LES PRINCIPAUTÉS DANUBIENNES ET LA SERBIE
de l'Empire ottoman; sa destruction n'est pas davantage du vôtre. Si vous voulez faire occuper Belgrade, je ne m'y opposerai pas; que la Porte fasse la paix avec les Serbes, et qu'elle leur accorde un prince de leur nation; que ce prince soit sous votre garantie et protection, je n'aurai rien contre non plus; mais je ne puis ni admettre un hospodar sous garantie et protection russe, ni la moindre usurpation de cette puissance sur la rive droite du Danube ; si elle voulait garder une seule place forte, je regarderais cela comme la conquête de Gonstantinople. Le Danube est un grand obstacle; le passage de ce fleuve avait arrêté jusqu'à présent les progrès des armées russes; mais un pouce de terrain sur la rive droite entre les mains des Russes serait, à mon avis, autant que la destruction consommée de l'Empire ottoman. »
Je dis à TEmpereur que j'étais très-satisfait d'entendre de sa propre boucbe la déclaration qu'il venait de me faire ; que si j'étais parfaitement d'accord avec lui sur notre intérêt commun de conserver la Porte, je pouvais d'autant moins m'expliquer la liberté qu'il avait laissée à la Russie de la saper jusque dans ses fondements.
« Eh, interrompit l'Empereur, c'est vous qui en êtes cause; j'ai dû songer au plus pressé, et ce plus pressé était de paralyser la Russie. " (Il me répéta ici de nouveau tout ce que renferme un de mes derniers très-humbles rapports sur les motifs et la marche des négociations d'Erfurt.)
« Quant à Belgrade, repris-je, cette place serait sans doute d'une bien grande utilité à l'Autriche, — mais deux considérations nous ont jusqu'à présent arrêtés dans la poursuite de toute vue active sur la Serbie : la première, de ne pas hâter la chute de l'Empire turc; la seconde, de ne pas provoquer des complications avec la France, que nous n'aurions pu regarder comme spectatrice tranquille de pareilles tentatives. Cette dernière considération venant à cesser, nous ne sommes donc plus appelés qu'à nous occuper de la première. »
« Il faudrait tâcher, intcri'ompit l'Empereur, de vous emparer de cette place par surprise , ou de vous la faire
remettre par les Serbes eux-mêmes. Commencez par la prendre en dépôt; une fois dedans, on ne vous en fera pas sortir! La Serbie, sous votre protection, n'offre que des avantages; en votre possession, vous m'amèneriez un jour des Serbes pour me combattre ; il faut ainsi en ajourner la conquête à une époque où nous serons forcés à des arrangements généraux sur la Porte, arrangements que je ne regarderais, dans ce moment, ni de votre convenance ni de la mienne. »
Je laissai l'Empereur dans lincertitude la plus complète sur ma manière déjuger la question de l'occupation de Belgrade, et je ne sortis pas du sens de la réponse que j'ai consignée plus haut. Je connais trop l'Empereur pour émettre, sans réserve, mon opinion sur une première proposition qu'il a vingt fois l'air de mettre en avant comme un conseil, et qui n'est souvent qu'une façon de sonder le terrain, et se lie bien certainement toujours à une question importante et générale.
L'Empereur, dans un entretien qui dura plus de quatre heures, revint souvent sur ces mêmes sujets, et disserta le reste du temps sur nombre de mesures à prendre dans notre intérieur, sur la nécessité d'établir un Conseil d'Etat, sur plusieui's mesures financières ; l'ensemble de ses discours portait la marque d'un véritable intérêt à la prospérité du règne de \ otre Majesté Impériale.
Il n'y fut pas moins souvent question du Cabinet russe et surtout du comte de Romanzow, contre lequel l'Empereur a beaucoup d'humeur. « Je n'ai jamais vu des gens comme ceuxlà, me dit l'Empereur entre autres choses; ils sont toujours à se plaindre; moi je ne me plains jamais; je laisse la plainte aux femmes et j'agis; eux, au contraire, sont toujours larmoyants, toujours me demandant remède à telle ou telle chose. Aideloi, Dieu t'aidera, voilà tout ce que je puis répondre à une grande puissance. »
Le lendemain de cet entrelien, le duc de Cadore m'engagea à passer chez lui pour prendre lecture de ses contre-projets de convention sur l'un de mes objets de négociation. Introduit dans son cabinet, il me dit qu'il avait reçu des nouvelles de
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M. Otto *, qui rinformaient qu'il régnait à Vienne beaucoup d'inquiétude sur les proj^rès des armes russes. Je lui fis la même réponse que j'avais faite à l'Empereur la veille. M. de Gliampagny me fit observer que d'après ses lettres il paraissait que le Cabinet autrichien partageait les inquiétudes du public. Je fixai mon attention sur l'extrême importance du sujet, et je glissai exprès une phrase un peu plus accentuée : « Vous concevez, lui dis-je, que si une de nos puissances voisines veut renverser la Porte, nous devons nous y opposer avec force, ou, si nous n'y parvenons pas, nous mêler du partage contre notre gré et nos calculs d'utilité et de convenance. « M. de Champagny me demanda si nous serions prêts à nous opposer à des conquêtes russes sur la rive droite du Danube.
« Nous ne pourrions pas les souffrir, lui répondis-je ; mais vous êtes donc décidé à regarder la rive gauche comme perdue? »
« — L'Empereur a pris des engagements à ce sujet, me répondit M. de Champagny ; si vous ne voulez pas souffrir des empiétements ultérieurs, vous devriez prendre l'initiative de la question vis-à-vis de nous. i>
« — L'Empereur, interrompis-je, nous a évité cette peine. Il m'a assuré que jamais il ne souffrirait même l'extension de l'influence russe sur la Serbie, et, par conséquent, bien moins encore l'occupation de points territoriaux sur la rive droite. Avez-vous fait partir votre courrier pour Saint-Pétersbourg avec les ordres à Gaulaincourt de faire une déclaration dans ce sens ? "
M. de Champagny me regarda avec cet air de surprise inquiète qui lui est propre, et me demanda si je savais des nouvelles de ce courrier par l'Empereur. Lui ayant répondu affirmativement, il me dit que le courrier partirait dans la journée. Il me fut piouvé clairement que le ministre voulait sonder nos vues, et que le projet de convention n'avait été qu'un simple prétexte pour se ménager à cette fin une entrevue avec moi.
* Le comte Otto, ambassadeur de France à Vienne.
{Note de riuiiteur.)
Le courrier Liepscher, arrivé ici le 25 de ce mois, a apporté au prince de Schwarzenberg des instructions sur le langage à tenir par lui dans les affaires turques, et l'ordre de sonder les dispositions du Cabinet français sur ces mêmes questions. Ayant conduit les premiers fils de cette négociation, j'ai prié le prince de Scbwarzenberg de m'en abandonner le soin ultérieur. Après avoir fait faire la traduction du dernier rapport de notre agent à Bucharest, que je communiquai au ministre des relations extérieures, je me rendis hier matin au lever de l'Empereur. Sa Majesté n'ayant point encore pris connaissance de cette pièce, je ne restai pas avec Elle, et je retournai à Saint-Gloud pour son coucher.
L'Empereur, après avoir congédié tout le monde, me retint près de lui. Il me remercia de la communication que je lui avais fait faire, et me prévint de l'envoi d'un courrier à Votre Majesté Impériale avec l'annonce de la grossesse de l'Impératrice et la réponse à la dernière lettre de Votre Majesté.
Je désirais employer cette soirée à préciser entièrement les questions turques, et je les plaçai de la manière suivante :
a L'Empereur, dis-je à Sa Majesté, n'étant pas sûr que le courrier arrivé hier me trouverait encore à Paris, ne m'a point transmis d'ordres. Mais j'ai vu, par les dépêches adressées au prince de Schwarzenberg, que les inquiétudes sur le sort de la Porte et sur les empiétements des Russes augmentaient avec les succès de ces derniers. Il me paraît donc essentiel de tirer une ligne de conduite très-précise '^entre Votre Majesté et ma Cour. Le dernier courrier que j'ai expédié pour Vienne a informé 1 Empereur de trois données infiniment intéressantes. « J'ai mandé à Sa Majesté :
" I" Que le traité d Erfurl stipulait en faveur de la Russie la tolérance du Gouvernement français pour l'acquisition de la rive gauche du Danu])c ;
« 2" Que la France ne souffrirait pas l'extension des conquêtes russes sur la rive droite de ce fleuve ;
« 3* Qu'elle souffrirait aussi peu que le Cabinet russe s'ingérât dans les affaires serbes; que, d'un autre côté, l'Autriche serait libre d'intervenir dans ces mêmes affaires.