MÉDIATION FRANCO-ANGLAISE EN ITALIE
Metternich à lorJ Beauvale (Lettre). Londres, le 12 août 1848.
1947. Mon cher Beauvale, j'ai reçu votre lettre du 8 de ce mois, et je ne suis pas surpris de vous voir partager mes sentiments. Votre esprit marche dans la droite voie; nos impressions doivent dès lors se rencontrer. L'ex- ministre et Texamhassadeur n'ont point renoncé au métier de penseurs, auquel la syllahe ex n'est point applicable. Nous pouvons ainsi le conserver en pleine liberté, «de par notre propre droit » .
Vous faites mention dans votre lettre de ce qui est connu sous le nom de pr'oposition Hummelauer, proposition dont je ne suis pas à même de constater la valeur, ni quant au passé, ni quant à l'avenir. En accordant à la proposition en question la valeur d'une proposition de Cabinet à Cabinet, et non celle d'une idée avancée par un individu, il me serait impossible de ne pas constatera la fois l'existence de deux faits, à savoir que le Cabinet envers lequel la proposition ou l'idée (peu importe) a été avancée ne l'a point acceptée, et que si elle devait être reprise aujourd'hui par ce même Cabinet, la situation du corps politique sur lequel elle porte a changé du tout au tout. Une offre applicable à une situation, et qui n'est point suivie d'effet, change de nature avec la situation, et je ne connais pas un changement de position plus notable que celui de Charles- Albert et de Radetzky, placés face à face sur le Mincio ou sur le Tes s in !
La question, comment est-elle ou comment sera-t-elle posée par les puissances intervenantes?
Je l'ignore, mais il se présente pour cela deux éventualités : S'agira-t-il de la paix entre le Piémont et l'Autriche, ou de la question italienne? Je comprendrais la première de ces questions, et je la regarde même comme facile à résoudre. Il n'en saurait être de même de la seconde, et ctda par les raisons suivantes : Pour que je puisse la saisir et l'évaluer, il me faudrait comprendre ce qu'est au juste la question italienne, que, jusqu'à cette heure , je ne parviens pas à mettre d'accord, en
pratique, avec la valeur des traités sur lesquels repose l'état de possession des Etats. Les prétentions de la nationalité italienne relativement au droit de 1 Empereur de se qualifier Uni du Royaume Lombard-Vénitien sont semblables à celles de la nationalité allemande dans ses rapports avec le Roi de Danemark, en sa qualité de duc de Schleswig! Si l'Empereur a tort, le Pioi de Danemark ne saurait avoir raison, et le tort du premier ne serait- il point partagé par bien d'autres usurpateurs, si le droit do la nationalité était étendu à celui de la circonscription territoriale et politique?
Vne autre solution que je serais en droit d'attendre, c'est de savoir en faveur de quelle puissance tournerait le verdict favorable pour la nationalité italienne , appliqué à la question territoriale; serait-ce pour Vltalie (cet être de raison que, malgré de constantes recherches, je n'ai point encore su trouver autrement qu'inscrit sur les cartes géographiques, et qui m'échappe dès que je veux le toucher, comme on touche ce qui a un corps)? serait-ce pour V Autriche, pour la France ou pour V Angleterre?
Arrivé à cette demande, ma réponse ne peut se présenter comme douteuse à mes souvenirs historiques. Je n'ai pas la prétention d'empiéter sur votre sentiment. Ce qui en tout état de cause est certain, c'est que le maréchal a fait une magnifique campagne, et qu'il a su placer dans son jour véritable la différence qui existe entre la pratique et la théorie, entre la vérité et la prétention. Une considération, — et je ne la qualifie pas de Hatteuse, bien s'en faut, — ne pourra manquer de jouer un rôle dans la situation qui, comme toutes les situations sociales et politiques, se compose aujourd'hui de réalités et d'une large portion de fantasm^^gorie. L'Autriche n'est plus entachée par le despotisme, par l'obscurantisme et le manque absolu d'égards pour les principes qui courent les rues sous l'étendard de la liberté, de l'égalité et de la fraternité ; elle a même atteint d'un seul bond tous les produits de ces vertus cardinales! Elle est dès lors digne d'entrer en lice avec les puissances qui l'ont devancée dans le progrès et d'avoir la prétention de marcher de pair avec la France, qui, au bout de
MÉDIATION FRANCO-ANGLAISE EN ITALIE (l8i8). 475
soixante années de travail, n'est pas plus avancée que l'Autriche, et qui aujourd'hui a même un dictateur que nous n'avons pas! L'Autriche n'est plus ainsi punissahle pour ses méfaits. Cette considération égalise la partie; quel rôle jouerat-elle dans la solution de la question qui, en dernière analyse, se trouve réduite à des ternies fort simples? Ces termes sont : l'égalité entre les positions de l'Autriche et de la France, sur le terrain des improvements intérieurs; celle qui existe aussi entre l'Autriche et le Piémont sur ce terrain, sur lequel, si je ne me trompe, le Roi Charles-Albert est même un peu en retard. En face de ces similitudes se trouve la différence qui, sans aucun doute, existe entre des pays à reprendre et des pays repris, entre ce qui matériellement est vide ou est encore à vider. Le caput mortuuin de l'opération me semble ainsi appartenir à la politique, et voici à quoi j'arrive comme penseur. Jamais la Péninsule italienne ne sera politiquement une, ni mên)e unie, et si par hasard il devait en être autrement, cette situation n'aurait ni une autre valeur, ni une autre durée que celle qui est dévolue aux accidents. L'Italie sera ainsi toujours placée sous l'influence de 1 étranger, et en première ligne sous celle des corps politiques qui, vu sa configuration géographique, sont ses plus proches voisins.
Cela établi, et ne pas l'admettre serait se refuser à une incontestable vérité, comment le fait réagit-il sur l'Angleterre? En faveur de quelle influence politique doit-elle désirer voir pencher la balance ? Avant tout, en faveur de la sienne propre : si elle croit la servir en augmentant celle de la France, elle fera bien de soutenir la fantasmagorie de la nationalité italienne aux dépens de l'état de possession; si elle la croit mieux servie par l'influence de l'Autriche sur la politique des Etats italiens, il faut que l'Angleterre soutienne l'Autriche. C'est cette dernière façon d'agir qui a prévalu au Congrès de Vienne. Ce n'est pas à moi qu'il appartient de décider de ce qui entre dans le domaine des calculs de la Grande-Bretagne. Ce qui est de mon droit, c'est de juger les questions en toute liberté —
476 RECUEIL DE DOCUMENTS (I8i8-1853). — APPENDICE.
Metternich au bnron de Wessenberg, minisire des alTnires étrangères à Vienne (Lettre). Londres, le 18 août 1848.
1948. Je me trouve placé, vis-à-vis de notre pays, dans une situation tout à fait singulière. La faction qui pèse sur lui ne veut pas de moi, et je ne veux pas d'elle ; nous avons réciproquement raison. Ceci admis, il est certain que si je n'ai pas le pouvoir d'influer sur ses errements, elle n'a pas celui de me prescrire ceux que j'entends suivre , et mes errements sont les plus naturels possibles et les seuls qui satisfassent à la voix de ma conscience. Je n entends pas me mêler des affaires du jour autrement qu'en ma qualité d'observateur ami de la cause de l'ordre; l'ordre ne se fait pas par lui-même, il ne doit être servi et il ne peut l'être qu'à l'aide de la connaissance des situations. Vous venir en aide me semble un devoir, et c'est pour cela que je tiens à compléter ce que vous recevez dans des voies officielles, mais qui n'épuisent pas la matière. Je vous regarde comme un homme sûr, ou, ce qui est la même chose, comme un ami de l'ordre dans les voies pratiques. C'est à ce sentiment que vous devez mes lettres. C'est à vous qu'il appartient de me dire si vous désirez que je ne vous écrive pas.
Il serait difficile que, placé ainsi que vous l'êtes à distance et dans un tourbillon qui bouleverse jusqu'aux idées, vous puissiez vous faire une juste idée de l'effet que la campagne du maréchal Radetzky a produit ici sur l'esprit public. Cet effet ne peut être mieux saisi qu'en le comparant à celui d'î/n bien retrouvé, de la disparition d'une illusion intense, d'une victoire remportée par la vérité sur le mensonge. La prétendue cause italienne a croulé bas, et il en résulte une grande gêne pour le Cabinet qui, en toute réalité, ne vit que d'une existence passive, grâce à l'absence de la volonté d'autres hommes de se saisir du pouvoir. La session étant à sa fin, le ministère atteindra l'autre session, mais il ne se relèvera pas.
Je vous envoie, pour votre connaissance personnelle, les pièces de correspondance ci -jointes*. Elles vous montreront
* Il s'agit de la correspondance entretenue avec lord Beauvale au sujet de
MÉDIATION FRANCO-ANGLAISE EN ITALIE (l8i8). 477
la situation que la victoire a faite à notre Cour et le contrecoup produit sur la situation de lord Palmerston. Ce n'est pas moi qui ai demandé les explications dans lesquelles lord Beauvale est entré vis-à-vis de moi, et auxquelles j'attacherais moins de valeur, si je ne connaissais la situation par d'autres voies que celle où l'intérêt de la parenté joue un rôle. Depuis que la déconfiture pleine et entière du Roi de Sardaigne est constatée, lord Palmerston se dédit de tout ce qui porterait la couleur de la protection qu'il lui avait vouée et qui en réalité a engagé Charles- Albert dans la fausse direction où il s'est laissé entraîner par son caractère. II ne pouvait rien arriver de pire à ce prince que l'aide qui lui a été fournie par le dévergondage politique du principal secrétaire d'Etat, si ce n'est l'abandon auquel il le voue aujourd'hui.
Dites-vous qu'à l'égard de la Cour de Londres et de la complète impuissance de la France de fournir aucun appui matériel (fait que je vous prie de regarder comme certain), notre Cour a la faculté de ne consulter que ses intérêts dans la question italienne! C'est ce dont je désire vous convaincre, afin de ne pas vous savoir ballotté entre la fantasmagorie du dehors et les faiblesses de notre position gouvernementale intérieure. Faites de mon avis ce que vous voudrez et pourrez en faire dans l'intérêt de ce qui se nomme encore l'Autriche; la situation est telle que je vous la dépeins; mes facultés et mes prétentions ne vont pas au delà d'un avertissement que ma conscience croit devoir vous adresser. La commission dont Hummelauer a été chargé a tellement manqué de sens commun, qu'il a fallu une série d'actions d'éclat telles que l'armée a su en fournir, pour relever ici jusqu'au sentiment qu'il y a encore une Autriche! Un svmptôme tout à fait anglais , c'est le nombre d'individus de toutes les classes qui me jettent des» cartes avec ces mots « pour féliciter» au bas de leurs noms! Osborne housc lui-même est monté au noir et jaune. Le (ricolore n'y est pas en faveur, ni le républicain, ni le fédéral.
Lisez le discours que Disraeli a tenu hier à la Chambre des
la c|iiestion d'une médiation anylo-française, correspondance dont fait parlie la leUie précédente, n" 1947. {Noie de C Editeur.)
478 RECUEIL DE DOCUMENTS (1848-1853).— APPF.NDIGE.
Communes, et attachez à ce qu'a dit ce grand orateur la valeur de ce que sent et pense aujourd'hui l'immense majorité du pays. Vous verrez qu'il m'a emprunté l'idée de la différence qui existe entre une médiation politique ou sentimentale. La question politique que soulève le conflit entre la Sardaigne et l'Autriche esl inscrite dans les traités, non-seulement dans Tacte du Congrès de Vienne, mais dans les traités existants entre les deux Cours; la question de la nationalité italienne est une question sentimentale, indéfinissable à son point de départ et sans limites calculables pour l'avenir. La situation tout entière se résume dans la différence qui existe' entre la portée de l'une et de l'autre de ces questions.
L'impression sous laquelle je désire vous placer, par tout ce que je viens de vous dire, c'est qu'à l'égard de ce pays-ci et de la France, qui aujourd'hui est impuissante, vous êtes le maître des décisions à prendre dans la question italienne. Admettre le contraire, ce serait vous livrer à une illusion qui pourrait tourner au détriment de TAutriche. C'est ici que s'arrête mon rôle. Pour dépasser cette limite, il me faudrait connaître l'étendue des facultés du Gouvernement en face des éléments délétères au milieu desquels il se trouve placé. Un risque que vous ne courrez pas, c'est de me voir évaluer sur une échelle trop basse les embarras d'un état de choses où l'action de l'autorité est paralysée par des forces qui peuvent tout pour le soutien du mal et qui sont impuissantes dans la direction du salut!
INDICATIONS POUR LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES. ( Page 44.)
1949. Metternicli à Schwarzenbeif» (Lettre). Brigliton, le 17 janvier 1849. — 1950. Metternich à Scliwarzenberg (Mémoire sans date).
1949. Mon cher prince, je profite de la première occasion sûre pour vous adresser quelques mots.
L'Autriche a prouvé en 1848, à ses dépens comme à ceux du monde, combien la forcematériellepeut s'allier à la faiblesse morale. Le défaut capital des révolutions, leurs allures de cassecou, a frayé aux forces matérielles la seule voie qui permette de sauver ce qui peut encore être sauvé. Les hommes seuls peuvent remédier au mal quand ce sont eux qui l'ont causé. Vous et d'autres vous êtes au gouvernail ; prenez-le d'une main ferme; ne vous trompez pas de route, et la traversée sera heureuse! Vous me trouverez toujours à la tète de la phalange de ceux qui vous bénissent. Je ne saurais faire un meilleur usage de ma liberté personnelle, de cette liberté que j'ai conquise après un long martyre moral. C'est avec un vif sentiment d'espérance que j'ai suivi vos premiers pas; aussi je regarde comme un devoir de vous conseiller de continuer comme vous avez commencé, et d'avancer dans la voie dans laquelle le nouveau ministère est entré. Ne vous laissez pas dérouter par des mots, mais gouvernez de manière à aller droit au but. Je connais l'ennenii que vous avez à combattre; personne ne peut en douter moins que vous. Vous êtes dans la direction de mon esprit. Vous êtes un élève de mon école et vous avez recueilli de l'expérience au seul endroit où l'on puisse la trouver, sur le champ de bataille où j'ai combattu pendant plus d'une longue existence d'homme sans trouver dans mon propre pays quelqu'un qui voulût combattre avec moi. Pourquoi suis-je resté seul? L'explosion de la dévolution Fa moins montre — ■ bien que le 13 mars ait fourni d'assez tristes preuves dans ce genre — que la qualité des hommes qui ont tenu la campagne dans la période suhséquente.
Recevez quelques indications de ma part. En en tenant compte, vous vous rendrez service à vous-même et, par suite, à la cause que vous avez à défendre.
Le mal dont notre Empire est atteint et qui se fait aujourd hui plus ou moins sentir partout, c'est la révolution sous sa forme la plus grossière. Bien des choses qui échaj)paient aux aveugles se sont montrées nettement en 1848, et j'avoue que l'ai regaidé comme un bienfait de la Providence la circonstance Miivante, savoir, que le revirement ne s'est pas produit dans les
sphères supérieures à une époque où il aurait barré le chemin aux événements d'octobre, sans diminuer l'influence des éléments d'où ces événements sont sortis et sans les affaiblir ainsi autrement qu'en apparence.
L'organisation intérieure de l'Empire d'Autriche est tellement particulière qu'au bout de la révolution dans le sens exact du mot se trouve le double fait du danger qu'elle crée pour l'État et de la résistance que l'Etat peut lui opposer. La raison en est dans la séparation des parties qui forment l'Empire et dans l'intérêt incontesté que ces parties trouvent à être réunies. Le résultat naturel de la révolution est nécessairement, pour un corps politique organisé comme l'i^utriche, le danger de la séparation des parties entre elles, par conséquent la ruine de l'Empire, pendant que la force de résister à ce danger réside précisément dans Vintérêt que toutes les parties ont à rester réunies. Cette considération — et c'est la seule qui puisse s'adapter à notre Empire — conduit aux conclusions suivantes : les deux objets principaux de la Révolution, c'est-à-dire le triomphe de la doctrine de la souveraineté du peuple primant le principe de la souveraineté du monarque, et l'introduction d'un sysième de centralisation, non-seulement ne sauraient s'appliquer à l'Autriche, mais encore sont condamnés à y entrer en lutte ouverte avec la base de la vie politique, c'est-à-dire avec les intérêts matériels des parties qui constituent l'ensemble de la Monarchie. La passion des chefs du parti radical et la sottise des libéraux qui leur servent d'instruments ne reconnaissent pas ces vérités, qui n'ont rien de problématique et qui sont, au contraire, basées sur des faits. Elles ne sont pas méconnues par le nouveau ministère, c'est ce que prouvent son programme et l'excellente déclaration qu'il a opposée à l'article premier de la proposition concernant les droits fondamentaux. Vous voyez que je vous suis pas à pas dans votre marche. On peut suivre quelqu'un qui marche, on ne peut pas suivre quebju'un qui se laisse traîner par un autre ou qui court après un tiers; or, du mois de mars au mois de novembre, on n'a pas fait autre chose.
Une autre considération relative à Tapplicalion de la question de souveraineté est la suivante, que je vous soumets.
Si ron envisage cette question en laissant de côté toute discussion sur le caractère qu'elle a au point de vue des principes ou des doctrines, on en arrive à conclure que la souveraineté du monarque forme la base de la Monarchie et la souveraineté du peuple celle àe\dL République . Elever des édifices sur d'autres bases que celles qui leur conviennent, c'est une folie qui a trouvé son application dans le juste milieu de la révolution de Juillet, et dont la révolution de Février a été l'infaillible résultat. Une des faiblesses de l'esprit allemand est la manie d'admirer et de s'approprier tous les articles de mode français comme étant les meilleurs à l'user. C'est ce qui est arrivé pour l'application de la souveraineté du peuple, qui ne peut servir de base qu'à une république, à la monarchie du juste milieu. Deux troupes ont joué de concert dans ce drame : la troupe radicale et la troupe libérale, la première ayant pleine conscience de ce qu'elle faisait, l'autre étourdie par les fumées de l'ivresse. Ce tableau est de l'histoire. Mais comment le fuit se présente-t-il, appliquée l'Autriche?
Le caractère particulier de cet Empire est la séparation naturelle de ses parties et leur réunion en un tout. Un observateur superficiel sera tenté d'y voir une analogie avec le Saint- Empire allemand d'autrefois. Sans doute la situation présente des ressemblances; toutefois, une différence capitale empêche la similitude d'être absolue, et cette différence est tout à l'avantage de l'Autriche. Elle consiste dans le fait que l'Empereur d'Autriche porte également les couronnes de toutes les parties qui forment l'Empire, avantage que n'avaient pas les Empereurs d'Allemagne. Je rappelle cette différence essentielle parce que je ne l'ai encore jamais vu établir et parce qu'elle a la valeur d'un impedimentum dirimens dans l'application de la base du juste milieu à notre Empire. En effet, il est absolument certain que Vunité de l'Empire d'Autriche ne peut reposer sur aucune autre base que cette souveraineté du monarque, parce que la souveraineté du peuple, dans son application à cet Empire, se transformerait en souveraineté des peuples qui en forment les parties. Or, la souveraineté du monarque peut s'étendre à plus d'un jieup'c, ce qui arrive dans l'État autrichien, tandis vni. 31
que la souveraineté du peuple est limitée à un seul peuple, parce que les souverainetés ne peuvent pas se superposer. Donc, celui qui parle de la souveraineté populaire appliquée à l'Autriche parle implicitement de la dissolution de l'Empire. Les hommes qui n'ont pas hésité à changer le titre à'Empereur par la grâce de Dieu pour le remplacer par les mots absurdes d'Empereur cotistitutionuel sa?is plus, ont-ils pensé à Vimpedimentuin in re qui se montrait nettement devant eux? Certainement non. Mettez à profit la force qui réside dans le fait; celui-ci se présente sous la formule que voici : ou bien l'Empire d'Autriche, ou bic7i sa dissolution ! Il n'y a pas de milieu.
La même question se dégagera de la question à'unité sur le terrain allemand, sur le terrain de Francfort. La différence entre son application à l'Autriche et son application au territoire fédéral est la même que celle qui existe entre la différence des nationalités et celle des races de même nationalité.
Ne croyez pas, mon cher prince, que j'improvise des réflexions de ce genre. Elles m'ont servi de règle dans ma longue vie d'affaires, et si vous trouvez le temps (ce dont je doute) de jeter un coup d'œil sur les volumineux documents que j'ai écrits autrefois, vous y verrez ces vérités exprimées sous cent formes différentes. Mais puisque je suis en train d'écrire, je vais encore appeler votre attention sur quelques objets.
Comme je l'ai dit plus haut, il y a unç faiblesse dans le caractère allemand; c'est la manie de singer toutes les nouveautés françaises. Ce mal se révèle jusque sur le terrain constitutionnel ; il a subsisté à l'état chronique depuis l'époque où Louis XVIII a octroyé sa charte, jusqu'à celle de la république rouge. Une fois que la fabrication de constitutions (besogne qui logiquement ne peut aboutir qu'à des produits avortés) est devenue une nécessité inévitable, qu'on adopte au moins la meilleure forme et non la plus mauvaise; car si, comme je l'ai dit, la possibilité d'y échapper n'est plus entre les mains des hommes, ceux-ci restent néanmoins libres de choisir en ce qui concerne la partie formelle de la tâche. Parmi les formes constitutionnelles, la forme anglaise est bien préférable à la forme
INDICATIONS POUR LE MINISTRE, ETC. (l849). 483
française; dans ses traditions parlementaires, la première ne connaît que des amis et des adversaires du Gouvernement. C'est pourquoi le Parlement ne présente que deux côtés, et ces côtés se trouvent en face Tun de Taulre. Quant à des subdivisions dans le pour et le contre, le Gouvernement ne s'en préoccupe pas; il dit : Qui n est pas pour moi est contre moi. La tradition française ne reconnaît pas les droits de cette logique évangélique ; elle a un centre, une droite et une gauche, et, pour porter la confusion à non comble, elle a encore imaginé un côté detni-àroit et un côté ofemî-gauche, que le parlementarisme allemand a docilement adoptés. On est encore allé plus loin : en France, et par conséquent en Allemagne aussi, a surgi la tribune. Les inconvénients qu elle présente apparaissent dans les directions les plus diverses, parmi lesquelles la forme théâtrale vient en première ligne, forme qui contribue à paralyser beaucoup de bons esprits et à stimuler les bavards remplis d'eux-mêmes. Est-il encore possible de revenir chez nous à de meilleurs errements? Je n'examinerai pas la question; il y a là quelque chose à faire par le Gouvernement, — et cela n'est pas sans importance; — si peu que ce soit, cela est d'un grand poids par les conséquences qui en dérivent. D'après les traditions anglaises, on dit : « le Gouvernement de Sa Majesté » , au lieu de dire comme chez nous : « le ministère » ou même les ministres. Aux mots le Gouvernement du Monarque se rattache l'idée de l'origine du pouvoir; cette idée repose sur une grandeur permanente, tandis que dans l'autie méthode la puissance tombe de sa hauteur permanente entre les main^ d'une grandeur passagère. Cette réflexion n'est pas le fruit de la pédanterie, mais d'une logique pratique. Je comprends que de petits esprits puissent être charmés de parler d'eux comme du pouvoir; aussi est-il incontestable que les adversaires du pouvoir sont enchantés quand celui-ci se rapetisse autant que possible et qu'il se livre ainsi à ceux qui veulent l'étrangler; mais précisément parce que je comprends ces conséquences, mon esprit les repousse.
A présent, mon cher prince, je cesse d'abuser de votre temps. Je pourrais vous dire encore bien des choses que j'ai
sur le cœur, mais en voilà assez pour aujourd'hui. Vous vous êtes entouré, dans votre département, d'hommes capables c'est tout ce qu'un chef peut faire. Si vous voulez leur communiquer cette lettre, il n'y en aura pas un parmi eux dont le sentiment diffère du mien.
Je vous envoie ci-joint une lettre adressée à l'Empereur que je vous prie de lui remettre. Je serai très-heureux s'il veut vous la faire lire * .
Recevez lassurance de ma vieille amitié.
Metternich à Scli«arzenl)er{j (Mémoire sans date).
1950. Aucun Etat ne peut se soustraire aux conditions auxquelles est subordonnée sa vie intérieure et au contre-coup de la situation générale sur sa situation particulière.
Celte question : Quelle est la situation de l'Autriche? implique donc aussi cette autre : Quelle est la situation du continent européen? On peut répondre à la deuxième de ces questions en disant que c'est un état chaotique. Dans une pareille situation, les éléments qui, lorsqu'ils sont convenablement réglés, forment la vie politique, sont en lutte les uns avec les autres. C'est dans une lutte de ce genre que la Révolution française a jeté le continent européen; elle dure depuis soixante ans et n'est pas encore près de finir. Il n'est pas étonnant qu'elle se soit étendue aussi à l'Autriche. Dans quelle situation a-t-elle mis ce grand Empire du milieu? Voilà la question relativement à laquelle le Gouvernement impérial ne doit se livrera aucune illusion; il faut qu'il la comprenne bien s'il veut trouver le salut.
La révolution de Mars a mis fin dans notre Empire à l'ancien ordre des choses. Pouvait-elle traiter de même les conditions fondanien'.ales de la vie de l'Empire? Certainement non.
* Cette lettre se trouve dans la note qui acconiijajTne le Journal de la princesse Mélanic, page 'i3. (^Note de l'Editeur.)
Les révolutions sont des perturbations momentanées dans la ■vie des États. Ce ne sont pas elles, ce sont leurs conséquences finales qui déterminent la forme politique — bonne ou mauvaise — qui en résulte. L'ordre finit toujours par reprendre ses droits; les États ne meurent pas comme les individus, ils se transforment ; la tàcbe des pouvoirs protecteurs est donc de diriger la transformation et de veiller à ce qu'elle suive la véritable voie. Quelles sont les conditions fondamentales de la vie de l'Empire autrichien? C'est dans la conception nette de ces conditions seulement qu'est le salut; si l'on n'en tient pas compte, ou si le pouvoir protecteur entre dans quelque mauvaise voie, l'Empire sera inévitablement perdu.
En Autriche, on se sert depuis longtemps dans la langue usuelle des mots : la Monarchie. Ce litre ne convient pas à un État formé de parties goiivcniccs monarchiquenietit, mais distinctes entre elles sons bien des rapports. La seule idée applicable à un pareil assemblage politique est l'idée d'un Empire. La raison pour laquelle cette expression, la Monarchie, si facile à comprendre, avait cours partout, est dans l'application du mot Empire au Saint-Empire allemand d'autrefois dont les chefs ont été, pendant une longue suite non interrompue d'années, les Monarques autrichiens.
Quelque insignifiante que puisse paraître la réflexion consacrée à une expression si simple en apparence, elle n'en a pas moins une valeur considérable, car elle porte sur la différence radicale qui existe e?itre un corps uniforme datis son orgayiisation intérieure et un corps composé à l'intérieur de plusieurs membres.
L'Empire d'Autriche est 7in composé, et cela pour des raisons qui ne sont nullement arbitraires, mais pour des raisons d'une force invincible, en tête desquelles se trouve la différence des nationalités.
Pour montrer dans tout son jour ce que c'est que l'Empire autrichien, il suffit de comparer les conditions essentielles de
son existence et celles de l'ancien Empire germanique et du plus grand Etat unitaire du continent européen, de la France. Si le principe de l'unité, qui, par suite de la Révolution, s'est développé en France jusqu'à amener une centralisation dépassant les bornes d'une saine pratique, si ce principe, dis-je, ne présente aucun point d'appui pour la comparaison des conditions de l'existence de l'Autricbe avec celles delà France, — que celle-ci s'appelle Monarchie ou République, — il n'en est pas de même de la comparaison entre la situation de l'Autriche et celle de l'Empire d'Allemagne d'autrefois, comparaison qui est tout à l'avantage de l'Autriche.
Dans l'Empire d'Allemagne, les droits de souveraineté appartenaient à l'Empereur et à l'Empire. Les parties dont cet Empire se composait étaient gouvernées par des princes qui possédaient la souveraineté tei^ritoriale ; cette situation amenait fatalement des conflits on ne peut plus regrettables entre les pouvoirs supérieurs, et l'influence qu'elle a exercée sur l'existence de l'Empire a fini par en causer la dissolution.
Il n'en est pas ainsi de l'Autriche. C'est dans l'Empereur que se concentrent les droits souverains de toutes les parties dont la réunion forme l'Empire. Les conflits qui se produisaient fatalement dans l'Empire germanique d'autrefois n'ont aucune raison d'être dans l'Empire d'Autriche.
Ce fait, dont il importe tant de tenir compte, a toujours été présent à mon esprit : — qu'il me soit permis de parler ici de moi. Je l'ai prouvé par la proposition du couronnement de l'Empereur François, proposition que j'ai faite à la suite d'une sage ordonnance rendue par cet Empereur lorsqu'il accepta la couronne impériale d'Autriche. On n'a pas compris Fimpoitance que j'attachais à cette question, et si je cite le fait, ce n'est pas pour lui attribuer la valeur d'un contre-coup immédiat sur les funestes événements de l'année 1848, mais simplement pour montrer qu'il forme la base de l'existence de l'Empire d'Autriche, et pour rappeler une vérité incontestable, que je formule ainsi : l'exclusion absolue du principe de la souveraineté du peuple appliqué à l'Empire d'Autriche. Je ne veux pas m'engager dans une dissertation approfondie, et je me borne, en ce
qui concerne le corps politique autrichien, à répéter que ce principe ne peut nullement s'appliquer au groupe d'Etats qui forme dans son ensemble le corps politique portant le nom d'Empire d'Autriche.
J'ai déjà formulé cette maxime, que la révolution de Mars trace une ligne de démarcation profonde entre l'ancien ordre de choses et un nouveau régime à créer dans l'Empire d'Autriche, et j'y ai ajouté cette réserve, que le changement ne doit pas atteindre les conditions essentielles de l'existence de cet Empire.
Au nombre de ces conditions je reconnais :
1° l^e mainùen des parties qui forment l'Empire, maintien contraire à l'abus de la centralisation telle qu'elle existe en France.
2" Le maintien absolu de la souveraineté du Monarque, sans laquelle VEmpire dans son ensemble ne saurait se concevoir, parce que des souverainetés nationales ne peuvent pas se superposerl'une à l'autre, et que VEmpire existant comme corps politique sous leur autorité est une véritable utopie.
Les difficultés qu'entraîne nécessairement la transformation de l'ancien ordre de choses en un nouveau régime sont-elles résolues par le fait qu'on reconnaît comme exactes ces maximes? Assurément non; mais cette reconnaissance assure une base à la transformation; or, c'est folie pure que de vouloir élever un édifice sans base.
On n'a sans doute jamais vu d'absurdité plus grande que la proclamation d'un Empereur constitutionnel d'Autriche , et cela non-seulement parce que des princes peuvent être nés « légitimes » , mais non constitutionnels, mais parce que, pour rendre le mot intelligible, il faudrait plutôt dire : régnant conslitutionnellement,mots qui équivaudraient à l'épithète «honnête » ou «juste» ajoutée au nom d'unparticulierquelconquc.Si cette expression absurde pouvait se justifier, ce serait par 1 hypothèse de la dignité impériale considérée comme une émanation
de la souveraineté du peuple, c'est-à-dire par une idée qui, pour ce qui concerne notre Empire, n'est susceptible d'aucune application.
En m'appuyant sur les deux points que j'ai posés comme étant des conditions vitales pour l'Autriche, je rencontre une question qui repose non -seulement sur des exigences de l'époque, mais encore sur des droits acquis. J'appelle ainsi l'organisation des corps représentatifs dans l'Empire.
Si le Gouvernement n'admet pas l'existence de corps représentatifs dans les parties dont se compose l'ensemble de l'Etat, il fera intervenir le sentiment des nationalités sur le théâtre de la lutte et compromettra l'idée de l'unité de l'Empire. S'il a en vue une représentation centrale avec le maintien de la représentation provinciale, il créera des Parlements superposés, c'est-àdire une organisation dont l'existence serait impossible, et cela pour des causes inévitables. Le Parlement central absorberait nécessairement les représentations locales, ou bien ces dernières le paralyseraient dans sa marche. Si l'on peut concevoir un chef politique exerçant des droits de souveraineté sur des corps représentatifs distincts entre eux, ce qui existe réellement en Suède et en Norwége par suite de Yunion personjielle entre ces deux pays, et ce qui existait avec quelques restrictions avant la suppression du Parlement irlandais et son absorption dans le Parlement britannique, on ne peut concevoir la subordination d'un Parlement à un autre.
Sans doute on pouiTait chercher le moyen d'arriver au but dans un partage rigoureusement pondéré des compétences parlementaires, mais ce moyen ne serait pas efficace. La tendance à franchir les limites de leur compétence est naturelle aux Parlements; combien ne serait-elle pas plus forte là où la lutte s'engagerait non pas sur le terrain des pouvoirs législatif et exécutif, mais uniquement sur celui de la compétence législative?
S'il n'est pas possible d'éviter une représentation centrale à coté des états provinciaux, — et je crois que cela est inévitable, — je ne connais pas d'autre solution que celle que pourrait présenter le point de départ des représentations, c'est-
INDICATIONS POUR LE MINISTRE, ETC. (l8'i9). 489
à-dire la loi électorale. Les mêmes électeurs ne peuvent être appelés à nommer leurs représentants dans les assemblées provinciales et dans le Parlement central. Comme on peut admettre que les pays dont se compose l'Empire n'offriraient peut-être pas le nombre nécessaire d'individus aptes à fournir des députés pour les deux genres d'assemblée, les meilleurs candidats se porteraient, ou bien aux élections de la représentation provinciale, ou à celles de la représentation centrale, selon que Tune ou l'autre leur présenterait plus de cbances d'activité utile.
Ces considérations , fondées sur l'étude pratique de la question, me ramènent au système dont s'occupait le Gouvernement avant le fatal mois de mars 1848 : à celui de la convocation des membres des états provinciaux pour former un conseil cotistiltatif, conseil auquel il faudrait assigner aujourd'iiui une spbère d'activité plus étendue. La position de la représentation centrale échapperait ainsi aux difficultés inhérentes à Véhction populaire , et les membres les plus éminents des assemblées provinciales arriveraient à former ainsi une représentation centrale par une voie plus facile et généralement plus sûre que l'élection.
J'ignore quel plan le Gouvernement suit par rapport à l'organisation d'une représentation. Quel quil soit, la maiiiere de former la représentation centrale est, à mes yeux, d'une importance considérable, je dirai même capitale *.
J'ai considéré tout d'abord comme inévitable le résultat que faisait prévoir la chimère d'une Allemagne uiu'taire. Il n'v a rien de stable dans tout ce qu'on a fait à Francfort, et la même destinée est réservée à l'entreprise de 15erlin. En somme, le Corps germanique est engagé dans une lutte entre la république roitge et les anciennes convoitises prussiennes.
L'histoire n'offre [)as un second exemple d'évolutions comme celles que l'année 1848 a présentées dans la situation de l'Allemagne; une pareille succession d'événements ne peut s'expliquer que par l'anéantissement de la force gouvrrne-
* Voir sur ce sujet le cbnpitic suivant : « Sur une Consiitution en Autric l)e. «
{JSolc lie l'Edilcur.)
mentale à la suite de la terreur que la révolution de ^lars avait répandue sur toute l'Allemagne. Ce n'est qu'à cette condition qu'on a pu voir se produire des faits tels que la réunion d'un Parlement préliminaire, la nomination d'hommes de confiance, celle de la commission des Cinquante, choisie dans ce Parlement préliminaire, les élections ordonnées par les Gouvernements eux-mêmes pour l'Assemblée nationale constituante, cet acte dont la base absolue était la reconnaissance de la souveraineté du peuple par les princes !
En ce qui concerne l'Allemagne, l'Autriche ne peut être qu'à la tête du Corps germ.anique ou en dehors. La première situation ne peut se concevoir sans la base du principe monarchique; l'Empereur d'Autriche ne peut pas se courber sous le joug de la souveraineté populaire allemande, car même s'il consentait à se placer lui-même sous la souveraineté des populations de son propre Empire, il ne pourrait en aucun cas se mettre dans la dépendance de deux maîtres!
La question allemande, telle que les circonstances l'ont développée, est un non-sens, et ne peut, par conséquent, se résoudre ni dans le sens des représentants de la démocratie en Allemagne , ni dans celui de l'esprit de conquête qui anime la Prusse. L'Autriche a été rendue étrangère à l'Allemagne; l'attitude qu'elle a prise en présence de l'état actuel des choses est la seule correcte; c'est celle qui convient à des situations dans lesquelles un grand Etat ayant droit à l'indépendance ne peut accepter la place qui lui est assignée et doit, par conséquent, se mettre en dehors et à côté de cette place que la raison lui défend d'occuper. La situation dans laquelle la Prusse s'est mise est, ou bien celle d'une nation qui montre au grand jour ses désirs de conquête, ou celle d'un pays qui cache ses visées ambitieuses sous le masque de la protection. De pareilles situations se dénouent mal, car elles provoquent toujours la résistance matérielle à côté de la résistance morale.
La sagesse humaine et Texpérience ne suffisent pas pour prévoir avec quelque certitude le dénoûment dé la situation actuelle. Ce qu'on peut dire de l'état général des choses s'applique également à notre Empire. L'époque où nous vivons est une période de transition; c'est la destruction, et non la réédifîcation, qui forme le caractère principal de ces périodes, oià la sagesse pratique se borne à se cramponner aux hases de la vie de l'ensemhle et à celles de l'existence des divers Etats. D'après ma conviction , les hases de l'existence d'un Empire autrichien sont, indépendamment de celles qui sont communes à tous les États, les suivantes :
L'unité jointe à la variété ; l'unité du Gouvernement et la prise en considération de la différence des parties qui forment l'Empire ;
Le maintien des droits légaux des différents pays, reposant sur la différence des nationalités, ce grand moyen de faire ressortir les idées dont l'effacement sert de hase à la situation générale où l'on se trouve;
L'affermissement du pouvoir gouvernemental par l'action du gouvernement dans le véritahle sens du mot, et la pondération pratique de la représentation des pays dans leurs parties et au centre. Sous ce dernier rapport, j'ai déjà dit que je regardais comme impossible la superposition de Parlements issus d'un seul et même système électoral.
L'appui donné à la grande propriété foncière, comme étant le seul contre-poids effectif à opposer à l'invasion de la démocratie.
Je n'ai pas besoin de rappeler que ces indications ne donnent pas les moyens de supprimer entièrement les difficultés inhérentes à la situation. Il y a bien une différence entre s'occuper de ces difficultés et trouver les moyens d'arriver au but, c'est-à-dire à la conservation de l'Empire. Ce n'est qu'à des Gouvernements sachant bien ce qu'ils veulent qu'il est possible de triompher des vicissitudes du présent et d'avoir des chances d'avenir.