‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich. Publiés par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 4)Chapitre 48 sur 62 · L'EMPIRE RESSUSCITÉ, ETC · texte numérisé non relu

L'EMPIRE RESSUSCITÉ, ETC

La situation de l'Angleterre.

En vérité, je ne puis avoir la prétention d'apprendre quelque chose à Votre Majesté sur cette grave question. Pour fixer mes vues sur ce sujet, il suffit de me rappeler les quelques mots contenus dans Votre lettre du 31 décembre dernier, qui résument en épuisant la matière les impressions qu'avait fait naître en moi la composition du nouveau Cabinet.

D'après ma conviction intime, il n'est pas un pays où les ministères de coalition puissent moins qu'en Angleterre trouver en eux les éléments de la foice ; car, en vertu de sa pesanteur spécifique et par suite de l'esprit de sa population, la Grande- Bretagne a extrêmement besoin d'une forte direction, et cela dans son propre intérêt comme dans l'intérêt général. Si l'idée de faiblesse est inséparable de celle de coalition, il faut encore tenir compte d'une circonstance particulière dans celle dont il s'agit. Dans le cours ordinaire des choses, ce ne sont pas les chefs de parti qui s'unissent, mais l'un ou l'autre chef rassemble et réunit sous sa haute direction les individus de la classe des minorum gentium. Telle n'est pas cette fois le cas en Angleterre. Les chefs des partis divisés entre eux se trouvent réunis dans le Cabinet, et l'on peut appliquer à cette étrange situation la question posée par Votre Majesté : Comment la pièce sera-t-elle jouée, du moment qu'il n'y a que des premiers rôles ?

Comment un Aberdeen pourra-t-il aller de pair avec im J. Russell? Comment tous deux pourront-ils s'accorder avec lord Palmerston? Comment Palmerston fera-t-il pour marcher avec les deux premiers? Comment enfin les représentants de partis longtemps irréconciliables arriveront-ils à se mettre parfaitement d'accord? Y a-l-il quelque individu assez fort pour conduire un pareil attelage? Aberdeen est-il cet homme-là?

L'Angleterre, Sire, est sur une pente dangereuse. L'ancienne Angleterre est près de disparaître, et l'Angleterre nouvelle se perd encore dans la nuit de l'avenir : le pays est

devenu grand et fort par ses qualités particulières. Des théories et des idées étrangères conviennent à la société anglo-saxonne moins qu'à toute autre. Si l'école anglaise mal comprise a fait la ruine de la France, l'influence de l'école française pourrait bien préparer à l'Angleterre un sort pareil.

La situation de la Belgique.

Cette situation est nette et partant facile à comprendre.

Par suite de son peu d'étendue, la Belgique n'est pas un grand royaume; mais grâce à sa position géographique, elle est dans des conditions qui Facilitent son existence. En résumé, la Belgique n'a qu'un côté exposé à des attaques ennemies : c'est le sud. Elle a derrière elle la Hollande, à laquelle la Belgique sert d'avant-garde. Sur le flanc droit, le pays trouve une protection sûre dans la puissance anglaise, et sur son flanc gauche on ne voit pas d'ennemi possible. La Belgique est animée d'un esprit national bien accentué; elle a été admirablement partagée par la nature, et l'industrie y a pris un grand essor. L'idée de la neutralité politique convient à ce pays mieux qu'atout autre corps politique; car elle est d'accord avec l'intérêt de toutes les puissances. Au point de vue militaire, la Belgique forme, dans le cas où elle serait menacée par un danger, l'avant-garde d'iin secours qui ne peut pas lui manquer. On ne peut imaginer une attaque contre la Belgique, de quelque côté qu'elle vienne, sans qu'il s'ensuive une guerre entre les grandes puissances. Le Royaume a besoin d'une armée en proportion avec ses ressources, parce qu'il forme une avant-garde. Il n'a pas à faire d'autre politique que de la politique conservatrice. Il a besoin du repos intérieur, qui, pour défier les menées des partis à l'étranger, ne peut lui être assuré que par un Gouvernement sage et fort. Ce que je pense des moyens d'arriver à ce but salutaire, Votre Majesté le sait : le récent dénoûment des embarras de la France me semble en faciliter l'application.

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La sitiiatioîi générale.

Pour l'indiquer en peu de mots, il suffit de dire que la confusion règne d'un bout à l'autre.

La maladie qui, à la fin du siècle dernier, a célébré son éruption sous la forme de la Révolution, a passé par ses phases naturelles dans le pays où elle s'est montrée d'abord, puis dans tous les autres Elats, qui ont subi la contagion selon qu'ils étaient plus ou moins susceptibles d'être infestés; elle a parcouru ainsi, dans la première moitié du dix-neuvième siècle, un cycle dont elle a atteint le terme entre les années 1848 et 1849. Le mal a-t-il disparu? Tout danger a-t-il cessé par le fait? Ce serait se livrer à une illusion bien d-mgereuse que de l'admettre même comme possible. Il y a une différence dans les situations; le mal est mieux connu, bien des m;isqaes sont tombés, ce qui constitue une force pour ceux qui savent s'en servir en vue du bien.

Ici, la France est la première à donner l'exemple. Le caractère français est porté à exagérer toutes choses, et ce défaut a pour conséquence la manie du changement.

Votre Majesté a bien raison de chercher le salut dans l'union des puissances auxquelles l'Kurope a dû d'être sauvée il y a quarante ans. Un des premiers devoirs des puissances, c'est l'union; malheureusement, \e spécialisme, auquel l'I^npire d'Autriche est plus étranger que tout autre Etat, crée sous ce rapport des obstacles sérieux. L'esprit droit et juste du jeune Empereur François-Joseph combat énergiquementce.mal, c'est ce que prouve chacune de ses démarches. Qu'on seconde ses vues. Je ne connais pas de meilleur conseil à donner à ceux qui attachent une valeur priitique à mes opinions, de conseil qui réponde mieux à ma conscience et qui soit plus désintéressé, car je n'ai pas à m'occuper du présent.

Les temps, Sire, ne sont pas devenus plus mauvais qu ils ne Pelaient avant les dernières perturbations ; ils ont même du bon, et parmi les avantages qu'ils présentent, je mets en première ligne mainte expérience précieuse. Plus ces expé-

riences ont coûté cher, plus il faut savoir en tirer parti. Tel est le conseil que je donne aux Gouvernements et aux peuples dans les premiers jours de Tannée qui commence.

UNE DÉMARCHE DU SULTAN AUPRES DU PRINCE DE METTERNICH. (Page 143.)

1967. Rifaat-Paclia à Melternich (Lettre). Constantinople, le 14 avril 1853. — 1968. Metternich à RiPaat-Pacha (Réponse). Vienne, le 1" mai 1853.

1967. Les lettres particulières que Son Excellence Aarif- Effendi, ambassadeur de la Sublime Porte à Vienne, vient de m'adresser, contiennent un rapport que j'ai lu avec bien du plaisir. Il rend compte des considérations intéressantes que, dans votre bienveillance pour le Gouvernement ottoman, vous avez bien voulu lui exposer, en lui exprimant toute votre satisfaction du renouvellement des anciennes relations d'amitié entre la Sublime Porte et le Gouvernement Impérial d'Autriche. Vous avez fait observer à l'ambassadeur que le maintien de ces relations serait un bienfait pour les deux puissances, et que vous seriez heureux d'y contribuer par vos efforts et votre assistance.

Vous avez aussi indiqué, à cette occasion, le système de politique intérieure et extérieure que le Gouvernement de la Sublime Porte devrait adopter actuellement afin de concilier les principes les plus sains avec les exigences du moment.

Cette nouvelle marque de sympathie de votre part fortifie la confiance que le Sultan place depuis longtemps en votre sagesse, et a augmenté les sentiments de bienveillance particulière qu'il se plaît à témoigner à Votre Altesse.

Sa Majesté Impériale m'a chargé, en conséquence, de vous exprimer de Sa part Sa haute satisfaction, et de vous transmettre l'assurance que Sa Majesté tient beaucoup à voir se resserrer de plus en plus les liens d'amitié et de bon voisinage qui unissent les deux Cours. Je dois aussi, au nom de mon

DÉMARCHE DU SULTAN AUPRÈS DE METTERNICH (l853). 55S

auguste Maître, prier Votre Altesse de vouloir bien continuer à honorer le Gouvernement de la Sublime Porte de sa sympathie et de cette bienveillance dont Elle nous a fourni tant de preuves dans différentes circonstances.

Je profite de cette occasion pour offrir à Votre Altesse, elc.

Metternich à Rifaat-Paclia (Réponse). Vienne, le i" mai 1853.

1968. Je profite du de'part du porteur de la présente pour Constantinople, pour vous accuser réception de la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser en date du 14 avril dernier.

Cette lettre, je prie Votre Excellence d'en recevoir l'assurance, m'a causé une sincère satisfaction. Rien ne saurait me paraître plus flatteur que le souvenir que l'Empereur, votre auguste Maître, daigne garder des preuves que, dans le long cours de ma vie publique, il m'a été réservé de donner à la Sublime Porte et à Sa Majesté Impériale eu particulier, de la fixité des principes qui m'ont servi de guide dans l'appréciation des intérêts qui existent entre les deux Empires limitrophes.

Retiré aujourd'hui de la scène sur laquelle se déroulent les intérêts politiques, et spectateur bienveillant de ce qui tend à assurer la paix du monde, rien ne peut m'engagera modifier mes sentiuients et mes convictions à l'égard de l'existence d'une pleine conformité entre les intérêts qui doivent servir de base et de guide à la politique de l'Autriche et de la Sublime Porte, intérêts que les mots de réciproquement conservateurs qualifient exactement. Que la pensée de Votre Excellencesurcetimportant sujet se rencontre avec la mienne, je ne saurais le mettre en doute, et nous devons dès lors nous rencontrer également dans son application à tous les cas échéants. S'il m'est permis de donner un conseil au Divan, c'est de se pénétrer en toute occasion de la communauté de cet intérêt.

Les années qui viennent de s'écouler, et qui ne laissent que trop de traces après elles, ont été riches en leçons pour les

Gouvernements et les peuples. Si elles n'avaient produit que le seul résultat d'avoir mis à nu l'inanité de ce que l'esprit de parti, — esprit toujours faux, — se plaît à qualifier de progrès sociavix, elles auraient droit à évoquer dans les esprits justes et pratiques le sentiment de la reconnaissance. Ce qui en tout état de cause est acquis au monde, c'est une appréciation plus facile des intérêts moraux, et la preuve que ce n'est pas avec des phrases que ces intérêts peuvent être servis, que la paix intérieure et celle des Empires peuvent être assurées, et que cette politique peut être garantie. Ni Votre Excellence ni moi n'avons eu besoin de ces leçons pour nous rencontrer sur le chemin de la vérité.

En priant Votre Excellence de mettre aux pieds de Sa Majesté Impériale l'hommage de ma profonde reconnaissance pour le souvenir si flatteur qu'Elle daigne me garder, veuillez ajouter l'expression de ma pleine conviction que la pensée politique qui, dans le présent, anime le Cabinet Impérial d'Autriche, ne diffère en rien de celle dont j'ai eu l'honneur d'êlre durant de longues années l'interprète dévoué et sincère vis-àvis de la Porte.

RECUEIL d'écrits DIVERS DE METTERNICH (1850-1858).

Différence entre les droits de l'État et ceux de la famille (1850).

1969. Dans la discussion qui a eu lieu dans les Chambres belges sur la question de l'éducation, M. Dechamps, dans un

* Même pendant sa retraite des affaires, le |)rince de Metternich suivait avec un intérêt particulier tout ce qui apparaissait dans le domaine de la littéra-

discours qu'il a prononcé le 23 avril 1850, a fait celte observation très-juste sur la différence qui existe entre les droits de l'État et ceux de la famille :

« Dire que TEtat peut faire ce que ferait la famille, est un grossier sophisme. H y a une très-grande différence. L'Etat ne peut faire que ce que la loi lui permet, tandis que la famille peut faire tout ce que la loi ne lui défend pas. »

Ce contraste explique l'un des points de départ des maux du jour. Le radicalisme tire parti des vues fausses du parti libéral pour mettre la liberté de mouvement des citoyens de l'État sous une tutelle tyrannique. La toute-puissance de l'État, de ce corps idéal, résulte des doctrines du constitutionnalisme moderne comme l'effet naît de la cause; or, sa conséquence est la restriction aussi grande que possible de la liberté individuelle sacrifiée à l'idée de la plénitude de la puissance d'une idée matérialisée. Si l'on examine sans prévention la perturbation qui, à notre époque si profondément agitée, pèse sur le corps social , on arrivera partout à remonter à cette source du mal.

Le traitement des fonctionnaires en Angleterre (1850).

1970. Le Parlement anglais est occupé aujourd'hui à régler dans des proportions équitables le traitement des fonctionnaires de l'État. Je ne doute pas que la décision finale ne

ture, et jetait immédiatement ses pensées sur le papier, quand les journaux ou n'im|>orte quelles autres publications lui en fournissaient l'occasion ou lui en inspiraient le désir. C'est ainsi cpi'est née toute une série de travaux d'occasion que le prince a réunis lui-même et (ju'il a destinés à être déposés dans les archives de sa famille. Conformément à l'intention qu'il a exprimée, ces " Mélanges » doivent témoigner de l'esprit de l'époqtu; qui les a vus naître, et servir à expliquer les princijies, les vues et les sentiments de leur auteur sur les questions les plus diversos. Malheureusement le défaut d'espace nousohiijjeà nous contenter de faire un choix restreint parmi les nombn^ux matériaux dont nous disposons; nous avons donné la préférence à des écrits caractéristiques, que nous reproduisons sous la rubrique ci-dessus, afin de donner une idée de l'activité intellectuelle déployée par le prince de Metternich depuis qu il était rentré dans la vie privée.

(iVo/« de l'Éditeur.)

porte le caractère pratique qui prédomine toujours dans la législation anglaise.

En ce qui concerne la question, il me semble qu'on ne doit pas négliger un point de vue dont les théories démocratiques ne tiennent pas compte.

La multiplicité des 'places et Vitisuffisance des traitements répondent à l'esprit de la démocratie. Cet esprit dérive de la marche des idées démocratiques. Relativement à l'avantage de l'Etat, cette marche est-elle juste?

Le traitement des fonctionnaires équivaut à un dédommagement, à une compensation pour les sacrifices que les fonctionnaires font à la chose commune , aux dépens de leur temps et de l'entretien de leur propre ménage.

Cette idée, — la seule juste en principe, — conduit à la différence très-réelle qui existe entre le sacrifice fait au service par un individu aisé et celui qui est fait par un individu sans biens. Des serviteurs gratuits sont généralement des serviteurs suspects. Celui qui est mal rétribué se rapproche de ce genre de serviteurs, et s'il existe une différence entre les deux classes, elle est à l'avantage de la première.

Un traitement trop modeste a pour effet d'éloigner du service les chefs de famille aisés et fidèles à leur devoir, et l'État perd ainsi cette classe de fonctionnaires qui, à intelligence égale, lui présente plus de garanties que les autres.

Disciples pervertis (1850).

1971. ^^Indépendance belge du 28 avril 1850 raconte que Raspail, Félix Pyat et d'autres individus qui tiennent aujourd'hui la tête dans les rangs des socialistes rouges, non-seulement ont reçu une éducation religieuse, mais encore qu'ils ont débuté dans le monde par être d'obscurs serviteurs de l'Eglise.

En donnant ces détails biographiques, V Indépendance a pour but de prouver que l'influence du clergé dans la question de l'éducation n'aboutit à aucun résultat pratique. Aussi l'article conclut-il par ces mots :

« Il est probable que les feuilles cléricales, qui toutes, ou

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peu s'en faut, reçoivent ce bulletin, laisseront avec grand soin ces lignes à Técart. »

Sans vouloir affirmer positivement l'exactitude des données fournies sur les premières années des socialistes rouges dont il est question, je n'hésite pas à leur attribuer la valeur de l'entière vérité; mais qu'est-ce que des tentatives manquées pour faire des chrétiens de Raspail , de Pyat et consorts prouvent contre l'éducation chrétienne et contre l'influence logique que l'Église est appelée à exercer sur l'enseignement donné dans les écoles? Dans les familles les plus honnêtes il y a des vauriens; des meilleurs établissements d'instruction il sort des tètes à l'envers. Ce fait peut-il être invoqué contre la famille, l'école et les principes qui appartiennent à l'une comme à l'autre? L'attitude prise par un Lamennais prouve-t-elle quelque chose contre l'Eglise?

Je me reconnais le droit de dire un mot sur cette question, la plus importante de toutes. Je suis personnellement un des produits de la mauvaise école où j'ai reçu mon éducation morale et politique. Mon précepteur était un ami intime de Robespierre et un des jug^s du tribunal révolutionnaire du département du Bas-Rhin, auprès duquel Euloge Schneider remplissait les fonctions d'accusateur public.

Si j'ai pu devenir infidèle à la doctrine rouge, pourquoi d'autres ne pourraient- ils pas devenir infidèles à la bonne doctrine? Qu'est-ce que les égarements prouvent contre la morale éternelle, les rêveurs contre la vérité pratique, les déserteurs contre les sérieuses qualités de l'armée dont ils abandonnent les rangs?

L'Eglise et l'année (18.50).

1972. Dans un excellent discours prononcé par M. Dechamps à la Chambre belge sur la question de l'éducation, il a dit entre autres choses :

« Un grand orateur l'a dit à une autre tribune, et il faut sans cesse le redire, il ne reste plus que deux choses debout et qui résistent : dans l'ordre moral, la religion, l'Eglise; dans

Tordre politique, l'armée; l'un qui doit sauver le présent, l'autre qui doit préparer Tavenir ! »

Cette affirmation repose sur une vérité indiscutable. Mais où est le lien qui fait concourir au même but ces deux institutions, V Eglise et V armée? Il se trouve dans la puissance de la discipline, dans l'organisation hiérarchique, qui est le moyen d'arriver au but quand le but à atteindre est Tordre.

Aussi cette vérité n'échappe-t-elle pas à l'instinct des fauteurs du désordre. Ils ont de bonnes raisons pour diriger leurs efforts contre les deux grandes institutions qui entravent leurs projets dans leurs points de départ et dans leurs points d'arrivée, et qui, aux points intermédiaires, leur opposent la force brutale.

La question du Schlesvvig-HolsLein et la puissance maritime de l'Allemagne

1975. La solution misérable et néanmoins naturelle à laquelle est arrivée la question du Schleswig-Holstein est traitée par le Times et par la Deutsche Volkshalle à des points de vue parfaitement justes.

■ Trois éléments ont servi de base à cette question :

a) Un sentiment naturel allemand de l'utilité qui résulterait pour l'industrie nationale de l'extension de la côte maritime du Nord.

h) Les menées révolutionnaires qui ont éclaté en 1848, surtout grâce au parti schleswig-holsteinois.

c) Le déni de justice que la politique prussienne a érigé en principe depuis Tannée 18-48.

L'illusion qui, dans cette question, a la valeur d'un mot d'ordre, consiste dans l'idée d'une puissance maritime allemande. Par la possession du Holstein, en y ajoutant le Schleswig et même le Jutland, l'Allemagne ne pourrait jainais devenir une puissance maritime , quelle que fût d'ailleurs sa constitution intérieure. Pour le devenir, il faudrait que le corps politique allemand absorbât la Belgique et la Hollande. Ce qui constitue une puissance maritime , ce sont des côtes et

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des ports, et non pas des bâtiments de guerre avec des côtes insuffisantes et des mers trop étroites. De petites possessions dans l'intérieur du continent européen ne feraient pas de l'Angleterre une puissance continentale. La Russie possède de grandes flottes, et pourtant elle n'est pas une puissance maritime dans le vrai sens du mot. Toutes les menées du Schleswig- Holstein ne sont autre chose qu'une vaine démonstration dans un sens révolutionnaire.

Ainuislie et grâce (1850).

1974. IjC Llojd du 13 juillet 1850 contient un article élogieux sur la grâce que l'Empereur vient d'accorder à cent neuf condamnés et prévenus hongrois. Le Lloyd, ainsi que les autres journaux de son hord, appellent cet acte une amnistie. Le mot amnistie, qui n'est prononcé nulle part et qui ne peut s'appliquer au cas présent, a un sens tout à fait différent de celui que renferme l'idée d'un acte de grâce, c'est-à-dire d'un acte de pardon. Dans le cours de ma longue carrière publique, j'ai toujours tenu compte de la différence qui existe entre ces deux choses; l'Empereur François partageait ma manière de voir : aussi y a-t-il eu dans l'Empire, entre Tannée 1809 et l'année 1848, beaucoup de grâces, mais pas une amnistie.

Une amnistie passe par-dessus la tète du criminel et s'étend jusqu'au crime, la grâce est restreinte à Yacte du criminel. Il est naturel que des criminels politiques préfèrent la forme plus large à la forme plus restreinte; mais dans l'intérêt de la morale on ne peut pas raisonner de même*.

Note de IJunsen (1850).

1975. Dans la note adressée, le 2 août 1850, par M. Bunsen à lord Palmerston dans l'affaire danoise, on Ht :

* Le prince a développé plus longuetnent, à une ('-poque où il était dans les affaires, l'idée «jui sert de base à ces réflexions ; ce développement se trouve dans une dépêclie adressée au comte de Lutzow, à Rome, en 1846. Voir tome VII, page 251. (lYoie de FÉdileur.)

« Des parties intéj^irantes de FAllemagne ne sauraient jamais être considérées comme des parties intégrantes d'un État étranger, car si cela était, il faudrait qu'elles subissent le sort de ces États, quand ont cessé les conditions dynastiques et constitutionnelles qui leur permettent d'avoir le même Souverain qu'un État étranger. »

Gomment concilier ces paroles avec la conduite tenue par le Cabinet prussien vis-à-vis de la Cour d'Autriclie?

En appliquant purement et simplement ce principe, on arriverait à la conclusion suivante : Les provinces autrichiennes d'origine allemande ne peuvent pas être soumises aux conditions constitutionnelles de la partie non allemande de l'Empire. Gomment la Prusse ose-t-elle exclure ces provinces de la législation fédérale? Par suite de cette tentative, le Gouvernement prussien se place franchement sur un terrain contraire à celui qu'il a choisi dans l'affaire du Danemark et du Holstein. Dans cette affaire, il admet le principe que la partie allemande doit partager le sort de provinces non allemandes qui sont placées sous un seul et même sceptre. Dans la politique qu'elle suit à l'égard de l'Autriche, la Prusse exclut sans façon les prov^ices allemandes de l'Autriche de l'union germanique.

N'y a-t-il pas là deux poids et deux mesures?

La souveraineté du peuple; que veut dire ce mot? Qu'est-elle? (1850.)

1976. L'idée de souveraineté comprend celle du droit suprême et de la puissance suprême. Le droit sans la puissance est une chimère, et la puissance sans le droit est un abus. La souveraineté se trouve là où les deux conditions sont réunies; ce qui en dérive, c'est le gouvernement.

Le peuple peut-il gouverner ? Pour gouverner, il faut trouver le contraire, l'obéissance. Qui obéira, si c'est la masse qui gouverne?

Un droit qui ne peut être exercé n'est qu'un mot vide de sens ; aussi la souveraineté du peuple ne va-t-elle pas, dans son application, au delà du mot; dans la pratique, la souveraineté

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(lu peuple se réduit au droit de 5e faii-c représente?^, c'est-à-dire de cesser dès qu'elle commence à s'exercer.

Ce qui m'inspire cette réflexion, c'est le pas en arrière que Lamartine vient de faire (commencement de septembre 1850) dans ses théories législatives. Lui qui est un des héros de Février, il se déclare pour le retrait des concessions faites et constate l'impossibilité de mettre en pratique ce qui a été obtenu.

La révision de la Constitution française (1850).

1977. La question du jour en France s'appelle aujourd'hui (septembre 1850) la révision de la Constitution de 1848. Qu'estce que ce mouvement prouve? Cela montre surtout la prédominance du sentiment que l'édifice construit dans l'année susdite est défectueux, qu'il n'est pas habitable tel qu'il est, et qu'il faut le construire autrement ou entreprendre une construction toute nouvelle. Quand un pareil sentiment se fait jour et se propage, il dérive d'une foule de bonnes raisons. L'esprit de parti succombe devant le sentiment général.

Mais sur quel fait spécial repose le sentiment qui domine incontestablement en France, « que dans ce pays les choses ne peuvent pas rester telles qu'elles sont »? En toutes choses il n'y en a qu'une qui soit essentielle; dans le mécontentement qui règne en France, l'impossibilité de prévoir la situation dans laquelle le pays se trouvera demain, a la valeur de la chose.

Où est la cause de l'impossibilité de prévoir le lendemain? Uniquement dfins l'absence d'une base pour le pouvoir chargé d'assurer l'ordre.

Ce pouvoir s'appelle Vautorité; il a sa base dans la loi ; or, les lois n'ont de force que lorsqu'elles ne sont pas en contradiction avec le but qu'on veut atteindre grâce à elles.

La France, comme tout corps politique, a besoin d'une forme de gouvernement; or, celle qui répond le mieux à l'esprit de la nation sera toujours la meilleure.

L'esprit français n'est pas celui qui se plaira jamais aux con-

VHI. 36

562 RECUEIL DE DOCUMENTS (lS50-18o8).

ditions d'existence d'une république. Il a besoin d'une haute direction concentrique, que l'on ne peut trouver que dans la forme monarchique.

Trois noms qui répondent à ces formes sont prêts pour faire passer le pays sous le régime monarchique ; ce sont ceux de Henri V, du comte de Paris et de Louis-Napoléon. Ce ne sont pas les personnes qui ont à trancher la question, mais les principes qu'elles représentent. Henri V est l'incarnation du principe monarchique conservateur. Louis-Napoléon représente le principe chimérique de la souveraineté du peuple. Le comte de Paris ne représente aucun principe. Lequel des trois prétendants l'emportera? Présentée ainsi, la question est mal posée. Voici ce qu'il faut se demander : i'- Quel principe iY\omphera, le principe monarchique ou le principe républicain? i^ Dans le premier cas, Henri V remontera sur le trône de ses pères; dans l'autre, les trois noms s'en iront en fumée.

La souveraineté nationale et la souveraineté du peuple (1850).

1978. La circulaire du comité électoral légitimiste, signée par le secrétaire de ce comité, Barthélémy, agite (fin septembre 1850) les partis politiques en France. Le Journal des Débats, qui soutient l'orléanisme dans ses points de départ faux, se pose en défenseur de la différence reconnue essentielle par lui entre la souveraineté nationale et la souveraineté du peuple. Entre les idées qui servent de base à ces mots il n'y a pas de différence grammaticale à établir; quant à la différence que les défenseurs de l'orléanisme {yulgo de la révolution de 1830) font entre les deux idées de souveraineté, Louis Veuillot l'explique fort bien dans V Univers. Voici ce qu'il écrit :

« La souveraineté du peuple (que l'orléanisme rejette) est celle du grand nombre. La souveraineté nationale est celle du petit nombre. Au fond, cette souveraineté, c'est la souveraineté éphémère d'une faction, c'est la souveraineté de la ruse ou de la force, c'est l'anarchie. Tout en affectant de mépriser la souveraineté du peuple, il (le Journal des Débats et

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V orléanisme) fait sa cour à son peuple à lui, qui est le bourjjeois, car traduisez souveraineté nationale par souveraineté de la bourgeoisie, et vous aurez vaincu le Sphinx; vous saurez ce qu'on entend par organes légaux. »

Cette explication de la différence que les défenseurs de la révolution de Juillet font entre les idées de yiation et de peuple, différence qui ne repose sur aucune base grammaticale, cette explication, dis-je, est irréfutable. Des affirmations absurdes ont toujours une raison d'être. Quand elles ne sont pas dictées par le manque de bon sens, elles sont le résultat d'un calcul. Dans l'orléanisme, c'est le dernier de ces deux cas qui se produit.

L'orléanisme est naturellement le milieu que les partis, à défaut d'une base solide, ont nommé, sans tenir compte de ce qu'il y a de vicieux dans toute tautologie, le juste milieu, comme s'il pouvait y avoir un autre milieu que celui-là. Pour bien caractériser le juste milieu, je n'ai pas trouvé, dans tout le cours de son existence réelle, d'autre image que celle du milieu entre deux chaises.

Sur le terrain dynastique, le parti orléaniste avait à combattre deux noms de famille, celui des Bourbons et celui des Bonaparte, le principe de droit bourbonien de la souveraineté du prince et le principe de droit bonapartiste de la souveraineté du peuple. Louis-Philippe ne pouvait pas adopter le premier, parce qu'il renfermait en lui-même sa condamnation. Il n'a pas osé essayer l'application du second. Lui et son parti ont donc choisi leur point de départ et leur position sur le terrain parlementaire, bien que celui-ci n'eût à offrir à l'entreprise qu'une élection due à une minorité comme base de l'acceptation de la dignité royale. La conséquence inévitable de cette situation s'est manifestée par la lutte entre le « parce que » et le " quoique » , lutte à laquelle on ne pouvait opposer que le heatus possidens.

Le soi-disant principe du juste milieu a servi de base au système gouvernemental du Trône élevé sur ce principe et a eu à subir les conséquences logiques de son application journalière. Il s'était créé une légitimité entre deux idées de légitimité, et

564 BECUEIL DE DOCUMENTS (1850-1858).

ridée même de la nation s'était restreinte à la couche moyenne de la société, à celle du tiers état. Placé entre un côté droit et un côté gauche, le juste milieu a emprunté son avoir à l'un et à l'autre côté, et a pris la position d'un élément modérateur entre deux forces ennemies.

Louis-Philippe lui-même s'est appliqué, à toutes les époques de son règne, à transporter sa position du terrain des principes sur celui des faits : " Je ne connais qu'un Roi légitime pour la France; ce Roi, c'est Charles X ou Henri V. Par contre, je ne connais qu'un Roi possible dans le pays, c'est moi! »

Napoléon en a dit autant de lui-même.

L'événement a prouvé que la France peut exister sans un Louis-Philippe et sans un Napoléon. La France a encore à montrer si elle peut vivre en République; si elle ne le peut pas, le principe de la légitimité vient occuper le premier rang, le rang qui lui appartient à lui seul, et il donne la base nécessaire pour assurer l'avenir.

Le Portefeuille historique de Raumer (1850).

1979. Dans le Portefeuille historique publié par Raumer, troisième suite, deuxième année (1850), se trouve un article intitulé : le Congrès de Carlsbad. C'est un travail sur V Histoire du développement de la situation générale de VAllejnagne, par Schaumann.

Cet article est un mélange d'idées justes et de vues qui ont besoin d'être rectifiées. Il n'y a point de mala fides dans ces dernières. Ce qu'elles contiennent d'erroné provient de l'ignorance où était l'auteur relativement à bien des faits ei à l'influence de l'élément qui rétrécit facilement l'horizon du savant de cabinet quand il s'occupe de questions politiques.

Pour faire connaître sous leur vrai jour les délibérations de Carlsbad, il faut les considérer au double point de vue des principes et des faits. Personne n'est plus à même que moi de remplir cette double tâche, car c'est moi qui ai convoqué le Congrès de Carlsbad. Pour éclaircir et pour rectifier l'article du Portefeuille historique , il suffira peut-être de quelques indications,

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que je divise en indications historiques et en considérations de principes.

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