‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich. Publiés par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 3)Chapitre 87 sur 121 · LES PRINCIPAUTÉS DANUBIENNES ET LA SERBIE (I8IO · texte numérisé non relu

LES PRINCIPAUTÉS DANUBIENNES ET LA SERBIE (I8IO

« Je reviens sur ces trois objets, continuai-je, et dans un moment de danger imminent pour la Porte, je prends d'autant plus facilement sur moi de placer les questions très-droit, que nous devons prendre un parti sur-le-champ. — Je demande en conséquence à l'Empereur :

« 1° S'il est décidé à maintenir dans toute leur étendue les engagements qu'il avait contractés à Erjurl, ou s'il se prêterait à faire de commun accord avec nous une démarche à Saint- Pétersbourg qui pût sauver les Principautés. »

« — J'ai contracté des engagements, me répondit l'Empereur, que je n'ai pas de raison ni même de prétexte de violer. Ces engagements sont infiniment onéreux; j'y entrevois un tort réel pour la France, mais vous savez ce qui m'y a porté dans le temps. Agir maintenant contre ces engagements serait fournir immédiatement un motif direct de guerre à la Russie, ce qui ne cadre pas avec mes vues, ovi bien me priver à jamais du droit d'être cru dans aucun de mes engagements. Quelle garantie pourrai-je vous fournir un jour à vous-mêmes, si je brise un engagement explicite par le simple motif que, les circonstances ayant changé, j'ai moins besoin de ménager la puissance avec laquelle je l'avais contracté? Si vous voulez faire la guerre à la Russie, je ne vous en empêcherai pas; je prendrai avec vous l'engagement de rester entièrement neutre. Mais peut-il être de votre intérêt de dépenser beaucoup d'argent, de vous appauvrir en hommes? Je ne le crois pas, et je serai loin de vous en donner le conseil.»

« — 'i" L'Empereur s'opposerait-il, continuai-je, ii l extension des conquêtes russes sur la droite du jleuve? regarder ait-il la prétention de faire comprendre dans les cessions turques les embouchures du Danube, et de fixer la frontière entre les deux Empires par le bras de ce Jleuve nommé Danube Sec, comme contraire aux engagements contractés par lui à Erfurt? — Enfin quel serait son plan de conduite dans la supposition que de nouveaux revers eussent engagé les Turcs à signer une paix plus onéreuse que celle prévue par ce même traité? »

« — Je me suis déjà expliqué avec vous, me répondit l'Empere-ur, sur la question principale, et j'ai non-seulement

envoyé à ce sujet un courrier à Saint-Pétersbourg^, mais j ai encore eu une explication très-directe avec le prince Kourakin (le ministre de 1 intérieur, frère de l'ambassadeur). J'ai lait déclarer à Saint-Pétersbourg, et j'ai répété au prince Kourakin que je ne souffrirai jamais l'acquisition d'un pouce de terrain sur la rive droite du Danube ; je souffrirai tout aussi peu la conservation de places fortes sous le prétexte d'arriérés de contributions ; je borne ma condescendance au thalweg du Danube, et je regarderais comme non avenue toute stipulation contraire à ces principes. Si donc, ce que je ne suppose pas, les Russes devaient viser à faire une paix pareille, s'ils devaient vouloir rompre nos engagements en les excédant, je me croirais libre, et vous pouvez compter sur moi de toute manière. »

« — 3° J'admis en troisième lieu la possibilité que les Turcs, forcés à la paix, eussent peut-être consenti à l'heure qu'il est, ou consentiraient dans l'avenir, à V indépendance de la Serbie sous le protectorat russe. »

« — Je ne reconnaîtrais pas davantage pareille stipulation, me dit 1 Empereur, que les autres. Ari'angez les affaires de la Serbie; placez ce pays sous votre influence la plus directe, je vous soutiendrai, et je me suis expliqué trop longuement à ce sujet avec vous ces jours derniers pour y revenir.»

L'Empereur finit par cette phrase : « Tout ce que je viens de vous dire vaut un traité. Si vous avez des vues ultérieures, ou bien si le cas arrivait que les Russes voulussent faire la folie de se brouiller avec nous, ce qui leur coûterait la Finlande, la Moldavie et la Valachie, qu'ils ont acquises sous l'égide de leur alliance avec moi, vous savez que vous pouvez compter sur moi, et vous me communiquerez alors vos idées, comme je vous communiquerai les miennes. »

« — Envoyez quelqu'un à Gonstantinople, ajouta l'Empereur, faites savoir à la Porte l'intérêt que vous prenez à elle; conseillez-lui, si vous ne voulez pas vous l)attre pour les Principautés, d'en faire la cession; intervenez dans les affaires de la Serbie; voilà quelles sont mes idées, parce que je ne vois aucune utilité pour vous dans une levée de boucliers dans le moment présent. »

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Je répétai à Sa Majesté que je venais de lui adresser des questions aussi directes en mon nom privé, mais que je m'empresserais de transmettre à Votre Majesté Impériale le plus exactement possible ses propres paroles.

L'Empereur, dans le courant de notre entretien, me dit que le dernier courrier arrivé ici de Saint-Pétersbourg avait apporté l'assurance que la Russie ne songeait pas à des acquisitions au delà des stipulations du traité d'Erfurt, c'est-à-dire de la rive gauche du Danube ; qu'en général il avait été porteur de trèsbonnes paroles ; l'Empereur ne désirait la paix avec la Porte que pour être à même d'agir avec plus de vigueur contre l'Angleterre et pour avoir des troupes disponibles à cet effet. lime confia qu'il allait rappeler Caulaincourt ; que cet ambassadeur avait été gâté à Pétersbourg par des cajoleries, qu'il avait eu tort de ne pas avoir rejeté, sans se charger d'en rendre compte, une plainte que le comte de Romanzow avait portée sur les prétendues instigations dont la France se serait rendue coupable à Constantinople pour exciter le Divan à se refuser à des arrangements avec la Russie ; — « toutes sottises, ajouta l'Empereur, qui tiennent au caractère larmoyant du comte de Romanzow » .

Je réserve à un travail séparé (n" 170) mes aperçus sur le contenu du présent très-humble rapport, qui offre des résultats dignes d'être soumis à une mûre délibération de notre part.

Metternich à l'Empereur François. Paris, le 28 juillet 1810.

170. Le rapport principal (n» 169), que j'ai l'honneur de soumettre aujourd'hui à Votre Majesté, met en pleine lumière la situation dans laquelle se trouve la France vis-à-vis de la Russie, de la Porte et de nous. On peut établir sur mes données un système servant à diriger notre conduite politique à une des époques les plus importantes de l'histoire contemporaine. Je crois devoir élucider la question que nous avons à examiner, en me plaçant au double point de vue de la situation actuelle de l'Autriche en Europe et de V intérêt particulier de V Autriche.

378 RECUEIL DE DOCUMENTS (m3-1815).

1* Situation actuelle de V Autriche en Europe.

L'avantage le plus considérable, le plus positif et le plus difficile à calculer à cause de son importance même, que nous soyons en droit de tirer du mariage d'une fille de Votre Majesté avec l'Empereur des Français, est d'avoir changé notre situation désespérée, %iotre complète désorganisation à l'intérieur comme au dehors, en un état de repos. Dans ces conjonctures, tous les efforts du gouvernement doivent tendre à remettre en ordre et à rétablir nos forces intérieures, qui étaient tombées si bas au moment de la dernière paix et par elle, et à rassembler ces mêmes forces pour tous les cas qui peuvent se présenter dans l'avenir.

On se tromperait fort si l'on voulait calculer ce que sera cet avenir en se basant uniquement sur les premières années du règne de l'Empereur des Français. Dans son mariage avec une Archiduchesse, il y a pour l'Autiiche une garantie que nul autre événement n'aurait pu remplacer. Toutefois, on ne se tromperait pas moins en attribuant à cette alliance si avantageuse une influence capable de s'étendre à tous les plans de Napoléon ou de modifier entièrement les vues de ce Prince. L'aspiration à la domination universelle est dans la nature même de Napoléon; elle peut être modifiée, contenue, mais jamais on ne parviendra à l'étouffer.

Sans cette alliance, la Monarchie autrichienne serait peutêtre ruinée à cette heure, ou du moins elle serait sur le point de tomber en ruine ; mais ce qui n'est pas moins vrai, c'est f|ue, malgré ce mariage, il peut survenir des circonstances où nous ayons à faire appel à toutes nos forces pour prévenir notre asservissement ou pour résister au joug.

Indépendamment de cette vérité qui s'est fait jour dans mon esprit et qui s'est imposée à moi par son évidence, il me semblerait absolument certain que nous devrions prendre les armes et lutter de toutes nos forces pour arrêter les funestes effets de l'usurpation commise par la Russie aux dépens de notre plus sûr, de notre meilleur voisin. Bien que je sois con-

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