‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich. Publiés par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 4)Chapitre 18 sur 62 · II. La révision du traité de · texte numérisé non relu

II. La révision du traité de

Dans l'intérêt de la Porte, il ne peut être question d'autre chose que d'une révision de ce traité, car si Gonstantinople n'était pas garanti contre l'apparition soudaine à la Corne d'or d'une flotte étrangère, cette ville cesserait de pouvoir être la résidence du Sultan. D'après un des principes de droit les plus évidents parmi ceux dont l'ensemble forme le droit des gens, les passages de la Méditerranée dans la mer Noire sont la propriété de l'Etat riverain. Le droit de fermer et d'ouvrir ces passages appartient donc au Sultan. Si l'idée de la propriété, au point de vue du droit privé qu'elle

implique, est bien définie par celle du jus utendi et ahutendi, il n'en est pas de même, au point de vue du droit politique, du jus abutendi. Celui-ci est toujours restreint par l'intérêt d'autrui et même, dans bien des cas, par l'intérêt général ; le droit de propriété de la Porte sur les passages des deux mers dégénérerait en une abstraction inadmissible si \e Sultan ne voulait pas les laisser ouverts au commerce. C'est ce que dit aussi le traité de 1841. Il parle de la libre circulation des navires marchands , mais subordonne les mouvements des vaisseaux de guerre étrangers au consentement spécial du Sultan. Sans cette restriction, Constantinople ne serait pas habitable pour ce Souverain ; c'est si bien la conséquence nécessaire de la force des choses, qu'il est inutile d'entrer dans le détail de la démonstration.

m. Autres rjuestions à résoudre.

Il est d'autres questions dont la solution n'est pas également simple ; ce sont :

La possession de la Crimée, restant ou non à la Russie ;

La destruction et la non-reconstruction de Sébastopol ;

La diminution de la force de la flotte russe dans la mer Noire ;

Le stationnement permanent de vaisseaux anglais, français et autrichiens dans cette mer.

Ces questions et d'autres du même genre reposent sur des principes très-différents et affectent des intérêts non-seulement différents, mais encore diamétralement opposés les uns aux autres.

Ramené à son point de départ le plus simple, le problème que les puissances coalisées contre la Russie se sont proposé de résoudre devrait consister à limiter autant que possible les moyens dont la puissance russe dispose actuellement pour opprimer l'Empire ottoman et pour en menacer finalement l'existence.

Ce sont précisément les puissances maritimes de l'Occident actuellement en lutte avec la Russie qui, dans le cours des

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quarante-sept dernières années (1807-185i), ont le plus contribué à fonder la prépondérance de la Russie et à hâter la décadence de l'Empire ottoman, soit à la suite de luttes entre elles, soit de concert; c'est un fait qui repose sur la vérité historique et sur cette autre vérité que, dans le cours de cette même période, l'Autiiche a toujours suivi sans déviation une ligne de conduite politique ayant pour objet la conservation de la Porte*.

Metternich à Viale Prela, nonce à Vienne.

Kœnigswart, le 21 août 1855.

1913. Je viens de recevoir la nouvelle de la signature du concordat entre le Saint-Siège et la Cour Impériale. J'en félicite et l'Empire et l'Eglise ; j'étends le même sentiment à l'Europe entière. Elle acquiert par le fait un gage de paix morale au milieu du désarroi moral et matériel où elle se trouve engagée, et si, dans une occasion aussi solennelle, un sentiment personnel pouvait s'élever en moi, ce serait celui de la vive satisfaction que j'éprouve du couronnement d'une œuvre que, pour des causes éternellement regrettables, la piété de deux Empereurs et mes constants efforts n'ont pas suffi à terminer**.

Recevez tout particulièrement, Monseigneur, mes bien sincères félicitations pour la part qui vous revient au succès immanquable, mais si longtemps différé, de la grande oeuvre. Vous connaissez l'attachement respectueux et profond que je vous porte, et qui ne s'éteindra qu'avec mon dernier souffle.

* Ce travail est malheureusement resté incomplet dans la minute que nous avons sous les yeux. (^Note de l'Editeur.)

** Voir sur ce sujet les lignes écrites par Metlernicli dans la note de la page 5 du tome III. (Note de l'Éditeur.)

Metternich à Mgr Rauscher, prince-archevêque de Vienne.

Kœnigswart, 27 aoûi 1855.

1914. Monseigneur, vous ne serez pas étonné de voir combien je suis heureux du résultat de votre intervention personnelle dans l'œuvre qui a été couronnée le 18 août de cette année, sans parler de mes félicitations les plus vives et les plus sincères pour l'Empereur, pour l'Empire et pour la cause de la paix morale, dont le triomphe intéresse bien d'autres Etats que le nôtre. Personne ne connaît mieux que vous les obstacles contre lesquels se sont brisés les efforts que j'ai faits pendant plus de trente ans pour atteindre ce but. Parmi toutes les luttes, celle qu'on soutient contre les préjugés est la plus acharnée, parce que les coups portés contre eux par les défenseurs de la vérité tombent dans le vide. Que Dieu bénisse le Monarque à qui ses sentiments vraiment religieux, et la certitude que les États comme les individus ne peuvent être catholiques qu'à de certaines conditions invariables, ont donné la force de rendre à la vérité dans les faits et dans les situations le droit que lui avaient fait perdre des théories fausses...

Metternich au P. Beckx, général de la Société de Jésus, à Rome.

V'ienne, tin décembre 1855.

1915. Quand les hommes sont placés sur le même terrain moral, ils se rencontrent facilement dans la direction de leurs sentiments et dans l'appréciation des faits les plus considérables. Mais, en ce qui concerne les derniers, il ne suffit pas du simple élément intellectuel; il faut que ce dernier soit secondé T^arV expérience que la vie pratique seule peut donner et qu'on n'acquiert qu'à l'aide d'une conscience ferme et d'une certaine position personnelle, en y joignant le calme de l'esprit. Ma longue vie d'affaires m'a donné les moyens d'atteindre

ce but; de même, il ne peut y avoir de meilleure position pour arriver à ce résultat que celle de Votre Grandeur. Nous nous rencontrons dans nos sentiments et dans nos vœux, il ne peut y avoir de doute à cet égard, et, s'il pouvait s'en élever un dans mon esprit, votre lettre suffirait pour en détruire le germe.

L'entente complète entre l'Empereur et le Chef de l'Eglise est le plus grand événement de l'époque actuelle. Je l'ai senti de tout temps, tout ce que j'ai fait le prouve. Mais le moment d'achever l'œuvre salutaire n'était pas encore venu. Or, l'influence du temps sur les choses est toujours puissante, souvent même elle est invincible. La Providence seule possède le droit et la force de tirer le bien du mal; cette vérité s'applique directement à l'événement en question. Le feu de Tannée 1848 (véritable feu de paille en ce qui concerne l'Empire d'Autriche) a consumé les obstacles qui s'opposaient à la destruction formelle de l'organisation de l'Empereur Joseph, car la fin réelle des absurdes empiétements du pouvoir séculier sur le pouvoir ecclésiastique était un fait accompli depuis longtemps. L'Empire était embarrassé du fardeau de doctrines irréalisables, déguisées en textes de loi; la banqueroute essuyée par d'autres doctrines dans le cours des années 1848 et 1849 a eu un contrecoup salutaire sur la situation de l'Église, et, pour faire disparaître le mal, il a suffi de l'esprit droit du jeune Monarque ; aussi personne n'a mieux senti que moi la valeur de l'énergique décision que l'Empereur a prise, et nul témoignage ne pouvait être plus sincère que celui que je me suis vu en droit de déposer aux pieds de Sa Majesté.

Sur le terrain de la vie religieuse (que personne n'est mieux à même que Votre Grandeur d'observer dans ses différentes directions), la lutte me paraît être également terminée, par suite de l'influence des derniers lustres et particulièrement des dix dernières années sur le terrain protestant; elle semble partager le sort des moyens termes séculiers et des rêveries libérales des « juste milieu » . Les attaques se rapportent à des questions positives : à celles de la foi et de l'athéisme, soit dans la direction ^wremen^ matérialiste, soit dans la direction

panthéiste, c'est-à-dire dans la négation de Dieu ou dans la théorie qui a pour devise : « Tout est Dieu. » Je ne doute pas que vous n'accordiez aux produits littéraires du jour l'attention qu'ils méritent, non pas à cause de leur valeur, mais à cause de leur faiblesse, et que, par suite, vous ne soyez au courant des efforts d'esprits exaltés tels que Michelet, Charles Vogt et Bunsen, les pygmées de l'incrédulité absolue qui ont paru en dernier lieu sur la scène. Sur ce terrain, la lutte se présente mieux, à mon avis, que sur celui où le poison et le poignard prennent la place des massues. Les extrêmes, c'est-à-dire la foi et l'incrédulité, sont des adversaires de jour en jour plus décidés et plus reconnaissables, tandis que les masques qui couvraient autrefois les combattants s'en vont en poussière; cela permet de mieux reconnaître les amis et les ennemis, et de terminer plus facilement les procès.

Moi, mon Révérend Père, j'ai derrière moi une vie d'affaires de soixante ans; personne ne contestera que cette longue période forme une des époques les plus mouvementées de l'histoire du monde. Le Ciel m'a accordé un répit entre la vie active et la fin de mon existence; j'en profite pour récapituler ce que j'ai vu. La science ne me manque pas; rien de ce qui est arrivé ne m'est inconnu, car j'étais un témoin bien informé de tout, ou bien je jouais un rôle actif dans les destinées du monde. Je me reconnais donc les qualités nécessaires pour juger la situation sociale et pour en juger d'une manière sérieuse et portant le caractère de la vérité, bien que celle-ci soit trèslimitée ici-bas, dans toutes les situations. Par suite de ce sentiment, je ne puis m'empêcher de dire que, quelque grand que soit le danger, la situation n'en est pas moins meilleure qu'autrefois, parce que les contrastes sont plus tranches. Ainsi se trouve frayée la voie à la paix dont saint Augustin a donné la véritable définition : « La paix, dit-il, est le repos de l'ordre » , parole qui concorde admiral)lement avec cette exclamation : « Pax hominibus bonœ voluntatis . »

C'est la tache de Votre Grandeur et de sa société de travailler à augmenter le nombre de ces hommes-là.

1916-1917. Metternicli au oointe de BuoI, à Vienne.

Vienne, ce .. avril 1856.

1916. Je viens de prendre lecture des actes du Congrès de Paris dans leur teneur officielle. Je vous rends mon impression à l'égard de cet important travail en vous témoignant la vive satisfaction que je ressens de voir une détestable complication terminée, et je vous prie d'agréer mes sincères félicitations pour la part que vous avez prise à l'accomplissement d'une œuvre aussi grande et aussi pénible.

Ce 12 mai 1856.

1917. Je suis mort ; mais je suis du nombre des morts cliez lesquels vibrent encore les nerfs, et dont les impressions morales se ravivent par des influences que, faute de mieux, je ne saurais caractériser que par le mot de galvaniques. Eb bien , la position qu'assume la Cour de Turin me produit cet effet. Il faut que j'en parle, mais c'est à vous seul que j'entends le faire.

Jamais un système plus abject de mensonges et de fausses appréciations, et plus riche en conséquences méditées, n'a été suivi avec des moyens pareils à ceux qu'emploie le Cabinet sarde.

La puissance autrichienne pourrait-elle, sans se ravaler et mettre en doute sa force morale (il ne s'agit que de cette force), laisser impunie une œuvre empreinte d'esprit révolutionnaire, insensée dans son but et en même temps dangereuse pour le corps social tout entier?

Que veut l'Autriche et que peut-elle ne pas vouloir? Elle veut le repos, non celui de la mort, mais celui de la vie. Elle ne veut et ne cherche rien, en dehors de ses frontières, que ne doivent vouloir les Gouvernements et les hommes éclairés et paisibles qui composent les Etats étrangers. L'Autriche veut, en un mot, le contraire de ce à quoi une ambition maladive

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pousse la petite puissance sarde. L'Autriche doit le dire hautement et avec fermeté, car la thèse qu'elle défend est celle de la vérité, et s'il y a des cas où, pour être servie, la vérité n'a pas besoin d'être exprimée verbalement, il en est d'autres où elle doit être soutenue par des manifestations.

Je vous écris sous l'impression des nouvelles que je viens de lire à^mV Indépendance du 10 mai, et par conséquent sous le coup de l'indignation que me cause l'astucieuse attitude que se permet de prendre la faible Cour, qui non-seulement ne vit que par les principes professés par l'Autriche à l'égard de tous les États, mais même en grande partie par les secours que lui a prêtés la Cour Impériale à des époques antérieures.

La note que ^I. de Cavour a déposée sur le bureau de la Chambre piémontaise est-elle conforme à ses explications dans les conférences de Paris?

Je vous avoue que je me perds dans ce dédale d iniquité, d'accusations calomnieuses et d'insolence raffinée.

Metternich à lady Westinoreland.

Viennp, 24 mai 1856.

1918. La paix est faite*. Vous savez que j'attache une grande valeur à la justesse des mots; afin que vous ne vous trompiez pas sur la valeur que j'attribue au mot de paix, dites-vous avec moi que toutes les situations sont un composé de plusieurs éléments.

La paixy a écrit saint Augustin, « c'est la paix de l'ordre » . La paix du jour, est-ce celle de saint Augustin? Je me permets des doutes sérieux à cet égard. Deux éléments composent la situation actuelle : l'élément social et l'élément politique. L'un comme l'autre reposent sur la base des principes, et la différence qui existe entre eux, c'est que l'élément social em-

* Conclusion de la paix de Paris {'.tO mars 1856), entre la Russie d'une part, la Turquie, la France, rAn|>leterrc et la Sardai{;iic de l'autre.

(Ao/e de l' l'ùlileur.)

brasse 1 humanité tout entière, tandis que rélément politique admet dans son application pratique une foule de nuances.

La paix du jour satisfait-elle aux conditions voulues de la réalité? Les canons sont rentrés dans les arsenaux et les vaisseaux dans les ports; la paix politique est donc signée et faite. En est-il de même de la paix sociale? Or, entre deux, cette paix l'emporte dans sa valeur sur l'autre. Demandez à notre ami B... si je pose bien ou mal la question, et s'il trouve ou ne trouve pas avec moi que l'Europe n'est pas encore en possession de la paix véritable.

Mctternicli au baron de Czœrnig, à Vienne.

Vienne, le 6 juillet 1856.

1919. Je reçois avec reconnaissance des mains de son auteur un ouvrage aussi important que consciencieux (la carte ethnographique de 1 Autriche). Personne dans notre Empire n'est plus à même de venir à bout de la tâche qui vous incombe, le résultat le prouve.

L'Autriche n'a été que trop longtemps une terra incognita pour l'étranger, et cela parce que l'Empire ne tenait pas à se connaître lui-même. Pénétré du sentiment de cet inconvénient, j'en ai fait l'objet de mon attention après la conclusion de la paix générale, et, par suite, je suis devenu, dans la faible mesure de mon inflence sur la situation de l'Empire, le promoteur de la création d'un bureau de statistique. J'étais convaincu que ce point de départ serait fertile en conséquences. L'événement a justifié ce pressentiment. Une condition essentielle du succès des meilleures entreprises, c'est la capacité de ceux qui les dirigent. Celle dont il ,s'agit a trouvé en vous l'homme qu'il fallait.

Le passage de votre travail où vous parlez de ma personnalité est parfaitement juste en ce qui concerne les principes qui m'ont animé dans le passé. La direction que me prescrivent mon esprit et ma conscience, ainsi que l'observation calme, surtout exempte de passion, des faiblesses humaines,

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m'ont fait rester dans la voie que je devais suivre. Les événements de 1848 et 1849 ne m'ont pas donné tort; en attendant, ils ont amené dans l'Empire des transformations dont on peut tirer grand parti, grâce à vos travaux dans le développement desquels mes meilleurs vœux vous accompagneront.

1920-1921. Metternich au comte de BuoI, à Vienne.

Kœnigsvvart, le .30 juillet 18.56.

1920. Je vous communique confidentiellement et en toute sincérité l'impression que m'a laissée ma rencontre avec le Roi de Prusse.

Le surlendemain de mon arrivée ici, je me suis fait annoncer chez le Roi, qui était à la fin de sa cure à Marienbad. Il est venu encore le même jour en voiture chez moi, au château. Il m'a trouvé en plein air, au milieu de ma famille ; aussi la conversation a-t-elle été très-générale. Je lui ai trouvé une mine excellente. En partant, le Roi m'a annoncé une seconde visite pour un autre jour.

Cette fois, il m'a trouvé au château, et il est bien resté deux heures à causer avec moi. Je l'ai trouvé tel que je le connaissais personnellement, très -affectueux, mais tendu dans ses appréciations sur la situation générale. J'ai opposé à ses réticences un langage très-franc : « Les temps sont durs et pleins de dangers, mais c'est précisément pour cela qu'il faut s'attacher aux moyens de salut indiqués par l'expérience. Tant que subsiste le centre de gravité que la nature a placé au milieu des corps, il y a des chances de salut. Le groupe d'Etats qui porte le nom d' « Allemagne » et qui en somme se résume en l'AutricVie et la Prusse, est encore debout. Les fatales années 1848 et 1849 ont donné au monde des leçons en quantité et mis à la disposition des Gouvernements des forces dont ils se doutaientà peine. Le Souverain actuel de la France, dece pays d'où sont sortis de si grands maux dans le cours de la période contemporaine, se trf)uve forcé de se placer sur le terrain conservateur. La tâche à remplir s'appelle entente; qu'on la remplisse! »

A ce moment, le Roi m'interrompit : « C'est précisément là qu'est le mal, me dit-il, on ne sait pas s'entendre! » Comme en tout il y a toujours un point qui est la chose, je suis arrivé, à la fin de celte conversation jusqu'alors générale, à obtenir cet aveu du Roi :

« Qu'il avait deux motifs de se plaindre de l'Autriche ; qu'on ne le comprenait pas, ou qu'on faisait semblant de ne pas vouloir le comprendre quand il voulait exactement ce que FAutriche était obligée de vouloir en même temps que lui. » Ensuite : « Qu'il ne savait plus comment parler à l'Autriche, parce que chaque parole dite confidentiellement par lui était communiquée à Paris et lui revenait de là. »

En présence de cet aveu, je me suis retranché derrière mon ignorance de la marche des affaires, en ajoutant que je ne croyais pas que les plaintes du Cabinet prussien pussent reposer sur un fonds de vérité. Je vous communique les paroles du Roi, non-seulement parce qu'elles vous éclaireront sur les positions,mais parce qu'elles renferment peut-être le secret de l'humeur du Roi, en tant qu'elle est réelle, car dans toutes les «atres directions, même les plus importantes, j'ai trouvé ses vues et ses sentiments justes et sensés. Dans ce qu'il m'a dit longuement de la situation en France, en Angleterre et en Russie, j'ai trouvé sa manière de voir parfaitement exacte. Use prononce contre tout ce qu'on désire sous le nom de réformes nécessaires dans la Confédération germanique, et à cet égard j'ai trouvé rectifiées bien des idées empreintes de germanisme qu'il avait autrefois.

J'ai eu pour la deuxième fois une longue conversation avec le Roi, le 28 juillet, jour oii il s'invita à dîner chez moi. La perspective de voir l'Empereur à Teplitz l'avait mis de belle humeur. Notre conversation a été, comme la première, purement académique. Ces deux entretiens m'ont laissé l'impression suivante : c'est qu'aujourd'hui l'esprit du Roi s'égare moins qu'autrefois dans l'idéologie, réflexion que j'ai faite au colonel de Manteuffel et que ce dernier a confirmée. Mais son humeur est d'ordinaire assez sombre.

Je porte à votre connaissance les remarques ci-dessus. Peut-

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être TEmpereur les trouvera-t-il confirmées lorsqu'il sera personnellement en contact avec le Roi. L'impression totale que ce prince a faite sur moi est celle-ci : je Tai trouvé personnellement très-affectueux, mais tourmenté par les doutes les plus divers au sujet de ce que l'Autriche veut et ne veut pas. Je n'ai pu ni voulu entrer dans des questions de détail; aussi n'ai-je rien à vous communiquer dans ce sens. Il voit la position de l'Empereur des Français dans toute sa vérité et sans aucune prévention. Ce que je dis là s'applique aussi à la situation de la Russie.

17 août 1856.

1921. Je regrette, sans en être étonné, que, lors de l'eatrevue de Teplitz, le Roi de Prusse n ait pas fourni à l'Empereur l'occasion d'apprendre de la bouche de Sa Majesté ce qu'il faudrait faire aujourd'hui. Vis-à-vis de ma nullité, j'ai trouvé le Roi si rond d'allures et si franc de langage, que je n'ai pu que le prier de parler à notre auguste Maître non-seuleinent dans le même sens, mais encore dans les mêmes termes.

Un terrain sur lequel j'ai trouvé le Pioi d'une parfaite clairvoyance, c'est celui des situations du jour, qu'il envisage de haut, et, par suite, aussi des dangers qui menacent la vie des Etats. Dans le cours de notre entretien, qui a duré plusieurs heures, il a répété à tout propos que, pour conjurer ces périls, il faut avant tout établir une entente entre les grands Empires du centre, entente sans laquelle le centre de gravité se porterait inévitablement vers l'Orient ou l'Occident : « On ne me comprend pas à Vienne, ajr>utait-il, ou bien on ne veut pas m'y comprendre. » Je lui ai déclaré que cette assertion était aussi fausse que dangereuse, et je lui ai indiqué le remède suivant comme étant le meilleur : « Dans les cas où une entente est nécessaire, il faut parler. Votre Majesté trouve une bonne occasion pour cela; dites à l'Empereur sur quels points vous voulez être éclairé par lui, et il vous éclairera. » Le Roi m'ayant demandé : « Croyez-vous? » je lui ai répondu : « Si je ne le croyais pas, je ne vous donnerais pas ce conseil. »

La bonne volonté toute seule ne suffit pas pour éclaircir les situations compliquées; il fautFaction pour cela, et la première démarche active à faire est de parler. Le Roi sait ce qu'il faut dire, et il n'est pas avare de ses paroles. La crainte de parler ne saurait donc être le motif de sa réserve à l'égard de l'Empereur; il doit être guidé par une autre raison, et j'en trouve une dans la complication de toutes les positions qui caractérise la situation générale du moment. Dans des situations pareilles, il est difficile de s'exprimer clairement.

Un terrain sur lequel j'ai trouvé les vues du Roi bien plus nettes qu'autrefois est celui de la Confédération germanique. Il a parlé des idées de M. de Beust et les a déclarées inexécutables. Gomme je ne les connais pas en détail, je m'en suis tenu dans mes paroles au mot de réforme, qui ne peut pas s'appliquer à la Confédération. « Ce mot, ai-je dit au Roi, renferme l'idée d'une transformation ; or, vouloir transformer la Confédération ou la dissoudre, c'est la même chose. La Confédération a besoin, non d'être réformée, mais d'être perfectionnée dans la stricte direction qui constitue la seule manière d'exister possible pour elle.

« Par l'application fausse de l'article 1-3 de l'acte fédéral, les Souverains allemands se sont mis dans des situations dont ils ne peuvent plus sortir; les idées de réforme de leurs Cabinets vont à rencontre du parlementarisme créé par les princes eux-mêmes, tandis que celles des parlementaristes ont pour objet la limitation et même la suppression des droits de souveraineté des princes. Il n'y a rien à réformer ici, le mot de réforme ne doit s'appliquer qu'à la lutte des idées, h' acte fédéral lui-même n'a pas besoin d'être perfectionné; il a besoin d'être appliqué d'une manière normale; or, cela n'est possible que par la voie d'une entente entre les deux principaux Etats confédérés. Je ne crois pas me tromper en supposant que Votre Majesté est d'accord avec moi sur ce point, et en admettant que, tout en faisant cet aveu, Elle peut être tentée de se demander si à Vienne on veut s'entendre avec Berlin. Je ne pourrais répondre à cela que par un oui catégorique, mais j'avoue aussi qu'à Vienne on pourrait se poser cette ques-

tioa : Berlin est-il également disposé à s entendre avec Vienne? »

Le Roi voit parfaitement juste dans les situations et dans les positions françaises, anglaises et russes; ses vues sont, je l'avoue, plus calmes et plus impartiales que je ne l'aurais cru.

Ce long exposé ne vous apprendra rien ; pourtant, il offre l'image de la vérité. Les difficultés inhérentes à la situation actuelle ont en grande partie leurs racines sur un autre terrain que celui de l'Autriche, de la Prusse et de l'Allemagne. Elles remontent à la dissolution d'alliances antérieures et tiennent à l'impossibilité d'estimer la valeur et de préjuger la durée des alliances nouvelles qui existent en réalilé ou seulement en apparence. Dans une pareille situation, tout est difficile, savoir aussi bien que calculer. Il faut que, dans l'intérêt de lEtat, on ait à cœur d'avoir raison.

En nommant le baron de Koller à Berlin, vous avez fait, à en juger par les personnalités que je connais, le meilleur choix que vous pussiez faire.

Metternich à Viale Prela, nonce à Vienne.

Kœnigswart, le 18 août 1856.

1922. L'article de Donoso Gortès sur le parlementarisme est à mon avis un chef-d'œuvre de force et de diction. Son auteur s'est placé, en le concevant, dans cette région que les brouillards ne peuvent atteindre. Tout ce qu'il dit est vrai, et chaque mot est celui qui convient à la chose.

Le parlementarisme est l'esprit révolutionnaire dans le Parlement; cette définition épuise la matière. Vous connaissez, Monseigneur, la prétention que j'ai à la découverte de la nonvaleur et du danger des mots se terminant en isme. Vous concevez dés lors combien l'application que Donoso Gortès a faite de ma formule à un sujet d'une gravité si évidente doit me satisfaire. J'ai écrit, il y a longtemps, à des hommes de sens en Angleterre : « Vous êtes flattés de ce que la France veuille se réformer d'après le type de Vecole anglaise; vous en serez

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