cita les propres paroles que Votre Majesté Impériale a trouvées consignées au commencement de la présente dépêche, et qui marquent le différend qui s'est élevé entre les deux Cours au sujet de la ratification de la convention polonaise. «Jamais je n'accorderai, me dit l'Empereur, ce que me demande le comte de Romanzow. Il faudrait que je fusse Dieu ^pour décider que jamais une Pologne n'existera ! Je ne puis promettre que ce que je puis tenir. Je ne ferai 7'ien pour son rétablissement; mais si jamais, dans la suite des temps, la Lithuanie s'insurgeait et prenait fait et cause pour la Pologne, ou si, dans une occasion oppoitune, lesVarsoviens mêmes cherchaient à s'agrandir aux dépens de la Russie, pourquoi m'y opposerais-je, si le Cabinet de Saint- Pétersbourg se trouvait à cette époque engagé dans une cause qui différerait de la mienne?»
Je fis observer à Sa Majesté que les raisons pour lesquelles
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on devait maintenir le duché de Varsovie dans une position subalterne, me paraissaient , en me plaçant au point de vue français, devoir tirer leur force principale de Tindépendance qu'acquerrait ce même duché de l'influence tVançaise, en s agrandissant.
L'Empereur me dit que ce motif 1 empêcherait de contribuera cet agrandissement, qu il en prendrait volontiers l'engagement ; «mais, ajouta-t-il, je ne prendrai jamais un engagement dont l'accomplissement serait placé hors de mes moyens, et je ne le ratifierai point. »
Le courrier, expédié de Vienne le 17 juin, nous a remis les dépêches dans la matinée du 4 de ce mois. J'ai trouvé les nouvelles des frontières de la Turquie d'une telle importance, que j'ai sur-le-champ pris la résolution de me rendre le lendemain matin à Saiut-Cloud, et en ayant été empêché, je vis l'Empereur à son coucher. Sa Majesté congédia tout le monde et me fit passer dans son cabinet.
M'étant muni d un extrait des nouvelles de Bucharest, j'en fis lecture à Sa Majesté, qui alla chercher une carte sur laquelle nous suivîmes les opérations de l'armée russe. L'inspection de cette carte me prouva combien l'Empereur suivait tous les mouvements des armées russes ; il piqua sur-le-champ ses épingles d'après les renseignements que je lui apportais, et je le trouvai fortement impressionné des succès si prompts et, à ce qu'il parait, si décisifs de l'armée russe. C est surtout le point de Varna qui eut 1 air de l'occuper le plus. L'Empereur, après avoir passé plus d'un quart d'heure à inspecter sa carte, se leva, et me prenant par le bras, me dit avec un accent altéré et par phrases coupées : « Voilà la paix ! oui, c'est la paix! les Turcs sont forcés de la faire. — Eh bien, c est comme je vous le disais dernièrement, l'alliance entre la Erance et TAutriche; nos intérêts sont communs; maintenant, vous devez songer à vous refaire de vos pertes — le moment est arrivé; — la perte du Danube est odieuse j)our vous; remonte-t-on plus facilement le Danube là-basque plus haut?»
Je laissai dans cette occasion, comme dans toutes les précédentes, parler l'Empereur sans m engager dans une discussion
avec lui. Je me bornai à lui dire que depuis longtemps nous avions regardé les rapports d'amitié avec la France comme conformes à nos intérêts ; que ces mêmes intérêts se réunissaient sur la conservation de la Porte , comme d'un voisin tranquille et nullement inquiétant ; que nous étions les premiers appelés à regarder la possession de Tune des rives du Danube par les Russes comme très-préjudiciable, et que cette même perte devait nous faire regarder le retour de points commerciaux sur TAdriatique comme infiniment plus précieux encore.
L'Empereur me dit : «Tout peut revenir; ces points-là sont des bouts de cheveux pour moi ; la Carniole même n'a point de valeur. » — Et il revint toujours à la phrase : « Oui, voilà l'alliance véritable entre nous, alliance basée sur des intérêts communs, la seule durable; il n'existe pas encore d'alliance entre nous; une alliance de famille est assurément quelque chose, mais elle n'est pas tout. Romanzow, dans ses chimères, croyait qu'une alliance de famille n'était rien, qu'au contraire elle nous ramènerait à un état de refroidissement, parce que, en me brouillant un jour avec l'Impératrice, je me brouillerais naturellement aussi avec son père. Il ne sait pas que l'Empereur Napoléon ne se brouillera jamais avec sa femme ; (|u'il ne se brouillerait pas avec elle, lors même qu'elle serait infiniment moins distinguée qu'elle ne l'est sous tous les rapports; ainsi, une alliance de famille est beaucoup, mais elle n'est pas tout... "
Je m'accrochai à l'alliance de famille; je lui en développai tous les avantages, et ne touchai pas plus que les précédentes fois à la corde de rapports politiques plus intimes, convaincu de la nécessité de ne pas m'aventurer, et de le forcer à me développer lui-même ses idées. Je n'en saisis pas moins de nouveau cette occasion pour le supplier de terminer le plus vite possible mes affaires, afin que je pusse aller rejoindre Votre Majesté Impériale. « Les questions politiques deviennent trop importantes, lui dis-je, pour que le ministre ne soit pas près de son Maître. » L'Empereur me promit qu il mettrait immédiatement la main à l'œuvre pour me faire partir.
A^otre Majesté Impériale doit avoir été informée directement des détails des derniers événements de Suède.
Peu après la mort du Prince Royal, le Roi expédia ici un courrier à TEmpereur Napoléon, pour l'informer qu'il était résolu à proposer à la Diète le choix de son successeur dans la personne du prince Chrétien, frère du Prince Royal défunt. L'Empereur m'assura, en m'apprenant cette nouvelle, qu'il n'avait rien à dire contre ce choix, et qu'il l'approuvait comme le parti le plus sage. « Le choix du fils de Gustave, me dit-il, eût été plus légitime, mais sa grande jeunesse présente de véritables inconvénients. » Je n'en ai pas moins appris depuis que l'Empereur avait, sur une soi-disant invitation de la nation suédoise, songé à donner ce Royaume à un prince de sa famille. Il avait pensé au Roi de Naples, et, dans cette supposition, il donnait Naples à Jérôme et la Westphalie à Louis. Tous les membres de la famille ayant protesté contre la couronne de Suède, il songea à Berthier ou à Bernadotte. Voulant éclaircir directement cette question bizarre, je saisis le moment où nous parlions des affaires polonaises, pour lui dire que les Russes ne craignaient pas seulement le duché de Varsovie , mais qu'on avait à Pétersbourg des inquiétudes sur les rapports qui avaient l'air de s'établir entre lui, Napoléon, et la Suède. L'Empereur me répondit sans hésiter : « Les Suédois se jettent absolument à ma tète. Ils veulent maintenant que je leur donne un de mes maréchaux pour Roi. Ils me parlent de Berthier ou de Bernadotte. Berthier ne quittera jamais la France; mais Bernadotte, c'est autre chose. Ils désireraient un de mes parents; mais il y a un obstacle insurmontable, celui de la religion. Un maréchal n'y regarde pas de si près. Je vais vous montrer ma correspondance avec le Roi de Suède. » — Et il appela son secrétaire de cabinet, Meneval, pour lui demander ces papiers ; après avoir fait des recherches, celui-ci vint nous dire que les pièces étaient entre les mains de Ghampagny.
Ne voyant pas les lettres, je demandai à l'Empereur si le Roi partageait le V(X3U de la nation. « Il ne m'en parle pas, me «lit l'Empereur, ma correspondance de Copenhague ne m'en
dit rien non plus, mais ce sont les Suédois arrivés ici en dernier lieu qui me tourmentent. »
Je ne cachai pas à Sa Majesté que le choix, en admettant même Tunanimité la plus parfaite du Roi et de la nation, me paraissait infiniment plus une question française et 7'usse que française et suédoise, et je lui demandai ce qu'il comptait faire. « Je laisserai faire la nation, me dit l'Empereur, et je ferai tout ce qu'elle voudra, sans influencer son opinion. Si les Suédois prennent pour Roi un maréchal, c'est pour reconquérir la Finlande; s'ils prennent le prince d'Augustenbourg, ils se vouent à la paix» Si un maréchal monte sur le trône de Suède, je me trouverai dans des complications naturelles avec la Russie, que je suis bien loin de chercher, mais que peutêtre je ne pourrai pas éviter. »
L'Empereur me congédia après une conversation de plus de deux heures, et voilà, Sire, la manière dont j'envisage les choses dans le grand moment de crise auquel nous touchons de près.
L'Empereur, le jour même où il garantit à l'Empereur Alexandre les Principautés, ne visait qu'à le gagner à ses intérêts, et agit d'après son impulsion ordinaire, qui le porte à placer toutes les puissances dans une attitude dépendante de lui et forcément inquiètes entre elles. La fin de la guerre entre la Russie et la Porte ne lui convient pas; la prolongation d'une brouille dans laquelle les Russes usaient de grands movens, et qui, en nous présentant en perspective un résultat fâcheux pour nos intérêts, nous tenait également en suspens, devait lui convenir sous tous les rapports; et c'est dans ce sens qu'effectivement il souffla à la fois la discorde à Saint-Pétersbourg et à Gonstantinople. Mais le moment est arrivé où il va voir une armée russe, naguère occupée, se placer sur des points menaçants pour lui; il doit craindre qu'avec le sentiment de la force ne renaisse en Russie celui de l'indépendance; il veut et doit donc vouloir mettre à profit les combinaisons du moment, pour nous attacher à ses intérêts; et c'est dans cette considération si naturelle et si simple, dans cette considération qui se lie si intimement à la nature même des choses, que réside à mou
avis la grande faute politique du Cabinet russe, faute que des acquisitions, sûres également en d'autres temps, ne sauraient compenser.
Nul doute que la Russie ne songe pas à des complications avec la France; elle ne peut pas vouloir en provoquer après la triste épreuve qu'elle a faite dans les campagnes de 1806 et de 1807, sans compter les raisons qui ressortent du caractère connu de son Souverain; mais elle voudrait mettre à profit les résultats auxquels elle est arrivée. Jouir paisiblement d'immenses conquêtes, concentrer ses moyens militaires dans ses provinces les plus menacées par les tendances de l'esprit qui y règne, vivre en paix avec nous, cajoler la France, soutenir même les restes de l'Empire Ottoman pour ne pas évoquer des copartageants, — tel sera sans doute son système politique le plus prochain. Pourra-t-elle le mettre en pratique? Parviendra-t-elle à la jouissance paisible de conquêtes qui nous imposent une foule de privations, qui sapent jusque dans ses fondements la puissance ottomane, qui, en laissant l'Empire russe s'avancer dans tous les sens vers le centre de l'Europe, provoquent par la force même des circonstances mille complications? Je ne puis qu'en douter. Je trancherais la question si les affaires allaient mieux pour la France en Espagne et en Portugal. Jamais Napoléon n'eût souffert les résultats actuels de l'ouverture de la campagne russe, sans un empêchement majeur qu'il ne lui a pas été possible de vaincre jusqu'à présent. Mais, s'il ne peut pas s'opposer aussi activement qu'il le voudrait à ce qu'il regarde lui-même comme entièrement contraire à ses intérêts, il ne doit pas moins viser à laisser tout en suspens et à fatiguer les Russes par un état continuel d'inquiétude; inquiétudes qui, à ce que je sais de source bien certaine, gagnent journellement plus d'intensité à Pétersbourg.
Mais quelle doit être notre conduite dans ce moment si important? Nous ne pouvons pas nous flatter de nager entre deux eaux, déjouer un rôle tout à fait neutre, dans des questions aussi importantes, entre deux puissances qui empiètent tour à tour, ou sur nos propriétés, ou sur nos intérêts. Nous sommes appelés à jouer un grand rôle; nous sommes, j'ose