‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich. Publiés par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 4)Chapitre 19 sur 62 · VIII. 2ti · texte numérisé non relu

VIII. 2ti

402 KECIEIL DE DOCUMENTS (1848-1858).

punis par le parlementarisme que la France vous enverra en retour. " Ni les événements ni leurs interprètes impartiaux ne donneront tort à ma prévision

Le parlementari sme est vieux comme tout ce que les observateurs ignares prennent pour du nouveau : il s'est appelé la Réformation au quinzième et au seizième siècle, la philanthropie et le jansénisme dans le cours du dix-septième et du dix-huitième siècle, et la Révolution dans le cours du dix-neuvième. C'est du radicalisme emmiellé, la recherche d'un moyen terme qui n'existe pas entre la vérité et l'erreur, et une caresse pour les sots vaniteux.

La querelle entre les écrivains qui en France sont animés de sentiments orthodoxes et ceux qui, en se portant comme tels, se trompent, soit de bonne foi, soit par suite d'un calcul, est imprégnée de parlementarisme, lequel n'est que le culte des abus auxquels toute organisation sociale ouvre la porte. Ce qui se trouve au fond de la pensée, c'est l'abaissement de Yaiitorité, quels que soient sa source et ses besoins dans toutes les directions. Ce n'est pas l'adage radical : « Ote-toide là que je m'y mette » , c'est une prétention plus mitigée : « Fais -moi place à côté de toi. » C'est de la sottise de la part des uns et du crime sous une fausse empreinte chez les autres.

Que les questions strictement religieuses soient traitées ailleurs que dans les feuilles politiques, un grand bien sera assuré par ce soin. Ce n'est pas dans les tavernes et les cafés que des questions dogmatiques peuvent être débattues impunément.

1923-1925. Metlernicli au comte de Biiol, à Vienne.

Kœnifjswart, le 18 septembre 1856.

1925. Moi qui ai, pendant bien plus d'un demi-siècle, joué un rôle dans Thistoire, qui ai connu à fond les éléments dont elle se compo?e et qui ai toujours pris à tâche de m'en tenir à la vérité dans les situations et de traiter en ennemi tout ce qui

sur. LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOTR (l856). -iO:}

ressemblait à du roman, je ne suis ni surpris des situations du jour ni rassuré par elles. J'y reconnais une évolution naturelle des pouvoirs que le temps, suivant un ordre logique, a détruits et produits au jour. La société est encore dans une période de transition, c'est-à-dire dans une situation où l'ancien ordre de choses est en ruine et où l'on est seulement en train de construire l'édifice nouveau. Dans des périodes de ce genre, tout est difficile, et le plus difficile est la conduite à tenir. Pour la marche à suivre il n'y a qu'une seule base, et elle est fournie par les pouvoirs naturels, qui arrivent toujours à se frayer la voie, mais qui n'indiquent pas d'une manière également nette la direction dans laquelle ils mèneront l'œuvre à bonne fin.

Un devoir, le plus important de tous pour les Cabinets, est et doit être celui de ne jamais s'abuser sur l'existence des pouvoirs fondament ux (quelque couleur que leur donnent les apparences). Dans l'application de cette maxime aux situations actuelles, j'arrive aussitôt à dire que rien n'a moins de vaieuiintrinsèque que l'alliance franco-anglaise, et que rien ne pourrait se produire plus facilement qu'un accord d'intérêts bien ou mal entendus entre le Cabinet français et le Cabinet russe. L'histoire du dernier demi-siècle a fourni deux exemples du fait, le troisième se montre à l'horizon. Quelle sera la portée de l'événement? C'est ce qu'il est impossible de calculer aujourd'hui.

Le Gouvernement russe va faire semblant de rester à l'étal de repos. S'il est réellement intelligent, il se dira que la Ilussie est sortie de la dernière lutte plus puissante que lorsqu'elle s'y est engagée. Les pertes en hommes et eu matériel que l'Empire a subies, apparaîtront comme des avantages pour lui, de même que, d'autre part, la mort de l'Empereur Nicolas sera regardée comme l'expiation des fautes qu'il a commises en se figurant qu'une union vraiment étroite entre l'Angleterre et la France était chose impossible. La Russie a gagné à un triple point de vue : par la perle de sa flotte dans la mer Noire, de sa Hotte qui ne lui servait à rien et qui était d'un entretien coûteux; par la suppression du protectorat dans

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les Principautés danubiennes et par Taffaiblissenient de l'Empire musulman, affaiblissement qui a l'air de n'être qu'une réforme, réalisée par une autre voie que celle qui portait l'empreinte de l'esprit de conquête de la Russie, et à laquelle celle-ci pourra acquiescer sous le masque de la pbilantbropie, d'autant plus qu'elle en profitera sans avoir à faire des sacrifices matériels. Je n'ai pas besoin de rappeler quelles difficultés naîtront de cette situation pour les puissances du centre de l'Europe.

Si les perspectives ci-dessus reposent sur la base des forces naturelles que j'ai indiquées plus haut, je songe aussi à ces mêmes forces en examinant l'attitude personnelle de l'Empereur des Français, dont vous m'avez parlé.

Cette attitude n'a pas été librement cboisie par lui, elle lui a été imposée par sa situation et par la position qu'elle l'entraîne à prendre. S'il est une situation qui se dessine nettement à mes yeux, c'est bien celle de la France.

Cette situation n'a rien de nouveau à m'apprendre, si l'on ne veut l'envisager que sous son vrai jour, et la tâcbe que j'ai à remplir se borne h ne rien oublier du passé oià j'ai vécu. Dans la vie nationale des Français, le besoin d'action et le manque d'égards envers les autres se placent au premier rang parmi les éléments bons et mauvais dont cette vie se compose. Les idées napoléoniennes portent tout à fait le caractère de l'esprit français; c'est là ce qui fait la force des représentants de ces idées, dont l'application pratique est contenue dans cette devise : « Tout pour et par la France » , devise à laquelle la nation reste fidèle sous le régime des pouvoirs les plus différents et les plus opposés, et qui doit rester présente à la pensée des plus hauts dépositaires de la puissance publique. Je n'ai pas besoin de rappeler combien cette tendance de l'esprit français rend difficiles les bons rapports de la France avec l'étrangler. Il va de soi que cette tendance ne permet que dans ime mesure restreinte une action commune et libre de la France avec l'Autriche. Une action de ce genre est bien plus facile entre la France et la Russie, et cela par la simple raison qu'il n'y a pas de contact direct entre les deux Empires. Ces vérités

s'imposeront toujours sous tous les gouvernants de la France, quels qu'ils soient ou quelque nom qu'ils portent.

Les difficultés sont donc grandes, et l'incertitude que présente l'avenir du Souverain qui est aujourd'hui à la tète de la vie politique de la France les augmente à tous les points de vue. Personne assurément n'est plus disposé que moi, qui puis parler en toute liberté, à reconnaître à Napoléon III toutes les qualités qu'il possède ; mais comment dire s'il est possible d'attribuer à ces qualités la valeur d'une base pour un calcul quelconque? Où chercher des garanties de sécurité pour l'avenir?

Je vous prie de jeter au panier cette longue dissertation philosophique, comme un exposé absolument inutile de mes sentiments. C'est là qu'est sa vraie place.

Si le temps reste satisfaisant comme il l'a été jusqu'ici, je compte rester à Kœnigswart jusqu'au milieu d'octobre, ne serait-ce que pour abréger la prétendue longueur d'un hiver passé à la ville. Voilà les illusions que je me permets à défaut d'autres.

La saison est déjà tellement avancée que je ne sais pas s'il vaut encore la peine pour Richard de faire le voyage de Dresde ici. Je passerai probablement par cette ville en retournant à Vienne, car le voyage en chemin de fer est plus commode et n'est pas plus long que la route qui va à Prague en passant par Pilsen.

Je viens d'achever la lecture du tome XIV de V Histoire du Consulat et de l'Empire. Cet ouvrage est un des plus remarquables qu'ait produits notre époque si tourmentée. Il me rappelle des événements quorum pars fui, et je dois rendre à l'auteur la justice de dire qu'il est un narrateur fidèle, un historien consciencieux doué de grandes qualités intellectuelles. Je pourrais lui fournir bien des pièces justificatives de son travail; la plupart seraient la confirmation des faits qu'il raconte, le moins grand nombre contiendrait la rectification de ses assertions. Le défaut de cet ouvrage, s'il en a un, c'est l'esprit que j'ai désigné plus haut sous le nom d'esprit iinlional français.

40t> RECUEIL DE DOCUMENTS (1848-1858).

Je VOUS envoie ci-joint un passage des notes que j'ai écrites en ce temps-là et qui ont une certaine valeur historique*. Le contenu de mon rapport a trait à l'un des moments les plus importants de l'entreprise insensée que Napoléon a tentée en 1812, entreprise dont le peu de consistance ne m'a pas, Dieu merci, échappé un seul instant. Je suis convaincu que Napoléon pensait et voulait ce qu'il m'a dit, et que Thiers a tout à fait raison d'appeler la campagne de Moscou la suite d' « un entraînement » , d'une succession logique de faits matériels. Si Napoléon avait poursuivi son plan, iî n'en aurait pas moins péri, car, quelque hahiles que soient les hommes, il y a encore quelque chose de plus fort qu'eux : c'est la force des choses, qui est toujours d'accord avec le bon sens.

Fin septembre 1856.

1924. Dans une lettre précédente (18 du même mois, n" 1923), j'ai tracé une esquisse de 1' « alliance franco-anglaise» et indiqué ce qu'elle renferme. Je n'ai rien à en retrancher, et je ne crains qu'une chose, c'est que mes pressentiments au sujet des suites naturelles de ces fantasmagories politiques ne soient que trop confirmés. Aujourd'hui, je parle d'un épisode du drame outrageant qui est issu sous le nom d'affaires d'Italie du protocole des conférences de Paris du 8 avril, qui viole les lois les plus importantes de la vie nationale et qui a la portée d'une atteinte directe à la vie et à la prospérité de l'Autriche. Les plus mauvaises situations sont toujours celles où l'on viole le droit en y enti^ant et qui donnent inévitablement le caractère de la faiblesse à ceux qui ne les acceptent pas. C'est dans une situation de ce genre que les deux puissances maritimes mettent notre Empire dans le différend survenu avec le Roi de Naples **.

* Ces notes concordent peut-être avec celles que le prince de Metternicb a fait entrer plus tard dans son Autobiographie. Voir tome I, p. 119 ss.

(Note de l'Editeur.)

** L'Angleterre et la France demandaient au Roi une amnistie générale et différentes réformes dans l'administration de l'État ; l'AutricIie appuya ces demandes sans succès. (Note de C Editeur.)

Dans la marche des deux puissances maritimes, rien n'est obscur pour moi, et je puis tout m'expliquer. Ce qu'on pourrait y trouver d'équivoque devient clair grâce aux idées politiques de lord Palmerston etau besoin qu'éprouve l'Empereur }^apoléon de ne pas rompre avec 1 Angleterre. Mais combien ces fâcheux éléments ne pèsent-ils pas sur notre vie morale et politique ! Gomment pouvons-nous conserver nos possessions au delà des Alpes si dans les provinces de la Péninsule la manière de gouverner dépend des décisions de ces deux tuteurs, et si l'apparition de flottes destinées à protéger les sujets des puissances auxquelles ces flottes appartiennent fait craindre V explosion d'une révolution amenée par leurs menaces? Y a-t-il là autre chose que la transformation de \a fable du loup et de l'agneau en une épopée politique? Il était réservé à l'époque actuelle de voir éclore une entreprise de ce genre.

La situation est d'un mauvais augure pour la confiance que Louis-Napoléon pourrait être tenté d'avoir dans sa propre l)Osition. Sur le terrain du désordre moral, il se sent et doit se sentir plus faible que le Cabinet anglais. Ce dernier peut plutôt se permettre encore des licences sur ce terrain. La position de la Couronne anglaise est tout autre que celle de l'/mperii redivivi français. L'esprit du peuple anglais ne ressemble pas à celui du peuple français; les situations sont entièrement différentes dans les deux pays. Louis-Napoléon ne peut pas, comme lord Palmerston, faire du libéralisme sans danger; d'autre part, il ne veut et ne peut pas rompre à cause d'un mcident comme la question italienne d'aujourd'hui, qui en France trouve de l'écho chez tous les partis dans le sens national proprement dit. La rupture éclatera à une époque qu'on ne peut pas encore déterminer, à propos de questions tout autres. Mais que de choses pourront encore s'en aller en poussière avant ce dies irœ, sous l'enseigne de l'entente cordiale franco-anglaise !

Vienne, le 2G octobre 1856.

1925. Arrivé ici hier soir, j'espère vous voir bientôt; mais je devance ce moment pour vous raconter l'anecdote suivante :

Pendant les trois jours que j'ai passés à Dresde, l'envoyé de Prusse dans cette ville a été chargé par le Roi de me demander ce que je pense de l'affaire de Neufchâtel.

A cette question, je n'ai pu répondre que ceci : c'est que je devais nécessairement considérer cette affaire comme un signe du temps, partant comme un malheur, et, à cause du principe qui est en jeu et du peu d'importance matérielle de l'objet, comme un sérieux embarras pour le Roi.

« Le Roi, me répondit là-dessus le comte de Redern, partage vos sentiments ; aussi est-il disposé à mettre bientôt fin à ce fâcheux incident par tous les moyens en son pouvoir. Les vues du Roi (ceci entre nous) tendent à trancher les questions outrageantes dont la solution s'impose à lui aux conditions suivantes :

(( 1° Malgré sa renonciation à ses droits souverains sur la principauté, il gardera la propriété de ses domaines;

« 2" Il gardera à perpétuité le titre de prince de Neufchâtel et de Valengin ;

« 3° Les royalistes arrêtés seront immédiatement mis en liberté.

« Le Roi désirerait savoir ce que vous pensez de cela.

« — Je n'hésite pas, ai-je répondu au comte de Redern, à exprimer mon sentiment personnel sur les désirs du Roi. Avant tout, je féliciterai le Roi de se débarrasser de la principauté de Neufchâtel.

« Ad \. Le Roi a le droit incontestable de garder la possession de ses propriétés personnelles. Mais il doit s'en défaire aussi vite que possible, car il ne peut pas garder des biens fonciers dans le pays.

« Ad 2. Gela est une affaire de fantaisie. Au fond, le titre de prince de Neufchâtel et de Valengin n'a pas plus d'importance que celui de Roi de Jérusalem, que possèdent l'Empereur d'Autriche et le Roi de Sardaigne; si l'on peut remarquer quelque différence entre ces titres, elle se borne à celle qui tient à la valeur historique de l'objet. Si le Roi veut donner suite à cette fantaisie, — sans doute il ne la poussera pas jusqu'à rompre toute entente, — son meilleur argument à invo-

quer sera le titre de Roi de Chypre porté par le Roi de Sardaigne.

« Ad 3. Gela est une affaire de conscience; à mon avis, il faut obtenir ce résultat, malgré l'autorité du fait accompli, qui est si puissante de nos jours. •.>

A l'heure même de mon départ de Dresde, lorsque j'étais déjà à la gare, le comte de Redern a reçu de Berlin une dépêche par laquelle il était invité à me dire que si le ministre de Manteuffel pouvait encore me trouver à Dresde, il s'y rendrait aussitôt sur l'ordre du Roi. J'ai, comme de raison, exprimé le regret que j'éprouvais à ne plus pouvoir quitter la gare pour retourner dans la ville.

Metternich au comte de Nesselrode.

Vienne, le 28 octobre 1856.

1926. Le sort a voulu qu'au lieu de me ménager le bonheur de vous rencontrer face à face, c'est de Vienne à Saint- Pétersbourg que je me vois obligé de vous adresser des paroles d'une amitié que, j'en suis sûr, vous regardez comme invulnérable. Ce dont j'ai lintime conviction, c'est que si nous nous étions rencontrés, nous n'eussions échangé entre nous qu'une seule et même pensée. Remettons, si Dieu nous vient en aide, notre rencontre personnelle à l'année prochaine. Si rien ne s'y oppose, vous me trouverez aux bords du Rhin; vous irez à Kissingen, et nous nous verrons. Des circonstances que je n'ai pas su vaincre m'ont retenu cette année dans mes propriétés en Bohême. J'en ai gémi, mais ce ne sont pas les regrets qui changent les positions. Vous, mon cher comte, vous occupez la première place dans l'ordre de ce stérile sentiment.

L'année 1856 complète la moitié d'un siècle de bonne et franche amitié entre nous. Acteurs ou témoins des événements qui ont signalé ce long espace de temps, rien dans leur cours n'est ignoré de nous, et ma conscience me dit que vous et moi sommes en droit de regarder en face le bien et le mal que la raison et les faiblesses humaines ont imprimés à la marche

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des événements. Nul ne peut nous disputer le droit au repos! Je ne doute pas que vous saurez en jouir, comme je sais apprécier moi-même le repos que le sort m'a accordé.

Que Dieu vous ait en sa sainte grâce, et qu'il me permette de vous assurer encore de vive voix des sentiments que je vous porte et que je me dispense de qualifier.

Metternicli ;i la duchesse de Sagan.

Vienne, le 17 mars 1857.

L927. Vous êtes remuée par les Mémoires de Marniont; voici l'effet qu'ils produisent sur moi. Je leur accorde une certaine valeur historique ; cette valeur porte surtout sur l'individualité de Napoléon, et à cet égard ils ont pour moi personnellement le mérite de me confirmer dans le sentiment que (plus sans doute qu'aucun étranger et plus que, à des exceptions près, la masse des Français) — j'ai su reconnaître les immenses facultés ainsi que les causes qui ont développé les qualités dont était douée et affligée cette prodigieuse figure! Quant à l'auteur des Mémoires, je le considère comme s'étant suicidé.

Je résume mes impressions de lecteur dans ce double jugement. Tout ce qui en dépasse les limites ne m'effleure même pas

L'époque des Mémoires, qui toujours précède ou accompagne celle de l'histoire sérieuse, est aujourd'hui arrivée. Dans le nombre, ceux du Roi Joseph occupent sans contredit la première place. La vérité se faisant toujours droit, c'est à ï individualité de Napoléon que se rattachent tous les fils.

Les Mémoires de Marquant forment l'un de ces fils, et c'est à cela que se borne la valeur de l'ouvrage.

J'attends avec intérêt que les volumes de VHistoire du Co7isulat et de l'Empire, par M. Thiers, voient le jour. Thiers a les qualités qui constituent un historien; c'est dès lors vers lui que je tourne mes regards plutôt que vers les faiseurs de

Mémoires. Que sont devenus aujourd'hui ceux de Sainte- Hélène?

Metternich au comte de BuoI, à Vienne.

Vienne, le 24 mars 1857.

1928. Lord Stanhope (ci-devant lord Mahon) est un personnage fort marquant par son esprit et sa position sociale.

Je pense comme lui sur la situation des choses en Angleterre. Savoir ce qui arrivera du brouhaha du jour est impossible; il n'en est pas de même des conséquences qu'aura la chute ou le triomphe de lord Palmerston. Dans le premier cas, la question formulée en 1848 et 1840 par le duc de Wellington : « Gomment pourra-t-on conduire l'administration? » rentrera dans son droit. Si je me permettais une rectification de la phrase, je changerais le mot « comment » en « qui » ; car c'est un chef de Cabinet, apte à jouer ce rôle, qui semble faire défaut, si lord Palmerston tombe et s'il se met à la tète de l'opposition. Dans l'autre cas, c'est-à-dire si lord Palmerston triomphe, oii s'arrêtera la politique excitante et insolente de l'inventeur de cette double politique qu'il sait conduire de front, et qui, tantôt conservatriceybr /lomç consumption, tantôt révolutionnaire for exportation, constitue un système qui trouve une application plus rationnelle dans l'industrie manufacturière de l'Angleterre que dans sa politique ou dans toute politique quelconque ?

Lord Stanhope a laison de compter sur le bon sens et sur l'esprit conciliant de lord Elgin, Mais la partie est engagée entre l'Angleterre et la Chine ; celle-ci sera-t-elle également conciliante? Et si tel devait ne pas être le cas, qu'arrivera-t-il?

N'est-ce pas une chose curieuse que de voir la Chine arbitre de la paix de l'Europe, et en particulierde la paix politique et intérieure de la Grande-Bretagne?

24 mai 1857.

1929. Je vous ai promis de vous conher un deuxième

exemplaire des aphorismes* que j'ai soumis aux autorités centrales du Gouvernement de TEtat, à la fin de l'année 1844. Je tiens aujourd'hui ma parole, et j'ajoute quelques réflexions à mon envoi.

Avant les catastrophes de 1848 et de 1849, trois éléments jouaient le rôle principal en Hongrie : le trône, le pays et la Consliiutio avita. De ces éléments il n'existe plus aujourd'hui que les deux premiers; le troisième, la constitution, a disparu dans la révolte.

Sur ^uz pèse la responsabilité du fait? Pèse-t-elle sur la Couronne ou sur le pays? Elle pèse sans contredit sur le pays et, si l'on veut, sur ceux qui le représentaient alors. Pour mettre cette vérité en pleine lumière, il suffit de prendre connaissance des propositions royales par lesquelles a été ouverte la diète hongroise de 1847, et des aphorismes dans lesquels l'esprit et les sentiments qui animaient le Gouvernement se trouvent affirmés nettement. Ce n'est pas le renversement de la constitution que voulaient le Roi et ses conseillers, mais sa réforme dans le vrai sens du mot. Ce n'est pas le Roi, mais la Diète qui a proposé de remplacer la Constitutio avita par une constitution nouvelle; c'est également aux représentants de la Diète qu'il faut imputer d'avoir détruit par la révolte ouverte le lien indissoluble que la nouveau mécanisme politique n'avait pas encore osé rompre entre la dynastie et la couronne de Hongrie.

Il est superflu aujourd'hui de revenir sur la valeur intrinsèque plus ou moins grande de l'ancienne constitution, sur les droits et les devoirs qui en dérivaient pour la Couronne et pour le pays, sur ses chances de vitalité. Ce n'est pas de ce qui a cessé d'être que l'Empereur doit s'occuper. Sa tâche et celle de son Gouvernement se bornent à prendre en considération ce qui est!

Cela me ramène à mon court travail de 1844. Ce travail reposait sur la base de l'état de choses tel qu'il existait avant le mois de mars. Ce que le flot révolutionnaire n"a pas emporté trouve néanmoins aussi une place dans les aphorismes.

* Imprimés dans le tome VII, page 52. [Note de l'Éditeur.)

Ce qui mérite encore aujourd'hui quelque attention, c'est ce que je disais de l'esprit hongrois et de la classification des partis. Cet esprit se trouve sans doute paralysé par la disparition de la forme constitutionnelle du pays, mais il n'est pas éteint pour cela et trouve un aliment dans des souvenii's historiques facultatifs et dans la vive sensibilité de la race hongroise, ainsi que dans l'agitation morale et Immorale dont souffre toute la société humaine.

Les événements de 1848 et de 1841) ont fatalement développé l'idée de l'unité de l'Empire, par opposition à son morcellement, à la suite de la destruction des formes légales antérieures qui s'opposaient à l'idée d'unité.

Une conception fausse en réalité, parce qu'elle est trop tranchante, de l'idée en question fournit bien des aliments au développement de l'esprit d'opposition.

L'unité est une condition essentielle de la vie de l'État; l'idée qui y répond se trouve exprimée par le mot « Empire » .

Envisagée au point de vue pratique, l'unité n'exclut pas l'admission.d'une certaine diversité. Tout dépend ici de l'application des deux idées : de celle de Tidée d'unité au pouvoir gouvernemental et législatif, et de celle de diversité aux mesures gouvernementales relatives aux conditions différentes qui dérivent de questions de climat, du degré plus ou moins grand de civilisation des parties de l'Empire.

Aucun Empire du continent européen, pas même la Russie, bien qu'elle soit à la fois européenne et asiatique, ne présente plus de différences intérieures que l'Empire d'Autriche. Aucun n'est donc plus fondé à demander la prise en considération sérieuse de ces différences.

De son côté, Tinfluence de l'histoire sur l'esprit des peuples joue toujours un rôle dans les sentiments de ces derniers. C'est ce qui arrive également en Hongrie. Ce pays a une histoire qui remonte à mille ans et qui explique tout naturellement ses prétentions à l'autonomie nationale. Aussi ai-je cru devoir tenir compte, dans mes aphorisme», de l'esprit séparatiste qui le travaille, et maintenant que les situations ont subi des modi-

Ali RECUEIL DE DOCUMENTS (1848-1858).

fications si profondes, je ne saurais rien retrancher ni rien ajouter à ce que j'ai dit en 1844.

Une circonstance particulière devait donner plus tard un nouvel essor au sentiment national hongrois, qui avait été vivement excité par les idées de réforme de l'Empereur Joseph II. Je veux parler du fait que le mot même d'Empire d'Autriche n'existait pas avant le moment où l'Empereur François a déposé la dignité de chef du Saint-Empire et pris le titre d'Empereur d'Autriche.

Il en est résulté que, pendant qu'il portait la couronne de l'Empire romain-allemand, le chef de la maison d'Autriche a toujours pris le titre de Roi de Hongrie, de Bohême, etc., titre dans lequel l'unité des parties du vaste domaine de la maison d'Autriche devait apparaître nécessairement sous la forme d'une union personnelle. Par suite de l'adoption d'un titre que cet ensemVjle de pays n'avait pas autrefois, la couronne de Hongrie fut abaissée d'un degré. Que cet événement purement formel ait fait une vive impression en Hongrie, ne fût-ce que par suite de la vanité propre à la nation, c'est là un fait tout naturel, mais qui n'aurait même pas besoin d'être mentionné si le pays avait été réellement gouverné, comme cela aurait dû être.

Je termine cette lettre, qui n'a d'autre but que de tirer une ligne de démarcation entre ce qui est }nort en ce qui concerne la situation de la Hongrie et ce qui est encore vivant, tandis que les deux éléments existaient encore dans toute leur force au moment où j'écrivais les aphorismes en 1844. Je me permets d'exprimer encore un vœu patriotique. Le voici en peu de mots.

Je voudrais que l'idée de l'unité du corps politique autrichien fût toujours maintenue dans les hautes régions gouvernementales comme étant la seule applicable à cet Empire. Mais il ne faudrait pas qu'on y oubliât d'avoir toujours présente à l'esprit la nécessité de tenir compte de considération.-^ locales inspirées par la différence du degré de culture des différents pays.

En 1850, alors que j'étais loin d'ici, j'ai exprimé mon senti-

SUR LES EVENEMENTS POLITIQUES DU JOUR (l857). 415

ment au prince de Scliwarzenberg. Voici ce que je lui écrivais : (t Là où il faut compter avec des différences réellement existantes, le Gouvernement impérial doit se garder d'avoir l'air de germaniser. »

Recevez l'assurance de ma vieille amitié, et pardonnez-moi ces énonciations confidentielles d'un mort.

Metternich à Lady Westmoreland.

Vienne, ce 4 avril 1857.

1950. Je me permets d'appeler votre attention sur un fait d'un intérêt particulier pour nous autres, qui, malgré la différence d'âge qui existe entre nous, avons été témoins ou acteurs dans des temps qui, plus que ceux où nous vivons, portent un caractère sévère et, si vous le voulez, même héroïque, tandis qu'une empreinte fantastique couvre les affaires dans l'ère présente. J'entends parler de l'époque qui a signalé la chute du premier Empire français.

L'histoire passe toujours par deux phases. La première est celle où elle se fait; la seconde, celle où elle peut être écrite : ces époques ne sauraient être confondues par les esprits droits, tandis qu'elles le sont souvent par ceux chez lesquels prédominent la légèreté et le manque de patience, cette grande et utile qualité qui a toute la valeur d'un don du Ciel ! La mesure du temps est en rapport direct avec la gravité des sujets historiques; plus le poids du sujet est lourd, plus l'espace qui doit séparer l'action de l'histoire devient grand.

Pour que l'histoire d'une époque soit sérieusement écrite, il faut que son terme puisse être signalé : pour rendre ma pensée claire par un exemple , arrêtez-vous à la différence qui existerait entre l'œuvre de deux auteurs dont l'un entreprendrait l'histoire de la Révolution et dont l'autre s'arrêterait à décrire seulement une des j) ha ses de cette Révolution. Ce qui n'est pas arrivé à un terme précis n'est pas fini , tandis que l'épisode après lequel la toile est tombée peut être raconté, apprécié et jugé. Dès lors, l'histoire de la révolution de 178î> ne

peut être écrite , parce qu'elle n'est pas encore arrivée à son terme, malgré les soixante-huit années de sa venue au monde, tandis que certains épisodes du grand drame sont à la disposition des historiens sérieux. L'une des phases disponibles a sans doute été celle du premier Empire français, et c'est à l'œuvre de M. Thiers que j'arrive après une longue et pédantesque phraséologie.

Vous qui prenez sans doute connaissance du travail de M. Thiers, vous lui rendrez cette justice d'être une œuvre sérieuse, laquelle (au gallicanisme près, qui appartient forcément à la nationalité de l'auteur, mais que celui-ci a singulièrement mitigé) tient compte de la vérité de cette première des conditions qui constituent un historien.

Eh bien, je ne saurais m'empêcher de vous rendre compte d'un fait que je qualifie de curieux sous la plume de M. Thiers. Ce fait est le suivant, et il porte sur le quinzième volume de V Histoire du Consulat et de l'Empire, c'est-à-dire sur le volume qui vient de paraître tout à l'heure.

Ce volume commence avec l'année 1813 et finit par le récit de la hataille de Baulzen. 11 embrasse ainsi l'époque la plus sérieuse de ma vie publique, celle où je me suis trouvé placé, en ma qualité de chef du Cabinet, sous le poids de la plus CTj^ave — d une double — responsabilité, celle de sauver l'Empire dont la destinée m'était confiée dans le plus prochain avenir, et de servir en même temps la cause de l'Europe tout entière. A l'immense difficulté d'une tâche pareille s'est trouvée jointe celle de n'avoir à disposer que des débris de la puissance autrichienne , réduite à sa plus faible valeur par vingt années de guerres mal conduites, ce dont la paix de 1809 avait démontré les dernières conséquences. Un embarras non moins grand pour le Cabinet, c'était la pression qui des deux parts, de celle de Napoléon battu et de celle des puissances victorieuses, s'exerçait sur la décision de l'Autriche, désarmée et seulement en voie d'armement, mais pourtant appelée par la force même des choses, soit en considération de son propre intérêt, soit par suite de la position géographique de l'Empire, à entrer en lice à la prochaine réouverture de la campagne

dans Tannée qui venait seulement de commencer. Ajoutez à ces difficultés la direction toute révolutionnaire qu'avait prise l'esprit national allemand, lequel était resté étranger à nos pays qui, par-dessus tout, étaient livrés au sentiment d'une fatigue profonde : ajoutez encore à cette position complexe ma récente entrée dans le ministère, lajeunesserelativede mon âge dans un Gouvernement où les habitudes étaient vieilles, et vous comprendrez que ce n'est que Taide de la conscience et le sentiment du devoir qui ont pu me soutenir. Et encore à quoi eussent pu me servir ces éléments moraux, si je n'avais possédé la confiance personnelle et entière de mon Maître?

C'est après vous avoir placée en face de la situation la plus difficile qu'une phase quelconque de l'histoire puisse réserver à l'action d'un chef de Cabinet , que j'arrive à ce que je regarde comme curieux dans l'ouvrage de M. Tliiers. Ce n'est pas dans une œnwre française que jamais je me serais attendu à trouver un compte rendu véridique de la marche de la politique autrichienne entre les années 1812 et 1813, et bien moins encore sous la plume de M. Thiers, que je n'ai jamais vu que dans deux fort courtes rencontres et dont j'ai été l'adversaire décidé dans le cours de ses différents ministères. Dans les dernières années, cette question m'a été fort souvent adressée par des hommes sérieux : « N'écrivez-vous pas? » — Ma réponse uniforme a été celle-ci : « Tout ce rpie je pourrais écrire est consigné dans les archives, et il appartiendra aux historiens futurs d'en tirer parti. »

Aujourd'hui, je puis renvoyer au quinzième volume de M. Thiers ceux qui seraient curieux de s'orienter. 11 me reste à attendre ce qu'apportera le seizième, qui est annoncé pour le mois de juin prochain , et je possède le don de la patience *.

Mutternich à la duchesse de Sagan.

Vienne, ce 13 avril 1857.

1951. Le quinzième volume de l'histoire de M. Thiers, au

* Voir les lignes écrites par Mt- tteinicli au sujet du tome XV de rouvra;e de M. Thiers, dans la note de la page 253, tome l•^

contenu duquel je rends une pleine justice , ma engagé à un recours aux archives qui renferment les actes des années 1813 et 1814, et cela dans l'intérêt de la vérité historique.

La recherche que je voue aux actes officiels d'une époque dans la confection de laquelle je me regarde comme un ouvrier, me conduit à de curieuses expériences. Je place à leur tête celle de trouver combien le souvenir des hommes est renfermé dans des limites étroites. En ouvrant l'un des premiers dossiers du grand procès, il m'est tombé sous les yeux un Moniteur du 5 octobre 1813, — d une date si rapprochée de la bataille de Leipzig. La feuille contient un rapport de M. de Bassano à l'Empereur, avec une foule d'annexés qui formeraient aisément un volume in-8'' de 250 à 300 pages. Je ne me suis point rappelé l'existence de ce Moniteur, qui place la question du procès en une telle évidence qu'avec de bien légers ajoutés il suffit de sa lecture pour mettre les juges dans le cas de formuler le verdict. La feuille du Moniteur est tellement couverte de remarques que j'ai consignées au crayon sur les marges lorsque j'en ai fait la première lecture, que, pour rendre compte à l'Europe de mes impressions et de ma pensée sur la situation, il suffirait de copier à l'encre mes paroles exprimées avec un détestable crayon. Je sei'ais prêt — s'il le fallait — à engager le pari qu'il n'y a pas dix personnes qui se souviennent de l'existence de ce Moniteur du 5 octobre 1813, qui dit tout! M. Thiers, pour écrire son histoire politique et morale des huit premiers mois de cette année mémorable , n'a pas eu besoin assurément de consulter d'autres actes pour rester vrai dans ses récits.

Metternich à Thiers.

Jotannisberg, le 4 août 1857.

1052. C'est en mon nom et au nom de tous les miens que je vous offre de sincères remercîments pour les moments que vous avez bien voulu passer parmi nous.

Vous aurez emporté d'ici — je me permets de le croire —

SUR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (l857). 419

des impressions de calme et de repos. La localité elle-même porte à ce sentiment; la vue dont y jouissent ceux qui ont des yeux pour voir, s'étend sur un horizon immense et sur un fleuve dont le cours tranquille n'est pas dépourvu d'animation. Tout dans cet aspect fait naître des idées différentes de celles qui troublent la vie dans les capitales et y produisent un mouvement social désordonné. Vous comprendrez qu'un pareil séjour doit me convenir, et je ne suis point surpris que, malgré votre jeunesse, votre impression se rencontre à cet é^jard avec celle d'un octogénaire. En mettant un terme à ma longue vie sur les planches du théâtre qui s'appelle le monde politique, et en me retirant dans une loge , celle que le sort a mise à ma disposition me convient parfaitement. Elle sera toujours ouverte à mes amis; les porteurs àismes* sont seuls consignés à la porte du château.

Metternich à lord Brougham.

Joliannisbeig, le 15 septembre 1857.

1933. Vous connaissez le charme que, pendant de longues années déjà, m'a fait éprouver le contact avec vous. Les distances sont à cet égard des obstacles qui croissent avec l'âge des hommes. Dans la vieillesse , il arrive de deux choses l'une , ou les hommes ne bougent plus , ou , s'ils ont encore la faculté de se mouvoir, ce n'est plus alors qu'à l'instar des pendules qu'ils se transportent d'un lieu à l'autre sans changer de direction. C'est ainsi que vous suivez celle du nord au midi, tandis que je vais de l'est à l'ouest, sans que ces directions se croisent.

J'aurais bien des lumières à puiser dans votre connaissance des choses, où il me manque ce qui constitue le véritable savoir. Dispensé de tout ce qui mérite la qualification d' « affaires " , je vis dans le passé , et ma vue porte sur l'avenir.

Quel sera l'avenir de l'Europe? Ce ne sont pas les condi-

* Le prince exprime en toute occasion son aversion contre Vitmr. On en trouvera l'explication dans les lignes aphoristiijues fju'il consac^re à ces deux syllabes. Voir la page o7i, t. VII. {Note de l'Éditeur.)

tions dans lesquelles le corps social se trouve placé aujourd'hui, et qui ne constituent en réalité qu'une époque de transition, qui peuvent me servir de base pour ce calcul. Je me sens ainsi privé de ce qui pour moi a la valeur d'un élément de la vie morale. Peut-être en savez-vous plus que moi à ce sujet.

Il y a une trentaine d'années que j'ai écrit les paroles suivantes :

a On parle à^ affaires orientales, qui ne méritent pas cette qualification et livrent les esprits à des erreurs dangereuses qui les entraînent dans de fausses directions. Quand un jour se présentera une affaire orientale véritable, si elle n'est pas étouffée dans son germe, elle pourra tourner pour l'Europe en une cause de désordres tels, que le cri de sauve qui peut pourra en résulter. » Ce cas ne peut-il point se présenter aujourd'hui?

Vieil homme d'ordre dont la pensée a toujours été conservatrice (ce mot pris dans sa véritable acception), et qui a su toujours subordonner les questions de détail à celles d'un intérêt commun, je forme aujourd'hui les meilleurs vœux pour que la puissance anglaise devienne, dans les voies les plus courtes et les plus décisives, maîtresse du bouleversement qui s'est fait jour dans le véritable Orient. Quels sont à cet égard les moyens et les chances?

Ce n'est pas dans mes vignobles (dont par parenthèse l'aspect est merveilleux cette année) ni dans le vaste horizon que domine ma vue du haut de mon château, qu'il m'est permis de puiser un élément apte à des calculs et pouvant dès lors servir de base à mon faible entendement et de soutien à ma bonne volonté.

Je vois passer journellement sous mes fenêtres des milliers de touristes. Peut-être le sort me favorisera-t-il assez pour qu'un jour vous soyez de leur nombre.

Metternich au comte de BuoI, à Vienne.

Vienne, le 25 mars 1858.

1954. Mon sentiment à l'égard de la situation est sévère , €t cela, en particulier, parce qu'elle n'offre point de base sur

laquelle il soit possible d'asseoir un calcul. Ce qui ne saurait être mis en doute, c'est le désir des hommes qui se trouvent au pouvoir, en France et en Angleterre, de maintenir entre les deux pays ce qu'il leur sera possible de sauver des apparences qualifiées sous le règne de Louis- Phihppe cYentente cordiale, et sous celui de Louis-Napoléon, d'alliance entre les deux Empires. Le succès répondra-t-il aux efforts des Cabinets? Les chances ne me paraissent guère placées en faveur de l'entreprise; nos vœux doivent être dirigés contre tout ce qui porterait le caractère d'une rupture entre les prétendus alliés et jetterait un incommensuralde désarroi entre les autres corps politiques si déplorablement désunis entre eux.

Louis-Napoléon a, selon ma conviction, commis de bien graves fautes dans ces derniers temps.

Li'infa tant ion est une faiblesse, et je ne trouve pas d'autre mot pour qualifier la fausse direction dans laquelle le napoléonisme s'est engagé. Entre le self-government et la self-adoration il y a une notable différence, et ni la France, ni ce qui n'est pas la France, ne sont disposés à se livrer à l'adoration des Napoléon !

Nul n'est plus disposé que moi à reconnaître les grandes qualités que possède le neveu de l'oncle, aux qualités duquel j'ai également su rendre justice. Ce sont les fortes lumières qui donnent les fortes ombres, et tel est dès lors aussi le cas des Napoléon. Ces effets d'optique exercent indubitablement aujourd'hui une grande influence sur le sentiment public en Angleterre, dont le comte Apponyi tient compte ajuste titre.

Quant à notre position, mon cher comte, il serait dangereux de se cacher qu'elle est éminemment difficile. Tenonsnous ferme sur la base de la vérité; manifestons hautement ceci, que l'Autriche ne cherche et ne veut rien pour elle que ce que toute puissance doit également vouloir, c'est-à-dire la paix intérieure des États et des relations internationales, sans lesquelles cette paix ne saurait exister. Faites ressortir cette autre vérité, que tout conflit vrai ou supposé qui aurait un caractère politique proprement dit, est, dans la position où se

trouvent toutes les puissances, une faute et un danger incalculable dans ses conséquences. Attachez-vous surtout à faire clore dans le plus bref délai possible les questions, — toutes de chicane, — qui occupent encore le champ politique. Ce sont les conseils que je me donnerais si j'étais à la place si importante et si difficile que vous occupez, et que je vous donne dès lors, avec la force et la franchise de ma conscience et la conviction que vous n'avez pas besoin de conseils.

Les récents événements de Padoue et de Venise (symptômes et non causes de l'existence du mal) vous donneront le moyen d'insister à Paris pour que l'on cesse d'y caresser une fantasmagorie qui tourne plutôt en un danger pour l'Empereur des Français que pour le Roi du Royaume lombard- vénitien. On devra finir par comprendre, par exemple, que V ovation faite à Orsini a été, soit une faute d'entraînement, soit une erreur de calcul dont le poids est retombé surtout sur la tête de Napoléon.

Ce 12 avril 1858.

1955. Votre impression sur la déplorable position dans laquelle se trouvent engagés les intérêts les plus sérieux de la société et de la politique proprement dite, ne diffère pas de la mienne. Vous ressentez à son égard ce que je ressens moi-même; vous voulez ce que je veux dans l'intérêt du repos social et de l'ordre politique, et votre vue, aussi peu que la mienne, ne saurait percer les brouillards qui recouvrent les conséquences d'un état de choses tout à fait anormal. Naviguer au milieu de conditions pareilles est une entreprise difficile, et la tâche du timonier compte au nombre des plus pénibles. Les voiles du navire doivent être serrées; ce qui doit occuper avant tout le capitaine, c'est le soin de ne pas perdre la direction du voyage et de s'armer contre les cas imprévus. Telle est votre situation, telle est votre tâche.

J'ai vu par vos directions à M. de Hubner que vous vous êtes expliqué envers M. de Bourqueney dans un sens entièrement conforme à l'exposé que j'ai cru devoir lui faire, quand il est venu prendre congé de moi la veille de son départ pour

SUR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (l858). 423

Paris, de mes impressions sur les voies évidemment fausses dans lesquelles s'est engagé son Maître.

Le sens de vos paroles et des miennes a certes été le même; placés tous deux dans des positions différentes, Texposé de mon sentiment a sans doute porté un caractère plus prononcé que n'a pu être votre manifestation. Vous en trouverez la preuve dans les termes que je vais consigner dans cette lettre. Voici ce que j'ai dit à M. de Bourqueney :

« Lorsque les phases par lesquelles a passé le procès d'Orsini et compagnie sont arrivées à ma connaissance, elles ont influencé le jugement que j'ai porté sur l'attitude de Louis- Napoléon et que vous connaissez mieux que personne. J'ai conçu des doutes sur la valeur de mes impressions. Depuis la publication de la seconde lettre de l'assassin et le silence que garde le Gouvernement français, — c'est-à-dire le silence que garde l'Empereur, — je suis livré à des doutes sur ce qui m'est resté de confiance, et je ne trouve qu'un mot pour vous rendre ma pensée actuelle. Je crains que Louis-Napoléon ne soit en proie à de Vinfatuation; je m'arrête à ce mot, parce qu'il admet le retour à une situation meilleure, et il me reste dès lors l'espoir d'un retour vers de meilleures inspirations. » ^L de Bourqueney m'a religieusement écouté.

« Vous vous rendez à Paris; utilisez votre séjour pour faire comprendre à qui de droit que l'Europe ne saurait ployer sous ce qui ne serait qu'un mauvais jeu. Qu'il soit mis un terme à ce qui est qualifié d'affaires politiques en instance et qui, en réalité, ne sont que des questions de chicane. Qu'il en soit de même de ce qui porte le nom de Congrès de Paris, et tend évidemment à faire tourner en une institution privée de sens pratique une forme utile, si un même esprit anime ceux qui entendent l'utiliser en faveur d'une bonne et juste cause. Travaillez dans ce sens, et vous acquerrez de nouveaux gages de confiance. »

M. de Bourqueney s'est déclaré })énétré de la justesse de ma pensée. Il me semble assez d'accord avec mon appréciation de ce qui est qualifié Congrès de Paris, et des embarras qui sont inséparables d'une forme que M. de Bourqueney recon-

naît comme faussée par le fait de l'admission d'un État tel que le Piémont dans le conseil de Gouvernements qui seuls sont en mesure de représenter les intérêts généraux du monde.

La position où se trouve engagé celui-ci est éminemment dangereuse, et elle fait dès lors appel à tous les cœurs droits et à tous les esprits éclairés. J'ai été témoin des phases que l'Europe, et notre Empire en particulier, ont traversées dans le cours des dernières soixante et tant d'années. J'avoue n'en avoir pas rencontré une qui ait été plus menaçante pour la paix véritable et qui se soit moins prêtée à un calcul sérieux sur son issue définitive.

La seuleat titude que dans une situation pareille puisse prendre une grande puissance, c'est à^avoir raison dans ce quelle veut et de prouver quelle n'entend et ne veut pas autre chose, ni pour elle, ni pour le reste du monde.

Ce 8 mai 1858.

1936. Il vient de s'opérer un changement clair et positif dans la position du Gouvernement sarde; un changement dû à la fois aux erreurs sans mesure ni nombre dont s'est rendu coupable ce Gouvernement depuis les dernières années du règne de Charles-Albert, et aux errements qui signalent la marche que continue à suivre ce Gouvernement. Ce sont les relations qui ont existé entre le Piémont et la France républicaine pendant les années 1848 et 1849, et le déchirement du voile qui les avait recouvertes jusqu'à cejour, qui sont la cause du changement que je signale.

Contribuez à donner le coup de grâce à cette détestable boutique, et accordez à la plus prompte fin de ce qui va occuper la Conférence de Paris, la valeur d'un coup pareil. Celte fin devra délivrer l'Europe du scandale de voir une boutique inqualifiable siéger dans le rang des premières puissances.

Si j'ai un conseil à vous donner, c'est de ne toucher dans ce moment à rien de ce qui aurait la valeur d'une récrimination autrichienne contre le Gouvernement sarde. Notez dans vos comptes les griefs directs de notre Cour à la charge de ce

sur, T. ES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (l858). 425

Gouvernement, et inscrivez-y ces griefs sous la rubrique pot/?' viémoire. Ce sera après la fin des conférences et Texpulsion de fait de la Cour de Turin, qu'arrivera l'heure de faire valoir ce qui nous est dû. A chaque chose son droit et son opportunité. Ce n'est pas devant un aréopage où la Sardaigne occupe un siège qu'il serait de la dignité de l'Autriche d'aborder ses griefs particuliers contre la boutique en déroute et ses souteneurs d'aujourd'hui également plus que compromis. Laissez faire la force naturelle des choses et ne l'entravez pas dans sa marche et ses produits certains. Le quart d'heure de Rabelais sonnera sans que nous nous donnions la peine de tirer la corde de la cloche qui, là où tout est pourri, pourrait nous rester entre les mains.

INIetternich au cardinal Rausclier, à Vienne.

Vienne, le 16 mai 1858.

1937. Je suis parvenu à l'extrême limite de la vie terrestre. Il m'est bien permis dans ces conditions de jeter un coup d'œil impartial sur une période de soixante-neuf ans pendant laquelle je n'ai été que peu de temps simple spectateur et bien plus longtemps personnage agissant. Né avec l'amour de la vérité, je me suis laissé guider, pendant les longues luttes que j'ai traversées (et qui ne sont pas près de finir), par la conviction que l'origine de tous nos maux est « dans la révolte du incnsonge contre la vérités ; c'est cette conviction qui m'a tracé ma voie, la seule dans laquelle je pouvais marcher et. me plaire.

M'appuyant sur cette idée et ne la perdant jamais de vue, j'ai soutenu une longue lutte contre les mensonges, et je n'ai pas à me reprocher d'avoir jamais capitulé avec l'un ou avec l'autre.

Il est deux situations auxquelles la prééminence appartient dans la société humaine : ce sont celles que peuvent donner la carrière ecclésiastique et la carrière militaire. La première dispose de la chaire, la seconde du champ de bataille. Sur le premier terrain, la vérité morale se laisse défendre hautement ;

sur Je second, la puissance du fait s'exprime clairement. Il en est autrement des pouvoirs gouvernementaux ; dans ce qui leur est échu en partage, le terrain de la politique est à la fois le plus difficile et le plus ingrat à cultiver.

Le défenseur intelligent du droit sur ce terrain ne peut trouver de la force que dans le dicton parfaitement juste : « Fais ce que dois, advienne que pourra. » Ma conscience me dit que je n'ai jamais menti à cette devise.

D'après les lois ordinaires qui régissent la vie humaine. Votre Eminence a encore une longue et féconde carrière devant Elle. La mienne est terminée depuis longtemps; ce qui me reste, ce sont des souvenirs, des regards jetés sur le présent et des vœux pour l'avenir. De ces trois choses, la première est, je l'avoue sincèrement, celle qui me pèse le moins. La seule idée juste qu'on puisse se faire du temps actuel est celle qu'il constitue une période de transition. Le dénoûment et la limite extrême de périodes de ce genre, Dieu seul les connaît!

Metternich au comte de BuoI, à Vienne.

Vienne, le 2 juin 1858.

1938. Comme je me sers d'une autre main pour écrire l'exposé ci-joint, j'userai de la mienne pour y ajouter quelques mots.

Il me serait difficile de trouver le mot propre pour caractériser l'annexe. Elle n'aspire pas à la valeur d'un travail^ et elle est plus cependant qu'un simple exposé d'impressions. Ce à quoi j'attache le plus de valeur dans cet écrit, c'est aux deux faits historiques suivants : à celui que la confusion si dangereuse qui court le monde est le produit de la maladie du corps social, dont les embarras politiques ne sont qu'une conséquence; à celui que les difficultés toujours renaissantes dans les relations entre l'Autriche et la France sont en grande partie la conséquence d'un préjugé inextinguible, dont l'esprit français est empreint. Vous voudrez bien remarquer que c'est de la France dont je m'occupe avant tout autre corps politique,

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et cela, vu le fait, à l'égard duquel il ne faut pas se faire d'illusion, que c'est ce pays qui est et qui restera longtemps l'antre d'une confusion aussi dangereuse pour Inique pleine de maux pour l'Europe tout entière.

Qu'avons-nous à faire au milieu de cette situation, que vous qualifiez si bien par le mot darkness*'^. Cette question, je crois l'avoir signalée dans ces paroles de l'annexe, qu'à tout prix il soit mis un terme à ce qui n'est qu'un foyer de confusion politique, à Tusage du jeu personnel et dynastique du jour et d'un lendemain qui lui-même est couvert de brouillards. Dégagée de cette espèce de filet dans lequel se trouvent enlacés l'Autriche et avec elle tous les auti^es corps d'Etats, notre politique, la moins libre dâ toutes, et par cela même celle qui peut le plus facilement ^e rendre claire aux yeux de tous, — pourra se placer droit et ferme sur les bases où repose l'existence de notre Empire; lorsque nous serons rendus à nousmêmes, l'isolement dans lequel nous placent les liens qui nous privent de la liberté du mouvement, même du mouvement moral, deviendra pour nous une force et nous amènera des alliés.

Tel est le seul commentaire que je crois devoir joindre à ce que je vous prie de lire avec la bienveillance de l'amitié et de la confiance.

(Annexe du n» 193S.)

Je prends pour point de départ du présent exposé le mal qui pèse sur le monde. Il se résume dans le mot de révolution sociale, et dans l'immense perturbation qui en est la conséquence et qui paralyse tous les ressorts de la vie intérieure, politique et internationale des États; révolution à laquelle ni la paix générale ni la restauration du trône des Bourbons n'ont mis un terme. Ces deux événements, qui auraient dû se compléter dans leur intérêt commun, ont différé dans leurs résultats. La paix politique, cette grande œuvre de l'alliance, ayant été conçue et assise sur les bases immuables de la raison et du bon

* Obscurité. {Note de l'Édilcur.)

droit, et ayant dès lors répondu à l'intérêt de l'Europe entière comme à celui de chaque Etat en particulier, — une longue durée lui a été assurée. Il en a été autrement de la restauration du trône en France. Mal servie par les doctrines dont était entaché l'esprit de Louis XVIII et par le conflit des vues et des intérêts qui a faussé la marche de son Gouvernement, la Royauté restaurée est rentrée dans les errements d'une politique surannée, abstraite et directement opposée aux principes de l'alliance à laquelle celte Royauté a dû son appel à la vie.

Ce n'est pas sur la marche des événements que s'appuie aujourd'hui mon impression à l'égard des fautes commises par ce Gouvernement; elle s'est formée en moi dès les premiers pas que Louis XYIII a faits dans la direction fautive où la Restauration s'est immédiatement engagée, et que ma conscience m'a imposé le devoir de signaler au Roi dans le dernier et long entretien qu'il m'a accordé avant mon départ de Paris en 1814. « Votre Gouvernement, ai-je dit à Sa Majesté, est — et certes sans le vouloir — en train de reprendre en sousœuvre la Révolution de 1780. »

L'événement n'a que trop justifié ma prévision. Rien n'a réagi et n'aurait pu, en effet, réagir sur la Fiance elle-même et sur l'Europe entière d'une manière plus funeste que les errements dans lesquels s'est perdu le Trône légitime en France. La Restauration semble n'avoir vécu que pour imprimer le cachet de la légalité à des doctrines et à des actes qui, jusqu'à son avènement, avaient été privés de cette sanction.

Ce qui, en tout état de cause, est certain, c'est que V assimilation si dangereuse de la valeur des faits accomplis avec les produits d'une légalité justifiable date de l'époque de la Restauration.

Cela dit, je passe à une autre conséquence des fautes commises par le Gouvernement royal légitime, et dont les suites pèsent lourdement sur l'Europe. Je veux parler des relations politiques entre la France et l'Autriche.

L'esprit de Louis XVIII était largement empreint des qualités et des défauts qui composent l'esprit français, cet amal-

SLR LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU JOUR (l858). 429

game singulier de qualités sérieuses et d'une somme de légèreté qui fausse les actions et arrête la prévision. C'est sous rinfluence de cet esprit que la Royauté restaurée est immédiatement rentrée dans les errements d'une politique de rivalité supposée entre la France et TAutriche, en oubliant de tenir compte des changements que le temps et la force des choses avaient produits dans le cours de vingt-cinq années, de 1780 à 1814, dans les positions relatives des deux puissances. Pour signaler la portée des faux erremients auxquels s'est à cet égard livré le Gouvernement de la Restauration, il suffit de prendre en considération deux faits, nommément la distance qui sépare aujourd'hui les domames de ces deux grands corps politiques, dont les frontières se touchaient avant la Révolution, et la fixité des principes conservateurs qui forment la base de la politique et de l'existence même de notre Empire. Ce n'est assurément pas en retournant aux inspirations de la politique toujours voulante de la France, et aux inspirations de la rivalité surannée entre les Maisons de France et d'Autriche, sous les règnes de François I" et de liouis XIV, que la Royauté restaurée a bien servi sa propre cause.

Louis XVIII s'est trompé en évoquant à son aide un bien faux esprit politique. Ce qui sertla Révolution ne peut évidemment servir la cause de l'ordre. II a sans doute fallu une fort grande somme d'illusions et d'idées préconçues pour livrer ce prince et son Cabinet aux errements politiques qui ont si grandement influé sur le sort de la Restauration, Comment l'absurdité de l'idée de la rivalité supposée entre la France et l'Autriche n'a-t-elle point frappé le Cabinet français? Sur quelles bases le sentiment de l'Autriche aurait-il pu être fondé? L'Autriche n'avait certes rien à envier à la Royauté restaurée, tandis que tout ce que la France pouvait envier à l'Autriche était de nature à renforcer cette Royauté même.

La matière est ici épuisée, mon cher comte, et si je me suis arrêté à son objet, c'est que son nbsurdilé même exige que son existence, à cause de l'influence qu'une aussi profonde erreur exerce sur les relations entre les deux Empires, soit

prise en considération dans bien des circonstances. Il n'est pas juste de passer outre à l'égard de l'existence d'un mal, parce qu'il est logiquement entaché d'absurdité ; il faut admettre son existence pour savoir se conduire à son encontre. Tel est spécialement le cas de la rivalité entre l'Autriche et la France que les Gouvernements, quels qu'ils soient, entendent exploiter au profit des situations si diverses dans lesquelles ils sont condamnés à se mouvoir.

Dépouillons maintenant la vérité, dans la situation générale de l'Europe, du fard qui la couvre.

La lutte qui existe est engagée entre la Révolution sociale et les conditions de la paix véritable, qui n'est et ne peut être que le produit de l'ordre, et dès lors celui des principes sur lesquels repose l'ordre. Les différends politiques du jour ne sont qu'un jeu plus ou moins grossier. Pour s'assurer de cette vérité, il suffit de jeter un regard impartial sur la valeur réelle de ces différends.

Un malaise général pèse sur l'Europe. Le sentiment du besoin de repos est universel, mais chaque événement, quelque minime que puisse être sa valeur réelle, acquiert la valeur d'une entrave supposant à la réalisation de l'objet.

Le corps social paraît placé sous l'empire du sort d'Ahasvérus et du cri de Marche, marclie! sans but d'arrivée marqué ni même saisissable. Ce cri sort du foyer qui depuis soixanteneuf ans souffle le désordre dans toutes les directions du corps social.

La France, soulevée et brisée dans ses fondements, passe de transformation en transformation, et cherche en vain à rentrer dans un équilibre qu'elle a perdu et qui longtemps encore lui échappera.

Ce nest pas à vous que je pourrais me croire appelé à signaler les changements amenés par l'influence naturelle que la France, en proie à ce mal, exerce sur les autres pays. Ce que je vous conseille, c'est de ramener dans toutes les occasions les perturbations du jour à leur point de départ réel. Ce soin vous donnera le inoyen d'évaluer leur portée. Ce qui complique toutes les positions, c'est la confusion qui s'est infiltrée

dans les situations les plus simples et qui a tourné en un dangereux abus de mots. Il me suffira à ce sujet de signaler quelques qualifications en usage.

Les mots alliance, nationalité, droit, sont détournés de leur signification réelle et livrés à de bien dangereuses interprétations.

L idée d'une alliance n'est admissible que sous les règles généralement applicables à toute espèce de contrats entre pai'ties indépendantes et libres de leurs mouvements; tout contrat présuppose un objet, un point de départ et d'arrivée précis, et les limites dans lesquelles devra se renfermer Taction.

Existe-t-il un contrat pareil entre la France et la Grande- Bretagne? entre ces puissances et la Cour de Turin? Certes non. Quelle est dès lors la valeur admissible du mot alliés qui résonne dans l'Europe entière et égare les esprits?

Quelle valeur a celui de nationalité dans l'acception que lui accorde et que lui retire, selon ses convenances variables à l'excès, la diplomatie qui se qualifie de libérale?

Quelle valeur la plus rudimentaire serait-il possible d'attacber à l'usage que cette diplomatie se permet de faire dans bien des circonstances du mot de droit?

Rien, dans les habitudes du jour, ne repose ainsi sur une base définissable, et tout, à commencer par le bien, doit dès lors tourner en confusion et en des compromissions qui aboutissent à des déroutes.

Telle est l'une des principales raisons de la position dans laquelle les Etats se débattent aujourd'hui entre la vie et la mort. Dans aucun corps politique la situation générale ne tourne en une gène plus évidente que dans notre Empire, dont l'existence repose sur la diversité des races, sur les conséquences de sa position géographique et de son histoire, et qui, par conséquent, doit plus que tout autre corps politique ne pas s'écarter de conditions données, fixes et précises.

Ce n'est pas un traité de philosophie que j'entends ébaucher, ce sont des vérités que j'établis, et ma longue vie

i32 RECUEIL DE DOCUMENTS (1848-1858).

publique témoigne de la haute valeur que je leur ai toujours reconnue.

La tâche de notre Cabinet n'est et ne peut être autre que de régler sa marche sur les exigences de la situation où se trouve placé TEmpire. Cette situation offre parfois de la gène politique au Gouvernement. Ce qui dans toutes les occasions prêtera de la force au Cabinet, ce sera la conscience de la cause qu'il aura à défendre et le franc aveu des limites que toute situation donnée impose à son action ; les limites dans lesquelles l'Autriche doit avant tout se renfermer, ce sont celles du bon droit.

L'individualité (et en politique les corps comptent comme des individualités) de notre Empire, qui, dans les affaires du jour, n'a rien à chercher pour lui en particulier et qui peut faire valoir son poids incontestable dans 1 intérêt du droit et de la justice éternelle, est douée d'une grande force en face de prétentions qui, avant tout, n'entendent tenir compte que de leurs intérêts spéciaux bien ou mal entendus.

La tâche que je regarde comme la plus importante dans le moment actuel, c'est de conduire à leur fin, dans le plus court délai possible, les conférences dont l'existence et la durée sont une arme entre les mains du chef de la France, et offrent une somme de dangers de toute sorte aux amis de la paix politique. Sous le titre usurpé d'un centre d'entente entre les puissances, la réunion actuelle ne peut servir que la cause du désordre.

L'expérience de chaque jour montre en effet à quels embarras conduit inévitablement, et dans les directions les plus diverses, une réunion de plénipotentiaires à laquelle l'esprit d'intrigue cherche à prêter l'apparence d'un aréopage fantastique placé, soit sous la haute main de la France seule, soit sous celle de la France renforcée par des alliés prétendus, et qui, dans les circonstances données, se trouvent réduits au rôle de complices du chef de la France dans la direction de ses intérêts personnels et dynastiques.

Que cette monstruosité politique vienne à cesser. L'Autriche rentrera, par le fait même, dans une position bien

meilleure que ne l'est celle où le désarroi politique universel la tient resserrée. Ce n'est pas V isolement (ce mot compris dans son sens véritable) qu'un grand corps politique tel que notre Empire aura jamais à craindre, quand le fait sera la conséquence voulue d'une position qui lui assurera la liberté de ses mouvements.

L'Autriche, si elle sait se faire comprendre, servira toujours de point de réunion et d'appui aux amis de l'ordre. Telle est sa position naturelle, et c'est là dès lors qu'elle peut et doit puiser sa force.

Vouloir étendre l'exposé de mon impression sur l'ensemble de la dangereuse position des choses, à la prise en considération des situations particulières dans 'lesquelles se trouvent placées en ce moment les principales puissances de lEurope, ne saurait entrer dans mes vues.

Tous les Cabinets, sans exception aucune, sont en proie à l'invasion et aux effets du mal que j'ai pris à tâche de signaler dans ces pages, mal auquel la chute du simulacre de régime monarchique en France et la réaction de cet événement sur l'Europe entière ont ouvert en 18i8 les portes, alors généralement mal gardées. Parler aujourd'hui d'une Angleterre, d'une Russie, d'une Prusse, c'est s'occuper d'êtres fantastiques. La France seule, qui, avec certaines modifications dans les formes, suit la voie dans laquelle elle est entrée il v a soixanteneuf ans, se présente à mes yeux d'une manière définissable. Elle est et elle sera encore longtemps le foyer d'un mal dont lord Chesterfield a si bien jugé la cause et prévu les produits dans les mots suivants qu'il a adressés à ^lontesquieu, le malencontreux fondateur de l'école anglaise dans son pays : « Vous et vos Parlements, vous pourrez bien faire encore des barricades, mais vous ne sauriez élever des barrières. » La prévision de lord Chesterfield s'est vérifiée; ce qu'il n'a point prévu, c'est que le parlementarisme français minerait et ruinerait le système représentatif en Angleterre. Dans la valeur historique et le rapprochement des deux faits se trouve la véritable situation actuelle des deux Empires voisins. Ajoutez à ces influences réciproques les embarras produits par les scènes dont 1 Inde

orientale est aujourd'hui le théâtre, et la confusion d'idées dans laquelle le leurre de Talliance entre les deux puissances maritimes, naturellement rivales, a jeté l'Angleterre et avec elle le reste des puissances, et rien ne manquera à la démonstration de la vérité.

La Russie s'est engagée dans la voie du suicide.

La Prusse est privée de chef.

Avec qui l'Autriche peut-elle marcher aujourd'hui?

Je ne lui connais qu'une alliance digne du fait et du nom, c'est l'alliance avec le bon droit et sa volonté clairement manifestée.

La position actuelle du corps social tout entier, situation dans laquelle les questions strictement politiques, quelle que puisse être leur valeur intrinsèque, n'occupent qu'une place relativement secondaire ; cette position, qui elle-même est le produit du désarroi de la révolution sociale commencée en 1789, n'est autre chose que la confusion arrivée à un point où les esprits les plus calmes, et les moins accessibles aux préjugés et aux illusions, sont réduits à l'incapacité absolue d'asseoir un jugement quelconque sur la marche des événements de chaque jour. Dans une telle occurrence, un grand État ne peut et ne doit suivre d'autre ligne de conduite que celle d'un capitaine de vaisseau engagé sur une mer semée d'écueils au milieu d'une brume épaisse. C'est sur la force de résistance du bâtiment qu'il doit fonder sa confiance en carguant les voiles. Si la base de sa confiance devait elle-même n'être qu'une illusion, le sort du bâtiment serait livré à la volonté du destin. Tel n'est pas le cas de notre Empire ; il possède, aux époques de trouble général (l'histoire en fait foi), une force de résistance que peu de corps politiques partagent avec lui, et qui réside avant tout dans le fait incontestable que l'Autriche, n'ayant rien à convoiter en dehors de ses frontières, peut se tenir à l'écart de ce qui n'est que de l'intrigue politique.

Celte vérité, qui a pénétré dans l'esprit public de l'Empire, mise en pratique dans toute sa force par le Gouvernement, prêtera toujours à celui-ci des moyens puissants pour combattre et même déjouer les attaques d'une politique empreinte

à la fois d'un esprit de convoitise condamnable et d'un sentiment de gène et de faiblesse, attaques que des Gouvernements en désarroi moral dirigent contre le grand corps politique strictement et nécessairement conservateur.

Si l'Autriche, dans toutes les occasions, garde fermement la base hautement affirmée sur laquelle repose la vie de l'Empire, elle déjouera le jeu soi-disant politique, qui n'est en réalité qu'un recours à des moyens destinés à couvrir, dans une ère de désarroi général, la faiblesse et les dangers d'une situation oii se sentent engagés ceux qui se livrent à ces intrigues et qui les alimentent.

Metternich à Disraeli.

Dresde, le 28 octobre 1858.

1939. Huit années se sont écoulées depuis notre rencontre en Angleterre, dans ce pays que j'aime, avec lequel le long cours de ma vie politique m'a mis en un fort sérieux contact, et que l'âge qui pèse sur moi m'empêche seul de visiter encore. Bien des événements qui, dans le cours des dernières années, ont occupé et couvrent encore le champ de la politique, seraient de nature à me dérouter dans la marche de ma pensée si mes convictions reposaient sur une base moins solide. Le grand Empire maritime qui en Europe n'est pas continental, et la puissance continentale et centrale qui n'est point maritime, finiront toujours par se rencontrer quand il s'agii-a, soit de questions véritablement générales, soit de questions pouvant toucher à leur intérêt direct. Une grande confusion dans le>5 situations et les relations les plus diverses pèse aujourd'hui sur le monde. Elle arrivera à son terme ; ne me demandez pas ma prévision sur le quand et le comment, — je l'ignore autant que vous; — mais ce en quoi j'ai pleine confiance, c'est dans l'heureuse influence que vous exercerez sur les dénoùments d'une mauvaise situation des choses.

Gomme ni vous ni moi n'avons jamais figuré dans le rang

des touristes quand même, ce fait suffît pour mettre un grand obstacle [ à notre rencontre personnelle, ce que je regrette vivement. Veuillez malgré cela me conserver un bon souvenir et compter sur celui que je garde de vous, avec le sentiment d'une considération aussi sincère que distinguée.

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